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RENCONTRE AUTOUR DE « VILLES/CIUDADES » À LA FONDATION CHRISTIANE PEUGEOT (LE 8 OCTOBRE 2021)

Chers amis,

Après notre rencontre autour du Canon Sanda à la Lucarne des écrivains le 2 octobre, retrouvons-nous lundi 4, à 18h30, à l’espace Christiane Peugeot (62, av. de la Grande Armée, 75017 Paris, Métro Porte Maillot/Argentine, ligne 1). Nous fêterons comme il se doit la sortie de Villes/Ciudades, anthologie bilingue franco-argentine dirigée par notre ami Pascal Mora (visuel à venir), éditée par François Mocaër chez Unicité, dans la collection éléphant blanc, créée par votre serviteur. L’ouvrage sera disponible sur place, au prix de 18 euros, en compagnie des deux autres livres publiés par nos soins:

  • Le Canon Sanda (essai d’Odile Cohen-Abbas)
  • Chansons et poèmes (recueil du cinéaste/écrivain Paul Vecchiali).

à bientôt, donc! Et belle rentrée à toutes et tous.

Etienne Ruhaud

N.B.: Ci-dessous mon article autour du livre de Christiane Peugeot consacré à Madame Steinheil, ainsi que quelques liens utiles.

https://www.espacechristianepeugeot.org/

http://www.editions-unicite.fr/

RENCONTRE AVEC ODILE COHEN-ABBAS LE 2 OCTOBRE 2021.

Chers amis, chers lecteurs,

Nous serions heureux de vous voir prochainement à la Lucarne des écrivains, librairie associative du 19ème arrondissement, le 2 octobre à partir de 16 heures (au 115 rue de l’Ourcq, station Crimée). En tant que directeur de la collection « Eléphant blanc » (éditions Unicité), j’aurai le plaisir de présenter Le Canon Sanda, ouvrage d’Odile Cohen-Abbas consacré à l’oeuvre poétique de l’éditeur/auteur Paul Sanda. L’intéressée sera naturellement heureuse de dédicacer ses ouvrages. L’occasion nous sera également donnée de présenter Chansons et poèmes du cinéaste Paul Vecchiali, ainsi que Villes/Ciudades, anthologie franco-argentine dirigée par notre ami Pascal Mora. Enfin, vous découvrirez les poèmes de François Mocaër, responsable des éditions Unicité, ainsi que le roman de l’auteure belge Sophie Marchal.

Page Facebook de l’évènement: https://www.facebook.com/events/42478249907228

UN ENTRETIEN AVEC LOUIS DUBOST (MARS 2009). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

   Publié dans la défunte revue rochelaise Quai des Lettres, dirigée par Denis Montebello, cet entretien donne la parole à Louis Dubost, éditeur-poète, ex-enseignant en philosophie. Douze ans après, les propos tenus n’ont absolument pas vieillis. C’est la troisième interview que nous partageons sur le blog, sous le label « La voix des auteurs ». Si vous souhaitez retrouver les précédents épisodes (Denis Montebello, et Eric Dubois), reportez vous à la fin de ce billet. Je joins également, à toutes fins utiles, la fiche biographique de Louis Dubost (sur « La Maison des écrivains »). 

.http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473#:~:text=N%C3%A9%20le%2013%20Avril%201945,une%20vocation%20pour%20la%20litt%C3%A9rature.


L’ÉDITEUR


1 – Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition, en faire un bref
historique ?

En avril 1974, bricolé avec une machine à écrire pour frapper les
stencils, un duplicateur à encre pour imprimer sur le papier, une agrapheuse,
une petite “presse Freinet” prêtée par un instituteur pour typographier la
couverture, paraissait le premier opuscule (Haleine hélianthe de Pierre
Dhainaut) à l’enseigne des éditions « Le Dé bleu ». Activité de loisir comme
d’autres pratiquent le football, j’ai pratiqué le livre, éditeur du « dimanche »
comme certains sont peintres ou écrivains: pour le plaisir d’abord. Et puis,
les publications s’accumulant, c’est devenu avec le temps une activité
“secondaire” à côté de ma profession d’enseignant, les vacances du second
offrant un plein temps à l’éditeur. Mine de rien (mais beaucoup de travail
quand même) un catalogue s’est constitué, des poètes ont trouvé des
lecteurs, voire une audience certaine pour quelques uns : je suis par exemple
le premier éditeur de Charles Juliet, le Prix Apollinaire a été attribué au
second livre de François de Cornière publié par mes soins, etc. C’est donc
presque sans le vouloir vraiment, comme en suivant un petit bonhomme de
chemin qui me convenait, que je me suis retrouvé avec un statut d’éditeur
professionnel! En 1982, le passage à l’imprimerie (chez l’ami Edmond
Thomas) et la publication de livres de quelque 100 pages, puis une diffusion distribution en librairies ont mis fin à la période artisanale, à la « préhistoire »
des éditions. Depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, je suis considéré comme
un “moyen éditeur” avec la publication d’un livre par mois à peu près. Et
aussi toutes les contraintes, voire les aléas, de la gestion d’entreprise !


2 – Comme vous le signalez dans la Lettre d’un éditeur de poésie à un
poète en quête d’éditeur
, le nom de votre maison vient d’un poème de
René Char. Quand avez-vous adopté le nom d’ »Idée bleue » ?

