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ZENTRALEUROPA

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CRACOVIE, EN STAN SMITH, LE NEZ DANS LE ROUTARD

 

Chers lecteurs,

   La compagnie allemande Flixbus propose cinq voyages partout sur le vieux Continent pour 99 euros. Loin de moi l’idée de leur faire de la publicité, mais l’occasion était trop belle pour quitter Paris. Votre serviteur vient donc de faire 4000 kilomètres en car, parcourant ainsi six pays, s’arrêtant dans quatre villes différentes (Prague, Cracovie, Budapest et Munich), d’auberge de jeunesse en auberge de jeunesse, le tout en onze jours et pour un coût relativement modeste. Semblable balade n’aurait pas été possible tout seul, évidemment (ou, disons, cela aurait été plus difficile), mais laissons ma vie privée de côté. Plusieurs textes relatifs à ce périple seront publiés sur le blog. Pour qui n’a pas beaucoup d’argent, aime la culture, la gastronomie, et désire fuir les destinations touristiques, je ne saurais trop conseiller l’Europe centrale. L’accueil y est globalement chaleureux, et le dépaysement garanti. Vous y trouverez la montagne, et, à défaut de mer, de grands lacs où se baigner, des thermes.

  Nous voici donc de retour!

Bonne fin de vacances à toutes et à tous, bonne reprise pour ceux qui travaillent,

Amicalement, en poésie,

ETIENNE RUHAUD

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MAURICE G. DANTEC (1959-2016)

  Maurice Georges Dantec est mort le week-end dernier à Montréal, d’un malaise cardiaque, laissant derrière lui plusieurs longs romans, à la croisée du thriller et de la science-fiction, ainsi que de volumineuses réflexions, consignées en journaux intimes. À titre privé, je ne peux pas dire que ce décès brutal, à cinquante-sept ans seulement, me laisse totalement indifférent. Pour être franc, je ne pratiquais pas beaucoup les récits à proprement parler de Dantec, que je trouvais trop touffus et parfois difficilement compréhensibles, mais appréciais son style, son honnêteté parfois brutale, par-delà les polémiques. Bien écrits, assez riches sur le plan réflexif, ses journaux étaient également controversés. L’homme venant de mourir, je n’ai pas envie de verser ni dans une sorte d’admiration niaise, ni dans la détestation. Je ne partageais pas toutes ses idées, essentiellement sur le plan économique. Je ne soutenais pas non plus son soutien sans critique à la politique américaine, mais tel n’est pas l’objet du blog.

   En allant au Québec en octobre 2012, pour participer au Festival International de Poésie de Trois-Rivières (épisode précédemment évoqué sur le blog), je pensais fortement à Dantec, espérant secrètement le rencontrer, au hasard d’une rue, en arrivant à Montréal. Quelle ne fut pas ma surprise en l’apercevant, sur le terminal de Roissy! L’homme semblait malgré tout tellement épuisé que je ne le reconnus pas sur le coup. Pourvu de ses sempiternelles lunettes noires, vêtu de sa traditionnelle veste de cuir, il avait beaucoup grossi, et semblait très fatigué. Je n’en dirai pas plus, par respect pour sa mémoire.

  Je ne parvins à l’identifier clairement qu’une fois dans le bus nous menant au tarmac. Juste en face de moi, l’écrivain tenait à la main un document d’identité sur lequel était cette fois clairement indiqué son nom. Attendant patiemment notre arrivée à Montréal, au terme d’un épuisant vol de sept heures, je l’observais du coin de l’oeil discutant avec sa voisine, tout en subissant l’insipide bavardage du couple de cadres français assis à ma droite.

  Prenant enfin mon courage à deux mains une fois sur le sol canadien, je vins à sa rencontre. Groggy, agacé par l’ambiance en France (pays qu’il avait quitté en 1998 suite à l’agression de sa compagne), Dantec, qui avait la réputation d’être ours, ne s’en montra pas moins courtois et accessible.

« Bonjour, vous êtes Maurice Dantec?

_ Tout-à-fait. Vous m’avez reconnu?

_ Je lis vos romans depuis l’adolescence. »

  De quoi avons nous parlé, en attendant nos bagages? De bien des choses en réalité, mais hélas, encore une fois, je ne peux trop en révéler, par respect pour sa mémoire. Certains propos de Dantec étaient, disons-le, extrêmement crus, à la fois sur le milieu littéraire, le monde de l’édition, mais aussi sur l’islam en général. Les aficionados, ou les simples connaisseurs de Dantec, voient probablement assez bien ce que cela signifie… Disons simplement que l’homme me questionna, avec beaucoup de sympathie, sur la raison de ma venue au Canada, et sur mon activité poétique, et ce avec une bienveillance rare. Intimidé, je n’osais lui offrir un exemplaire des Petites fables. Il est vrai, hélas, que je n’aurai plus jamais l’occasion de le faire. Ce fut la première, et dernière fois. Et c’est déjà beaucoup.

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29 novembre 2012, un souvenir de Dantec, laissé dans l’agenda.

 

ESCAPADE HIVERNALE DANS LA VILLE DES LOUPS

  … Le nom même de Blois serait d’origine gauloise et viendrait du mot bleiz, gardé dans la langue bretonne et signifiant loup. Le voisinage des forêts de Boulogne et de Russy, donne un crédit certain à cette étymologie. L’endroit a certes évolué depuis les Carnutes, tribu habitant la région.

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Une rue du vieux Centre

   J’ouvris les yeux et je vis mille fenêtres à la fois, un entassement irrégulier et confus de maisons, des clochers, un château, et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangée de façades aiguës à pignons de pierre au bord de l’eau, toute une vieille ville en amphithéâtre, capricieusement répandue sur les saillies d’un plan incliné, et, à cela près que l’Océan est plus large que la Loire et n’a pas de pont qui mène à l’autre rive, presque pareille à cette ville de Guernesey que j’habite aujourd’hui. Le soleil se levait sur Blois.

(Victor Hugo, Lettre à M.A. Queyroy du 17 avril 1864)

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Splendide château de Chambord

   En 1989 parut Les escaliers de Chambord de Pascal Quignard. Je n’ai pas lu le roman (j’essaierai de la faire en 2016). Ci-dessous une photo de l’escalier central, qui donne son titre au roman:

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« LA NUIT SERA BLANCHE ET NOIRE » (NERVAL)

  Il y a quarante ans, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, Pier Paolo Pasolini était assassiné sur la plage d’Ostie. Tué à coups de bâton, écrasé par sa propre voiture de sport. Ainsi s’achevait une existence brève, passionnée et sombre. De nombreux doutes subsistent: qui a tué le poète? S’agit-il d’un complot, d’un meurtre politique, ou d’une simple aventure sexuelle ayant mal tourné? Pareilles incertitudes font naturellement le régal des complotistes. Loin de nous l’idée de répondre à ces questions, ni même de dresser une biographie complète de ce fascinant auteur, cinéaste et écrivain, quand d’autres s’y emploient fort bien. Disons juste que j’ai eu le bonheur de croiser Pasolini, ou plutôt son reflet, un matin de juillet 2015, dans une station de métro, à Naples, ville qu’affectionnait probablement cet enfant du Nord.

Pier Paolo Pasolini, stazione di Materdei, Napoli.

Pier Paolo Pasolini, stazione di Materdei, Napoli.

Le jour de ma mort

Dans une ville, Trieste ou Udine,
le long d’une allée de tilleuls,
au printemps quand les feuilles
changent de couleur,
je tomberai mort
sous le soleil qui brûle
blond et haut,
et je fermerai les yeux,
laissant le ciel à sa splendeur.

Sous un tilleul tiède de verdure
je tomberai dans le noir
de ma mort qui dispersera
les tilleuls et le soleil.
Les beaux jeunes garçons
courront dans cette lumière
que je viendrai de perdre,
essaimant des écoles,
les boucles sur le front.

Je serai encore jeune
en chemise claire,
les cheveux tendres en pluie
sur la poussière amère.
Je serai encore chaud,
et courant sur l’asphalte
tiède de l’allée,
un enfant posera sa main
sur mon ventre de cristal.

(La meilleure jeunesse, Suite frioulane © poésie/Gallimard, 1995, p. 45)

Il giorno della mia morte

In una città, Trieste o Udine,
per un viale di tigli,
quando di primavera
le foglie mutano colore,
io cadro’ morto
sotto il sole che arde,
biondo e alto,
e chiudero’ le ciglia
lasciando il cielo al suo splendore.

Sotto un tiglio tiepido di verde,
cadro’ nel nero
della mia morte che disperde
i tigli e il sole.


I bei giovinetti
correranno in quella luce
che ho appena perduto,
volando fuori dalle scuole,
coi ricci sulla fronte.

Io saro’ ancora giovane,
con una camicia chiara,
e coi dolci capelli che piovono
sull’amara polvere.

Saro’ ancora caldo,
e un fanciullo correndo per l’asfalto
tiepido del viale,
mi posero’ una mano
sul grembo di cristallo.

