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« LE BRUTALISTE », MATTHIEU GARRIGOU-LAGRANGE, ÉDITIONS DE L’OLIVIER, PARIS, 2021. (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Issu d’un milieu populaire, d’abord mécanicien, le très ambitieux Tomas Taveira devient, dans les années quatre-vingt, l’un des architectes portugais les plus en vue. Ayant reconstruit plusieurs quartiers lisboètes, et transformé le bâtiment où il réparait des autobus, l’homme semble au faîte de sa gloire quand un groupe d’adolescents diffuse une série de vidéos compromettantes. Filmées au camescope par Taveira lui-même, les sextapes le montrent en train d’humilier des secrétaires au cours de rapports plus ou moins consentis. Le scandale se répand vite. Taveira fait la une de la presse, devient indésirable et, doublé par ses concurrents, n’honore plus que de modestes contrats. Sa femme le conspue, et ses enfants sont harcelés à l’école. Dans la rue, jeunes et vieux l’injurient, citant les mots prononcés lors d’un ébat : Todo la dentro (soit fourre moi tout ça).

   C’est cet homme fatigué, usé, qu’est allé rencontrer Matthieu Garrigou-Lagrange, des années après les faits. Animateur de La compagnie des œuvres[1] sur France Culture, le journaliste-biographe a ainsi interrogé sans complaisance, plusieurs heures durant, le vieux lion blessé, en essayant de comprendre. Le résultat est étonnant. Le livre pourrait ainsi s’appeler grandeur et décadence d’un arriviste, tant l’ascension de Taveira semble étonnamment rapide, et tant, parallèlement, sa chute semble dure, fulgurante. Brutaliste, l’homme l’est à deux titres : avec les femmes, qu’il traite comme du bétail, et avec la pierre, qu’il manie avec audace, créant de nouveaux quartiers en rupture totale avec la vieille ville. Sans être un traité d’architecture, le roman demeure, à cet égard, fort instructif, éclairant le novice sur les différentes tendances d’alors. Nous découvrons ainsi ce qu’est le brutalisme des années 70-80, soit ce goût pour le béton décliné en formes géométriques abruptes. Pour autant, le livre, écrit dans un style sobre et poétique, n’a rien d’austère mais semble vivant, coloré, à l’instar du Portugal. Car c’est bien du Portugal que parle Le brutaliste, de ses contradictions, des tensions propres à une société alors en pleine transition, passant du salazarisme à la modernité. Incarnant, par son destin même, par sa personnalité, une forme de renouveau esthétique, Tomas Taveira ne s’en comporte pas moins en réactionnaire misogyne, au rebours de ses idées de gauche. Autofictionnel, le récit revient également sur la jeunesse même d’un auteur fasciné par les proscrits, les indésirables, les condamnés. Décrivant son propre coming out, sur le bouleversement induit, Matthieu Garrigou-Lagrange s’interroge sur sa fascination pour Taveira, qui n’est d’ailleurs jamais réellement nommé. Curiosité morbide ? Attirance irrationnelle ? Plusieurs pistes apparaissent, faisant du Brutaliste un récit ouvert.


[1] D’abord nommée « La compagnie des auteurs », l’émission existe depuis 2016.

« LA COMPAGNIE DES AUTEURS », émission radiophonique de Matthieu Garrigou-Lagrange

 18  Auteur, journaliste, mon ami Matthieu Garrigou-Lagrange présente, depuis quelques semaines, une intéressante émission consacrée à l’histoire littéraire, intitulée « La compagnie des auteurs ». Au programme: Georges Perec, Louis Aragon, mais aussi Balzac, ou Virginia Woolf. Diffusée du lundi au vendredi de 15 heures à 16 heures, « La compagnie des auteurs » tous les amateurs de Belles-Lettres, débutants ou confirmés, en notant que chaque épisode est ensuite disponible en podcast sur le site même de la radio:

« La compagnie des auteurs » consacrée à Louis Aragon

« La compagnie des auteurs consacrée à Georges Perec ».

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