J’étais un grand lecteur de René Char — et aussi de Guillevic,
Frénaud, Ponge, Paul Chaulot, Prévert, Tardieu… — et j’ai trouvé un distique
de ce poète dans Commune présence qui disait : « le dé bleu du combat, le
guetteur qui sourit / Quand sa lyre profère : ce que je veux, sera ». Je suis
tombé en arrêt sur ces deux lignes qui me paraissaient condenser tout un art
poétique, à coup sûr pour une écriture de poète, et pourquoi pas pour un
éditeur de poètes ! J’ai donc choisi le dé bleu comme enseigne des éditions.
Quelques années après (en 1978, je crois), Pierre Seghers, qui m’a soutenu
dès le premier opuscule et avec qui je correspondais, m’a fait remarquer que
“le dé bleu”, c’était “l, d, b” comme… Louis Dubost ! J’ai été sidéré par
cette révélation, qui quelque part témoignait que Freud n’a pas raconté que
des âneries ! C’est dire aussi que “le dé bleu” devenait quasi consubstantiel
de mon être propre, que l’un ne pouvait aller et perdurer sans l’autre. En
2004, lors de la constitution de la SARL L’Idée bleue, je me devais de
respecter le “l, d, b” et cette… idée m’est venue rapidement ! J’ai dû changer
de statut pour des raisons objectives (fiscalité d’entreprise imposée aux
associations, faillite de mon distributeur… Distique, qui n’avait rien de
charien, lui !… puisque j’y ai été plumé de 30 500 €) et des raisons
personnelles, compte tenu du développement des éditions, pour verrouiller
l’activité des éditions de sorte qu’elles n’empiètent ni n’interfèrent sur ma
vie et mes affaires privées et familiales. Une « crise de croissance »
apparemment traversée par des collègues de mon acabit qui ont vécu une
aventure similaire.


3 – Comment fonctionne, financièrement, une maison d’édition de
poésie ? Pouvez-vous évoquer le Dé bleu en termes de chiffres ? Par
exemple, combien de poètes avez-vous édités ? Quels sont les tirages ?
Quel poète avez-vous le plus vendu ? Etc.

La structure fonctionne économiquement comme toutes les entreprises.
Pour pouvoir publier de nouveaux livres, il faut quand même vendre un peu
ceux déjà édités, ça paraît aller de soi! Mais cette logique est parfois difficile
à faire entendre à pas mal d’auteurs trop pathétiquement crispés sur leur
“œuvre”, pourtant pas toujours publiable ! Je vends plutôt bien les livres que
j’ai fait paraître, en moyenne 600 à 700 ex. de chaque titre (premier tirage :
1000 ex.) ; certains titres atteignent 3500 ex, avec “the best-seller” à 5000
ex. : Pas revoir de Valérie Rouzeau. Mais quelques très bons livres attendent
encore les lecteurs qu’ils méritent. En 35 ans, j’ai dû publier environ 280
poètes et 450 titres, ce qui n’est pas si mal que ça. Ma totale liberté de choix
(grâce à mon traitement d’enseignant) m’a toujours amené à préférer publier
de bons livres difficiles à vendre plutôt que de mauvais livres qui m’auraient
harnaché d’un parachute doré, mais la chute m’aurait tout de même été
insupportable !


4 – Dans la Lettre d’un éditeur, vous affirmez également ne pas éditer de
recueils reçus par la Poste, mais solliciter vous-même les poètes, à partir
de vos lectures en revue. Avez-vous néanmoins, du moins au début, publié
un manuscrit reçu ? Pouvez-vous nous parler de vos critères de
publication ? Regrettez-vous à présent d’avoir édité certains auteurs ?

Je n’ai pas dit ça, du moins aussi brutalement. J’ai édité des manuscrits
arrivés par la Poste, surtout au début, et encore récemment (par ex. Magali
Thuillier, Jasmine Viguier ou naguère…. Valérie Rouzeau, qui n’avaient pas
ou très peu publié en revues, mais qui, en revanche, connaissaient très bien
mon catalogue et savaient où elles mettaient les pieds). Mais je reçois une
telle masse de bavardages médiocres (500 manuscrits par an…) et si peu de
textes véritablement porteurs d’une écriture personnalisée, que je suis bien
obligé de démarcher moi-même des auteurs, le “marché” le plus proche
étant les revues. Et je ne regrette pas mes emplettes ! Même si je conviens
volontiers m’être fait avoir par quelques bonimenteurs brillants que je
regrette aujourd’hui d’avoir édités, d’autant que la gratitude ou tout
simplement la reconnaissance du ventre ne semble pas appartenir à leur
éthique ; comme j’ai toujours réglé mes factures rubis sur l’ongle, je me
donne un peu de distance pour leur régler leur compte, et il sera bon! Quant
à mes critères de choix, ils sont à la fois objectifs et subjectifs : il faut qu’une
écriture « dérange » un peu ma façon de lire, m’émeuve au sens
étymologique (du latin, ex-moveo: je me meus hors de moi, je sors de mes
gonds formatés), il faut qu’on sente bouger la langue comme dit James
Sacré. Sinon, quel plaisir y aurait-il ? L’écriture, c’est comme l’amour : faire
bouger la langue dans la bouche comme un baiser vrai, c’est tout de même
autre chose qu’une pléthore de bisous volatils qui allument la frustration !


5 – Contrairement aux idées reçues, les poètes et les lecteurs de poésie
seraient plus nombreux aujourd’hui qu’hier. C’est du moins ce que vous
affirmez. Le pensez-vous toujours ? Pourquoi ? Ce lectorat a-t-il
sensiblement évolué ?

