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JACQUES LUCCHESI PARLE D’ANIMAUX DANS « LA GRAPPE » (mon propre travail)

Notre ami, le poète et éditeur marseillais Jacques Lucchesi, parle d’Animaux dans le numéro 101 de La Grappe, revue seine-et-marnaise. Un chaleureux merci à lui. Nous joignons le lien vers « Le port d’attache », sa maison, et vers le site du périodique en question.

http://editionsduportdattache.blogspot.com/

https://revuelagrappe.fr/

 

Avis à tous les défenseurs de la cause animale : ce livre n’est pas pour vous. Car les Animaux d’Etienne Ruhaud n’ont rien à voir avec ceux – chiens, chats, vaches, cochons – dont vous vantez l’intelligence et la sensibilité à longueur de tribunes et que vous voudriez élever à la dignité humaine. Ils appartiennent à des espèces inconnues des zoologues. Ils ne sont pas gentils, même lorsqu’ils ne sont pas franchement menaçants. Voici, par exemple, les Caloplans « soudés au mur, leur vaste corps plat se couvre d’une épaisse fourrure brune et soyeuse, très douce. Pas de face ni de gueule : juste deux immenses yeux gris, qui luisent dans l’obscurité et vous fixent intensément.» Avouez, vous tous qui fondez devant le regard de votre toutou, que vous n’aimeriez pas partager votre chambre avec ces créatures. Et c’est encore pire avec les Krugs, « des insectes échassiers hauts de trois mètres, perchés sur des pattes noires et poilues », les limaces carnivores « longues de quatre mètres » ou les Lunes, « vastes méduses volantes descendues des plateaux du ciel ». Si de tels monstres avaient le mauvais goût de proliférer dans notre voisinage, les êtres humains auraient de quoi d’inquiéter. Et ils ne se soucieraient plus que de protéger une seule espèce : la leur.

Rassurez-vous, braves gens: ces étranges bestioles, vous ne les croiserez pas en dehors de ce petit livre. Car tout comme la Vouivre, Godzilla ou les insectes de feu chers à Jeannot Szwarc, ils appartiennent au monde de l’imaginaire. Celui d’Etienne Ruhaud, en l’occurrence, se révèle être particulièrement riche et inventif sur le plan verbal. En quelques lignes, froides et précises, il fait surgir des êtres et des mondes d’une noirceur que n’eût pas renié Lovecraft. Ces cauchemars, ce sont pourtant les siens. Il n’ a pas eu besoin d’aller chercher l’inspiration dans quelque grimoire de zoologie fantastique. En cela il fait véritablement œuvre de poète, poursuivant un filon commencé avec Bestiaire, son précédent recueil. Ce faisant, il nous rappelle, contre tous ceux qui réduisent l’animal à sa seule dimension biologique, la place importante qu’il occupe, depuis des millénaires, dans notre culture et sa richesse inépuisable en tant qu’objet littéraire.

On saluera, pour terminer, l’excellente préface de Jean Renaud et les étonnantes illustrations de Jacques Cauda. Autant d’apports qui concourent à faire de ce petit livre de 50 pages un pur bijou à découvrir sans tarder.

Jacques LUCCHESI

ENTRETIEN AVEC ÉRIC DUBOIS (série « La voix des auteurs »)

Poète, blogueur, président de l’association « Le Capital des mots », Éric Dubois (54 printemps), dont nous parlons ici régulièrement, sort un nouveau recueil en avril, aux éditions Unicité. Nous avons cherché à en savoir plus sur Somme du réel implosif. L’homme a accepté de répondre à nos questions.

https://www.lecapitaldesmots.fr/

https://poesiemag317477435.wordpress.com/

  • Somme du réel implosif… Le titre du recueil est singulier. Peux-tu nous en dire plus? Es-tu un poète du réel?

Somme du réel implosif..  C’est un bout de vers dans un des poèmes proposés que j’ai trouvé parlant. Je suis un poète du réel comme tous les poètes, qu’ils soient romantiques, symbolistes ou surréalistes…

  • Ce même réel apparaît souvent pénible, trivial. Dans la première partie, tu évoques ainsi La merde la pluie les pavés… Le monde extérieur est-il si décevant?

J’aime la trivialité du réel. Cette vulgarité, qui tranche avec la belle poésie. Cela, Baudelaire l’avait compris bien avant moi, et sans doute mieux que moi!

