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MÉMOIRE DES POÈTES XXXIV, UNE PENSÉE POUR ANNA KARINA (1940-2019)

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   D’Anna Karina, j’ai le souvenir d’une rencontre, il y a quinze ans environ, à la Coursive, lors du festival de La Rochelle. Je venais de voir L’Alliance, étrange film de Christian de Chalonge mettant en scène un vétérinaire introverti, incarné par Jean-Claude Carrière, trentenaire encore vierge cherchant une femme possédant une maison aux caractéristiques précises, afin d’installer un cabinet, et d’observer le comportement animal. Étant passé par une agence matrimoniale, l’homme rencontre une jeune bourgeoise mystérieuse, vierge également, incarnée par la belle Anna Karina. Curieux l’un de l’autre, sans vraiment se connaître, les deux époux s’observent minutieusement, elle cherchant à se rapprocher d’un mari distant, lui suivant sa femme dans la rue, sans vraiment parvenir à la cerner, tout en tenant un journal intime. Les dernières minutes sont plus singulières encore, puisque la fin du monde survient alors que le vétérinaire prenait Anna Karina dans les bras, pour lui dire qu’il l’aime. Le DVD de ce bizarre objet filmique n’existe pas. