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« LA PREMIÈRE PIERRE », PIERRE JOURDE, GALLIMARD, PARIS, 2013 (article paru dans « Diérèse » 65, en 2015)

jourde

   Le 31 juillet 2004, de retour dans le hameau familial, en plein Massif Central, Pierre Jourde, son épouse et ses enfants, sont verbalement et physiquement pris à partie par des agriculteurs. Au tribunal d’Aurillac, les accusés, qui se considèrent victimes, déclarent avoir été salis par le poète à travers un bref récit au titre évocateur, publié un an plus tôt chez un petit éditeur, l’Esprit des Péninsules. Hommage au territoire et à ses habitants, Pays perdu a t’il été lu de travers ? Très vite, la presse s’empare de l’affaire, s’enflamme, sort malgré lui P. Jourde, essayiste méconnu et auteur exigeant, d’une certaine confidentialité.

   Dix ans plus tard, ce dernier tente de comprendre, et, pour ce faire, revient sur les faits, en suivant l’ordre chronologique, à partir du moment de l’agression jusqu’à aujourd’hui. Analysant avec justesse le contraste existant entre un monde parisien, bobo, déconnecté, et l’univers rural (le décalage des journalistes prête à sourire), Pierre Jourde montre comment un simple tableau, par ailleurs magnifique, de la campagne, peut être mal reçu et générer un conflit, puis une relégation, un bannissement, une disparition, soit la pire des violences. Diverses pistes sont envisagées. Les agresseurs ont-ils été choqués de voir certains secrets révélés ? Se sont-ils sentis insultés, humiliés, ou ont-ils saisi un prétexte pour régler de vieux comptes, liés à d’antiques querelles de voisinage ? Aucune hypothèse n’est écartée, dans ce livre brillant et émouvant, si loin de la simplification, du manichéisme médiatique. Au-delà du simple événement, régal des feuilles de chou, La première pierre demeure en effet un objet littéraire, une réflexion autour de l’écriture perçue comme témoignage : Est-ce qu’il peut y avoir une intention autre que maligne ? Est-ce qu’on peut imaginer parler de la maison des autres et de ce qui s’y passe pour une autre raison que le plaisir du viol de l’intimité ? (p. 98). Refusant toute présomption d’innocence pour ce qui le concerne, P. Jourde veut simplement remonter à l’origine, avec lucidité, pour aboutir à une absence de réponse, ou, plutôt, à l’existence de plusieurs réponses, et donc au doute. Restent, face à la souffrance, à la brutalité des rapports humains, la beauté du verbe, la description passionnée des paysages et des êtres, dans une langue pure, ample, riche d’images et de sensations : La topographie de la région se résume en gros à ce vaste dôme volcanique, affalé comme une énorme méduse sur une plage, déployant autour de lui ses tentacules, qui sont d’étroits plateaux séparés par des gorges profondes envahies de forêts. C’est là qu’il y a quelques hommes, encore. Le village est collé au bord de l’un des tentacules. Et l’on dirait vraiment, lorsqu’on l’aperçoit de loin, un de ces coquillages marins parasitant le corps monstrueux d’un Léviathan (p. 137-138).

 

 

« LES ÉTRANGES JOUEURS », 1942, ANGEL PLANELLS (1901-1989), CATALOGNE. Série surréaliste.

ANGEL PLANELLS

ANGST 48

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