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BON ANNIVERSAIRE, BECASSINE!

becassine-google-doodle-anniversaire-francesoir_10   Bécassine a eu cent-dix ans ce lundi, comme le rappelait, au détour d’une page Web, le doodle de Google. L’histoire de la joyeuse et intrépide servante est donc née le 2 février 1905, et reste le fruit du hasard. Rédactrice en chef de La semaine de Suzette, un hebdomadaire pour fillettes, Jacqueline Rivière doit boucher une page blanche, du fait de la défection d’un illustrateur, et imagine de raconter la bévue commise par sa bonne, une Bretonne. Joseph Pinchon dessine le personnage•. De nouvelles planches paraissent de manière ponctuelle, toujours en guise de remplissage. En 1913, Bécassine est mise en scène dans des intrigues beaucoup plus longues et structurées, développées par Maurice Languereau, alias Cauméry, lui-même éditeur du périodique. Toujours dessinés par Pinchon, les albums se suivent et rencontrent un succès certain. Cauméry meurt en 1941, Pinchon en 1953. D’autres auteurs les remplacent, notamment Jean Trubert, à partir de 1959. Tombée un peu dans l’oubli, Bécassine ressuscite grâce au tube de Chantal Goya (Bécassine, c’est ma cousine, sorti en 1979, et vendu à plus de trois millions d’exemplaires). Dans les années 80-90, les créateurs du Bébête show caricaturent Jean-Marie Le Pen, lui-même morbihannais, sous les traits de « Pencassine », marionnette parodiant l’héroïne. Film d’animation destiné aux enfants, Bécassine et le trésor viking sort en 2001 sur les écrans.

   De son vrai nom Annaïk Labornez, Bécassine, qui porte le costume traditionnel picard, est en fait née dans une métairie de Clocher-les-Bécasses, village imaginaire non loin de Quimper, et tire son pseudonyme d’un nez si petit qu’on le voyait à peine, contrairement au long bec des bécasses. Ce détail anatomique, en apparence anodin, plonge ses parents, pourtant aimants, dans le désarroi. Une croyance populaire veut que l’intelligence d’un individu soit en effet proportionnelle à la taille de son nez. Bécassine se voit ainsi pourvue, dès l’enfance, d’un destin hors du commun.

   Passé dans le langage courant, le  nom commun « bécassine » désigne aujourd’hui, selon la définition du Dictionnaire encyclopédique Hachette, une jeune fille sotte et naïve. Emblématique, pour certains, du mépris légèrement raciste des bourgeois parisiens à l’égard des nombreux Bretons venus dans la Ville-Lumière au cours de l’exode rural•, Bécassine provoquera l’ire des mouvements indépendantistes. Le 18 juin 1939, quelques individus furieux détruisent sa statue en cire, au musée Grévin. La même année, l’adaptation de la série au cinéma, par Pierre Caron, suscite un tollé. Bécassine n’est pas ma cousine chante encore l’artiste Dan Ar Braz, en 1991•. Les apparences sont trompeuses. Pauvre, inculte, parfois maladroite, Bécassine, qui a quitté l’école à l’âge de dix ans, n’en possède pas moins un solide sens campagnard, doublé d’une imagination et d’une intuition exceptionnelles. Souhaitant échapper à sa condition, elle tente d’abord de devenir couturière, au Palais des Dames de Quimper, puis serveuse au restaurant Bogozier, avant de monter dans la capitale et d’être embauchée par Mme de Grand-Air, en tant que nourrice et gouvernante. À ce titre, elle s’occupe impeccablement de Loulotte, la petite orpheline recueillie par l’aristocrate, et, travailleuse acharnée, apprend à conduire une voiture (fait rarissime pour une dame à l’époque), à se servir du téléphone, avant d’effectuer de grands voyages, chez les Indiens d’Amérique, en Turquie ou en Angleterre. Représentée sans bouche, et, peu ou prou, asexuée, Bécassine sait se montrer coquette à l’occasion, faisant preuve d’une féminité discrète. Évoquons notamment ce flirt avec le major Tacy-Turn, qui, rougissant comme une jeune fille, donne un timide baiser à une Bécassine non moins troublée. En définitive, et pour reprendre l’analyse de Françoise Dolto, Bécassine, conçue par des hommes, est un modèle d’émancipation. D’un point de vue strictement artistique, Bécassine est également une des premières bandes-dessinées authentiques, et, trois ans avant Les Pieds Nickelés, marque une transition entre les histoires illustrées et les vrais albums, conçus comme tels. Le trait vif et rond de Pinchon inspirera la ligne claire, que l’on retrouve vingt-cinq ans plus tard sous la plume de Hergé, dans Tintin.

Bon anniversaire, donc, Bécassine!

PS: Pour ses cent-dix ans, une grande exposition de poupées, Bécassine dévoile les trésors de Loulotte, se tient au Musée de la poupée à Paris, du 3 février au 26 septembre (impasse Berthaud, quartier Beaubourg, 75003 Paris, station Rambuteau).

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• Pinchon affirme quant à lui que Maurice Langereau lui a demandé en 1904 d’illustrer l’histoire d’une petite Bretonne à son départ de village pour venir se placer à Paris.

• Cf. « Bécassine, le racisme ordinaire du bien-pensant », Yann Le Meur, Hopala n° 21, novembre 2005-février 2006.

• Certains Bretons récupéreront néanmoins l’image de Bécassine, pour en faire un symbole. Alain Le Quernec la représentera ainsi le poing dressé, en signe de protestation contre les marées noires à répétition qui salissent le littoral.

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