Plus nombreux les poètes, ou du moins des auteurs qui versifient leur
ego avec une complaisance attendrie, cela ne fait aucun doute : au prurit
post-ado bien connu, s’ajoute la démangeaison de pré-seniors qui se
souviennent des “poésies” de l’école primaire ; tout cela n’a rien à voir avec
l’écriture qui est une pratique artistique (avec ses apprentissages, ses
contraintes, sa technicité et la maîtrise d’outils adaptés, etc.) mais relève
davantage de l’épanchement narcissique qui intéresse plutôt les psychothérapeutes. Mais sont cependant apparus de nouveaux poètes qui ouvrent des espaces inédits dans la poésie contemporaine, tout particulièrement de
jeunes femmes qui, refusant d’être des mecs en jupons, ont inventé leur
propre langue. Cette irruption n’est pas insolite, elle s’inscrit dans le
processus social et culturel de notre temps où les femmes prennent leur
place, toute leur place. La poésie trouve des lecteurs (je l’ai montré par mon
travail d’éditeur), je crois qu’elle n’a jamais eu autant de lecteurs
qu’aujourd’hui, même si la part de la poésie dans le « marché du livre »
demeure fort réduite (environ 0,3 %) elle est en hausse constante. Ce
mouvement, encore embryonnaire, s’explique historiquement : la poésie a
toujours servi de repère sûr dans les périodes de « crise » de civilisation (la
Renaissance, la deuxième guerre…), ma génération s’est nourri dans la seconde
moitié du XXe siècle des poètes issus de la Résistance, par conséquent ce
moment “critique” que nous vivons ne peut être qu’un levain à poètes, si je
puis dire. Et le lectorat aujourd’hui concerne toutes les générations, de
l’enfance (grâce au travail remarquable de quelques enseignants) au troisième âge
dont nombre de certitudes vacillent et qui cherche du solide sur quoi arrimer
l’existence. Je constate cette réalité lors de salons du Livre, de marchés de la
Poésie… Le problème est de faire savoir que les éditeurs de poésie existent
encore, cela relève d’un faire-savoir qui n’est pas toujours bien acquis ni
maîtrisé par les “médiateurs”, par ex. les organisateurs de ces mêmes fêtes ou salons, bénévoles et dévoués, mais insuffisamment informés eux-mêmes.
Mais ça se met en place, ça progresse.

5 – Vous avez créé une collection destinée à la jeunesse qui fait
aujourd’hui autorité dans les bibliothèques et les écoles, « Le farfadet
bleu ». En quoi la poésie pour enfants diffère-t-elle de la poésie pour
adultes ? A-t-elle nécessairement une vocation pédagogique ?

La « poésie “pour” enfants », ça n’existe pas ! Ceux qui en sont
persuadés, ce sont des… adultes qui refusent que les enfants grandissent, qui
cherchent donc à les maintenir dans un état d’infantilité bien commode pour
maintenir leur pouvoir ! Or, les enfants veulent qu’on les considère comme
des… enfants, c’est-à-dire des hommes en herbe, qui poussent et deviendront
adultes. La poésie parlent à tous, chacun la recevant selon sa sensibilité, son
niveau lexical, ses intérêts existentiels… Prévert, Desnos, Tardieu, Vincensini
et les autres n’ont jamais écrit “pour” les enfants ; ce sont des éditeurs, parce
que le « marché du livre jeunesse » est porteur, qui ont publié leurs poèmes
dans des collections pour enfants. La poésie a-t-elle une fonction
pédagogique ? Oui, la même que celle de la musique, de la sculpture, du
cinéma, de la peinture… bref ! des arts ! Mais la réduire à cette fonction est
une aberration : une telle réduction est-elle seulement pensable pour le
cinéma, l’architecture ou la littérature ? Un art procure d’abord du plaisir ; le
plaisir ne s’enseigne pas : on ne peut qu’enseigner certaines techniques pour
augmenter la jouissance. Hélas ! Les enseignants sont trop souvent des
peine-à-jouir… (l’ex-enseignant que je suis sait de quoi — et de qui ! — il
parle !).


6 – Vous avez cessé vos activités d’éditeur récemment. La maison
continuera-t-elle d’exister, néanmoins ? Que deviendront les nombreux
ouvrages que vous avez édités ?

Je suis en cessation d’activité. La maison disparaît donc dans les « poubelles de l’Histoire.
où elle sera du reste en fort bonne compagnie, (notamment avec Poulet-Malassis l’éditeur de Baudelaire !). Je n’ai pas cherché réellement de repreneur (qui voudrait s’échiner aujourd’hui durant 70 heures par semaine pour un demi RSA de revenu mensuel ?) parce que le Dé bleu, c’est mon aventure pas celle d’un autre. Elle s’achève avec moi et réciproquement.
Quant aux stocks de livres, que je suis en train de « dégraisser » par des
soldes à saisir d’urgence (j’ai une répugnance viscérale pour le pilon), je
les cède à la découpe, comme les appartements à Paris, collection par
collection à des éditeurs qui en poursuivront la diffusion jusqu’à épuisement
total, j’espère : le dé bleu aux éditions Eclats d’encre, le farfadet bleu chez
Cadex (qui entend continuer la collection sous sa marque) et mots-nambules
chez Cénomane. Ainsi les livres peuvent encore rencontrer leurs lecteurs car,
comme plaisante Olivier Brun (éditeur de La Dragonne), la poésie ne se
vend pas, mais elle s’épuise.


7- Le travail éditorial comporte de nombreuses contraintes. Au terme de
l’aventure, quelle a été votre plus grande satisfaction ?

Les contraintes, je les ai sinon évoquées du moins suggérées. Et je n’ai
pas vraiment de « grande satisfaction ». J’ai fait mon boulot avec honnêteté
je crois, avec professionnalisme aussi. Je suis satisfait d’avoir fait ce que
j’avais à faire et de croire bien faire. Exactement comme j’ai exercé mon
métier d’enseignant et comme je fais mon jardin ces jours-ci.

L’Yon, dans la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux, commune aujourd’hui disparue administrativement, où se trouvait le Dé bleu… Vendée.


LE POÈTE :

8 – Dans une interview récente, vous avez déclaré arrêter l’aventure du Dé
bleu pour vous consacrer à l’écriture. Comment et quand avez-vous
commencez à vous intéresser à la poésie ? Pourquoi, également, avoir
choisi de créer des poèmes plutôt que des romans, ou des pièces ? Vous
avez également écrit une nouvelle. Souhaitez-vous aborder d’autres
formes ?

Le choix entre le métier d’éditeur et le travail personnel d’écriture, je
l’ai fait en 1982, un moment où certains événements (Prix Antonin Artaud,
bourse du Conseil National du Livre…) auraient pu m’inciter à prendre l’option inverse. Mais lire
quelques écritures très fortes amène des doutes sérieux sur sa propre écriture,
c’est ce qui m’est arrivé. J’écrivais de la poésie parce que j’en ai lue, que
j’ai découvert avec une émotion stupéfaite (comment peut-on dire tant de
choses en si peu de mots ?) Terraqué de Guillevic au Lycée, côté cour de
récréation ! Aujourd’hui, les rares textes que j’ai écrits sont des nouvelles et
un court roman, la poésie ça ne vient pas ! Sans doute faut-il une cure de
désintoxication des écritures des autres pour retrouver ma propre écriture.
Bien sûr, je souhaite retrouver « la main à la plume » mais je ne forcerai pas
le mouvement, je ne veux pas prendre le risque de me complaire comme tant
d’autres dans la contemplation des petites crottes de mon ego. J’ai plusieurs
projets (et des éditeurs qui les attendent !) auxquels je vais m’atteler dès que
j’aurais la tête un peu moins encombrée. On verra bien, comme disait G. L.
Godeau !


9 – Vos poèmes sont écrits en vers libres assez brefs ou en prose. A quoi
tiennent ces formes d’écriture ? Est-ce un choix ou une nécessité, en
quelque sorte ? De quelle manière préférez-vous vous exprimer ?

Oui, j’écris plutôt bref, sous l’influence héritée de la lecture de
Guillevic, mais aussi de Paul Chaulot qui m’encourageait « à écheniller », de
sorte que j’ai toujours considéré la gomme comme l’outil principal de
l’écrivain. La prose poétique s’est imposée d’elle-même lors de l’écriture de
L’Île d’elle, sans doute parce que le projet était bien circonscrit et qu’il n’y
avait pas moyen de faire autrement, le fond exigeant la forme. Mais je n’ai
pas de préférence a priori, c’est le sujet qui appelle la forme d’écriture.


10 – Dans la Lettre d’un éditeur de poésie, vous citez Julien Gracq pour
affirmer que la lecture joue un rôle certain dans le travail, personnel, du
créateur, du poète authentique. Pouvez vous évoquer quelques uns de vos
intercesseurs ?

La lecture amène à aimer l’écriture, un poète vrai vous fait sortir de
vous-même, il émeut et force à se mouvoir davantage dans le langage. Julien
Gracq dit que tout livre naît sur d’autres livres, c’est (pour moi) une
certitude. Ceux qui ont fait naître mes livres, je les ai déjà cités presque tous :
Guillevic, Char, Ponge, Frénaud, Prévert, Chaulot, Godeau, Sacré… mais
aussi Ronsard, Hugo, Baudelaire, Rimbaud sans cesse relus… et encore plus
récents Emaz, V. Rouzeau, Drano, L’Anselme, A. Gellé ou J. Bastard… Tout
fait miel si on sait “pilloter” les nectars.


11 – L’amour, et le corps aimé, aimant, sont très présents dans votre
œuvre, en particulier dans L’île d’elle. Vous considérez vous comme un
poète lyrique ?

Lyrique, oui. J’ai fait mienne la formule d’un poète belge, Pierre
Bourgeois, qui parlait de « matérialisme lyrique ». Dans la mesure où le
lyrisme est d’autant plus intense et pertinent qu’il supprime tout référent
autre que la réalité vécue, toute référence à des pseudo-Présences (Dieu,
Nature, Esprit, Absolu…) qui “inspireraient” l’écriture. J’aime plagier
l’expression de Georges Braque parlant de la peinture, pour moi la poésie,
c’est « 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Le reste n’est que du
bon, ou moins bon, sentiment et ce n’est pas avec ça qu’on fait de la
littérature!


12 – Les lieux ont une grande importance dans votre œuvre. Ainsi la
dernière partie du recueil L’évidence qui passe, « Etrangère la ville », est tout entier consacré à l’espace urbain. Quel rôle jouent les décors, les
paysages, dans votre œuvre ? Vous sentez vous proche de l’activité
picturale ?

Personne ne vient de nulle part. Chacun porte en soi, même s’il migre
(comme c’est mon cas, Bourguignon provigné en Vendée) au cours de son
existence, un lieu « fondateur » à partir duquel il doit s’adapter d’autres lieux
moins familiers. La ville ne m’est pas familière, je suis un rural ou plutôt un
rurbain comme on dit, dans “l’entre deux”. Enfant de l’exode rural, il m’a
fallu faire avec. D’où mes tentatives d’écriture pour approcher “l’espace
urbain” puisque j’y suis allé quotidiennement au travail et le “climat
océanique” (dans L’Île d’elle) puisque j’ai été contraint d’y vivre. J’ai la
faiblesse de penser que les poèmes qui en ont émané ne sont pas les plus
mauvais que j’ai écrits ! Oui, d’une façon plus général, je crois que la poésie
a quelque chose d’un art plastique dans la mesure où elle joue, travaille
et détourne des formes et des figures.


13 – Vous avez étudié et enseigné la philosophie. Or dans La vie voilà,
vous évoquez la « philosophie du silex ». Certains penseurs, comme
Heidegger, se sont intéressés à la poésie. Etablissez-vous un lien entre
poésie et philosophie, entre votre activité de poète et votre réflexion
philosophique ?

Ce n’est pas avec Heidegger que j’ai abordé le lien entre poésie et
philosophie, mais avec Gaston Bachelard. C’est d’ailleurs un lien qui ne lie
rien du tout, plutôt comme un écho réciproque, si on considère qu’il y a un
“lien” entre la voix et l’écho. Poésie et philosophie s’intéressent à la même
montagne, mais accèdent au sommet par des versants opposés. Bachelard
évoque la double activité de la pensée qui rationalise (animus) et qui imagine
(anima) l’être du monde. Et j’ai assez fortement éprouvé cette “schizoïdie”
dans mes activités écrivantes, m’efforçant de ne pas confondre les deux
domaines. Même si par ailleurs, des philosophes furent d’authentiques poètes
(Nietzsche par ex.) et des poètes philosophes (Lucrèce, par ex.). La poésie
m’a plutôt aidé à « envaster » esthétiquement le monde pour compenser ce
que la philosophie apportait de réduction logique. Je compte approfondir un
peu cela dans le temps qui vient.


14 – Contrairement à d’autres poètes, vos textes donnent rarement prise à
la mélancolie ou au pessimisme. Considérez-vous que la poésie puisse
chanter et/ou ré-enchanter le monde ?

Je me considère comme un « pessimiste lucide » convaincu que dans la
noirceur il y a de la lumière cachée et qui ne demande qu’à faire son office.
Je ne pratique guère la complaisance sur moi-même, mes petits (et grands)
malheurs sont aussi ceux des autres, et je ne vois pas pourquoi je leur en
infligerai le spectacle et l’exhibition alors qu’ils déjà bien assez à faire avec
les leurs. Quelques-uns chantent en allant à la mort, tant d’autres chantent
pour tenter d’oublier qu’ils vont mourir un jour. Je me sens plutôt du côté
des premiers, puisque notre problème d’humain et notre fonction de poète
n’est pas d’enchanter le monde (solutions magiques illusoires) mais, au
mieux et selon nos faibles moyens, de tenter d’ouvrir une percée dans le «
désenchantement » généralisé : hurler avec ou à la place des loups, c’est
confortable et rassurant quelque part ; se comporter en humain basique, donc
laisser les loups à leur lupitude, c’est autrement plus dérangeant, voire dangereux: c’est pourtant ce que vivre en poète veut dire.

(Propos recueillis par Etienne Ruhaud).

RICHARD MILLET (BONNE PENSÉE DU MATIN)

En 2011, le directeur d’une revue littéraire indépendante, par ailleurs riche, refusa un article sur Trois légendes de Richard Millet. Un livre pourtant apolitique. On sortait de la fameuse polémique, sans doute voulue par l’auteur (rien d’innocent), et je voulais justement resituer Millet en tant qu’auteur, et non en tant que héraut d’ultradroite. J’arguais alors du fait que je lisais Millet depuis la faculté, et qu’il s’agissait d’un vrai styliste, que je n’évoquais pas ses écrits polémiques, et que j’avais d’ailleurs consacré nombre de notes à des volumes moralement autorisés. Rien n’y fit.

Désormais, pour le public réactionnaire, Millet est devenu porte-drapeau d’une idéologie, quand pour le reste du lectorat il est devenu infréquentable. Dans les deux cas on oublie qu’il fut, et qu’il reste, écrivain. Je lis Millet comme je lis Eluard ou Aragon, ou même Jonquet et Annie Ernaux (enfin, je l’ai lue je veux dire. Restons brefs). Je refuse de me fermer des portes. Par ailleurs j’aime la sincérité de Millet, même si parfois je le trouve poseur et extrêmement pénible dans son catholicisme militant, et plus encore dans son mépris pour une jeunesse que sa génération a, en partie, façonnée. « Jeune con »? Répondre « ok, boomer »? Ou ne pas tomber dans les généralisations qu’on reproche à l’homme de Lettres, donc ne pas condamner toute une tranche d’âge? Recontextualiser, notamment mai 68, tout en souhaitant que les soixanthuitards assument enfin leur mandarinat? La condamnation qui a touché Millet a dû gonfler les ventes, tant les gens aiment l’interdit. En espérant qu’il reparle de la Corrèze ou de femmes, ou encore du Liban, sans nécessairement évoquer la guerre.

« LE CANON SANDA » SUR BABÉLIO!

Le Bordelais Olivier Massé, dont nous avons déjà parlé sur ce blog (en chroniquant notamment Poèmes préhistoriques, cf. ci-dessous), a introduit Le Canon Sanda sur Babélio, soit dans la principal site de partage littéraire francophone. L’éléphant blanc fait donc une entrée triomphale sur le portail. Le début d’une longue série… Pour retrouver la critique d’Olivier Massé, ainsi que celle de Christophe Dauphin (copiée/collée par mes soins), suivre le lien suivant.

Le canon Sanda – Odile Cohen-Abbas – Babelio

https://pagepaysage.wordpress.com/2018/10/13/poemes-prehistoriques-olivier-masse-lharmattan-2013-article-paru-dans-dierese-73-ete-2018/

« LA CIME NE ME CONTREDIT PAS. ESSAI DE LIBERTÉ ESTHÉTIQUE », ARTA SEITI, FAUVES ÉDITIONS, PARIS, 2021 (citation).

Je viens de l’abîme. Mon corps transpire et ma gorge suffoque.

De la source d’eau tombe de rares goutelettes.

La fontaine est asséchée depuis des semaines . Attente de quelques heures. Le ciel gris dans les hauteurs est homogène sans nuages. La terre se réveille assoiffée.

Les murmures des gouttes d’une seule source deviennent sourds. Surdité aiguë. Mes vêtements se déchirent de la sècheresse. J’attends que le ciel m’apporte dans mes terres la pluie.

Où sont-elles ces femmes qui dans leur repas commun versent sur les brasiers non encore éteints le sel des aiguilles des hauteurs? Faudrait-il qu’elles fassent des sacrifices pour que ma source ruisselle au gré de ma soif?

Je viens de l’abîme. Assoiffée, la nature ne veut pas verser ses larmes. Ni moi d’ailleurs. J’entends à peine un bruit de pas. Est-ce cette poupée que l’on promène pour provoquer la pluie?

Je m’approche de la source. Mes poignées de mains sentent le toucher des gouttes. J’en prends soin et les porte précieusement. Répandre l’eau. Comme les femmes qui versaient l’eau pour mener à bien leur rite devant une sécheresse interminable. Poupée en chiffon. Poupée en lambeaux!

JACQUES LUCCHESI PARLE D’ANIMAUX DANS « LA GRAPPE » (mon propre travail)

Notre ami, le poète et éditeur marseillais Jacques Lucchesi, parle d’Animaux dans le numéro 101 de La Grappe, revue seine-et-marnaise. Un chaleureux merci à lui. Nous joignons le lien vers « Le port d’attache », sa maison, et vers le site du périodique en question.

http://editionsduportdattache.blogspot.com/

https://revuelagrappe.fr/

 

Avis à tous les défenseurs de la cause animale : ce livre n’est pas pour vous. Car les Animaux d’Etienne Ruhaud n’ont rien à voir avec ceux – chiens, chats, vaches, cochons – dont vous vantez l’intelligence et la sensibilité à longueur de tribunes et que vous voudriez élever à la dignité humaine. Ils appartiennent à des espèces inconnues des zoologues. Ils ne sont pas gentils, même lorsqu’ils ne sont pas franchement menaçants. Voici, par exemple, les Caloplans « soudés au mur, leur vaste corps plat se couvre d’une épaisse fourrure brune et soyeuse, très douce. Pas de face ni de gueule : juste deux immenses yeux gris, qui luisent dans l’obscurité et vous fixent intensément.» Avouez, vous tous qui fondez devant le regard de votre toutou, que vous n’aimeriez pas partager votre chambre avec ces créatures. Et c’est encore pire avec les Krugs, « des insectes échassiers hauts de trois mètres, perchés sur des pattes noires et poilues », les limaces carnivores « longues de quatre mètres » ou les Lunes, « vastes méduses volantes descendues des plateaux du ciel ». Si de tels monstres avaient le mauvais goût de proliférer dans notre voisinage, les êtres humains auraient de quoi d’inquiéter. Et ils ne se soucieraient plus que de protéger une seule espèce : la leur.

Rassurez-vous, braves gens: ces étranges bestioles, vous ne les croiserez pas en dehors de ce petit livre. Car tout comme la Vouivre, Godzilla ou les insectes de feu chers à Jeannot Szwarc, ils appartiennent au monde de l’imaginaire. Celui d’Etienne Ruhaud, en l’occurrence, se révèle être particulièrement riche et inventif sur le plan verbal. En quelques lignes, froides et précises, il fait surgir des êtres et des mondes d’une noirceur que n’eût pas renié Lovecraft. Ces cauchemars, ce sont pourtant les siens. Il n’ a pas eu besoin d’aller chercher l’inspiration dans quelque grimoire de zoologie fantastique. En cela il fait véritablement œuvre de poète, poursuivant un filon commencé avec Bestiaire, son précédent recueil. Ce faisant, il nous rappelle, contre tous ceux qui réduisent l’animal à sa seule dimension biologique, la place importante qu’il occupe, depuis des millénaires, dans notre culture et sa richesse inépuisable en tant qu’objet littéraire.