Un article assez complet sur la mort de Pasolini, dans « Télérama » (cliquer sur le lien)

Biographie de Pasolini sur Wikipédia (cliquer sur le lien)

JOURNAL D’ISTANBUL

Orly-Istanbul, jeudi 7 août 2014

    Orly, 7h50. Ainsi débute mon périple en Turquie: un tarmac gris, sous un ciel pluvieux, pour ne pas dire orageux. Espérons que la météo soit plus clémente à Istanbul! Sur la piste défilent différents types d’avions, venus de différentes contrées: Air Caraïbes, Air Maroc, KLM, etc. J’ai, personnellement, choisi Transavia. Peut-on parler de choix, d’ailleurs? J’ai tout simplement opté pour le moins onéreux, depuis e-dreams.

    Bientôt l’appareil décolle. C’est toujours aussi impressionnant, et peut être encore plus pour moi, qui fréquente peu les aéroports. Serviables, stewards et hôtesses nous rappellent gracieusement, et avec le sourire, comment enfiler notre gilet de sauvetage, et que faire en cas de sinistre. Mourir me paraît, sinon la seule option, du moins la plus vraisemblable! Le personnel de bord propose ensuite des casques, des écouteurs, pour suivre Supercondriaque, comédie potache de, et avec, Dany Boon et Kad Mérad, le fameux duo révélé par Bienvenue chez les Chtis. Manifestement, et si j’en juge par les images (sans le son, puisque je n’ai pas pris le casque), le scénario décrit le parcours d’un grand malade imaginaire et de son docteur.

    Le temps reste brumeux. Nous survolons maintenant la banlieue (Orly? Thiais? Antony? C’est impossible à savoir). Des formes géométriques se dessinent: tel ensemble HLM, telle série de lotissements, des routes et des centrales électriques, un étang… La vie continue, en bas, l’agitation…

    Nous sommes rapidement trop hauts pour observer tout cela. Quoi qu’il en soit, j’ai bien fait de réserver, hier au soir, une place latérale, côté hublot. Nous voici sur une mer de nuages, matelas posé sur le globe, sous l’azur. La surface terrestre ne me réapparaîtra que bien plus tard, sous forme de montagnes très découpées, d’arêtes, de glaciers et de névés. J’imagine que nous survolons la partie montagneuse des Balkans, ou alors les monts Rodhopes de Bulgarie, que je ne connais que par les livres. C’est à la fois amusant et agaçant de ne savoir où on est, de chercher dans ses souvenirs de géographie, de planisphère, ou tout simplement d’imaginer

   Pas d’incident majeur, ni mineur, au cours d’un voyage d’environ trois heures. Nous arrivons à midi, et remplissons les devoirs administratifs d’usage, c’est-à-dire faire vérifier notre passeport à des douaniers peu souriants, avant d’emprunter les spacieux bus Havatas, juste devant l’aéroport. Un peu plus d’une heure durant, nous traversons les différentes parties de la ville. Il ne s’agit pas vraiment d’une banlieue dans la mesure où ces quartiers, pour laids qu’ils soient, font partie d’Istanbul. Alternativement, et sans ordre précis, ce sont de vastes ensembles HLM, suivis d’immeubles d’affaires flambants neufs, étincelants sous un vigoureux soleil. Les mosquées semblent innombrables, et toutes semblent répliquées sur le modèle de Sainte Sophie, formant autant de miniatures du célèbre édifice, comme autant de déclinaisons possibles, bâties sur un schéma simple: un dôme énorme entouré par deux minarets très fins. Passés ces zones-dortoirs, nous traversons un énorme pont, frontière posée entre Europe et Asie, puis montons une petite colline couverte de maisons vieillottes et décaties. Voici Taksim, et Thomas m’attend au terminus, souriant.

    Nous traversons lentement les rues, avant d’arriver à une vaste place surpeuplée, avec un petit parc tout rabougri, tout pelé, cerné de bureaux. « C’est la place Taksim où ont eu lieu les récents affrontements avec la municipalité, qui voulait faire une nouvelle mosquée géante. Il y a quand même eu neuf morts », commente sobrement mon ami. La situation politique est manifestement tendue, ce que j’aurai l’occasion de constater par la suite. Après être passés devant une belle fontaine ancienne, nous longeons une allée de kebabs, puis enfin arrivons à bon port, rue Alti Patlar, en plein quartier européen, petit ensemble de maisons où vivent, depuis fort longtemps, des Occidentaux, et où règne une certaine liberté de mœurs. Situé au premier étage, l’appartement est clair, plutôt grand, dépouillé et bien entretenu. La chambre de mes hôtes est pourvue d’un large balcon, donnant sur un bar branché et bruyant. Pour l’heure, une fois mes affaires posées, le tour du propriétaire accompli, nous allons manger quelque chose à la terrasse d’un modeste restaurant situé à deux pas. Cette première approche de la gastronomie ottomane se révèle tout à fait positive, bien que passablement calorique. Thomas a commandé une çorba, sorte de soupe rouge où l’on trempe le pain local, galette blanche pareille aux nans indiens. De mon côté, et afin de manger suffisamment à bon prix, j’opte pour la pidé, pizza en forme d’ogive, au fromage et à la suçuk, chorizo turc très épicé, au mouton et au boeuf. C’est bon, roboratif. Comme nous conversons de la pluie et du beau temps, le ciel se couvre dangereusement de gros cumulus noirs. Bientôt un petit vent frais, caractéristique, rafraichit les rues écrasées de moiteur, puis un premier éclair jaillit, suivi d’un grondement sourd, avant que le ciel ne s’éventre. La pluie tombe en abondance sur l’asphalte, pour faire de la chaussée une épaisse et noirâtre rivière. Thomas m’explique que la voirie est loin d’être au point, et que le maire n’a prévu aucun caniveau, d’où ce spectacle antédiluvien. Serveurs et clients s’agitent, courent s’abriter, jusqu’à ce que l’averse cesse.

    Mon ami retourne à l’appartement, mettre son linge au sec et prendre des parapluies. L’orage a laissé des traces, arrachant çà et là des branches d’arbre, déchaussant des pavés sans doute mal fixés. Bientôt, par-dessus les toits, nous apercevons le Bosphore. Je décoche un de ces jeux de mots dont Thomas, bon public, paraît friand (Y en a qui Bosphore pendant que la Corne d’or), à moins qu’il ne rie pour me faire plaisir.

    Cihangir-Cami. En français: mosquée de Cihangir. Je me rappelle soudain le scandale qu’avait soulevé Erdogan lorsqu’il avait cité le poème de l’auteur islamo-nationaliste Ziya Golkäp, au cours d’un meeting, en 1998: Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats. Ces quelques vers, d’une agressivité rare, avaient valu à l’ex-premier ministre, et futur président, un emprisonnement de plusieurs mois. Pour l’heure, le petit édifice devant lequel nous nous trouvons m’inspire tout sauf de la crainte, et semble à l’opposé des mots guerriers, vengeurs, de l’homme-fort-du-moment. Nous n’entrons pas, mais observons depuis les fenêtres l’intérieur d’un édifice sans doute ancien, aux faux airs de music-hall, à l’aspect Art-déco. Je n’arrive pas à faire le lien mental entre les déclarations fracassantes citées plus hauts, et le calme du lieu.

    Il semble que l’orage se soit déplacé du côté asiatique, du moins si j’en juge par les éclairs striant le ciel jaune sale qui pèse sur l’autre rive du détroit. Nous descendons les rues, jusqu’au rivage. J’ai du mal à imaginer que nous sommes vraiment au bord de la mer, qu’il y a des bars, des éperlans et des sardines dans cet espèce de bras entre Pont Euxin et Méditerranée, avec le petit réservoir de Marmara. Après avoir longé un court bâtiment universitaire, ressemblant davantage à une officine de la marine marchande qu’à une faculté, nous abordons le musée d’art contemporain. L’aspect ultra-moderne –un cube blanc et net- confirme la vocation du lieu. Comme à l’accoutumée, Thomas trouve je ne sais quel subterfuge pour nous faire rentrer gratuitement. L’intérieur m’évoque le palais de Tokyo : des installations diverses et variées, parfois drôles, tel ce petit bonhomme statufié, accroupi sur une dune miniature figurant la plage, la mer étant représentée par le bruit du ressac, joint au criaillement des mouettes. Le physique des agents me frappe de par sa diversité. Tantôt ce sont de grandes femmes blondes, aux faux airs de Russes, tantôt des brunes très bronzées, très typées. Thomas me rappelle que nous sommes malgré tout, un peu, dans les Balkans, et que Byzance a longtemps vu des peuples extrêmement divers se croiser.

    Le soir, mes hôtes et moi-même dînons d’un excellent ragoût de pois-chiches au suçuk. C’est la deuxième fois de cette première journée que je croise cet étonnant chorizo ottoman, et le goût me ravit.

Vendredi 8 août 2014

    Il n’est jamais facile de définir, concrètement, ce qui nous frappe le plus, ce qui nous marque en premier, lorsque nous arrivons dans une ville ou dans une autre contrée. Ici, le dépaysement est total, ou presque. Difficile, également, de savoir par où commencer également, quel élément, quel lieu ou quelle scène évoquer en premier pour rendre compte d’un paysage lointain.

    Deux éléments m’intriguent fortement. D’une part, l’incroyable propagande faite à Erdoğan à travers les rues : ses supporters ont placardé des affiches absolument partout, sur les autobus, les murs de la ville, au bord des grands axes. Aux images gigantesques de l’homme-fort-du-moment, moustache au vent et franc sourire, s’ajoutent des portraits de Turcs censés représenter les différentes couches de la société ottomane, du jeune entrepreneur dynamique à l’étudiante en commerce en passant par l’infirmière dévouée. Le candidat ratisse décidément large, n’hésitant pas à faire passer de vibrants camions à l’effigie de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi: Parti pour la Justice et le développement) dans les endroits peu enthousiastes, comme le nôtre. L’appartement de mes amis se situe en plein quartier « européen ». Dans cette antique partie de la ville de Beyoğlu (prononcer Beyolu), vivent, depuis fort longtemps, de nombreux Occidentaux, et l’ensemble a quelque chose de bobo, rappelant Paris, ou peut-être tous les quartiers un tant soit peu branchés des capitales européennes, du moins de celles que j’ai visitées. Les boutiques de luminaires, les antiquaires et autres commerces caractéristiques y sont largement représentés, et le look des habitants, légèrement hipster, ne trompe pas

    Autre élément troublant, mais plus plaisant: le nombre de chats dans les rues défie tout entendement. Jamais je n’eusse cru que les Stambouliotes, à l’image des antiques Égyptiens, puissent à ce point aimer les animaux. Partout surgissent des félins, plus ou moins pelés, plus ou moins faméliques, mais toujours scrupuleusement nourris par les habitants.

    Cette première nuit dans la mégapole turque s’est bien déroulée. J’ai un peu joué avec Miro, jeune farfadet agile, à la fois blanc et tigré, au niveau du dos, chat de gouttière trouvé parmi tant d’autres. Au matin le temps n’est pas vraiment dégagé, mais il ne pleut pas. Nous consommons rapidement un puissant breakfast, relativement équilibré, du point de vue nutritif : fromage, tomates-cerises, fruits… Ayant quitté la maison vers dix heures trente, Thomas et moi apportons un paquet de tabac directement sur le lieu de travail de Sévil, sorte d’institut historico-culturel, non loin de la maison. Plutôt chic, l’ensemble est en pleine rénovation. Accompagnés de Sévil, nous visitons donc, étage après étage, un bâtiment assez classique, orné de fausses fresques antiques. Je me sens toujours bancal quand je ne fais rien, tandis que d’autres agissent, mais nous ne tardons pas à bouger.

    Outre une voirie défaillante, Istanbul présente de forts, d’énormes contrastes architecturaux. Tel immeuble luxueux, récemment refait à neuf et prêt à accueillir les bienheureux membres d’une nouvelle classe aisée, chouchoute d’Erdoğan, côtoiera ainsi je-ne-sais quel taudis en semi-ruines, sans fenêtre ni porte. Certains de ces squats, de ces maisons abandonnées, pourraient être superbes avec un nettoyage minimal. Mais non. Comme par une volonté délibérée, les lieux demeurent négligés, sinon totalement oubliés. Tout cela pourrait avoir quelque chose de terriblement agaçant, si ce laisser-aller ne conférait à la ville une sauvagerie, une authenticité qu’auraient définitivement perdues les grands lieux touristiques occidentaux, tel Paris ou Florence, villes si propres qu’on y mangerait son Subway par terre. Ici, point de détartrage.

    Situé en contrebas de la colline de Taksim, le quartier que nous traversons maintenant est pauvre, très pauvre. C’est un peu ainsi que j’imaginais Istanbul, à tous le moins ses artères populaires : de vieilles bâtisses plus ou moins lézardées, et parfois même dangereusement fendues, comme si elles allaient s’écrouler sous peu. De modestes commerces et des artisanats ponctuent le tout : étameurs, minuscules épiceries sans frigidaire ni climatisation, ferrailleries… Des hommes sales, mal mis, traînent de lourdes carrioles pleines d’indéfinissables trucs, croisant des portefaix aux charges énormes, pareils à ces scarabées-bousiers capables de transporter plus de mille fois leur poids. Un désordre d’enfants démunis s’égaie en riant à notre passage, comme s’il restait de la joie au milieu de cette tristesse. Parmi eux, de nombreux Gitans, de ceux qu’on voit dans Bons baisers de Russie, l’un des meilleurs James Bond. Fuyant la guerre, plusieurs Syriens, dont certains sont en tailleur, keffieh sur la tête, assis sur des tapis, ont également élu domicile ici. Une poignée d’Africains traverse le décor.

    Nous déjeunons dans un sympathique boui-boui, en compagnie de cadres moyens et d’ouvriers, le tout exclusivement masculin. J’en profite pour goûter, pour la toute première fois, l’ayran, sorte de mélange au lait fermenté, proclamé boisson nationale par Erdoğan, soucieux de rappeler que les Turcs ne buvaient pas d’alcool (le prix du produit a de toute manière connu une hausse vertigineuse ces cinq dernières années). Je découvre également le sutlaç, sorte de crème brulée au riz, et dont le goût rappelle celui du blanc-manger.

    Nous revoici en route, cette fois pour Sultanahmet, le quartier touristique, de l’autre côté du Bosphore. Nous longeons ainsi longuement une eau bleu marine assez sombre, poissonneuse, si l’on en juge par le nombre de pêcheurs à la ligne, tant sur les deux rives du détroit que sur le pont les séparant. Sultanahmet, ou vieil Istanbul, constitue l’une des sept collines de la cité, et concentre à elle seule tous les monuments historiques de la ville, ou presque. Des foules de touristes, parmi lesquels de nombreux Arabes du Golfe, mais aussi des Français, se massent ainsi aux portes du palais de Topkapi, ou d’Aya Sofia (Sainte Sophie), en face de la mosquée bleue, tous lieux que j’irai visiter ultérieurement, sans Thomas, qui ne les connaît que trop bien.

    Il fait toujours aussi beau, et chaud, maintenant, très chaud. Nous étant photographié l’un l’autre, aux pieds d’une imposante statue d’Atatürk (une parmi les dizaines, sinon les centaines, que compte Istanbul), nous nous installons sur un banc, au milieu du parc entourant le musée archéologique. L’ensemble procède d’ailleurs d’un kitsch assumé, et sympathique. Ainsi de ce livre volumineux, à l’entrée, arrosé par un subtil jeu de jets d’eau latéraux, ou de ces poubelles publiques tenues par des ours en béton, ou enfin de ces bouquets de fleurs fluorescentes, taillées dans le roc et aptes à donner la migraine. Amusés par le sourire d’une fillette tenue en laisse par une mère intégralement voilée de noir, nous discutons gravement de l’avenir d’un pays en pleine mutation, pour reprendre l’expression journalistique consacrée. Erdoğan va gagner et l’héritage laïc d’Atatürk sera attaqué confirme Thomas à plusieurs reprises. Ne disposant pas des connaissances historico-politiques nécessaires, je ne peux que l’écouter.

    Dix-huit heures. Nous repartons par le chemin emprunté, ou presque, au bord d’une impressionnante caserne, en pleine cité. Il fait toujours aussi beau, et le soleil déclinant éclaire sereinement la ville, y ajoutant une touche de mélancolie dorée, cette hüzün qu’évoque Orhan Pamuk dans Istanbul. Tout au long du voyage me reviendront différentes réminiscences de ce livre lumineux, à la fois nostalgique et tendre, comme un heureux souvenir, riche d’images, de sensations suggérées. Une fois à la maison, rue Alti Patlar, Sévil nous apprend que nous sommes invités à fêter l’anniversaire d’un ami, quelque part dans le centre…

 

Samedi 9 août 2014

    Sis en plein quartier animé, haut lieu de la branchitude stambouliote, le bar d’hier soir avait quelque chose de terriblement banal, en ce qu’il ressemblait à n’importe quel bar de n’importe quelle capitale du monde : un ensemble de hauts tabourets en nickel, de vastes comptoirs et des banquettes en cuir noir. Tout cela paraissait très, très neuf, presque trop. Impeccables dans leur smoking brillant, les serveurs nous ont immédiatement indiqué que la sauterie se déroulait à l’étage. Docilement, nous sommes donc montés à l’étage, à bord d’un ascenseur là encore tout neuf.

