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TUTOYER SOLLERS

Éditer son propre éditeur (Paul Sanda, auteur d’une poésie puissante, spirituelle), puis son propre professeur de khâgne, Jean R., éléphanteau de décembre. Etrange sentiment d’inversion. L’homme, qui m’a fait notamment découvrir Jean Ristat ou Francis Ponge, a très exactement l’âge de mon père, dont il partage, grosso modo, les options politiques et les orientations, bien que les trajectoires demeurent fort différentes. Bizarre, aussi, de corriger au bic bleu (le rouge m’étant interdit, car trop professoral, justement), le manuscrit soumis, avant de retrouver, mardi, Jean R. directement chez lui, derrière Beaubourg, pour une séance de réflexion. On a beau parler de postérieurs, de décolletés, forcer sur le rhum, l’homme, que j’ai toujours admiré, m’impressionne encore, exerçant par-devers lui, et du fait de ses fonctions passées, une sorte d’autorité morale, intellectuelle, indépassable. Sentiment, également, d’accomplissement. Jean R. a accepté ma proposition, soit publier chez un ancien étudiant de l’âge de son fils devenu gardien de musée, dans une petite maison d’édition, un recueil tiré à 150 exemplaires (retiré au besoin), sans diffusion massive. Khâgneux un peu engoncé dans les conventions sociales, je n’osais imaginer un jour la chose. C’eût été comme tutoyer Sollers (pour lequel j’éprouve là aussi une niaise vénération, mêlée d’un peu de rancoeur générationnelle, avec ce désir de caresser comme de fouetter, verbalement s’entend, le sublime pacha), ou manger chez Houellebecq.

UNE RENCONTRE

   … Adolescent, ou très jeune adulte, on a toujours tendance à idéaliser les enseignants, à les mettre sur une sort de piédestal de savoir, toutes choses qui forcent un salutaire respect. Ainsi de mon professeur de Lettres en Khâgne, Jean Renaud. Normalien, cultivé, éclectique, l’homme m’a fait découvrir entre autres Jean Ristat, Ponge, Artaud, ou encore Balzac, dans ses aspects les plus méconnus. Je ne peux que lui en savoir gré, tant ces auteurs, différents par le style et l’inspiration, ont joué une part déterminante dans la formation de mon goût, à une époque où je lisais essentiellement des classiques, où dévorer Montaigne en deux mois ne me faisait pas peur, où, en mauvais scholiaste, je pouvais encore écrire de médiocres alexandrins, penché sur mon austère table de cours, mentalement enfermé au lycée Camille Guérin, lieu d’un ennui certain, et d’ambitions perdues. Passons sur cette époque morne, et sur un premier amour qu’on regrette parfois éternellement.

   Par respect, je ne donnerai pas de détail intime sur l’homme. Précisons simplement qu’il  a gardé une longue chevelure à la Gautier, ce qui lui confère un aspect singulièrement bohême, contrastant avec ma calvitie et avec mon involontaire tonsure monastique. Précisons également que nous nous sommes retrouvés à Beaubourg, ou à proximité, pour prendre un café, et que nous avons conversé trop brièvement de Rabelais, de Céline ou encore de Guyotat, que j’ai rencontré à plusieurs reprises à Nation, sans que ce dernier ne se rappelle jamais de moi, la chose n’étant ni surprenante, ni décevante. Jean, qui a apprécié ma petite patazoologie poétique, a également aimé Disparaître, récit sur lequel il a formulé diverses appréciations, parfois critiques, mais toujours intéressantes, singulières et savantes. J’espère revoir l’homme, tant il est vrai qu’on discute rarement, trop rarement, de littérature, y compris avec des personnes avisées, aimant les livres, la langue. Et j’en parlerai ici, chers lecteurs. En attendant; signalons ce bref roman érotique signé par l’intéressé, et paru chez l’Act mem, maison dirigée par Henri Poncet, aujourd’hui disparu:

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