PAGE PAYSAGE

Accueil » Bretagne

Archives de Catégorie: Bretagne

ON PARLE DE NOUS EN BRETAGNE (mon propre travail)

Le webzine briochin Litzic nous consacre un beau service de presse. Pour le soutenir, vous pouvez faire un don via Tipee, ou acheter un des livres publiés en coopération avec les éditions « Sans crispation ». Un chaleureux merci à Patrice Béguinel, et longue vie à Litzic! (vous trouverez un lien sous l’article).

La baie de Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor.

[ POÉSIE ] ÉTIENNE RUHAUD, Animaux (extraordinaires).

Animaux, recueil de poésies d’Étienne Ruhaud (aux éditions Unicité).

A vrai dire, nous ignorons s’il est possible d’être plus juste et plus parlant que Jean Renaud qui rédige la préface d’Animaux, d’Étienne Ruhaud. En une page et demie, il explique toute la singularité de la plume et du propos qui est celui de l’auteur, avec une acuité et une pertinence irréprochable. Cette préface nous permet d’appréhender Animaux de façon décomplexée, d’y entrevoir la poésie sous un autre angle, plus… bestial ?

Car en fait, la poésie, qu’est-ce que c’est ? S’agit-il simplement de phrases bien léchées qui procurent une sensation, même si nous n’y pigeons pas forcément grand-chose de prime abord (et même au second abord parfois) ? Non. La poésie, c’est l’art de créer des sensations, de faire naître des images, de nourrir un imaginaire. La phrase, bien tournée, bien léchée, n’est qu’un fragment de ce qu’un poète propose.

Animaux inconnus.

Si le regard du poète n’existait pas, comment pourrait-il rendre beau le laid ? Il réussit à montrer les signes de beauté là où d’autres sont incapables de les percevoir. Et de les mettre en forme pour dégager une émotion véritable. C’est ce que fait de façon originale Étienne Ruhaud en nous présentant trente bestioles nées de son imaginaire, des insectes, des hominidés, des champignons, des mammifères, tous étranges et pourtant incroyablement familiers.

En de courts textes, il nous dresse, tel un naturaliste de l’invisible, le portrait de ces bêtes pas forcément très sympathiques. Au rayon de celles-ci, des vampires, des chats sauvages à la peau translucide, des animaux minuscules ou géants, à fourrure vénéneuse ou aux sucs acides. Le bestiaire est impressionnant, emprunte à quelques croyances (Dragons, Centaures, Vampires), à des créatures existantes (les Crabes, les Cèpes, les Limaces…). Mais tous ces êtres bizarroïdes sont revus, corrigés ou imaginés par la plume du poète.

Il n’y a rien là qui soit faux, même si tout, potentiellement (rationnellement), l’est. L’auteur se réapproprie, par les noms des bestioles, une identité, pour la malaxer, la transformer à sa guise. L’effet est immédiat. Nous nous trouvons « vraiment » à côté de ces animaux, souvent repoussants, toujours effrayants, parfois sympathiques (bien que cela soit minoritaire) mais aussi terriblement vivants.

Le pouvoir des mots.

Ici, chaque mot à son importance. Il nous place dans un contexte, dans un lieu (forêt, montagne, mer), même vague, dans un milieu (liquide, végétal, minéral) qui favorise l’immersion dans un univers insoupçonné. La poésie se dégage par la beauté des animaux (quand bien même ils sont répugnants) car ils prennent forme et vie devant nous, alors qu’ils sont le pur fruit de l’imagination d’Étienne Ruhaud.

Mais justement, c’est là la force du poète : magnifier ce qui est, et même ce qui n’est pas. Si, le plus souvent, le travail du poète s’effectue sur l’expression d’un sentiment, en prenant le contrepoint de l’animal, Étienne Ruhaud permet une assimilation forte d’espèces nouvelles, déformées, menaçantes ou nourricières. Tout, ici, nous paraît palpable, tangible, plus que probable, ou complètement fou.

