PAGE PAYSAGE

Accueil » Sigler Claudine

Archives de Catégorie: Sigler Claudine

Publicités

« SEROTONINE », MICHEL HOUELLEBECQ, SUITE ET FIN (courrier des lecteurs)

   Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 13 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

 Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

                                                                                                                ÉTIENNE RUHAUD

 

 

PARIS : Michel Houellebecq au Prix 30 millions d'amis

   (COMMENTAIRE DE CLAUDINE SIGLER)

   J’ai enfin lu Sérotonine, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

   …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans Sérotonine sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

   Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques événements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

   On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

 

 

RÉPONSE D’ÉTIENNE RUHAUD

Intéressant point de vue, comme souvent.
Plusieurs choses:

1) Je déteste Yann Moix à la télévision. Je déteste ses prises de position hypocrites. Je déteste son arrogance. Je déteste son gauchisme, son conformisme frelaté et son inconséquence. Pourtant j’ai envie de le lire, afin de juger sur pièce. Il me semble que ta démarche procède du même élan. Corrige moi si je me trompe. Par ailleurs je m’interdis toute prise de position politique sur ce blog. On y parle d’Aragon comme on y parlerait de Céline ou de Richard Millet. Toute liberté en prose!
2) Je vais reproduire sur le blog, très rapidement, ton commentaire, que je considère comme étant un droit de réponse. Houellebecqophile et houellebecqologue amateur, j’aime ce genre de challenge, pour reprendre un anglicisme. C’est original et argumenté.
3) Touchant le fond lui-même: je trouve étonnamment ce nouveau roman moins vulgaire, moins provocateur, que les précédents. Quelques scènes choquantes le ponctuent, notamment cette vidéo zoophile découverte par Florent dans l’ordinateur de Yuzu, sa copine japonaise. Il est vrai que l’amour est un peu triste, même si on ressent un attachement sincère à une ex, que le narrateur ne parvient pas à reconquérir par faiblesse, mollesse, lâcheté. Le personnage étant un double de Houellebecq lui-même, je suppose. Un homme qui ne brille pas par son énergie, c’est le moins qu’on puisse dire!
Touchant les descriptions, tu as peut-être raison de souligner l’aspect quelque peu plat de l’évocation. J’y ai vu quand même une forme de poésie, aimé ce lyrisme asséché propre à l’auteur. Somme toute, il est un peu le fruit de son époque journalistique. On est en droit de regretter cela étant l’abandon de la belle phrase. Cette phrase à la Pierre Michon, à la Pierre Bergounioux. C’est un peu plat, serait-on tenter de dire.

   L’intérêt du personnage? Précisément, c’est peut-être son manque de consistance, cette incarnation de l’homo occidentalis veule que décrit Philippe Muray, grand réac devant l’Eternel, mais qui a bien cerné certains travers propres à notre temps, tout en en faisant beaucoup beaucoup beaucoup. Muray a profondément inspiré Houellebecq. Il y a dans tout cela un fond de vérité, non?

 

Beaucoup de grain à moudre, Etienne !.. Bon, je vais sérier aussi pour répondre à tous tes commentaires, dans le même ordre :

1) Curieusement, j’ai une certaine sympathie pour Yann Moix, devant sa maladresse même et son côté toujours excessif. Son commentaire plutôt naïf sur les femmes de 50 ans (il devait bien s’attendre à une volée de bois vert de leur part, à juste titre : tant de femmes de 50 ans sont aujourd’hui somptueuses, et Yann Moix est lui-même doté d’un sex appeal très moyen !) montre justement son manque de calcul. Le cas de Houellebecq me semble différent, car là, il s’agit d’une écriture raisonnée, volontariste, et puis, on retrouve cette vision récurrente dans tous ses livres. C’est pourquoi je parle là de sa « vulgarité de pensée » (je ne fustige pas le mots employés eux-mêmes, bien sûr: nous en avons lu d’autres, mais son regard sur les femmes et sur le sexe réduit aux organes 😉 ). Mais là où tu n’as pas tort, c’est que cet arbre piteux ne doit pas nous cacher la foret étendue bien au-delà, quand on parle de son livre. Prenons donc un peu de distance :

2) Oui, reproduis ce que tu veux de notre débat : moi aussi j’aime les échanges argumentés et contradictoires sur la toile, ils font souvent avancer le schmilblick 