    La terrasse donnait sur Galata Kulesi (tour de Galata), construite par les Gênois au XIème siècle, comme indiqué sur Wikipédia, et dominant tout le quartier du haut de sa majesté cylindrique. À gauche, c’était le Bosphore, et, toute proche, l’Asie mineure, étincelante dans la nuit d’août. Le public était essentiellement bourgeois, jeune et bien mis. La tranche dorée d’Istanbul, les cadres dynamiques et les fils de famille viennent manifestement s’éclater ici, le week-end, entre gens de bonne compagnie. Thomas, Sévil et moi-même, nous nous sentions en décalage, d’autant que les consommations restaient chères. Finalement, nous avons croisé les amis tant attendus. L’un d’eux, jeune urbaniste au style gothique (longs cheveux-corbeau et tee-shirt noir), fêtait son anniversaire ici, en compagnie de sa fiancée et de leurs proches. Il m’est difficile de lui donner un âge, mais de toute manière nous sommes repartis tôt, traversant rapidement l’Istiklal Caddesi bondée de touristes, pour arriver à la maison avant l’orage, et d’évoquer la journée autour d’un verre de rosé d’Anjou, ramené de France par mes soins.

    Réveil vers 10h30. Mes hôtes dorment encore et j’en profite pour rattraper mon retard de lecture (car il est généralement difficile de se consacrer à la littérature durant les voyages). J’ai amené, ce qui n’a rien d’innocent, le Que sais-je ? consacré aux Templiers. Écrit par une archiviste-paléographe, l’ouvrage, bien que succinct, nous renseigne de façon assez concise sur l’existence et le mode de vie de ces moines-soldats, dont la confrérie fut fondée par Bernard de Clairvaux en 1129, pour être décimée deux siècles plus tard sur ordre de Philippe le Bel. Lire pareil opuscule, me permet de saisir, ou plutôt d’entrevoir, de façon très rapide, ce que furent les rapports entre l’Occident chrétien (expression politiquement incorrecte), et l’Orient, au Moyen-Âge, par-delà quelques vagues souvenirs de collège.

    Les deux Macs de mes amis sont conjointement posés sur la table basse du salon, mais je n’ai guère envie de connaître l’actualité hexagonale, comme si mon immersion à Istanbul devait rester totale, impolluée par les considérations extérieures, tels les accidents routiers du mois d’août ou encore la cote de popularité de François Hollande, probablement en chute libre.

    Mes hôtes se lèvent vers quatorze heures, l’air plutôt joyeux, reposé. Le déjeuner reste, une nouvelle fois, copieux, mais, ayant peu dormi, j’ai encore faim. Une fois dehors, j’offre donc à Thomas et Sévil (qui elle décline l’offre), un pilav, simple plat de poulet mélangé à du riz sec, à déguster avec de petits piments verts croquants et savoureux, le tout servi en plein air par un des nombreux marchands ambulants de la cité. Aux abords de la place Taksim, nous achetons diverses friandises. Thomas et Sévil optent pour des glaces, et moi pour une espèce de gros nougat mou, gélatineux, garni de pistaches entières. En marchant, nous tentons d’expliquer à Sévil le sens de l’expression, typiquement française, d’étouffe-chrétien, expression que nous traduisons, plus ou moins maladroitement, en anglais (ce qui donne smooth-the-christians). Ici l’usage du mot composé semble ad’hoc ! Et, pour étaler ma chère culture, d’évoquer l’origine supposée du croissant, pâtisserie islamophobe s’il en est, car créée, selon la légende, par les Autrichiens lors du siège de Vienne en 1521, pour signifier aux Ottomans conquérants qu’ils allaient les bouffer sous forme d’un gâteau dont la forme correspondait au symbole même de leur religion (bien que défaits par les Autrichiens, les Turcs soutiennent l’hypothèse inverse, prétendant avoir inventé le croissant justement pour forcer leurs ennemis à manger du Coran).

    Ces considérations historiques et gastronomiques posées, nous arrivons à l’arrêt de bus recherché, en bas d’une des sept collines d’Istanbul, et en face d’une imposante bibliothèque grise et massive, aux faux airs de camp retranché. Thomas parvient, encore une fois, à m’exonérer du prix d’un ticket. Quoique anciens, les véhicules s’avèrent confortables. De toute manière cette vétusté, cet aspect rétro, me plaisent, du fait qu’ils m’évoquent un passé que je n’ai pas connu en France, dans mon propre pays. J’imagine ainsi qu’il devait y avoir des crieurs de rue, des marchands de charbon et de babioles, dans le Paris d’avant-guerre, bref toute cette vie disparue, longuement décrite dans les livres de Francis Carco ou dans les films de Jean Renoir. Étrange paradoxe, que d’éprouver de la nostalgie pour une époque précédant la nôtre, mais ne souscrivons-nous pas, toujours un peu, au mythe de l’âge d’or ?

    Thomas égrène le nom des quartiers traversés, au fur et à mesure. L’avancée est lente, un peu pénible du fait des bouchons, car la ville reste mal desservie, le nombre de voies étant insuffisant. Entre Kabataş et Beşiktaş, nous abordons le célèbre et somptueux palais-musée de Dolmabaçeh (Dolmabaçeh sarayi), où vécut le père de la Turquie moderne, et où Orhan Pamuk aimait embrasser sa première petite amie. À droite, la mer est cachée par l’interminable monument, ainsi que par de hautes et luxueuses bâtisses, d’hôtels trois étoiles et je ne peux m’empêcher de penser, absurdement, au Prince de Bel-Air, désastreux sitcom des années 90 mettant en scène un jeune Noir résidant dans une maison en marbre, dans la banlieue huppée de Los Angeles. À gauche, au pied d’une verdoyante colline couverte par un impeccable gazon, c’est un mur gris. Tous les cinq mètres se trouve accrochée une photo encadrée d’Atatürk : ici avec des paysans anatoliens, là avec des employés, plus loin avec des militaires et des ouvriers de l’industrie. Ce culte de la personnalité n’a pas cours en Europe occidentale, et je comprends soudain qu’Erdoğan, l’homme-fort-du-moment, s’inscrit probablement dans une tradition ancienne, préexistante, contemporaine de la sanglante mégalomanie stalinienne, en URSS.

    Le paysage change, s’apparente de plus en plus à une sorte de Côte d’Azur turque sans plages, avec ses pontons et ses voiliers, ses restaurants de fruits de mer aux lampions multicolores, sans doute largement surfaits, et dans lesquels Sévil a travaillé, pour financer ses études. De nombreux Stambouliotes prennent le frais sur la promenade, se baignent ou baladent leur chien, à l’image de cette maman rondouillarde, l’air à la fois naïve et heureuse, tenant à bout de laisse un gros husky blanc, la tête ébouriffée et le corps rasé de près.

   L’obscurité s’établit doucement. Au loin, haut perché sur ses pattes, se détache le pont du Bosphore, passerelle entre Europe et Asie, éclairée de mille feux. Il y a toujours autant de monde sur la route et nous évoluons péniblement. Sentant l’heure avancer, et l’impatience de Sévil monter, Thomas propose que nous dînions.

MOI : Où sommes-nous ?

THOMAS : À Tarabya, ce qui signifie « thérapie ».

MOI : On devait y suivre des cures…

THOMAS : Probablement.

    L’endroit ressemble au reste de la côte: un petit port de plaisance, des boutiques et des restaurants.

THOMAS: Si on mangeait du poisson? Je connais un endroit super sympa.

MOI: Pourquoi pas?

SEVIL: Elvan nous a invités à prendre un coup au Rasputin. Je crois qu’on n’aura pas le temps de se faire un vrai repas. Le service, ça risque d’être long.

MOI: Dans ce cas, mieux vaut qu’on aille au kebab.

THOMAS: Banco!

    Nous consommons donc chacun notre dürüm au poulet, assis à une table basse, sur de minuscules tabourets en bois noir, dans une modeste échoppe, à l’arrière du rivage. Jeune échalas brun et frisé aux yeux explosés, le serveur nous offre quelques moules farcies, avec un zeste de citron. Énormes, les coquillages du Bosphore sont également succulents.

    Ces agapes achevées, nous empruntons un minuscule autobus puis rejoignons le métro à Haci Osman. Le réseau paraît tout neuf. S’agit-il des pharaoniques travaux d’Erdogan, ancien maire de l’agglomération? L’homme-fort-du-moment a tendance à s’attribuer bien de choses, y compris l’œuvre de ses prédécesseurs. Très profonde (nous descendons une série de longs escalators), la station est ornée de céramiques colorées, à la façon des palais locaux, ce qui confère une touche orientale à l’ensemble. Spacieux mais assez peu confortables avec leurs sièges en plastique gris, les trains sont très rapides, et nous revenons assez vite à Taksim.

