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« ANIMAUX » À LA BNF

Animaux catalogué à la BNF!

Je l’ai déjà dit ici: un jour, au rez-de-jardin, je suis tombé sur le livre d’un surréaliste belge (publié dans les années 60), et qui n’avait jamais été massicoté. Les pages étaient donc encore reliées, ce qui signifie que personne ne l’avait lu en presque 55 ans. J’ai donc demandé à une bibliothécaire d’opérer, de peur d’abîmer ce beau volume bordeaux, évoquant Maldoror. Le livre n’avait donc bénéficié d’aucun like ni commentaire, mais au moins il était là, posé sur l’étagère, comme pour m’attendre. Et cela remplacera toujours n’importe quel blog ou n’importe quel texte Facebook non imprimé, destiné malgré tout à une disparition, à plus ou moins long terme. On me répliquera que la BNF disparaîtra d’ici la fin des temps, ou d’ici la fin de la France, que je souhaite la plus tardive possible. Certes. Mais d’ici là… Rien ne remplacera jamais l’imprimé. Joie narcissique, donc, à savoir mes propres livres conservés en ce lieu prestigieux, à côté des Reader’s digests comme des Harlequins, comme des Balzac. C’est dans ces moments-là que tout le reste, soit le nombre de ventes, la diffusion, demeurent indifférents. Accessoires, à tout le moins.

https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb46888381x?fbclid=IwAR2mhomKrHLnAxa7Te4K9PIn914dfA0h4YbR2bXSkKRWdK-TEnUBcgPXfR8

BONNE ANNÉE 2022!

Nos vues depuis le premier jour.

Chers lecteurs, chers abonnés, chers amis en poésie,

Comme l’an précédent, je préfère désormais présenter mes voeux par écrit. La vidéo exige en effet un travail de montage assez important, et je ne me sens pas doué pour la chose. Je compte toutefois relancer ma chaîne YouTube, à terme. Mais c’est un autre problème.

Je tiens d’abord à vous remercier pour votre fidélité, votre attachement au blog. Vous êtes désormais 143 abonnés, avec des profils souvent très différents. Cela reste évidemment modeste, en termes de fréquentation et de visibilité. Mais qu’importe, au fond, puisque les choses existent, se maintiennent, progressent. Abordons quelques points, sous forme de bilan.

  • Depuis 2019, le blog connaît une décrue. En 2021, nous enregistrons 10150 vues, pour un total de 5987 visiteurs. Les mentions « J’aime » ont par contre augmenté (132 cette année, contre 118 l’an dernier), et enfin les lecteurs commentent davantage. Je pense que nous allons donc vers une forme de fidélisation: moins de public, certes, mais un public plus investi. J’avoue ne disposer d’aucune explication. Je n’ai pas diffusé le blog à fond comme je le faisais précédemment. Cela demande des efforts, du temps… Or je préfère écrire. D’ailleurs j’aurai publié 120 billets en 2021, soit quinze de plus qu’en 2020. Depuis le début, en septembre 2014, nous en sommes à 108 421 vues.
  • La plupart des visiteurs viennent de France, puis des Etats-Unis, d’Allemagne, d’Irlande, de Belgique, du Canada et de Suisse. Là encore, je ne dispose d’aucune explication plausible. WordPress étant un moteur américain, nous touchons évidemment le monde entier.
  • Nous avons publié 730 billets en six ans. Cette année, l’article ayant récolté le plus de vue demeure ma chronique sur Michel Zimbacca (1924-2021), cinéaste du groupe surréaliste qui nous a quittés en avril. En termes de rubriques et de construction du blog: 2021 aura été semblable à 2020. Je publie en moyenne entre 9 et 10 billets par mois. Certaines classifications demeurent invariables: la série décalée « Angst » expose une photographie dérangeante, ou étrange, glanée sur Google images. La série « Mémoire des poètes » évoque, elle, un auteur vivant ou mort, généralement inhumé au Père-Lachaise. La série « surréalismes » est dédiée à l’art plastique. La série « Libre propos », ou « Réflexion personnelle » correspond à un texte plus ou moins autobiographique, ou à une simple méditation littéraire. La série « critique », mensuelle, est, elle, consacrée à mes impressions de lecture. J’y recycle souvent une note parue dans Diérèse, revue à laquelle je collabore depuis 2003. La série « création personnelle » correspond généralement à un poème écrit par mes soins. La série « mon propre travail » évoque mes rencontres avec des lecteurs, les articles qui me sont consacrés, ou les simples commentaires publiés sur Amazon, Babelio, etc. Enfin, je cite une fois par mois un autre auteur contemporain.
  • Le premier janvier 2021, je disais que je terminerai mon essai sur le Père-Lachaise surréaliste, et je n’y suis pas parvenu. Vendredi 7 janvier, j’envoie un tapuscrit électronique à deux éditeurs, dont l’Harmattan, avec pour titre Panorama 2005-2021. Le texte, qui compte plus de 250 pages, compile les différents articles écrits ces quinze dernières années, parmi lesquels, essentiellement, diverses notes de lectures. J’y ai ajouté les entretiens d’auteurs, au nombre de six. Je m’astreindrai cette fois sérieusement à achever le recueil sur le Père-Lachaise. Si les choses se maintiennent, ce qui est loin d’être évident, je serai par ailleurs présent début mars au festival de Moëlan-sur-Mer, invité par Paul Sanda et par Bruno Geneste.
  • En 2021, année de lancement de la collection, nous avons donc publié trois livres: Le Canon Sanda, essai consacré à la poésie de Paul Sanda écrit par Odile Cohen-Abbas, Chansons et poèmes, un recueil de Paul Vecchiali reprenant les refrains qu’on trouve dans les films, et enfin Villes/Ciudades, anthologie bilingue franco-argentine dirigée par notre ami Pascal Mora, animateur du café/poésie de Meaux, et lui-même auteur. En 2022, si tout va bien, nous publierons cinq ou six livres (selon les possibilités). Le programme est déjà établi, et nous ne pouvons donc recevoir de nouveaux manuscrits. Chaque ouvrage sera très différent. Nous n’en dirons pas davantage. Signalons aussi le lancement d’un blog spécialement consacré à la collection, qui est désormais présente à part entière sur le site des éditions Unicité.
  • Fondé en 2019, le groupe « surréalisme(s)’ poursuit sa route. J’y suis simplement moins présent, tant Facebook s’avère chronophage. J’ai plus ou moins passé le relais à notre ami Eric Dubois, maintes fois cité ici-même. Cette autonomie me convient parfaitement.
  • Enfin, je ne pourrai pas accepter de nouveaux services de presse en 2022. Je dois déjà finir ce que j’ai à faire, soit lire une vingtaine de livres et les chroniquer progressivement. Je ne suis pas payé pour mes critiques (seul le réseau Canopé, lié à l’Education Nationale, verse des droits), et parfois les auteurs me voient uniquement comme quelqu’un qui va parler d’eux. Sans se soucier de mon blog, sans même lire mes propres écrits. C’est ainsi, même si souvent les gens cherchent aussi à me connaître, et qu’on en vient à des échanges intéressants. Simplement, pour des raisons purement techniques, je ne peux poursuivre de la sorte, de même que je ne peux plus lire uniquement ce qui me plaît, au hasard de l’inspiration. Les contraintes de temps m’obligent à me concentrer sur mes propres projets, et donc à parcourir des volumes en rapport avec ces mêmes projets, précisément.