On saluera, pour terminer, l’excellente préface de Jean Renaud et les étonnantes illustrations de Jacques Cauda. Autant d’apports qui concourent à faire de ce petit livre de 50 pages un pur bijou à découvrir sans tarder.

Jacques LUCCHESI

ENTRETIEN AVEC ÉRIC DUBOIS (janvier 2021). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

Poète, blogueur, président de l’association « Le Capital des mots », Éric Dubois (54 printemps), dont nous parlons ici régulièrement, sort un nouveau recueil en avril, aux éditions Unicité. Nous avons cherché à en savoir plus sur Somme du réel implosif. L’homme a accepté de répondre à nos questions.

https://www.lecapitaldesmots.fr/

https://poesiemag317477435.wordpress.com/

  • Somme du réel implosif… Le titre du recueil est singulier. Peux-tu nous en dire plus? Es-tu un poète du réel?

Somme du réel implosif..  C’est un bout de vers dans un des poèmes proposés que j’ai trouvé parlant. Je suis un poète du réel comme tous les poètes, qu’ils soient romantiques, symbolistes ou surréalistes…

  • Ce même réel apparaît souvent pénible, trivial. Dans la première partie, tu évoques ainsi La merde la pluie les pavés… Le monde extérieur est-il si décevant?

J’aime la trivialité du réel. Cette vulgarité, qui tranche avec la belle poésie. Cela, Baudelaire l’avait compris bien avant moi, et sans doute mieux que moi!

  • Ni vers libre à proprement parler, ni prose, ton style est délibérément fragmentaire, comme celui d’André du Bouchet. On songe parfois à une série de haïkaï. Est-ce justement pour mieux saisir un monde fuyant? Capter des images?

Mon style oscille  effectivement entre la prose et le vers libre. Et je m’exprime souvent de manière fragmentaire, à travers une série de distiques comme tu as pu le constater. Je n’aime pas la poésie bavarde, mis à part quelques exceptions (Claudel, Péguy ou Aragon…) Dire peu pour dire plus, cela me convient. Au fond, je suis un taiseux quand je suis seul, avec moi-même, hors du spectacle du monde et hors mondanités.

  • Tu as publié une vingtaine de plaquettes depuis 2001. On te doit aussi un détour par la prose, à travers deux romans (Lunatic et Paris est une histoire d’amour), ainsi qu’un récit autobiographique (L’homme qui entendait des voix, Unicité, 2019). Établis-tu un lien entre la prose et la poésie? Te considères tu d’abord comme un poète, et pourquoi avoir choisi ce moyen d’expression?

Je suis un poète qui écrit des récits et des poèmes, un poète qui dessine et peint, un poète qui photographie et fait des vidéos faussement bidons, mais un poète avant tout. À l’instar de Cocteau, je suis un poète du réel et parfois du surréel, qui fait de la poésie, qui en écrit. J’ai toujours écrit des récits, des romans, qui ont disparu dans des corbeilles ou bien donné à des amis. Les ont-ils gardés? Je n’en sais rien! Il faut dire que j’ai commencé à quatorze ans. La peinture, le dessin, c’est venu vers trente ans, quand j’ai fait un séjour en HP pour bouffée délirante.

  • Ce dernier recueil est-il autobiographique? Si oui, dans quelle mesure?

Oui, je parle de schizophrénie, j’emploie le mot tel quel sans périphrase inutile et sans masque.

  • La poésie doit être faite par tous. Non par un, déclare Lautréamont. Président de l’association “Le capital des mots”, blogueur, ancien animateur de radio, penses-tu que le poète doive s’isoler pour créer? La pratique d’Internet, le fait d’échanger sur les réseaux, ont-ils une influence sur ton rapport au poème, sur ton écriture?

On peut écrire partout, au café, dans son bain ou dans son lit avec un crayon et du papier ou un ordinateur, de préférence seul. L’écriture est un acte solitaire! Internet, Facebook, Twitter ou Instagram c’est surtout pour montrer ce qu’on a dans le ventre, sous le capot. J’aime bien utiliser ces supports-là, je ne m’en cache pas. Comme j’aime utiliser les blogs.

  • Tu pratiques également la peinture, à titre amateur. Ta poésie est souvent figurative, ancrée dans le présent, comme nous l’avons dit plus haut. Doit-on établir un lien entre la plume et le pinceau? Es-tu influencé par certains plasticiens?

C’est amusant: la plupart des gens trouve mes peintures, mes dessins, mes textes, abstraits sinon abscons. En fait, je photographie le réel et n’évite pas toujours les clichés… Je plaisante. Dans les faits, je me sens influencé par Van Gogh, Matisse ou Basquiat, soit des peintres du réel. À l’âge de seize ans, j’ai découvert le surréalisme:  Breton, Eluard, Desnos, Artaud, Ernst, Dali, Bellmer… Tous ces créateurs ont durablement marqué l’adolescent naïf et maladroit que j’étais. J’ai commencé à écrire des textes plus audacieux, plus imagés… Puis je me suis lassé… Tout cela m’a construit, a cimenté ma sensibilité, de manière plus ou moins consciente. Mon écriture est également tributaire de mes rêves.

  • Tu évoques aussi la peur des mots, et le terme silence apparaît de manière récurrente, au détour des pages. Dans un précédent recueil (Mais qui lira le dernier poème?  publie.net, 2011), tu t’interrogeais sur le sens même de la poésie, sur son impuissance, sur sa possible disparition. Peu médiatisée, peu lue, la poésie a-t’elle encore un sens?