3) Sur le fond lui-même, c’est vrai, pour la première fois on trouve chez lui une histoire d’amour sincère, et même un rien fleur bleue ;-). C’est pourquoi, en ce qui concerne Camille, je ne suis pas choquée par ses évocations sexuelles, notamment la description d’une fellation qu’elle lui a faite (ces évocations sont d’ailleurs bien plus soft que pour les autres femmes qui apparaissent dans la livre, comme s’il sentait là tout de même une limite, quand on parle d’un être aimé). Non, ce qui me gêne plutôt là, c’est ce qui N’Y EST PAS : Houellebecq échoue complètement à incarner Camille: il ne la considère pas autrement que par rapport à lui, il ne la « calcule  » jamais, comme on dit. Dans son récit, toi, tu vois de la faiblesse, de la lâcheté et un manque d’énergie, et tu as raison, mais moi j’y vois surtout une forme d’indifférence, paradoxalement : Camille est un personnage sans consistance intrinsèque : ce n’est pas une personne….

4) Certes, le style de Houellebecq est un peu plat, beaucoup plus, par exemple, que celui de Philippe Lançon dans Le Lambeau, autre livre noir sur l’époque (vue sous un autre angle, évidemment) paru il y a quelques mois, et qui pour moi lui est très supérieur. Mais là n’est pas vraiment la question : Houellebecq écrit bien, tout de même, d’une façon déliée, et sa phrase est toujours assez fluide et agréable à lire. Son projet littéraire, ce n’est donc pas celui des auteurs que tu cites (bon, je ne connais pas Philippe Muray), ni même de Richard Millet, que nous avons déjà évoqué et qui se lit d’une façon beaucoup plus laborieuse.

   Le souci, c’est plutôt son PROJET, une fois de plus : oui, ses descriptions sont assez justes, mais justement, je n’y vois aucun lyrisme, car il ne va jamais au delà de ce qu’il pointe, il n’y met pas ce « quelque chose de plus » dont je parlais plus haut et qui pour moi est justement le rôle de l’auteur/passeur (sujet vaste dont nous reparlerons). Ce que, oui, on peut appeler « poésie » (ou « transcendance »). Et ainsi, ce monde, et cet horizon qu’il décrit s’arrêtent court, alors que moi, je vois encore tellement de choses au-delà…!

Bon, là, Etienne, j’ai besoin que tu me répondes pour continuer le débat, car je sens que je m’éparpille 🙂

2747539997r
Publicités

ÉVÉNEMENTIEL DE DÉCEMBRE 2018

Chers lecteurs,

21/06/1991. STUDIO: CLAUDE COURTOT, ECRIVAIN

   Le jeudi 13 décembre, un hommage sera rendu au surréaliste Claude Courtot à la librairie « Les éditeurs associés », dans le VIème arrondissement de Paris (11 rue Médicis). Tout est indiqué ci-dessous. Retrouvez également ma biographie de l’écrivain. Membre de l’association des amis de Benjamin Peret, je serai naturellement présent (pour me contacter er10@tutanota.com)

46712302_2233134213597397_131876906399170560_n

Le samedi 15 décembre, je serai à Meaux, en compagnie de mes amis Pascal Mora et Claudine Sigler, afin de lire des textes.

OCTAVIO PAZ, une présentation par Claudine Sigler. (« Itzpapalotl », série mexicaine, 11).

   Octavio Paz (1914- 1998) naît durant la Révolution. Issu d’une famille déjà bien ancrée dans la vie politique mexicaine, il est élevé en partie par son grand-père paternel, romancier qui encourage ses premiers contacts avec la littérature. Octavio Paz connaît ensuite une double carrière de diplomate (il est notamment ambassadeur du Mexique en Inde) et d’enseignant dans diverses universités des Etats-Unis. Mais avant tout, il demeure un immense auteur. Très tôt influencé par les grands écrivains espagnols comme Antonio Machado, il écrit d’abord des textes à caractère social et philosophique, et traduit en espagnol une Anthologie du Portugais Fernando Pessoa. Enfin, sa rencontre la plus déterminante est celle du mouvement surréaliste, en France. Une de ses œuvres les plus célèbres est le Labyrinthe de la solitude (1950), suite de réflexions sur la nation et le peuple du Mexique. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1990. Tout au long de son oeuvre, son style ne cesse d’évoluer, produit de par son ouverture d’esprit, de par son idéologie humaniste et de par son intérêt pour les nouvelles tendances littéraires et poétiques. C’est ce qui rend sa poésie si ample, si universelle, et en même temps si particulière.

   (« Le grand mystère du poème, a-t il écrit, c’est qu’il n’est de la poésie qu’à condition de ne pas la garder par devers soi : il est fait pour la répandre ou la faire couler”. Dont acte, avec le texte ci-dessous).

OctavioPaz

 

VIENTO, AGUA, PIEDRA

El agua horada la piedra,
el viento dispersa el agua,
la piedra detiene al viento.
Agua, viento, piedra.

El viento esculpe la piedra,
la piedra es copa del agua,
el agua escapa y es viento.
Piedra, viento, agua.

El viento en sus giros canta,
el agua al andar murmura,
la piedra inmóvil se calla.
Viento, agua, piedra.

Uno es otro y es ninguno:
entre sus nombres vacíos
pasan y se desvanecen
agua, piedra, viento.

 

VENT, EAU, PIERRE

                                                À Roger Caillois

                  
L’eau perce la pierre             
Le vent disperse l’eau
La pierre arrête le vent
Eau, vent, pierre
 
Le vent sculpte la pierre
La pierre se fait coupe pour l’eau
L’eau s’échappe et se fait vent
Pierre, vent, eau.
 
Le vent dans ses méandres chante
L’eau qui coule murmure
La pierre immobile se tait
Vent, eau, pierre
 
L’un est l’autre et ne l’est pas :
Entre leurs noms vides,
Ils passent et ils s’évanouissent
 Eau, pierre, vent.

(Traduction de Claudine Sigler)

                                                                                    

« LA LLORONA », Itzpapalotl, série mexicaine, 10 (par Claudine Sigler)

thumbnail_LaLlorona

 

La Llorona (La Pleureuse) est une célèbre chanson traditionnelle mexicaine de la fin du 19ème siècle (ou du début du 20 ème), dont l’auteur est inconnu.

   Elle est inspirée de la légende de La Llorona dont voici une version populaire : au milieu du XVIème siècle, les habitants de l’ancienne Tenochtitlan fermaient portes et fenêtres, et toutes les nuits certains se réveillaient au son des pleurs d’une femme qui déambulait dans les rues.
Durant les nuits de pleine lune, certains disaient que la lumière permettait de voir que les rues se remplissaient d’un brouillard épais au ras du sol. Ils voyaient aussi une femme, vêtue de blanc et le visage recouvert d’un voile, parcourant les rues à pas lents dans toutes les directions de la ville. Mais elle s’arrêtait toujours sur la grand place pour s’agenouiller et lever son visage vers l’est, puis elle se levait et reprenait sa route. Arrivée sur la rive du lac de Texcoco, elle disparaissait. Peu se risquaient à s’approcher de la manifestation spectrale, car ils apprenaient alors des révélations effrayantes, ou mouraient.

   La notoriété de La Llorona est très grande dans tout le Mexique (ainsi qu’au sud-ouest des États-Unis où réside une forte population de culture hispanique et latino-américaine). Il en existe de nombreuses interprétations, souvent très longues car il y a beaucoup de couplets, et les chanteurs ne choisissent pas toujours les mêmes, et parfois en inventent.
Ici, nous avons privilégié la version la plus simple, chantée par Joan Baez, où l’on retrouve les paroles les plus connues. Ce n’est pas la plus grandiose, ni la plus pittoresque, mais c’est celle qui dégage le mieux, nous semble-t-il, la mélancolie intense qui étreint le cœur:


Et en voici les paroles (en partie) :

La llorona

Todos me dicen el negro, llorona
Negro pero cariñoso
Yo soy como el chile verde, llorona
Picante pero sabroso,

Ay de mí, llorona
Llorona, tú eres mi chunca
Ay de mí, llorona
Llorona, tú eres mi chunca

Me quitarán de quererte, llorona
Pero de olvidarte nunca

Salías del templo un día, llorona
Cuando al pasar yo te ví
Hermoso huipil llevabas, llorona
Que la virgen te creí (…)

Ay de mi llorona, llorona,
Llorona de azul celeste
Ay de mi llorona, llorona,
Llorona de azul celeste

Aunque me cueste la vida, llorona,
No dejaré de quererte .

Traduction (par Claudine Sigler) :

La Pleureuse

On m’appelle le Noir, pleureuse,
Noir, mais tendre,
Je suis comme le piment vert, pleureuse,
Piquant mais savoureux,

Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse, tu es mon tourment
Pauvre de moi, pleureuse
Pleureuse, tu es mon tourment.

On m’empêchera de t’aimer, pleureuse,
Mais jamais de t’oublier .

Un jour, tu sortais du temple, pleureuse,
Quand je t’ai vue passer
Tu portais un beau huipil,
Et j’ai cru que tu étais la Vierge ( …)

Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste
Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste

M’en coûterait-il la vie, pleureuse,
Je ne cesserai pas de t’aimer.
La Llorona (Chocani) est également chantée en langue nahuatl , En voici quelques vers (en brun):

Nochti nechlilbia tlilictzin, chocani,
tlilictzin pero te tlazohtla.
On m’appelle le Noir, pleureuse,
Noir, mais tendre,

Ne quemin chili celictzin, chocani,
cogoctzin pero huelictzin.
Je suis comme le piment vert, pleureuse,
Piquant mais savoureux,
(…)

¡Ay no chocani!
xihuitic quen ilhuicac.
Pauvre de moi, pleureuse,
Pleureuse d’azur céleste

Masqui no nemiliz nicpoloz, chocani,
saicsemi ni mitztlasohtlaz.
M’en coûterait-il la vie, pleureuse,
Je ne cesserai pas de t’aimer.

« ELDORADO », CLAUDINE SIGLER, éditions BLURB, 2018 (critique parue dans « Diérèse » 73, printemps-été, 2018).

sigler.jpg

   Le vers semble connaître, depuis plusieurs années, un regain d’intérêt. Bien que l’écriture régulière n’ait jamais été abandonnée, et soit récompensée par de nombreux prix régionaux, la plupart des auteurs lui préfèrent désormais le vers libre ou la prose. Toutefois, quelques irréductibles demeurent, à l’instar de William Cliff, de Michel Houellebecq ou de Laurent Fourcaut. Tiré aux Pays-Bas, chez Blurb, et richement illustré, Eldorado respecte ainsi rigoureusement les règles de la métrique classique. Employant tantôt l’alexandrin, tantôt l’octosyllabe, parfois des vers d’inégale longueur, C. Sigler se soucie des codes, sans pour autant verser dans une esthétique surannée. Ainsi des deux acrostiches « Rufino » et « Tamayo », qui évoquent le plasticien du même nom, et dans lesquels l’auteure semble s’être amusée. Déployant une langue riche, fortement imagée, Claudine Sigler s’attache également au présent, à l’époque actuelle, à travers une série de tableaux vivants et contemporains, prises de vue littéraires de Mexico, cité latino-américaine, et de Bruxelles, cité nordique. Car c’est bien autour de ces deux capitales, en apparence lointaines, opposées, que se construit le livre, selon deux axes, deux parties, avec, pour chacune, un papier différent : ocre comme le désert, pour Mexico, et gris, comme le ciel flamand, pour Bruxelles. Bicolore, Eldorado, dont le titre nous ramène aux cités d’or fantasmées, décrit ainsi deux endroits que tout paraît séparer, mais que C. Sigler veut relier, par la magie du verbe, dans une sorte de géographie imaginaire, subjective. Représentant, sur un même mur, le visage de René Magritte et de Frida Kahlo, deux surréalistes, un homme et une femme, l’un belge, l’autre mexicaine, la photographie du quatrième de couverture pourrait assez bien résumer, condenser l’ensemble. Ayant vécu outre-Atlantique, mais revenue en France, amoureuse du plat pays, C. Sigler célèbre avec un égal bonheur les deux contrées, les rapproche jusqu’à les confondre, à travers le dernier texte :

Las… Rien n’a plus ni queue ni tête

En Flandre comme à Mexico :

Tout a vécu, et sur vos fêtes,

Les pluies tombent comme un rideau.

   Pour autant, il ne s’agit pas d’un guide touristique désincarné. L’émotion est palpable, à chaque ligne. Dépeignant des lieux qu’elle aime, qu’elle a aimés, C. Sigler nous parle de gens qu’elle a côtoyés, de figures attachantes : artistes, écrivains, ou personnes simplement croisées. Des références érudites, des phrases reprises, jaillissent dans cette autobiographie versifiée, tantôt des chansons, tantôt des textes classiques entremêlés, ici ceux d’Heredia et Lamartine :

J’ai connu l’éternel été,

Le maïs en guise de blé,

La pyramide et le llano,

Les jardins de Xochimilco

Où Carlota brûla ses ailes,

_ Suspends ton vol, petit gerfaut,

Car México devient Bruxelles.

   Une pointe de mélancolie, de nostalgie surgit parfois. Tout doit passer, y compris les beaux souvenirs. Accompagné de photos prises par C. Sigler elle-même, bel objet plastique conçu par Dominique Janneteau, ce petit volume a quelque chose de terriblement vrai.

thumbnail_1èrecouv.Diérèse73

N.B.: Rufino Tamayo est un peintre mexicain originaire d’Oaxaca, au Mexique.