Merci à vous, qui me suivez. Le meilleur pour 2022, année de feu…

Votre ami,

Etienne Ruhaud

Mosaïque romaine (Tunisie). Plaçons 2022, année de feu, sous les auspices du bon Dionysos/Bacchus!

… On se quitte en musique, avec l’immortel, le maudit, Syd Barret (1946-2006), dont l’univers psychédélique m’aura tellement marqué, notamment pour l’écriture d’Animaux.

PS: Enregistré à la Bibliothèque Nationale sous l’ISSN 2427-7193, « PAGE PAYSAGE » est considéré comme un périodique électronique à parution irrégulière, et donc protégé par le code de la propriété intellectuelle.

Flaming

Alone in the clouds all blue
Lying on an eiderdown
Yippee, you can’t see me
But I can you

Lazing in the foggy dew
Sitting on a unicorn
No fair, you can’t hear me
But I can you

Watching buttercups cup the light
Sleeping on a dandelion
Too much, I won’t touch you
But then I might

Screaming through the starlit sky
Traveling by telephone
Hey ho, here we go
Ever so high

Alone in the clouds all blue
Lying on an eiderdown
Yippee, you can’t see me
But I can you

« ELEPHANT BLANC » OUTRE-ATLANTIQUE!

Une lecture de Villes/Ciudades (éditions Unicité, collection « Eléphant blanc », dirigée par votre serviteur) a donc été donnée avant-hier, mercredi 28 décembre, à la villa Hortensia de Rosario, troisième ville d’Argentine que Wikipédia vient de me faire découvrir. C’est formidable, Internet. Particulièrement les agences de voyage Google maps et Wikipédia (cf. plus haut). On vadrouille depuis son bureau. Autour de sa chambre, comme dirait Xavier De Maistre, dont je connais une descendante.

Bref, je joins quelques photos. Bravo, encore une fois, à Pascal Mora, notre maître d’oeuvre. Merci aussi à nos amis argentins de diffuser notre belle anthologie bilingue, que vous pouvez acquérir en suivant le lien ci-dessous:

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/MORA-Pascal/villes-ciudades/index.php

Et à l’an prochain! Hasta pronto.

« ANEANTIR », SERVICE DE PRESSE (suite et fin).