Dimanche 10 août 2014

    Situé dans une galerie ancienne de Beyoğlu délicieusement rétro avec ses grandes glaces dépolies, son antique hôtel, ses plantons ventrus et son petit théâtre coloré, le Rasputin où nous nous trouvions hier soir ressemblait au Black Dog du quartier Beaubourg. Du moins on y passait la même musique, essentiellement du trash-métal, et le public y était strictement semblable : des hardos typiques, cheveux longs, habits noirs et bagues à tête de mort. Bien qu’appréciant le genre au collège, je n’ai jamais pu me targuer d’appartenir à la confrérie, de porter les tee-shirts adéquats, d’avoir arboré une riche crinière peroxydée, ou d’avoir joué dans un quelconque groupe à la fête de la musique. Ici, les héros paraissaient fatigués, avaient de la bedaine, quelques poils blancs, comme si la date de péremption était passée, l’adolescence envolée. Le décor général me rappelait les nombreux passages de Paris, ou ceux de Turin, que je n’ai jamais vus, mais qui sont, dit-on, superbes.

    Le lendemain matin, c’est-à-dire aujourd’hui, nous devons, Thomas et moi, nous lever tôt afin de nous rendre sur l’île de Büyükada, où vit V., traducteur de littérature française. Ayant opéré un déplacement géographique vers une petite boîte tenue par des antifas allemands et située au premier étage de la même galerie, nous laissons donc Sévil avec ses amis, parmi lesquels Elvan, précédemment citée, jeune anthropologue petite et vive, aux yeux verts profonds et aux faux airs féériques.

    Midi, ou presque. La traversée dure environ une heure. Bondé, le bac accueille de nombreux Saoudiens, des femmes en burka intégrale, les doigts garnis de babioles multicolores. La mer est belle aujourd’hui, étale sous un tiède Soleil de miel. Partis de Kabataş, nous nous éloignons progressivement d’Istanbul, bientôt lointaine, toute engourdie par la brume marine, comme pour se protéger de la chaleur. Thomas continue à faire le guide, me montrant tel ou tel monument, et notamment Kız Kulesi, la Tour de Léandre, phare situé sur un piton rocheux sur les ruines d’une forteresse grecque du quatrième siècle avant notre ère, destinée à surveiller les navires à l’entrée du Bosphore. Nous croisons également une minuscule île, rachetée par un mystérieux privé. Les fêtes nocturnes y seraient de véritables bacchanales. Au cours du trajet, un quinquagénaire grand et fort, un rude visage barré par une copieuse moustache grise toute ottomane, vend plusieurs épluche-légumes miracles aux pigeons présents, démonstration à l’appui. Éloquent, la voix profonde, l’homme refourguerait n’importe quoi, à n’importe quel prix.

    Büyükada est manifestement très touristique. Autour du débarcadère s’agglutine effectivement une épaisse et laide muraille de restaurants pour touristes et de magasins de souvenirs, comme autant de marqueurs géographiques tout-à-fait typiques. Compatissants, nous échangeons quelques rapides considérations autour de ces pauvres bonnes femmes du Golfe, qui doivent crever de chaud sous leur voile, avant de nous réfugier dans un self dûment climatisé, bon marché et efficace. Tous deux, nous consommons le même riz aux aubergines et à la viande hachée, puissante moussaka turque, puis sirotons un bon thé bien sucré en guise de digestif.

    Écrasé par l’étouffante chaleur, le quartier désormais traversé reste atone. Nul cri, nul bruit, hormis le passage d’un troupeau d’adolescents armés de VTT. Après une minuscule synagogue blanche, nous tournons à droite pour monter une allée résidentielle, parfaitement banale.

    V. vit au troisième étage d’un immeuble bas et sans relief. L’appartement est très clair, et doit mesurer environ cinquante mètre carrés. L’intérieur est sale, sent la cigarette, le renfermé, et n’est pas décoré. Sur la bibliothèque du vaste salon trône néanmoins le buste doré de Lénine, à côté d’une bouteille de vodka russe, gardant jalousement les œuvres complètes de Marx. Issu d’une riche famille de militaires, élève des Jésuites français à Istanbul, V. a également longtemps milité au parti communiste, auquel il a légué une part importante de ses biens avant de le quitter, déçu par la cupidité de ses dirigeants.

    Nous ne sommes pas venus ici pour parler politique. Plus ou moins ruiné, la cinquantaine arrivée, V. gagne désormais difficilement sa vie en traduisant des auteurs français, parmi lesquels Hugo, Dumas et Zola. Aujourd’hui, et pendant un laps de temps relativement court, nous allons donc réviser la version turque de Nana, celle-ci comportant encore quelques coquilles et quelques contresens. Rond, de taille moyenne, un visage avenant couronné de cheveux gris, l’homme se montre affable, et nous offre une Efes avant de nous mettre à contribution, le derrière calé dans un fauteuil à roulettes, devant l’écran plat d’un PC posé sur une table poussiéreuse, elle-même encombrée de cendriers pleins, de verres vides, et de documents divers. Patiemment, méthodiquement, nous allons tous trois nous assurer que le boulot n’a pas été salopé, pour reprendre l’expression de Thomas.

    Il n’y a que peu de fautes, mais la compréhension de certaines expressions, de certaines métaphores demeure difficile, et ce même pour nous, Français. Nous nous efforçons donc d’expliquer, dans la mesure du possible, le sens des phrases à V., qui, pensif, fume Viceroy sur Viceroy, en utilisant des filtres en plastique transparent pour diminuer la teneur en nicotine, ce qui lui donne de faux airs de Sollers, adepte du porte-cigarette à Saint Germain des Prés.

    J’ai soudain envie de relire les Rougon-Macquarts en intégralité. De Nana, dévoré pendant mes années d’étude à Poitiers, me restent quelques souvenirs précis, notamment ce terrible moment où, lâchée par tous, l’héroïne voit aussi sa femme de chambre la quitter avec le sourire, ou cet instant où Fontan, comédien vaguement marlou, lui donne une gifle, le soir, avant de la battre comme plâtre quotidiennement. Retrouver ainsi, en Turquie, un grand classique hexagonal et œuvrer, même modestement, à sa diffusion, a quelque chose d’exaltant. D’ailleurs, Thomas ne fait pas cela pour l’argent, mais pour le plaisir du texte, le bonheur de reconquérir un patrimoine littéraire enfoui, un peu négligé en France, toujours admiré ailleurs.

    La besogne progresse vite, mais V. va bientôt nous fausser compagnie, pour rendre visite à une vieille connaissance, et voter, choisissant un candidat kurde de gauche afin de contrer, au moins symboliquement, Erdoğan, qu’il appelle d’ailleurs par son prénom, Receyp Tayyip : Il est clair que Receyp Tayyip va l’emporter, mais il faut quand même renforcer l’opposition, résume-t-il avant de nous laisser, nous informant au passage que la vente d’alcool est rigoureusement prohibée en ce dimanche électoral.

    Dehors, un gros chat tigré et peu farouche nous salue, tandis que nous gravissons Isa Tepesi, la « colline de Jésus » (Hristos en grec), première colline d’une île qui en compte deux, séparées par une courte vallée. Le nombre de sulkies est stupéfiant. Traînés pas des chevaux maigres et harassés, probablement maltraités, des Saoudiens traversent les lieux de part en part à toute vitesse. L’odeur de crottin est pénible, et l’avenue dangereuse, car nous craignons, l’un et l’autre, que ces malheureuses carnes, passablement exténuées, fassent un pas de côté, ce qui nous serait fatal. Nous rejoignons donc un chemin dans la forêt, et profitons de l’ombre bienveillante des grands pins parasols. Connaissant mon intérêt pour l’Histoire, mon guide et néanmoins ami me montre du doigt les emplacements d’un antique orphelinat, situé au sommet, de l’église Ayos Nikolaos (Saint Nicolas) et Aya Gorgi (Saint Georges), cette fois en contrebas, trois petites taches claires au milieu d’une bouillie de vert. Plusieurs princesses sont nées et/ou ont vécu ici, à l’époque de Constantinople, d’où le nom de l’archipel d’« Îles aux princes » (Πρίγκηπος = Prinkipos ou Prinkipo en grec). Éclairée par un grand ciel pur, la mer se déploie en aplats cobalts le long d’une petite plage, au milieu des rochers. N’ayant pas le temps de visiter les monuments précédemment cités, nous aimerions, Thomas et moi, nous baigner, mais l’accès au rivage est presque toujours privé, et donc fort coûteux. Bon, de toute manière, l’eau de la Marmara est polluée, dis-je, à l’exemple du renard de La Fontaine jugeant les raisins trop verts.

    Les pauvres canassons se trouvent entassés à une espèce de carrefour, dans un haras improvisé et puant, en compagnie de mélancoliques baudets, eux aussi harnachés. Thomas m’informe que les animaux peuvent être agressifs. Nous ne nous attardons pas, donc, dans ce lieu de misère, et reprenons la route, toujours à travers bois. Une nouvelle mosquée semblable aux autres apparaît bientôt (cela faisait longtemps !), ainsi qu’un marchand de glaces peu souriant mais bienvenu. Dégustant notre cône café-vanille, nous poursuivons notre périple à travers un ensemble de luxueuses résidences, pareilles à celles de Kabataş et Beşiktaş (cf. plus haut), au bord du Bosphore. J’ai toujours l’impression d’être sur la Côte d’Azur, ou à Royan en villégiature, et des souvenirs d’adolescence boutonneuse remontent, comme autant de scories, tandis que nous parvenons à notre but : une allée descendant vers la mer où a vécu Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, avant de rejoindre Mexico, ville de son assassinat, en 1941. Occupée entre 1929 et 1933, la maison donne presque directement sur le rivage, mais n’est plus qu’un tas de ruines rosées, envahies d’arbres, de mauvaises herbes, derrière un muret. L’architecture est typique de l’époque, et nous évoque une sorte de maison coloniale anglaise, encore que l’expression ne soit guère heureuse, ici, pour qualifier la maison d’un leader marxiste, chef de l’Armée Rouge. Cela dit, notre visite n’a rien de politique.