  • Ni vers libre à proprement parler, ni prose, ton style est délibérément fragmentaire, comme celui d’André du Bouchet. On songe parfois à une série de haïkaï. Est-ce justement pour mieux saisir un monde fuyant? Capter des images?

Mon style oscille  effectivement entre la prose et le vers libre. Et je m’exprime souvent de manière fragmentaire, à travers une série de distiques comme tu as pu le constater. Je n’aime pas la poésie bavarde, mis à part quelques exceptions (Claudel, Péguy ou Aragon…) Dire peu pour dire plus, cela me convient. Au fond, je suis un taiseux quand je suis seul, avec moi-même, hors du spectacle du monde et hors mondanités.

  • Tu as publié une vingtaine de plaquettes depuis 2001. On te doit aussi un détour par la prose, à travers deux romans (Lunatic et Paris est une histoire d’amour), ainsi qu’un récit autobiographique (L’homme qui entendait des voix, Unicité, 2019). Établis-tu un lien entre la prose et la poésie? Te considères tu d’abord comme un poète, et pourquoi avoir choisi ce moyen d’expression?

Je suis un poète qui écrit des récits et des poèmes, un poète qui dessine et peint, un poète qui photographie et fait des vidéos faussement bidons, mais un poète avant tout. À l’instar de Cocteau, je suis un poète du réel et parfois du surréel, qui fait de la poésie, qui en écrit. J’ai toujours écrit des récits, des romans, qui ont disparu dans des corbeilles ou bien donné à des amis. Les ont-ils gardés? Je n’en sais rien! Il faut dire que j’ai commencé à quatorze ans. La peinture, le dessin, c’est venu vers trente ans, quand j’ai fait un séjour en HP pour bouffée délirante.

  • Ce dernier recueil est-il autobiographique? Si oui, dans quelle mesure?

Oui, je parle de schizophrénie, j’emploie le mot tel quel sans périphrase inutile et sans masque.

  • La poésie doit être faite par tous. Non par un, déclare Lautréamont. Président de l’association “Le capital des mots”, blogueur, ancien animateur de radio, penses-tu que le poète doive s’isoler pour créer? La pratique d’Internet, le fait d’échanger sur les réseaux, ont-ils une influence sur ton rapport au poème, sur ton écriture?

On peut écrire partout, au café, dans son bain ou dans son lit avec un crayon et du papier ou un ordinateur, de préférence seul. L’écriture est un acte solitaire! Internet, Facebook, Twitter ou Instagram c’est surtout pour montrer ce qu’on a dans le ventre, sous le capot. J’aime bien utiliser ces supports-là, je ne m’en cache pas. Comme j’aime utiliser les blogs.

  • Tu pratiques également la peinture, à titre amateur. Ta poésie est souvent figurative, ancrée dans le présent, comme nous l’avons dit plus haut. Doit-on établir un lien entre la plume et le pinceau? Es-tu influencé par certains plasticiens?

C’est amusant: la plupart des gens trouve mes peintures, mes dessins, mes textes, abstraits sinon abscons. En fait, je photographie le réel et n’évite pas toujours les clichés… Je plaisante. Dans les faits, je me sens influencé par Van Gogh, Matisse ou Basquiat, soit des peintres du réel. À l’âge de seize ans, j’ai découvert le surréalisme:  Breton, Eluard, Desnos, Artaud, Ernst, Dali, Bellmer… Tous ces créateurs ont durablement marqué l’adolescent naïf et maladroit que j’étais. J’ai commencé à écrire des textes plus audacieux, plus imagés… Puis je me suis lassé… Tout cela m’a construit, a cimenté ma sensibilité, de manière plus ou moins consciente. Mon écriture est également tributaire de mes rêves.

  • Tu évoques aussi la peur des mots, et le terme silence apparaît de manière récurrente, au détour des pages. Dans un précédent recueil (Mais qui lira le dernier poème?  publie.net, 2011), tu t’interrogeais sur le sens même de la poésie, sur son impuissance, sur sa possible disparition. Peu médiatisée, peu lue, la poésie a-t’elle encore un sens?

 Oui, elle en a un, celui d’être en dehors de la littérature et dedans. Les poètes sont les aristocrates de la littérature, et en même temps des laborantins. Même s’ils ne s’en rendent généralement pas compte. 

  • Un poème doit être/une empreinte. Malgré sa fragilité, la poésie ne nous sauve-t-elle pas, justement, du désespoir, de la disparition?

Elle est disparition et épiphanie, elle vit et elle meurt, elle renaît à chaque vie.

  • Signature du bonheur/qui transforme les fantômes. La joie, le bonheur, font parfois de timides percées au sein d’un livre généralement sombre, mélancolique. Connais-tu des moments de joie, quand tu écris?

  Oui, quand c’est fini. La joie n’est pas dicible, elle est même obscène quand elle est démonstrative. On n’écrit pas quand on est heureux. Heureux, on vit, on fait l’amour, on aime mais on n’écrit pas. L’écriture est une magnifique tragédie.

(entretien réalisé par Etienne Ruhaud, janvier 2021)

LOUISE GLÜCK, née en 1943, USA (citation)

Je ne connais pas le prix Nobel 2020, mais me réjouis qu’il soit attribué à une poétesse, américaine de surcroît. Née à New-York en 1943, Louise Glück, (dont le nom de famille signifie « chance », en yiddish), appartient au mouvement objectiviste que j’ai découvert à la faculté, au moment où je m’ouvrais à la poésie d’outre-Atlantique, après avoir lu notamment Bords de mer de Raymond Bozier, auteur rochelais et ami, très influencé par l’approche matérialiste de Zukofsky, d’Oppen, de Basil Bunting, de Rakosi ou de Reznikoff. Je pourrais donner une définition succincte, mais je crains que cela sente le copié/collé Wikipédia. Je renvoie donc nos aimables lecteurs au grand livre de Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, publié par Minuit, et qui permet de s’immerger dans les différents courants (Black Mountain College, beatniks, Pound, à lui seul tout un chapitre, etc.). Je reproduis également un texte de Louise Glück traduit par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban:

Louise Glück


PAYSAGE ABORIGÈNE

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre
d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être
la tombe de mon père, bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,
plus fort cette fois, ce qui commençait d’être étrange pour moi,
car c’était elle qui était sourde ; même le médecin l’avait admis.
Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit
où s’arrêtait mon père et commençait ma mère.
Le cimetière était silencieux. Le vent soufflait dans les arbres ;
je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,
et plus loin, un chien gémissait.
Ces bruits finirent par s’estomper. Il me traversa l’esprit
que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,
à ce qui ressemblait désormais à un cimetière, bien que cela puisse n’être
un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc, ou bien, si ce n’était pas un parc,
un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses –
la douceur de vivre* remplissant l’air, la douceur de vivre,
comme on dit. À un moment,
je me suis aperçue que j’étais seule.
Où étaient partis les autres,
mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?

À présent, la lumière déclinait. Où était la voiture
qui attendait de nous ramener chez nous ?
Je commençai alors à chercher une solution. Je sentais
l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.
Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,
à l’arrêt, semblait-il, derrière le feuillage, le conducteur
appuyé, oisif, contre le chambranle d’une porte, fumant une cigarette.
Ne m’oubliez pas, criai-je, courant à présent
à travers tous ces carrés d’herbe, tous ces pères et ces mères…
Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.
Madame, me dit-il, en montrant les rails,
vous voyez bien que c’est la fin, que les rails ne vont pas plus loin.
Ses paroles étaient dures, mais ses yeux étaient bons :
cela m’encouragea à défendre mon cas becs et ongles.
Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je, et je remarquai
qu’ils étaient solides, comme s’ils avaient beaucoup de retour derrière eux.
Vous savez, dit-il, notre travail est difficile : nous sommes confrontés
à tant de chagrin et de désillusion.
Il me regarda avec de plus en plus de franchise.
J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il, j’aimais l’agitation.
Désormais, je parlais à un vieil ami :
Et toi, dis-je, car il était libre de partir,
tu ne souhaites pas rentrer chez toi,
revoir la ville ?
C’est chez moi, dit-il.
La ville – la ville c’est là où je disparais.

(traduction par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban)

MARYLINE, ULYSSE ET JIM (libre propos)

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   Introïbo ad altare dei... Le « Bloomsday » s’est donc tenu le 16 juin (puisque le roman de Joyce, qui décrit notamment les pérégrinations dublinoises du pédant Stephen Dedalus, soit Télémaque, et du bourgeois juif cocu, avatar d’Ulysse, Léopold Bloom, est censé se dérouler le 16 juin 1904). Observons Marilyne penchée sur le monstre. En a-t’elle lu la totalité? On constate, en analysant le cliché, que l’actrice en est à la fin. Soit au fameux monologue où Molly Bloom se remémore ses premières expériences érotiques. Courant sur plusieurs dizaines de pages, la longue période fit scandale, et causa la censure du livre. Notons la fausse candeur de l’actrice, dont la position n’a probablement rien d’innocent. Autre sex symbol américain prématurément disparu, Jim Morisson aurait lu l’ouvrage au lycée, et, d’après sa professeure de Lettres, l’aurait parfaitement intégré. Outre un physique avantageux, l’homme jouissait vraisemblablement de capacités cognitives supérieures. Ce qui ne lui a manifestement pas porté bonheur…

PARUTIONS (mon propre travail)

Chers amis, chers lecteurs,

  Mon article consacré à Néant de Didier Ayres, a été repris dans la revue en ligne « Le littéraire ». Par ailleurs, plusieurs notes de lecture ainsi qu’un « tombeau des poètes » consacré à Maurice Rapin et Mirabelle Dors ont été publiés dans « Diérèse » numéro 78 (envoyer un chèque de 18 euros, FDP compris à l’ordre de Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77380 Ozoir-la-Ferrière).

Ma note de lecture en ligne (cliquer sur le lien)

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« PLUTÔT LA VIE » (A.B.)

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Le poète belge Paul Dermée (1885-1951) et sa femme, Céline Arnauld née Carolina Goldstein, (1886-1952), qui se suicida un an après sa mort.

  Je racle les archives de Paris sur internet. Retrouve des gens par mail, par coups de fil aux ayant-droits. De sympathiques vieillards, généralement, compréhensifs, résilients, égrainant les souvenirs d’une voix chevrotante, avec des éclats, parfois, des sursauts d’émotion, récitant des vers, des extraits totalement oubliés, profondément confinés dans les réserves de la BNF. Et ce même si souvent on n’a pas envie de réveiller des deuils, de révéler des conflits familiaux, qu’on se fait l’effet d’être un fouille-merde. J’aime ce travail d’enquête autour du mouvement volatil que fut le surréalisme. Le travail historique, technique, auquel je n’étais pas préparé. J’aime le surréalisme en tant que fuite vers le rêve, refus du réel brut et immédiat permettant de supporter le quotidien. Cette évasion vers un passé futuriste, onirique, comme une façon de survivre dans la cité. Cette façon de se tourner délibérément vers le songe.

19 FÉVRIER 1896, NAISSANCE D’ANDRÉ BRETON À TINCHEBRAY (ORNE)

Union libre

 

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.

                                                                                                                             Clair de terre,  (1931)

PIERRE GUYOTAT (1940-2020), mémoire des poètes XXXVI.

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   Pierre Guyotat nous a donc quittés la semaine dernière, à quatre-vingts ans, âge vénérable. En 2006, Coma, récit d’une errance, d’une dépression, m’a bouleversé, et m’a donné envie d’écrire. Autant que Sombre printemps, ou Mygale (Thierry Jonquet). Autant que Voyage au bout de la nuit… J’ai croisé l’homme deux ou trois fois dans mon quartier, non loin du Monoprix au-dessus duquel Bellmer vivait, et mourut, cinq ans après le suicide d’Unica. Guyotat était courtois, mais généralement affairé. Je n’ai donc jamais eu de rapports profonds avec lui, et il m’intimidait un peu. L’aura sulfureuse d’Eden, Eden, Eden et de Tombeau pour cinq-cent mille soldats, découverts en khâgne, puis à la faculté de Lettres de Poitiers, où j’étudias avec passion (le plus belles années de ma vie), n’y était pas pour rien. Je n’ai pas vécu la guerre d’Algérie, et ne veux rien savoir de l’Histoire, étant né en 1980 et n’éprouvant aucun hypocrite remord post-colonial. Demeurent, pour moi, ces images de carnage, de violence extrême, commise à Ecbatane, ancienne capitale de l’Empire perse, devenue, par la magie de la fiction, Oran, ou Alger. À l’époque, la censure a frappé. On comprend mieux pourquoi en parcourant ces deux volumes, terribles et cruels.

  Donc, voilà. Pierre Guyotat n’est plus. Il était récemment aux Cahiers de Colette, station Rambuteau, et je l’avais raté. Son oeuvre, immense, restera, à la Pléiade ou pas, l’avenir le dira. Quant à moi je republie ici un article, précédemment paru dans Diérèse, et repris sur le blog.