Rédacteur en chef de La cause littéraire, Léon-Marc Lévy n’a pas reçu d’exemplaire de la part de Flammarion. Le livre sort le 7 janvier et nous sommes déjà le 28 décembre. Je pense donc que c’est mort, et en viens à comprendre pourquoi le PDF a fuité. Mettre l’eau à la bouche? Se dispenser d’envois coûteux et pas nécessairement rentables (sachant que certains abusent du principe pour obtenir les ouvrages gratuitement sans même remettre leur copie)? Bon, pour être franc, ça m’arrange un peu. Je me sens dispensé d’une forme de devoir, sachant que seule l’Education Nationale rétribue mes travaux critiques, et que chroniquer Houellebecq m’aurait pris plusieurs heures. La fréquentation du blog aurait sans doute connu une certaine hausse. Mais dans le fond à quoi bon? Je vais donc attendre le 7 pour avoir le livre en physique, en vrai. Lire un PDF sur écran abîme effectivement les yeux et puis rien ne remplace le plaisir du papier, du VRAI imprimé. Impatience réelle, que ne partagent sans doute pas tous mes contacts. La suite l’an prochain.

PETIT REBUS

… Mon tout est l’écrivain dont je parle ici de façon obsessionnelle…

SERVICE DE PRESSE?

Je me demande si Flammarion va m’envoyer un service de presse d’Anéantir. Ils l’avaient fait pour Sérotonine, en 2018, puisque j’avais reçu le roman quelques jours avant sa sortie officielle. Je peux lire l’ouvrage d’une manière ou d’une autre, mais me sens séduit par le nouveau format imaginé par Houellebecq (cartonné, en dur, assez chic). J’aime aussi la longueur de l’ouvrage: 730 pages, soit nettement plus que les récits cachectiques que je lis bien souvent. L’homme ne s’est pas moqué de nous. A voir aussi s’il ne s’agit pas de remplissage, comme ce fut le cas pour La carte et le territoire. Du moins dans la dernière partie, très inspirée par le néo-polar à la Jonquet, en moins bon. Cela m’arrangerait quelque peu, en fait, qu’ils ne me l’envoient pas, car alors je ne me sentirais pas obligé de produire un papier, ce qui implique du travail, de la concentration, quand j’ai tant à faire par ailleurs (finir mes critiques, finir mes livres, faire des entretiens, publier pour « Eléphant blanc »). Etrange. Je me sens déjà comme intimidé par la taille du volume, par le fond.

En attendant je pense vraiment qu’on gagnerait à LIRE vraiment ce qu’écrit Houellebecq, quitte à le dénigrer par la suite. Je veux dire: on a parfaitement le droit de ne pas l’aimer ou simplement d’y être indifférent. Je suis moi-même sceptique bien souvent, vois bien qu’il y a un fond de manipulation derrière tout cela, que la presse en fait trop (j’en participe en parlant de lui. Sauf que je ne suis pas la presse et n’ai aucun pouvoir décisionnaire). Je n’écoute pas les gens qui n’ont pas lu. Point barre. Si le seul argument, c’est « oui c’est un réac et en plus c’est commercial », (en sous-entendant qu’on est nécessairement dans le camp du Bien, et comme si Houellebecq faisait du Zemmour light), aucun intérêt. On ne peut pas évoquer sérieusement un auteur qu’on ne connaît pas intimement, ou un pays dans lequel on n’a jamais mis les pieds. J’aime, à titre privé, et quand j’ai le temps, remonter à la source, soit au texte même: Houellebecq, donc, Rose bonbon, Richard Millet, Sacher-Masoch, L.F. Céline ou Les versets sataniques. Afin de savoir de quoi on retourne, quitte à condamner par la suite.

RENCONTRE AUTOUR DE « VILLES/CIUDADES » À LA FONDATION CHRISTIANE PEUGEOT (LE 8 OCTOBRE 2021)

Chers amis,

Après notre rencontre autour du Canon Sanda à la Lucarne des écrivains le 2 octobre, retrouvons-nous lundi 4, à 18h30, à l’espace Christiane Peugeot (62, av. de la Grande Armée, 75017 Paris, Métro Porte Maillot/Argentine, ligne 1). Nous fêterons comme il se doit la sortie de Villes/Ciudades, anthologie bilingue franco-argentine dirigée par notre ami Pascal Mora (visuel à venir), éditée par François Mocaër chez Unicité, dans la collection éléphant blanc, créée par votre serviteur. L’ouvrage sera disponible sur place, au prix de 18 euros, en compagnie des deux autres livres publiés par nos soins:

  • Le Canon Sanda (essai d’Odile Cohen-Abbas)
  • Chansons et poèmes (recueil du cinéaste/écrivain Paul Vecchiali).

à bientôt, donc! Et belle rentrée à toutes et tous.

Etienne Ruhaud

N.B.: Ci-dessous mon article autour du livre de Christiane Peugeot consacré à Madame Steinheil, ainsi que quelques liens utiles.

https://www.espacechristianepeugeot.org/

http://www.editions-unicite.fr/

RENCONTRE AVEC ODILE COHEN-ABBAS LE 2 OCTOBRE 2021.