   Sur le muret de ladite demeure, dissimulés par les branchages d’un eucalyptus, deux jeunes Français s’embrassent et nous interpellent. Ils ressemblent aux étudiants d’arts du spectacle croisés à Poitiers, lorsque nous étions en Lettres. Est-ce le tee-shirt Che Guevara du jeune, ces cheveux longs châtains un peu sales, ou les piercings faciaux de la fille, par ailleurs assez fine, élancée, et pour tout dire, gracieuse ? N’est-ce pas plutôt ma tendance aux catégorisations rapides ? Ils paraissent en tous cas fort sympathiques, et surtout amoureux.

« Bonjour !

Nous sursautons, surpris d’entendre du français ici.

_ Bonjour.

_ Euh, vous savez à qui a appartenu cette grande maison abandonnée, derrière ?

_ Oui, jeune homme. Il s’agit de Trotski, le révolutionnaire russe.

_ Le révolutionnaire russe ? Ah ouais !

    Je reste un peu étonné du fait qu’une personne arborant une effigie du Che semble à ce point ignorer le rôle historique joué par Trotski, mais qu’importe.

THOMAS : Hélas, on ne peut pas se baigner ici.

MOI : Ça nous aurait pourtant rafraichis !

    L’accès au rivage est barré par un nouveau muret, et de toute manière ce ne sont que de noirs rochers découpés, blessants, et un petit ponton, avec un bateau rapide. L’écrivain et critique Sylvain Tesson aurait sauté du muret en question directement dans l’eau, mais Thomas ne se souvient plus dans quel livre il a lu cela.

    Nous descendons vers un autre débarcadère que celui de ce matin, plus animé, et entouré de ces sempiternels et pénibles commerces, restaurants, si tristes en hiver et si animés l’été. J’ai envie de prendre un dernier verre en terrasse, mais le temps presse, et les horaires sont fixes. Nous traversons donc rapidement ce paysage de vacances pour embarquer tout aussi rapidement, nous asseyant à l’avant pour profiter du soleil déclinant sur les vagues, droit vers Eminömü, côté asiatique. L’endroit présente fort peu d’intérêt, en tous cas d’un point de vue purement touristique, architectural et patrimonial. Il y a du monde en tous cas, vers dix-neuf heures : une foule compacte, assez pauvre parfois, de femmes voilées, de jeunes désœuvrés. Les bâtiments sont assez modernes, mais sans aucune particularité. Juste des volumes blancs, avec des boutiques, des kebabs. Nous nous arrêtons d’ailleurs dans l’un d’eux, et commandons à nouveau un dürüm à un vigoureux serveur, jeune, maigre mais tonique, les yeux légèrement bridés d’un Turkmène. Un quadragénaire grisonnant, volontairement mal rasé, dandy et fauché, se distinguant de la masse par une chemise lamée et argentée, s’assied non loin, et commande un thé avant d’ouvrir un livre, dont j’aimerais lui demander le titre, par curiosité littéraire. Le personnage a quelque chose de supérieur, d’agaçant. Je projette probablement sur lui ma propre tendance à me montrer, parfois, exhibant, sans avoir l’air d’y toucher, un opuscule de poésie ou de philosophie en plein métro bondé, afin de me hisser, spontanément, vainement, et virtuellement, dans la classe des intellectuels au regard de gens que je ne connais même pas, et que je ne reverrai jamais.

    Un bus nous ramène, lentement mais sûrement, vers Taksim. Trop fatigués pour regarder le paysage extérieur, d’ailleurs assez quelconque, nous reparlons d’Erdoğan, qui, naturellement, vient d’être élu, et qui, dans la soirée, ira prier dans une mosquée, au Nord de Sultanahmet. Attendu, l’évènement, plonge le quartier européen, où j’habite depuis plusieurs jours, en état de dépression, quelques heures durant, du moins si on en juge à la mine dépitée de nombreux jeunes, habillés à l’occidentale aux terrasses des bars et des kebabs du secteur (l’ami V. parle lui de Turcs blancs). 52 %. C’est inférieur à ce qu’il escomptait, mais malgré tout largement suffisant pour gagner et pour imposer sa loi dans le pays.

    Une fois de retour, nous nous armons d’un diable, et allons récupérer un canapé chez un ami de mes hôtes, lui aussi expatrié, place Taksim. La maison est superbe, située dans une allée résidentielle descendant vers le Bosphore, sorte de seizième arrondissement stambouliote. À notre retour, Miro, le chat de la maison, se love confortablement sur la toile en jean du sofa, bien à sa place dans le salon.

Lundi 11 août 2014

    Il semble difficile d’évoquer Topkapi, le Grand Bazaar ou Aya Sofya de manière originale, et sans donner l’impression de reprendre le Routard, tant ces différents lieux ont été décrits avec génialité par de grandes figures, parmi lesquelles Nerval, Gautier ou Flaubert, idoles romantiques de mes années d’étude. Toute tentative d’approche littéraire paraît ainsi vaine, largement au-dessous des modèles cités.

    Ici, à Sultanhamet, on célèbre Pierre Loti. On a même donné son nom à une rue moyenne, perpendiculaire à l’avenue Divan Yolu, et donnant sur la bibliothèque Koprülü, antique petit temple octogonal, tout gris. L’auteur, dont je connais mal la biographie, a probablement vécu dans le secteur, ou il en a parlé dans un de ses nombreux livres. Il suffirait, pour en avoir le cœur net, de consulter le guide, ce Lonely Planet vieux de quinze ans orné d’une photo de loukoums à la rose, et trouvé, comme par un coup du destin, quelques jours avant le départ, dans les poubelles de l’avenue Louise Michel, à Levallois-Perret. Hélas, Loti ne m’a jamais fasciné. Est-ce l’impression d’ostentation, de pédantisme, que dégage sa maison de Rochefort, avec ses décors exotiques et ses portraits du propriétaire prenant la pose, l’air bravache? Est-ce la mégalomanie du personnage, dom juan misogyne entretenant une femme dans chaque port? Loti reste malgré tout un vrai styliste. Ne connaissant que Madame Chrysanthème, japonaiserie fin-de-siècle d’inspiration autobiographique, je me promets donc d’acquérir Fantôme d’Orient et Aziyadé, une fois à Paris.

   Pour l’heure, je déambule dans un ancien et minuscule cimetière tout blanc et ombragé. Plusieurs félins dorment sur les tombes couvertes, gravées de caractères arabes. J’ai beaucoup traîné, ce matin, me suis perdu, aussi, dans les rues à touristes, observant les variations de prix d’une boutique de souvenirs à l’autre, avant de consommer mon dürüm quotidien, en terrasse, à l’abri d’un parasol. Le quartier regorge de monuments classés, de musées divers, autour du tapis, de l’histoire d’Istanbul, de la mosaïque, etc. N’ayant ni le temps, ni l’envie, de visiter tout cela, je finis par me rendre, paresseusement, à Topkapi, pour affronter une foule dense et une queue d’une heure, sous un soleil cuisant. Un enfant mal élevé ne cesse de me rentrer dans le dos, tout en piaillant sournoisement, sous l’œil attendri de sa mère.