ÉVÉNEMENTIEL DE JUILLET 2018

Chers lecteurs,

  Bien peu de choses à annoncer, pour cette période estivale, dans la mesure où la plupart de mes contacts, amis, artistes et créateurs, partent en vacances. En juillet et en août, il n’y aura effectivement ni Cénacle du Cygne, ni Café-Poésie à Meaux. Peut-être ajouterai-je un addendum toutefois au cours du mois. Je joins quelques photos prises à la médiathèque Luxembourg, en compagnie de Pascal Mora (organisateur de la manifestation), de Claudine Sigler (qui anime notre rubrique « Itzpapalotl » notamment, de Didier Ayres et de Yasmina Mahdi, auteurs, plasticiens, qui ont fondé la revue L’Hôte.  En vous souhaitant naturellement à tous un très bel été!

thumbnail_Meaux-16juin2018(6)

Pascal Mora au Café-Poésie de Meaux, le 16 juin 2018 (médiathèque Luxembourg).

thumbnail_Meaux-16juin2018(2)

De droite à gauche, Yasmina Mahdi, Didier Ayres, Etienne Ruhaud, Madame Mora, Pascal Mora, Claudine Sigler et une dame argentine très sympathique, habituée de lieux. Café-poésie de Meaux, médiathèque Luxembourg, 16 juin 2018.

thumbnail_28juin-LaCantada-JuleHellwave

Julie Hellwave au Cénacle du Cygne, le 28 juin 2018 (photo de Claudine Sigler)

thumbnail_28juin-LaCantada-Claudine

Claudine Sigler au Cénacle du Cygne, le 28/06/2018 (photo d’Etienne Ruhaud)

thumbnail_28juin-LaCantada-Etienne(10)

Etienne Ruhaud au Cénacle du Cygne, le 28/06/2018.

thumbnail_28juin-LaCantada-Etienne(13)

Etienne Ruhaud au Cénacle du Cygne, le 28/06/2018 (photo de Claudine Sigler)

 

 

ROSARIO CASTELLANOS (1925-1974) ITZPAPALOTL, série mexicaine, 8.

   Née à Mexico, mais issue d’une famille originaire du Chiapas, région où elle a passé une partie de son enfance et à laquelle elle se réfère tout au long de son oeuvre, Rosario Castellanos (1925-1974) est un écrivain majeur de la littérature mexicaine du vingtième siècle. Elle a écrit des romans, des pièces de théâtre, des essais, des contes et de la poésie.

   Diplômée de philosophie, profondément engagée et féministe, elle a lutté, dans toute son œuvre, à la fois pour les droits des populations amérindiennes, et pour la cause des femmes, face à une société mexicaine encore archaïque, même dans les milieux intellectuels. Titulaire de postes prestigieux dans des universités et des organismes d’état, puis liée à la vie diplomatique de son pays, elle a terminé sa courte vie (elle est morte à 49 ans, victime d’un accident domestique) comme ambassadeur du Mexique en Israel.

   Sa vie personnelle fut assez tourmentée : dépressive , elle a connu plusieurs fausses couches, et vécu une très longue relation chaotique et douloureuse avec son mari, le philosophe Ricardo Guerra* (comme nous pouvons en juger par le beau texte ci-dessous) :

thumbnail_RosarioCastellanos

Ajedrez

Porque éramos amigos y, a ratos,
nos amábamos;
quizá para añadir otro interés
a los muchos que ya nos obligaban
decidimos jugar juegos de inteligencia.

Pusimos un tablero enfrente de nosotros:
equitativo en piezas, en valores,
en posibilidad de movimientos.
Aprendimos las reglas, les juramos respeto
y empezó la partida.

Henos aquí hace un siglo, sentados,
meditando encarnizadamente
cómo dar el zarpazo último que aniquile
de modo inapelable y, para siempre, al otro.

 

 

Jeu d’échecs

Parce que nous étions amis, et que par moments
nous nous aimions ;
Peut-être pour ajouter un interêt nouveau
A ceux, multiples, qui nous liaient déjà
Nous avons décidé de jouer à des jeux de stratégie.

Nous avons placé un échiquier entre nous
Avec, pour chacun, autant de pièces, équivalentes,
Et de possibilités de déplacements.
Nous avons appris les règles, avons juré de les suivre
et la partie a commencé.

Et nous voici, depuis une éternité, assis,
Calculant dans notre chair
Comment donner le coup ultime qui briserait
Sans appel, et pour toujours, l’autre.

(Présentation et traduction par Claudine Sigler)

thumbnail_TombedeRosarioCastellanos(CimetièredeDolores,MexicoDF)

  • Un beau film de la réalisatrice mexicaine Natalia Beristain : Los Adioses (2017, sorti en France assez confidentiellement début mai 2018) relate partiellement la vie intellectuelle et affective de Rosario Castellanos.
%d blogueurs aiment cette page :