Chers amis, chers lecteurs,

Nous serions heureux de vous voir prochainement à la Lucarne des écrivains, librairie associative du 19ème arrondissement, le 2 octobre à partir de 16 heures (au 115 rue de l’Ourcq, station Crimée). En tant que directeur de la collection « Eléphant blanc » (éditions Unicité), j’aurai le plaisir de présenter Le Canon Sanda, ouvrage d’Odile Cohen-Abbas consacré à l’oeuvre poétique de l’éditeur/auteur Paul Sanda. L’intéressée sera naturellement heureuse de dédicacer ses ouvrages. L’occasion nous sera également donnée de présenter Chansons et poèmes du cinéaste Paul Vecchiali, ainsi que Villes/Ciudades, anthologie franco-argentine dirigée par notre ami Pascal Mora. Enfin, vous découvrirez les poèmes de François Mocaër, responsable des éditions Unicité, ainsi que le roman de l’auteure belge Sophie Marchal.

Page Facebook de l’évènement: https://www.facebook.com/events/42478249907228

UN ENTRETIEN AVEC LOUIS DUBOST (MARS 2009). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

   Publié dans la défunte revue rochelaise Quai des Lettres, dirigée par Denis Montebello, cet entretien donne la parole à Louis Dubost, éditeur-poète, ex-enseignant en philosophie. Douze ans après, les propos tenus n’ont absolument pas vieillis. C’est la troisième interview que nous partageons sur le blog, sous le label « La voix des auteurs ». Si vous souhaitez retrouver les précédents épisodes (Denis Montebello, et Eric Dubois), reportez vous à la fin de ce billet. Je joins également, à toutes fins utiles, la fiche biographique de Louis Dubost (sur « La Maison des écrivains »). 

.http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473#:~:text=N%C3%A9%20le%2013%20Avril%201945,une%20vocation%20pour%20la%20litt%C3%A9rature.


L’ÉDITEUR


1 – Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition, en faire un bref
historique ?

En avril 1974, bricolé avec une machine à écrire pour frapper les
stencils, un duplicateur à encre pour imprimer sur le papier, une agrapheuse,
une petite “presse Freinet” prêtée par un instituteur pour typographier la
couverture, paraissait le premier opuscule (Haleine hélianthe de Pierre
Dhainaut) à l’enseigne des éditions « Le Dé bleu ». Activité de loisir comme
d’autres pratiquent le football, j’ai pratiqué le livre, éditeur du « dimanche »
comme certains sont peintres ou écrivains: pour le plaisir d’abord. Et puis,
les publications s’accumulant, c’est devenu avec le temps une activité
“secondaire” à côté de ma profession d’enseignant, les vacances du second
offrant un plein temps à l’éditeur. Mine de rien (mais beaucoup de travail
quand même) un catalogue s’est constitué, des poètes ont trouvé des
lecteurs, voire une audience certaine pour quelques uns : je suis par exemple
le premier éditeur de Charles Juliet, le Prix Apollinaire a été attribué au
second livre de François de Cornière publié par mes soins, etc. C’est donc
presque sans le vouloir vraiment, comme en suivant un petit bonhomme de
chemin qui me convenait, que je me suis retrouvé avec un statut d’éditeur
professionnel! En 1982, le passage à l’imprimerie (chez l’ami Edmond
Thomas) et la publication de livres de quelque 100 pages, puis une diffusion distribution en librairies ont mis fin à la période artisanale, à la « préhistoire »
des éditions. Depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, je suis considéré comme
un “moyen éditeur” avec la publication d’un livre par mois à peu près. Et
aussi toutes les contraintes, voire les aléas, de la gestion d’entreprise !


2 – Comme vous le signalez dans la Lettre d’un éditeur de poésie à un
poète en quête d’éditeur
, le nom de votre maison vient d’un poème de
René Char. Quand avez-vous adopté le nom d’ »Idée bleue » ?

J’étais un grand lecteur de René Char — et aussi de Guillevic,
Frénaud, Ponge, Paul Chaulot, Prévert, Tardieu… — et j’ai trouvé un distique
de ce poète dans Commune présence qui disait : « le dé bleu du combat, le
guetteur qui sourit / Quand sa lyre profère : ce que je veux, sera ». Je suis
tombé en arrêt sur ces deux lignes qui me paraissaient condenser tout un art
poétique, à coup sûr pour une écriture de poète, et pourquoi pas pour un
éditeur de poètes ! J’ai donc choisi le dé bleu comme enseigne des éditions.
Quelques années après (en 1978, je crois), Pierre Seghers, qui m’a soutenu
dès le premier opuscule et avec qui je correspondais, m’a fait remarquer que
“le dé bleu”, c’était “l, d, b” comme… Louis Dubost ! J’ai été sidéré par
cette révélation, qui quelque part témoignait que Freud n’a pas raconté que
des âneries ! C’est dire aussi que “le dé bleu” devenait quasi consubstantiel
de mon être propre, que l’un ne pouvait aller et perdurer sans l’autre. En
2004, lors de la constitution de la SARL L’Idée bleue, je me devais de
respecter le “l, d, b” et cette… idée m’est venue rapidement ! J’ai dû changer
de statut pour des raisons objectives (fiscalité d’entreprise imposée aux
associations, faillite de mon distributeur… Distique, qui n’avait rien de
charien, lui !… puisque j’y ai été plumé de 30 500 €) et des raisons
personnelles, compte tenu du développement des éditions, pour verrouiller
l’activité des éditions de sorte qu’elles n’empiètent ni n’interfèrent sur ma
vie et mes affaires privées et familiales. Une « crise de croissance »
apparemment traversée par des collègues de mon acabit qui ont vécu une
aventure similaire.


3 – Comment fonctionne, financièrement, une maison d’édition de
poésie ? Pouvez-vous évoquer le Dé bleu en termes de chiffres ? Par
exemple, combien de poètes avez-vous édités ? Quels sont les tirages ?
Quel poète avez-vous le plus vendu ? Etc.

La structure fonctionne économiquement comme toutes les entreprises.
Pour pouvoir publier de nouveaux livres, il faut quand même vendre un peu
ceux déjà édités, ça paraît aller de soi! Mais cette logique est parfois difficile
à faire entendre à pas mal d’auteurs trop pathétiquement crispés sur leur
“œuvre”, pourtant pas toujours publiable ! Je vends plutôt bien les livres que
j’ai fait paraître, en moyenne 600 à 700 ex. de chaque titre (premier tirage :
1000 ex.) ; certains titres atteignent 3500 ex, avec “the best-seller” à 5000
ex. : Pas revoir de Valérie Rouzeau. Mais quelques très bons livres attendent
encore les lecteurs qu’ils méritent. En 35 ans, j’ai dû publier environ 280
poètes et 450 titres, ce qui n’est pas si mal que ça. Ma totale liberté de choix
(grâce à mon traitement d’enseignant) m’a toujours amené à préférer publier
de bons livres difficiles à vendre plutôt que de mauvais livres qui m’auraient
harnaché d’un parachute doré, mais la chute m’aurait tout de même été
insupportable !


4 – Dans la Lettre d’un éditeur, vous affirmez également ne pas éditer de
recueils reçus par la Poste, mais solliciter vous-même les poètes, à partir
de vos lectures en revue. Avez-vous néanmoins, du moins au début, publié
un manuscrit reçu ? Pouvez-vous nous parler de vos critères de
publication ? Regrettez-vous à présent d’avoir édité certains auteurs ?

Je n’ai pas dit ça, du moins aussi brutalement. J’ai édité des manuscrits
arrivés par la Poste, surtout au début, et encore récemment (par ex. Magali
Thuillier, Jasmine Viguier ou naguère…. Valérie Rouzeau, qui n’avaient pas
ou très peu publié en revues, mais qui, en revanche, connaissaient très bien
mon catalogue et savaient où elles mettaient les pieds). Mais je reçois une
telle masse de bavardages médiocres (500 manuscrits par an…) et si peu de
textes véritablement porteurs d’une écriture personnalisée, que je suis bien
obligé de démarcher moi-même des auteurs, le “marché” le plus proche
étant les revues. Et je ne regrette pas mes emplettes ! Même si je conviens
volontiers m’être fait avoir par quelques bonimenteurs brillants que je
regrette aujourd’hui d’avoir édités, d’autant que la gratitude ou tout
simplement la reconnaissance du ventre ne semble pas appartenir à leur
éthique ; comme j’ai toujours réglé mes factures rubis sur l’ongle, je me
donne un peu de distance pour leur régler leur compte, et il sera bon! Quant
à mes critères de choix, ils sont à la fois objectifs et subjectifs : il faut qu’une
écriture « dérange » un peu ma façon de lire, m’émeuve au sens
étymologique (du latin, ex-moveo: je me meus hors de moi, je sors de mes
gonds formatés), il faut qu’on sente bouger la langue comme dit James
Sacré. Sinon, quel plaisir y aurait-il ? L’écriture, c’est comme l’amour : faire
bouger la langue dans la bouche comme un baiser vrai, c’est tout de même
autre chose qu’une pléthore de bisous volatils qui allument la frustration !


5 – Contrairement aux idées reçues, les poètes et les lecteurs de poésie
seraient plus nombreux aujourd’hui qu’hier. C’est du moins ce que vous
affirmez. Le pensez-vous toujours ? Pourquoi ? Ce lectorat a-t-il
sensiblement évolué ?