Si les mots ont toute leur importance, la façon de les enchaîner l’est toute autant. Étrangement sans affect, elle est purement descriptive. Il s’agit d’une énumération d’où toute chaleur est absente. Naturaliste disions-nous plus haut, ce qui s’avère très juste dans le cas présent. Ce côté détaché impose presque un environnement fantastique (mais, finalement, notre monde, qui regorge encore d’espèces inconnues, ne l’est-il pas lui aussi?).

Concret.

Le caractère concret de chacune des trente apparitions ne fait aucun doute. D’ailleurs, celles-ci sont mêmes illustrées par les soins de Jacques Cauda, ce qui ne les rend pas forcément plus sympathiques, mais leur donne un visage (là aussi poétique puisque de la 2D du dessin nous les extrapolons en trois dimensions). Ils confortent ainsi les idées de l’auteur, leur donne, si besoin était, un deuxième corps, visible cette fois-ci.

Ce recueil nous place ainsi dans un ailleurs fantasmé mais pas si éloigné de ça que nous. Parce que toutes ces bêtes existent. Forcément qu’elles existent puisque Étienne Ruhaud en parle. C’est là tout le pouvoir de l’écriture, de la poésie : rendre vivant ce qui ne l’est pas, qui ne l’est plus, qui ne sera peut-être jamais. Et c’est ici tellement saisissant qu’avant d’aller nous coucher, nous vérifions que des muskels ne se soient pas introduits dans notre chambre par inadvertance. On ne sait jamais.etienne ruhaud animaux

illustration couverture par Jacques Cauda

Nous retrouver sur FB, instagram, twitter

« AMERIKA BLUES », LOUIS BERTHOLOM, EDITIONS SAUVAGES, Collection Askell, Quimper, 2008 (Article paru dans « Diérèse » 45, été 2009)

   15104_1

   Poète, mais aussi chanteur, Louis Bertholom nous livre ici son neuvième recueil, sous forme d’hommage aux Etats-Unis, ou plutôt aux auteurs de la Contre culture d’Outre-Atlantique. Mêlant prose et vers-libres, Amérika blues convoque ainsi les figures tutélaires de Woody Guthrie (« Ta machine n’a pas fini de tuer les fascistes »), Bukowski (« Hank »), Janis Joplin (« L’hôtel de la zone morte »), et surtout Jack Kerouac, auquel est consacrée la deuxième et dernière partie du livre. Oscillant entre dégoût pour une « Amérique aveugle », raciste, destructrice, et admiration pour les artistes en marge ou les Indiens opprimés, l’auteur s’inscrit parfaitement dans la tradition Beatnik, héritière des Objectivistes, d’Allen Ginsberg, ou Gregory Corso, adeptes de la « poésie orale », loin de la « lourdeur de l’emphase » et des « ergoteries académiques ». L’écriture est ainsi hachée, mêlant extraits de discours, de chansons, de descriptions, dans une sorte de cut up assez limpide, assez direct.
Rythmé, puissant, imagé, Amerika blues fait l’éloge du voyage, des « hobos », ces SDF américains, contraints à l’errance par la crise de 1929, décrits par Steinbeck, puis par Guthrie et Dylan, et condamne les valeurs occidentales traditionnelles, l’éloignement de la Nature propre à nos sociétés industrielles. La tradition amérindienne, chamanique, se trouve ainsi valorisée : « Nous avons rompu la cohérence sacrée (…) Le chaman parle aux entités libres ». Contestataire, parfois violent, le livre laisse également transparaître un certain lyrisme, une certain bonheur, et d’être au monde, une façon de célébrer l’instant présent, le détail, à la manière du haïku, cher à Kerouac R. Brautigan, et à l’auteur lui-même : « Montréal couvre un murmure/d’hiver blanc,/érables, cèdres rouges et jaunes/déroulent leurs dernières vapeurs automnales ». Parfois triste et désabusée, souvent joyeuse et enthousiaste, la plume de Louis Bertholom nous permet en tous cas d’explorer un autre continent, une sorte de face cachée, loin des clichés habituels.

Diérèse45couv

%d blogueurs aiment cette page :