   La délivrance approche, mais je n’ai droit à aucun tarif réduit, malgré mon appartenance à la prestigieuse institution du ministère de la Culture française. À l’entrée proprement dite, il faut encore jouer des coudes, passer devant de jeunes militaires en armes, sous un vaste portique. La première impression est évidemment un éblouissement, comme devant une sorte de Versailles ottoman : l’immense cour d’entrée, verdoyante, est entourée de riches bâtiments, de dômes. Je passe directement à gauche, vers le harem, et goûte la fraicheur des grandes salles couvertes de céramiques bleues, aux motifs variés. Des souvenirs de lycée remontent, des fantasmes autour d’un Orient totalement imaginaire, construit à partir de lectures, de films potaches tel Ali Baba, avec Fernandel, de différents clichés présentant une contrée aux mille parfums, avec de grands hammams emplis des femmes du Bain turc, des narguilés… Passant par le couloir des eunuques, je ne peux m’empêcher de songer à tous ces malheureux, décrits par Montesquieu dans ses Lettres persanes, enlevés de leurs lointaines contrées égyptiennes ou africaines pour le bon plaisir d’un lubrique sultan. La forme des cheminées, ces espèces de pyramides dorées, ornées de caractères arabes, m’impressionnent fortement, ainsi que les moucharabiehs en bois précieux. M’impressionnent aussi les vêtements des princes, ces grandes toges multicolores aux motifs géométriques, exposées dans de grandes salles sombres, dont j’ignore la fonction. À nouveau, je devrais compulser le guide afin de savoir exactement ce que je vois, ce que je traverse, avoir quelques bases historiques pour comprendre, mais j’ai la flemme, et me contente donc de consulter, de temps à autres, les plaques explicatives en plexiglas apposées çà et là. Je sais ainsi, un moment, que j’ai franchi la Sublime Porte, ou encore que je me trouve dans la bibliothèque de d’Ahmet 1er, dont j’ignore quel fut le rôle historique. Je préfère me laisser porter par les sensations, les couleurs et les vues, plutôt que de me perdre en fastidieuses lectures. Tout au fond de la quatrième cour, garnie de kiosques d’agrément à l’intention du souverain, de jardins de tulipes et de fontaines argentées, les touristes se massent, et se prennent en photo devant un incroyable belvédère, donnant sur le Bosphore, et d’où l’on peut avoir une vue à peu près complète, à 180 degrés, de la ville. Je reste quelques instants, prend quelques clichés de mauvaise qualité avec mon numérique, puis rebrousse chemin, non sans admirer une dernière fois les chambres du Hazine, ou trésor impérial, dont les grandes vitrines comportent un nombre incroyable d’émeraudes, et autres pierres précieuses.

   Je ne serai pas resté si longtemps à l’intérieur du fameux palais, peut-être de crainte de succomber à un excès de richesses, de faire une sorte d’indigestion, et de souffrir du fameux syndrome de Stendhal. On ne peut se concentrer sur tout, tant l’ensemble est immense, excessivement riche. Thomas et moi, nous devons nous retrouver à dix-huit heures à la mosquée du Sultan, plus au Nord. Renonçant à visiter la majestueuse mosquée bleue, devant laquelle se presse, une nouvelle fois, une foule compacte de touristes, je quitte l’hippodrome, où je reviendrai le lendemain.

   L’air s’est rafraichi avec le soir, et la ville s’assoupit lentement dans un bain de lumière. J’ai bientôt rejoint le Grand Bazar, que je connaissais déjà, de vue, grâce à Bons baisers de Russie, James Bond cité plus haut. C’est, en tous cas, beaucoup plus grand que je ne me l’imaginais. Une vraie ville dans la ville, constituée de boutiques multicolores, vendant des tas de babioles sous un soleil de néons, de lampions divers. Le tout est couvert par une halle, et l’on entre par une épaisse porte, sur laquelle est indiquée, en toutes lettres énormes, la qualité du lieu. Je ne souhaite pas m’attarder. L’atmosphère propre aux boîtes à touristes oppresse, et les commerçants vous hèlent, à l’image de ce jeune marchand de poteries, qui me refourgue une dose de café turc, à un prix excessif, sans un sourire. Désirant, malgré tout, ramener quelques souvenirs à mes proches, je me laisse entraîner dans l’échoppe d’un père de famille, qui, accompagné de ses deux fils, encore enfants, va me déployer le numéro de charme habituel. J’acquière, tout d’abord, un dessous de plat bleu, au motif oriental, pour ma famille, négocie raisonnablement le prix, comme il est d’usage, puis ai l’imprudence de consulter les services à thé. Le plus jeune des fils, gamin espiègle et dégourdi, très brun, et vêtu d’un polo Adidas blanc, me fait alors assoir sur un tabouret bas, au milieu des assiettes et autres vaisselles, me sert le verre d’eau minérale que lui tend son père, et, tandis que j’essaie de partir, verse un peu d’essence, ou d’alcool à brûler, dans une des tasses, et l’enflamme.

_ Do you see, Sir ? It doesn’t burn. It comes from Izmir. It’s special. Turkish. Very good quality, the best in the world.

_ I know, my friend. But I don’t want to buy anything else. Thank you.

_ Are you sure ? No, you’re aren’t. I make you a special price. For you. But don’t tell anything to anybody.

    … Et de tenter de me retenir, tandis que je m’éloigne.

    Je trouve finalement ce que je cherche dans le minuscule magasin d’une ruelle, derrière le fameux bazar, et ce sans blabla, à un tarif honorable. Thomas et moi nous rejoignons ensuite à l’heure dite, au lieu exact. Nous ne pouvons hélas rentrer à l’intérieur de la mosquée, récemment rénovée, et superbe, avec ses vastes fenêtres ornées de moucharabiehs, ses immenses colonnes bleues. Ayant admiré, et pris quelques photos, de l’ensemble, ainsi que du splendide panorama qui s’ouvre par la terrasse, je suis docilement Thomas le long des artères désertes du quartier universitaire. La faculté elle-même dispose d’une autre mosquée, bâtiment semblable à toutes les autres, médiocre copie de Sainte Sophie, à l’image de ces statuettes en stuc made in China, vendues aux étals du monde entier, et représentant tantôt l’Arc de Triomphe, tantôt le Sphinx d’Égypte, tantôt le Colisée, en fonction du lieu. Nous mangeons rapidement un kebab à l’agneau, puis rentrons en métro à la maison, boire un verre de rosé bien frais, tout en regardant, avec intérêt, J’irai dormir chez vous en Grèce, sur Youtube. Thomas ne connait pas l’émission, et je lui en explique rapidement le principe, le fait de qu’Antoine de Maximy s’invite chez des inconnus, à l’étranger, tout en se filmant lui-même, grâce à un subtil système de caméscopes accrochés à la ceinture. En l’occurrence, tout semble se passer à merveille pour le globe-trotter, en terre hellène. Après plusieurs péripéties, errances dans des cafés pour vieux, l’animateur trouve un toit, chez un couple d’éleveurs de brebis, sur une île isolée, image de carte postale. Est-ce parce qu’il a l’esprit aventureux que mon ami aime tant ? Le présentateur est attachant dans son rôle de trublion français, et l’improvisation a quelque chose de savoureux.

 

Mardi 12 août 2014

   La citerne de Yérébatan reste associée, dans mon esprit, aux images de Bons baisers de Russie, soit à une première vision, cinématographique, d’Istanbul. Accompagné de son guide turc, Bond traverse le lieu à la barque, jusqu’à se retrouver sous l’ambassade soviétique, dans le cadre d’une mission dont j’ai oublié le but. Construite par Justinien vers 500 avant J.C., l’ouvrage a alimenté en eau tout Byzance pendant des siècles. Écoutant mollement le commentaire de l’audioguide, dispensé par une voix de femme sirupeuse, à l’accent marqué, je descends lentement les marches de l’humide sanctuaire, prends quelques photos numériques qui ne donneront rien, et m’extasie devant une colonne verte sculptée d’yeux, ainsi que devant les célèbres méduses à l’envers, au fond de la basilique.

   Le jardin du musée archéologique, où je me rends ensuite, présente le même type d’œuvres, mais je me sens trop las, peut-être trop abreuvé d’indications historiques, de beautés, pour vraiment me concentrer sur les collections, lire avec application, en bon élève, les panneaux en plexiglas autour des cités thraces ou troyennes, et du système d’irrigation propre à Constantinople. Les mosaïques restent malgré tout superbes, et le caractère désuet de la muséographie, de ces grandes vitrines anciennes garnies de moquette caca d’oie, ajoute au charme du lieu, faisant émerger des souvenirs de muséums, de visites en province. Se plonger ainsi au fond d’époques anciennes, révolues, m’a parfois permis d’échapper à la pression quotidienne, à la réalité du temps présent. Aujourd’hui la magie n’opère pas, et je ne parviens pas, malgré la beauté du lieu et l’intérêt des objets, à m’extraire d’une certaine lassitude, d’une certaine paresse intellectuelle. Au bout du complexe, près du local où se retrouvent des gardiens en uniforme militaire, se tient un modèle réduit de la Victoire de Samothrace, moulée dans un plâtre grisâtre et triste, une aile en moins.

    J’entre relativement vite dans Sainte Sophie, mais n’y reste, une nouvelle fois, pas très longtemps. Haut dans un ciel parfaitement limpide, le soleil éclaire complètement les si célèbres mosaïques byzantines, les hautes voûtes percées d’immenses vitraux. Là encore, je ne peux m’empêcher de songer à Bons baisers de Russie, à ce moment où 007 retrouve la belle espionne blonde soviétique au sein de l’église devenue mosquée. Derrière le célébrissime monument se trouve un petit cimetière très calme, constitué d’une série de mausolées blancs et magnifiques, richement ornés de céramiques bleues, semblables à celles de Topkapi, et semblables à celles de la section islamique du Louvre, où je travaille souvent. Couverts d’un drap vert et d’une espèce de décoration écarlate verticale, tel un pompon, les cercueils des sultans sont soigneusement disposés à l’intérieur, vraisemblablement en direction de la Mecque. Il faut se déchausser avant d’entrer, car les bâtiments sont garnis d’une moquette rouge, assez soyeuse. C’est la première fois que j’entre ainsi dans un caveau, mais l’impression n’est pas désagréable. Peut-être est-ce dû au soleil, ou à la beauté du lieu, mais ce contact avec la mort n’a rien de funèbre.