Plus nombreux les poètes, ou du moins des auteurs qui versifient leur
ego avec une complaisance attendrie, cela ne fait aucun doute : au prurit
post-ado bien connu, s’ajoute la démangeaison de pré-seniors qui se
souviennent des “poésies” de l’école primaire ; tout cela n’a rien à voir avec
l’écriture qui est une pratique artistique (avec ses apprentissages, ses
contraintes, sa technicité et la maîtrise d’outils adaptés, etc.) mais relève
davantage de l’épanchement narcissique qui intéresse plutôt les psychothérapeutes. Mais sont cependant apparus de nouveaux poètes qui ouvrent des espaces inédits dans la poésie contemporaine, tout particulièrement de
jeunes femmes qui, refusant d’être des mecs en jupons, ont inventé leur
propre langue. Cette irruption n’est pas insolite, elle s’inscrit dans le
processus social et culturel de notre temps où les femmes prennent leur
place, toute leur place. La poésie trouve des lecteurs (je l’ai montré par mon
travail d’éditeur), je crois qu’elle n’a jamais eu autant de lecteurs
qu’aujourd’hui, même si la part de la poésie dans le « marché du livre »
demeure fort réduite (environ 0,3 %) elle est en hausse constante. Ce
mouvement, encore embryonnaire, s’explique historiquement : la poésie a
toujours servi de repère sûr dans les périodes de « crise » de civilisation (la
Renaissance, la deuxième guerre…), ma génération s’est nourri dans la seconde
moitié du XXe siècle des poètes issus de la Résistance, par conséquent ce
moment “critique” que nous vivons ne peut être qu’un levain à poètes, si je
puis dire. Et le lectorat aujourd’hui concerne toutes les générations, de
l’enfance (grâce au travail remarquable de quelques enseignants) au troisième âge
dont nombre de certitudes vacillent et qui cherche du solide sur quoi arrimer
l’existence. Je constate cette réalité lors de salons du Livre, de marchés de la
Poésie… Le problème est de faire savoir que les éditeurs de poésie existent
encore, cela relève d’un faire-savoir qui n’est pas toujours bien acquis ni
maîtrisé par les “médiateurs”, par ex. les organisateurs de ces mêmes fêtes ou salons, bénévoles et dévoués, mais insuffisamment informés eux-mêmes.
Mais ça se met en place, ça progresse.

5 – Vous avez créé une collection destinée à la jeunesse qui fait
aujourd’hui autorité dans les bibliothèques et les écoles, « Le farfadet
bleu ». En quoi la poésie pour enfants diffère-t-elle de la poésie pour
adultes ? A-t-elle nécessairement une vocation pédagogique ?

La « poésie “pour” enfants », ça n’existe pas ! Ceux qui en sont
persuadés, ce sont des… adultes qui refusent que les enfants grandissent, qui
cherchent donc à les maintenir dans un état d’infantilité bien commode pour
maintenir leur pouvoir ! Or, les enfants veulent qu’on les considère comme
des… enfants, c’est-à-dire des hommes en herbe, qui poussent et deviendront
adultes. La poésie parlent à tous, chacun la recevant selon sa sensibilité, son
niveau lexical, ses intérêts existentiels… Prévert, Desnos, Tardieu, Vincensini
et les autres n’ont jamais écrit “pour” les enfants ; ce sont des éditeurs, parce
que le « marché du livre jeunesse » est porteur, qui ont publié leurs poèmes
dans des collections pour enfants. La poésie a-t-elle une fonction
pédagogique ? Oui, la même que celle de la musique, de la sculpture, du
cinéma, de la peinture… bref ! des arts ! Mais la réduire à cette fonction est
une aberration : une telle réduction est-elle seulement pensable pour le
cinéma, l’architecture ou la littérature ? Un art procure d’abord du plaisir ; le
plaisir ne s’enseigne pas : on ne peut qu’enseigner certaines techniques pour
augmenter la jouissance. Hélas ! Les enseignants sont trop souvent des
peine-à-jouir… (l’ex-enseignant que je suis sait de quoi — et de qui ! — il
parle !).


6 – Vous avez cessé vos activités d’éditeur récemment. La maison
continuera-t-elle d’exister, néanmoins ? Que deviendront les nombreux
ouvrages que vous avez édités ?

Je suis en cessation d’activité. La maison disparaît donc dans les « poubelles de l’Histoire.
où elle sera du reste en fort bonne compagnie, (notamment avec Poulet-Malassis l’éditeur de Baudelaire !). Je n’ai pas cherché réellement de repreneur (qui voudrait s’échiner aujourd’hui durant 70 heures par semaine pour un demi RSA de revenu mensuel ?) parce que le Dé bleu, c’est mon aventure pas celle d’un autre. Elle s’achève avec moi et réciproquement.
Quant aux stocks de livres, que je suis en train de « dégraisser » par des
soldes à saisir d’urgence (j’ai une répugnance viscérale pour le pilon), je
les cède à la découpe, comme les appartements à Paris, collection par
collection à des éditeurs qui en poursuivront la diffusion jusqu’à épuisement
total, j’espère : le dé bleu aux éditions Eclats d’encre, le farfadet bleu chez
Cadex (qui entend continuer la collection sous sa marque) et mots-nambules
chez Cénomane. Ainsi les livres peuvent encore rencontrer leurs lecteurs car,
comme plaisante Olivier Brun (éditeur de La Dragonne), la poésie ne se
vend pas, mais elle s’épuise.


7- Le travail éditorial comporte de nombreuses contraintes. Au terme de
l’aventure, quelle a été votre plus grande satisfaction ?

Les contraintes, je les ai sinon évoquées du moins suggérées. Et je n’ai
pas vraiment de « grande satisfaction ». J’ai fait mon boulot avec honnêteté
je crois, avec professionnalisme aussi. Je suis satisfait d’avoir fait ce que
j’avais à faire et de croire bien faire. Exactement comme j’ai exercé mon
métier d’enseignant et comme je fais mon jardin ces jours-ci.

L’Yon, dans la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux, commune aujourd’hui disparue administrativement, où se trouvait le Dé bleu… Vendée.