Une rencontre avec Pierre Guyotat (cliquer sur le lien)

« BAUDELAIRE ET APOLLONIE », CÉLINE DEBAYLE, ARLÉA, 2019 (note parue dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

Baudelaire-et-Apollonie

   Née en 1822, peintre, demi-mondaine, Apollonie Sabatier, dite « la Présidente », tient salon rue Frochot, à Paris, et sert accessoirement de modèle, Sa première rencontre avec Baudelaire date de 1851. Amante de nombreux artistes et hommes de Lettres, la belle Apollonie ne laisse pas indifférent le jeune dandy, qui lui voue alors une passion idéalisée, et lui dédie plusieurs des Fleurs du mal. Baudelaire, qui vit alors avec Jeanne Duval, la « belle mulâtresse », ne possèdera la Présidente qu’une fois, en 1857, soit dix ans avant sa mort. Les amants d’une nuit ne se reverront d’ailleurs plus, à partir des années 1862. Restent évidemment les magistraux vers d’«À celle qui est trop gaie », notamment, mais aussi l’impudique Lettre à la Présidente signée par Théophile Gautier en 1850, et la magnifique Femme piquée par un serpent, sculpture d’Auguste Clésinger, datée de 1847, aujourd’hui exposée au musée d’Orsay.

   Journaliste, grand reporter, mais aussi essayiste spécialiste du monde méditerranéen, Céline Debayle nous offre une belle promenade à travers une ville disparue, en suivant scrupuleusement les pas du poète, sa biographie. Divers extraits des lettres adressées à Apollonie ponctuent ainsi l’ouvrage. Chaque lieu de l’intrigue se trouve également minutieusement décrit, avec précision, exactitude : depuis l’appartement de la Présidente jusqu’aux rues adjacentes, où se perd Baudelaire après la rencontre charnelle. Nous avons ainsi l’impression de voyager à travers le temps et l’espace, comme au milieu du Spleen de Paris: Près du pont des Arts, le soleil tombant assombrit la Seine, chasse les pêcheurs poisseux de sueurs (…) La chaleur est encore là, août meurt dans l’étuve, avant l’automne, puis le plongeon dans les froides ténèbres. Roman historique consacré à un poète, Baudelaire et Apollonie est peut-être d’abord, un roman poétique, servi par une langue élégante et riche. Chacun des courts chapitres ressemble ainsi à un poème en prose, où les couleurs, les parfums et les sons se répondent, pour reprendre les termes de « Correspondances ». Lyrique, imagée, l’écriture de Céline Debayle a quelque chose de terriblement sensuel, sans jamais sombrer dans la pornographie. Car c’est bien à un ébat amoureux, a priori raté, que nous assistons. Les termes peuvent ainsi paraître crus, mais non obscènes, notamment lorsque se trouve évoquée la touffe (…) luisante de la Présidente, ou encore ce qu’il faut bien appeler l’impuissance de Baudelaire, homme raffiné, fragile, et non Hercule de foire (p. 126).

   Bref, délicat, ce premier roman apporte un éclairage nouveau, tant sur les Fleurs du mal que sur la vie même de Baudelaire. Souvent accusé de machisme, l’écrivain apparaît ici dans sa fragilité, dans son humanité. Nous découvrons aussi le portrait d’une égérie, d’une femme libre dont le souvenir s’est effacé avec les ans.

 

SA GUEULE

  Salon-du-livre-de-Paris-2014-vue-d-ensembleJe réalise, non sans un peu d’amertume, que bien des poètes ne me contactent que dans l’espoir d’un service (une note critique, l’achat de leur propre livre…), sans jamais offrir le moindre espoir de retour. Je veux dire; sans réciprocité. Sans s’abonner à un blog pourtant gratuit, sans demander ce que je fais. J’en viens à adopter la même démarche solipsiste, pour ne pas dire égocentrique. Désormais, je ne consacre d’efforts qu’à ceux qui me lisent un minimum, ou qui peuvent m’aider. Rares sont les écrivains réellement attentifs à l’autre, qui s’intéressent, même superficiellement, à ton travail. Même pour sauver les apparences. Récemment, un jeune homme me demande si j’ai déjà publié des livres. Je lui réponds par l’affirmative. Sans même se soucier de ce que je produis, il embraye directement en me demandant à quel éditeur il doit s’adresser. Et d’insister, comme si c’était un dû. Passons également sur les gens pressants qui exigent qu’on leur achète leur volume, sans même jeter un œil sur vos propres opuscules, qui vous gavent pour tel ou tel article. De même qu’il ne peut y avoir d’amitié avec un avare, il ne peut y avoir de curiosité littéraire envers un auteur totalement autocentré. Ce pourquoi je mets de moins en moins les pieds dans les salons.

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