    Je retrouve Thomas, qui a oublié son portable à la maison, à treize heures, arrêt Pazartekke, dans un quartier d’une banalité absolue. Notre dürüm avalé, notre thé consommé, nous nous déplaçons, écrasés de chaleur mais heureux, jusqu’aux grands remparts de Byzance, ensemble de murailles fortifiées ayant défendu l’antique cité, jusqu’à la victoire de Mehmed II, en 1453. Constitué de briques rouges, l’ensemble, qui couvre plusieurs kilomètres, est tantôt bien entretenu, tantôt laissé à l’abandon, au temps et aux ronces. Longeant ces vieilles pierres, nous croisons de temps à autres quelques marchands ambulants, vendeurs de cigarettes ou de boissons, de téléphones portables. Au bord du sentier se dressent quelques églises grecques, plus ou moins décaties, plus ou moins fermées, et étrangement protégées (de quoi ? De qui ?), par des barbelés. Je sais que la communauté hellène a souffert d’agressions, de véritables pogroms, jusque vers 1950, mais n’ose imaginer que ce soit encore le cas.

    Nous arrivons bientôt dans un quartier tout neuf, constitué de maisons individuelles en bois, une de ces nouvelles zones made in Erdoğan (Thomas dixit) pour la nouvelle classe moyenne, avide de nouveaux produits et d’un nouveau rapport à la religion. L’endroit est surveillé par une milice privée en uniformes, et apparemment de nombreux gitans auraient été délogés de force pour construire les lotissements, dans le cadre d’une restructuration. Des gymnases, des aires de jeux, ont été construits pour accueillir les enfants de cadres, d’informaticiens. Thomas m’invite à monter sur une des tours de guet. En partie effondré, l’escalier s’avère dangereux, mais la vue est impressionnante : à nos pieds se dresse une magnifique mosquée ancienne, grise et bleue, et plus, loin, tout le vieil Istanbul. De l’autre côté des remparts le paysage reste moins intéressant, et se compose de nouvelles zones, de hangars, de ces espaces intermédiaires appelés non-lieux par je ne sais plus quel intellectuel, et qu’on rencontre partout, dans presque n’importe quel pays.

    Le musée Karye, c’est-à-dire l’église Saint-Sauveur, se trouve en contrebas, autour d’une petite place ombragée toute calme, entourée de bars paisibles, et d’indéfinissables ateliers. L’intérieur de l’église est très frais, couvert de grandes mosaïques dorées, dont l’une représente les noces de Cana, ou encore certains pères de l’église, barbus et concentrés. Composé de vieilles maisons décaties, de semi-bidonvilles, le quartier alentour est pauvre, mais charmant. Je ne pense pas que j’aimerais y vivre, mais j’aime quand même ces rues sans urbanisme, comme si tout était plus simple ici, moins réglementé, bien que le contrôle social doive y être étouffant. Descendus au bord de l’eau après avoir traversé un odorant et composite, marché, nous longeons ensuite la Corne d’Or, sous un soleil déclinant et heureux. À nouveau, nous croisons des pêcheurs, ainsi que des Syriens adeptes du barbecue sauvage, et amateurs de poulet grillé. Les murailles de Byzance se poursuivent jusqu’au bord de l’eau.

    Thomas et Sévil ont rendez-vous dans un bar avec des amis, et nous nous quittons vers la mosquée arabe, apparemment une ancienne église reconvertie. Très différente des autres édifices, celle-ci a quelque chose d’italien, ou de toulousain, avec son haut minaret de pierres roses, légèrement brunies par la lumière, sa cour intérieure. Avant de rentrer, et de faire quelques dernières courses pour mes proches, je perds vingt bonnes minutes à chercher la maison natale d’André Chénier, qui, avant d’être guillotiné sous la Révolution, vécut sa jeunesse à Istanbul, ce que j’ignorais. Les indications de Thomas sont précises, mais je crois que je suis fatigué. De plus toutes les adresses se ressemblent… Il y a quelques années, j’ai tenté d’apprendre par cœur La jeune Tarentine :

Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine

Mercredi 13 août 2014

   Comme prévu, je n’ai pas du tout dormi, de peur de rater le départ. A 3h25 du matin, tandis que mes hôtes dorment encore, je vérifie donc une dernière fois que je n’ai rien oublié, avale le Redbull grand format acheté dans la soirée au supermarché local, et ferme la porte, après avoir rédigé un dernier mot de remerciement, très bref, sur une des cartes de visite de Thomas.

    La nuit est sombre mais chaude. Sorti de la rue Alti Patlar, je retrouve facilement le chemin que nous avons plusieurs fois parcouru, mes amis et moi. Quelques échoppes restent ouvertes. Je pourrais manger quelque chose, pour me donner du courage, mais décidément j’ai l’estomac trop noué. Les départs m’ont toujours stressé.

    Quelques noctambules errent encore place Taksim, sans doute à la recherche d’aventures sexuelles. Me voyant lourdement chargé, deux taxis me hèlent.

    L’arrêt de bus, par lequel je suis arrivé, se trouve dans une rue adjacente. Le véhicule démarre rapidement, et nous traversons en silence la mégapole, qui continue à vivre, à vibrer dans la nuit. Je découvre ainsi, sans pouvoir m’y promener, sans pouvoir les parcourir, d’autres faubourgs stambouliotes. Thomas m’avait parlé d’un endroit chaud, juste derrière Taksim. J’imagine qu’il évoquait les grandes artères où nous roulons désormais : ces rabatteuses de nuit, habillées comme n’importe quelle prostituée, dans n’importe quelle ville du monde, surveillées de près ou de loin par de vieux hommes bedonnants, aux allures de maquereaux. Passé ces lieux interlopes, nous longeons une importante section du Bosphore, bordée d’enseignes lumineuses, indiquant tel hôtel, tel complexe balnéaire sur la côte de Marmara, ou que sais-je encore. J’ai l’impression de voir tout cela pour la dernière fois, et une certaine mélancolie m’étreint. Au bord de la route, sanglé dans son costume impeccable, Erdoğan m’adresse un ultime sourire.

    Bien qu’éloigné du centre-ville, Atatürk reste plus proche que Sabiha Göksen, l’aéroport par lequel je suis venu. J’arrive donc à bon port vers 4h40, et vais m’enregistrer de suite au guichet, au milieu de nombreux Turcs en partance pour l’Allemagne, mais aussi de quelques Français. La catastrophe aérienne, ou plutôt la frappe militaire récemment perpétrée contre un avion de la Malaysia Airlines près de Dombass ne m’inquiète nullement, et c’est le cœur léger, bien que fatigué, que j’entre dans l’appareil, accueilli par le sourire radieux des hôtesses ukrainiennes, grandes blondes gracieuses enlaidies par de vilains uniformes canaris. J’ai, à nouveau, réservé ma place côté fenêtre, mais m’endors trop rapidement pour profiter d’un paysage probablement nuageux. À mes côtés, un couple d’Espagnols élancés et élégants bavarde à voix basse, comme pour respecter mon sommeil. Âgée d’environ quarante-cinq ans, vêtue d’un élégant tailleur écru, richement parée d’un collier de perles et soigneusement maquillée, la dame a de faux airs de Claudia Cardinale.

    Je me réveille à l’aéroport de Kiev, au milieu d’un rêve. L’ensemble n’a, en soi, rien de bien particulier : pas de trous d’obus ni de tanks, juste quelques jeunes géants, et deux ou trois bagagistes, venus faire leur office, à bord de petits véhicules verts. Sans être franchement tendue, l’ambiance semble néanmoins un peu serrée à l’intérieur du bâtiment. Martiale, serait l’adjectif approprié. Encadrés par des militaires en tenue camouflage, nous nous pressons en effet le long d’une allée ceinte de cordons de sécurité. Parmi les passagers se trouvent de nombreux Israéliens, tous vêtus de noir, et de chapeaux, les femmes gardant la tête couverte. Un congrès religieux juif en Europe ? Je n’ose leur demander. Bien vite, de toute manière, nous embarquons dans l’appareil, et à nouveau je m’endors sans toucher au plateau repas, sans doute immonde, proposé par la compagnie.

   Ensuite ? Eh bien, il y a l’atterrissage à Roissy, les quelques questions d’un jeune douanier roux sur la provenance d’une boîte de foie gras (que j’ai oubliée de donner à mes hôtes, et qui pourrait passer pour du caviar clandestin), le bus et la traversée, peu romantique, de toute la banlieue Nord, direction Paris, sous un ciel semi-nuageux. Terminus place de l’Opéra, au milieu des touristes japonais. Fin du voyage.

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