LE POÈTE :

8 – Dans une interview récente, vous avez déclaré arrêter l’aventure du Dé
bleu pour vous consacrer à l’écriture. Comment et quand avez-vous
commencez à vous intéresser à la poésie ? Pourquoi, également, avoir
choisi de créer des poèmes plutôt que des romans, ou des pièces ? Vous
avez également écrit une nouvelle. Souhaitez-vous aborder d’autres
formes ?

Le choix entre le métier d’éditeur et le travail personnel d’écriture, je
l’ai fait en 1982, un moment où certains événements (Prix Antonin Artaud,
bourse du Conseil National du Livre…) auraient pu m’inciter à prendre l’option inverse. Mais lire
quelques écritures très fortes amène des doutes sérieux sur sa propre écriture,
c’est ce qui m’est arrivé. J’écrivais de la poésie parce que j’en ai lue, que
j’ai découvert avec une émotion stupéfaite (comment peut-on dire tant de
choses en si peu de mots ?) Terraqué de Guillevic au Lycée, côté cour de
récréation ! Aujourd’hui, les rares textes que j’ai écrits sont des nouvelles et
un court roman, la poésie ça ne vient pas ! Sans doute faut-il une cure de
désintoxication des écritures des autres pour retrouver ma propre écriture.
Bien sûr, je souhaite retrouver « la main à la plume » mais je ne forcerai pas
le mouvement, je ne veux pas prendre le risque de me complaire comme tant
d’autres dans la contemplation des petites crottes de mon ego. J’ai plusieurs
projets (et des éditeurs qui les attendent !) auxquels je vais m’atteler dès que
j’aurais la tête un peu moins encombrée. On verra bien, comme disait G. L.
Godeau !


9 – Vos poèmes sont écrits en vers libres assez brefs ou en prose. A quoi
tiennent ces formes d’écriture ? Est-ce un choix ou une nécessité, en
quelque sorte ? De quelle manière préférez-vous vous exprimer ?

Oui, j’écris plutôt bref, sous l’influence héritée de la lecture de
Guillevic, mais aussi de Paul Chaulot qui m’encourageait « à écheniller », de
sorte que j’ai toujours considéré la gomme comme l’outil principal de
l’écrivain. La prose poétique s’est imposée d’elle-même lors de l’écriture de
L’Île d’elle, sans doute parce que le projet était bien circonscrit et qu’il n’y
avait pas moyen de faire autrement, le fond exigeant la forme. Mais je n’ai
pas de préférence a priori, c’est le sujet qui appelle la forme d’écriture.


10 – Dans la Lettre d’un éditeur de poésie, vous citez Julien Gracq pour
affirmer que la lecture joue un rôle certain dans le travail, personnel, du
créateur, du poète authentique. Pouvez vous évoquer quelques uns de vos
intercesseurs ?

La lecture amène à aimer l’écriture, un poète vrai vous fait sortir de
vous-même, il émeut et force à se mouvoir davantage dans le langage. Julien
Gracq dit que tout livre naît sur d’autres livres, c’est (pour moi) une
certitude. Ceux qui ont fait naître mes livres, je les ai déjà cités presque tous :
Guillevic, Char, Ponge, Frénaud, Prévert, Chaulot, Godeau, Sacré… mais
aussi Ronsard, Hugo, Baudelaire, Rimbaud sans cesse relus… et encore plus
récents Emaz, V. Rouzeau, Drano, L’Anselme, A. Gellé ou J. Bastard… Tout
fait miel si on sait “pilloter” les nectars.


11 – L’amour, et le corps aimé, aimant, sont très présents dans votre
œuvre, en particulier dans L’île d’elle. Vous considérez vous comme un
poète lyrique ?

Lyrique, oui. J’ai fait mienne la formule d’un poète belge, Pierre
Bourgeois, qui parlait de « matérialisme lyrique ». Dans la mesure où le
lyrisme est d’autant plus intense et pertinent qu’il supprime tout référent
autre que la réalité vécue, toute référence à des pseudo-Présences (Dieu,
Nature, Esprit, Absolu…) qui “inspireraient” l’écriture. J’aime plagier
l’expression de Georges Braque parlant de la peinture, pour moi la poésie,
c’est « 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Le reste n’est que du
bon, ou moins bon, sentiment et ce n’est pas avec ça qu’on fait de la
littérature!


12 – Les lieux ont une grande importance dans votre œuvre. Ainsi la
dernière partie du recueil L’évidence qui passe, « Etrangère la ville », est tout entier consacré à l’espace urbain. Quel rôle jouent les décors, les
paysages, dans votre œuvre ? Vous sentez vous proche de l’activité
picturale ?