 Oui, elle en a un, celui d’être en dehors de la littérature et dedans. Les poètes sont les aristocrates de la littérature, et en même temps des laborantins. Même s’ils ne s’en rendent généralement pas compte. 

  • Un poème doit être/une empreinte. Malgré sa fragilité, la poésie ne nous sauve-t-elle pas, justement, du désespoir, de la disparition?

Elle est disparition et épiphanie, elle vit et elle meurt, elle renaît à chaque vie.

  • Signature du bonheur/qui transforme les fantômes. La joie, le bonheur, font parfois de timides percées au sein d’un livre généralement sombre, mélancolique. Connais-tu des moments de joie, quand tu écris?

  Oui, quand c’est fini. La joie n’est pas dicible, elle est même obscène quand elle est démonstrative. On n’écrit pas quand on est heureux. Heureux, on vit, on fait l’amour, on aime mais on n’écrit pas. L’écriture est une magnifique tragédie.

(entretien réalisé par Etienne Ruhaud, janvier 2021)

LOUISE GLÜCK, née en 1943, USA (citation)

Je ne connais pas le prix Nobel 2020, mais me réjouis qu’il soit attribué à une poétesse, américaine de surcroît. Née à New-York en 1943, Louise Glück, (dont le nom de famille signifie « chance », en yiddish), appartient au mouvement objectiviste que j’ai découvert à la faculté, au moment où je m’ouvrais à la poésie d’outre-Atlantique, après avoir lu notamment Bords de mer de Raymond Bozier, auteur rochelais et ami, très influencé par l’approche matérialiste de Zukofsky, d’Oppen, de Basil Bunting, de Rakosi ou de Reznikoff. Je pourrais donner une définition succincte, mais je crains que cela sente le copié/collé Wikipédia. Je renvoie donc nos aimables lecteurs au grand livre de Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, publié par Minuit, et qui permet de s’immerger dans les différents courants (Black Mountain College, beatniks, Pound, à lui seul tout un chapitre, etc.). Je reproduis également un texte de Louise Glück traduit par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban:

Louise Glück


PAYSAGE ABORIGÈNE

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre
d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être
la tombe de mon père, bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,
plus fort cette fois, ce qui commençait d’être étrange pour moi,
car c’était elle qui était sourde ; même le médecin l’avait admis.
Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit
où s’arrêtait mon père et commençait ma mère.
Le cimetière était silencieux. Le vent soufflait dans les arbres ;
je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,
et plus loin, un chien gémissait.
Ces bruits finirent par s’estomper. Il me traversa l’esprit
que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,
à ce qui ressemblait désormais à un cimetière, bien que cela puisse n’être
un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc, ou bien, si ce n’était pas un parc,
un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses –
la douceur de vivre* remplissant l’air, la douceur de vivre,
comme on dit. À un moment,
je me suis aperçue que j’étais seule.
Où étaient partis les autres,
mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?

À présent, la lumière déclinait. Où était la voiture
qui attendait de nous ramener chez nous ?
Je commençai alors à chercher une solution. Je sentais
l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.
Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,
à l’arrêt, semblait-il, derrière le feuillage, le conducteur
appuyé, oisif, contre le chambranle d’une porte, fumant une cigarette.
Ne m’oubliez pas, criai-je, courant à présent
à travers tous ces carrés d’herbe, tous ces pères et ces mères…
Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.
Madame, me dit-il, en montrant les rails,
vous voyez bien que c’est la fin, que les rails ne vont pas plus loin.
Ses paroles étaient dures, mais ses yeux étaient bons :
cela m’encouragea à défendre mon cas becs et ongles.
Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je, et je remarquai
qu’ils étaient solides, comme s’ils avaient beaucoup de retour derrière eux.
Vous savez, dit-il, notre travail est difficile : nous sommes confrontés
à tant de chagrin et de désillusion.
Il me regarda avec de plus en plus de franchise.
J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il, j’aimais l’agitation.
Désormais, je parlais à un vieil ami :
Et toi, dis-je, car il était libre de partir,
tu ne souhaites pas rentrer chez toi,
revoir la ville ?
C’est chez moi, dit-il.
La ville – la ville c’est là où je disparais.

(traduction par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban)

MARYLINE, ULYSSE ET JIM (libre propos)

marilyne   

   Introïbo ad altare dei... Le « Bloomsday » s’est donc tenu le 16 juin (puisque le roman de Joyce, qui décrit notamment les pérégrinations dublinoises du pédant Stephen Dedalus, soit Télémaque, et du bourgeois juif cocu, avatar d’Ulysse, Léopold Bloom, est censé se dérouler le 16 juin 1904). Observons Marilyne penchée sur le monstre. En a-t’elle lu la totalité? On constate, en analysant le cliché, que l’actrice en est à la fin. Soit au fameux monologue où Molly Bloom se remémore ses premières expériences érotiques. Courant sur plusieurs dizaines de pages, la longue période fit scandale, et causa la censure du livre. Notons la fausse candeur de l’actrice, dont la position n’a probablement rien d’innocent. Autre sex symbol américain prématurément disparu, Jim Morisson aurait lu l’ouvrage au lycée, et, d’après sa professeure de Lettres, l’aurait parfaitement intégré. Outre un physique avantageux, l’homme jouissait vraisemblablement de capacités cognitives supérieures. Ce qui ne lui a manifestement pas porté bonheur…

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