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MEMOIRE DES POETES III: PHILIPPE DESPORTES (1546-1606), CIMETIERE LAPIDAIRE DU LOUVRE

La cour Marly , au musée du Louvre (photographie de Jean-Christophe Benoist)

La cour Marly , au musée du Louvre (photographie de Jean-Christophe Benoist)

CIMETIÈRE LAPIDAIRE DU LOUVRE (Pyramide du Louvre, 75001 PARIS, station Palais Royal-Musée du Louvre, lignes 1 et 7)

   Généralement, les visiteurs du Louvre vont directement voir Monna Lisa, la Victoire de Samothrace, ou la Vénus de Milo. Peu s’attardent dans la néanmoins superbe cour Marly, immense espace clair et blanc, réparti sur plusieurs niveaux, au rez-de-chaussée du pavillon Richelieu, le long de la rue de Rivoli. Outre les impressionnants chevaux de Coustou, ultimes vestiges du château disparu[1], de nombreuses sculptures médiévales ou Renaissance ornent les pièces. Au milieu des gisants, des figures mythologiques et des Christs en pierre, le curieux remarquera peut être un médaillon en bronze noirci, représentant un buste d’homme d’âge mûr, barbu, légèrement de profil, portant une chemise au col largement échancré. Réalisée par Matthieu Jacquet (1545 ?-1611 ?), l’œuvre ornait, à l’origine, la colonne funéraire de Philippe Desportes (1546-1606), inhumé à l’église de l’abbaye de Bonport, dans l’Eure, lieu largement détruit après la Révolution.

Philippe Desportes (1546-1606)

Philippe Desportes (1546-1606)

  Né à Chartres dans une famille de négociants, Philippe Desportes rentre dans les ordres et suit l’évêque du Puy à Rome, où il découvre Pétrarque. Revenu en France en 1567, habile courtisan, il suit le duc d’Anjou, futur Henri III (1551-1589), en Pologne, qui en fera une sorte d’homme de Lettres officiel et mondain, après sa montée sur le trône de France en 1575. Admis dans les conseils du souverain, Desportes jouit alors de biens considérables, et dirige plusieurs abbayes, ce qui lui procure la somme de 10 000 écus. Il se rallie à la Ligue, parti de catholiques opposés au protestantisme, après l’assassinat d’Henri III, et défend la ville de Rouen qui, assiégée, résiste au pouvoir d’Henri IV, roi huguenot, en 1591. Ayant négocié la reddition de plusieurs autres places normandes réfractaires, il retrouve la grâce d’Henri IV, et finit par se retirer dans l’abbaye où il sera inhumé, travaillant jusqu’à sa mort à traduire les Psaumes. Devenu à son tour poète officiel, l’austère François de Malherbe (1555-1628) critique sévèrement le maniérisme baroque de son « prédécesseur », en annotant directement toutes ses oeuvres dans ses Commentaires sur Desportes, parus en 1600, manifestes d’une nouvelle conception de la langue.

"Commentaires sur Desportes", François de Malherbe, 1600.

« Commentaires sur Desportes », François de Malherbe, 1600.

   Au contraire de Malherbe, Desportes est effectivement un poète léger. Pourvu d’une solide culture classique, mais moins profond et moins inspiré que Ronsard ou Du Bellay, celui qu’on surnomma le « Tibulle français » partage avec son illustre ancêtre de plume un certain sens de l’élégie. Nourri d’Homère et de Virgile, inspiré par Clément Marot (1496 ?-1544) ou par les néo-pétrarquistes italiens tels l’Arioste (1474-1533), Desportes chante les amours des puissants puis le sentiment religieux dans un style riche en images, élégant, favorisant la clarté, la grâce. Les inversions, enjambements, rejets ou contre-rejets sont ainsi relativement rares, chez lui, à la différence de Ronsard. Dévots ou galants, ses vers ont exercé une influence importante sur les auteurs de son temps, mais aussi sur La Fontaine, et ont souvent été mis en musique. On lui doit notamment des Stances (1567), Les amours de Diane (1573), ou, dans un genre différent, les 150 psaumes de David (1603-1605). En 1989, Jean-Yves Masson lui rend hommage, le sortant quelque peu de l’oubli, en présentant Contre une nuit trop claire, excellente anthologie publiée dans la fameuse collection « Orphée » de La Différence, au prix d’un livre de poche. Laissons donc la parole à Desportes lui-même:

Nuict, mere des soucis, cruelle aux affligez,

Qui fait que la douleur plus poignante est sentie,

Pource que l’ame alors n’estant point divertie,

Se donne toute en proie aux pensers enragez.

 

Autre-fois mes travaux tu rendois soulagez,

Et ma jeune fureur sous ton ombre amortie ;

Mais, hélas ! ta faveur s’est de moy departie,

Je sens tous tes pavots en espines changez.

 

Je ne sçay plus que c’est du repos que tu donnes ;

La douleur et l’ennuy de cent pointes felonnes

M’ouvrent l’ame et les yeux, en ruisseaux transformez.

 

Apporte, ô douce nuict ! un sommeil à ma vie,

Qui de fers si pesans pour jamais la deslie

Et d’un voile éternel mes yeux tienne fermez.

(Les amours de Cléonice, 1583)

[1] Construit par Jules-Hardouin Mansart sur ordre de Louis XIV, conçu comme une résidence secondaire et situé dans les Yvelines, le superbe château de Marly fut pillé sous la Révolution française, racheté par un négociant en tissus, puis définitivement rasé sous le Premier Empire. Outre ceux qui sont conservés au Louvre, deux des chevaux sculptés par Coustou ornent désormais la place de la Concorde, à l’entrée des Tuileries.

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