Personne ne vient de nulle part. Chacun porte en soi, même s’il migre
(comme c’est mon cas, Bourguignon provigné en Vendée) au cours de son
existence, un lieu « fondateur » à partir duquel il doit s’adapter d’autres lieux
moins familiers. La ville ne m’est pas familière, je suis un rural ou plutôt un
rurbain comme on dit, dans “l’entre deux”. Enfant de l’exode rural, il m’a
fallu faire avec. D’où mes tentatives d’écriture pour approcher “l’espace
urbain” puisque j’y suis allé quotidiennement au travail et le “climat
océanique” (dans L’Île d’elle) puisque j’ai été contraint d’y vivre. J’ai la
faiblesse de penser que les poèmes qui en ont émané ne sont pas les plus
mauvais que j’ai écrits ! Oui, d’une façon plus général, je crois que la poésie
a quelque chose d’un art plastique dans la mesure où elle joue, travaille
et détourne des formes et des figures.


13 – Vous avez étudié et enseigné la philosophie. Or dans La vie voilà,
vous évoquez la « philosophie du silex ». Certains penseurs, comme
Heidegger, se sont intéressés à la poésie. Etablissez-vous un lien entre
poésie et philosophie, entre votre activité de poète et votre réflexion
philosophique ?

Ce n’est pas avec Heidegger que j’ai abordé le lien entre poésie et
philosophie, mais avec Gaston Bachelard. C’est d’ailleurs un lien qui ne lie
rien du tout, plutôt comme un écho réciproque, si on considère qu’il y a un
“lien” entre la voix et l’écho. Poésie et philosophie s’intéressent à la même
montagne, mais accèdent au sommet par des versants opposés. Bachelard
évoque la double activité de la pensée qui rationalise (animus) et qui imagine
(anima) l’être du monde. Et j’ai assez fortement éprouvé cette “schizoïdie”
dans mes activités écrivantes, m’efforçant de ne pas confondre les deux
domaines. Même si par ailleurs, des philosophes furent d’authentiques poètes
(Nietzsche par ex.) et des poètes philosophes (Lucrèce, par ex.). La poésie
m’a plutôt aidé à « envaster » esthétiquement le monde pour compenser ce
que la philosophie apportait de réduction logique. Je compte approfondir un
peu cela dans le temps qui vient.


14 – Contrairement à d’autres poètes, vos textes donnent rarement prise à
la mélancolie ou au pessimisme. Considérez-vous que la poésie puisse
chanter et/ou ré-enchanter le monde ?

Je me considère comme un « pessimiste lucide » convaincu que dans la
noirceur il y a de la lumière cachée et qui ne demande qu’à faire son office.
Je ne pratique guère la complaisance sur moi-même, mes petits (et grands)
malheurs sont aussi ceux des autres, et je ne vois pas pourquoi je leur en
infligerai le spectacle et l’exhibition alors qu’ils déjà bien assez à faire avec
les leurs. Quelques-uns chantent en allant à la mort, tant d’autres chantent
pour tenter d’oublier qu’ils vont mourir un jour. Je me sens plutôt du côté
des premiers, puisque notre problème d’humain et notre fonction de poète
n’est pas d’enchanter le monde (solutions magiques illusoires) mais, au
mieux et selon nos faibles moyens, de tenter d’ouvrir une percée dans le «
désenchantement » généralisé : hurler avec ou à la place des loups, c’est
confortable et rassurant quelque part ; se comporter en humain basique, donc
laisser les loups à leur lupitude, c’est autrement plus dérangeant, voire dangereux: c’est pourtant ce que vivre en poète veut dire.

(Propos recueillis par Etienne Ruhaud).

RICHARD MILLET (BONNE PENSÉE DU MATIN)

En 2011, le directeur d’une revue littéraire indépendante, par ailleurs riche, refusa un article sur Trois légendes de Richard Millet. Un livre pourtant apolitique. On sortait de la fameuse polémique, sans doute voulue par l’auteur (rien d’innocent), et je voulais justement resituer Millet en tant qu’auteur, et non en tant que héraut d’ultradroite. J’arguais alors du fait que je lisais Millet depuis la faculté, et qu’il s’agissait d’un vrai styliste, que je n’évoquais pas ses écrits polémiques, et que j’avais d’ailleurs consacré nombre de notes à des volumes moralement autorisés. Rien n’y fit.

Désormais, pour le public réactionnaire, Millet est devenu porte-drapeau d’une idéologie, quand pour le reste du lectorat il est devenu infréquentable. Dans les deux cas on oublie qu’il fut, et qu’il reste, écrivain. Je lis Millet comme je lis Eluard ou Aragon, ou même Jonquet et Annie Ernaux (enfin, je l’ai lue je veux dire. Restons brefs). Je refuse de me fermer des portes. Par ailleurs j’aime la sincérité de Millet, même si parfois je le trouve poseur et extrêmement pénible dans son catholicisme militant, et plus encore dans son mépris pour une jeunesse que sa génération a, en partie, façonnée. « Jeune con »? Répondre « ok, boomer »? Ou ne pas tomber dans les généralisations qu’on reproche à l’homme de Lettres, donc ne pas condamner toute une tranche d’âge? Recontextualiser, notamment mai 68, tout en souhaitant que les soixanthuitards assument enfin leur mandarinat? La condamnation qui a touché Millet a dû gonfler les ventes, tant les gens aiment l’interdit. En espérant qu’il reparle de la Corrèze ou de femmes, ou encore du Liban, sans nécessairement évoquer la guerre.

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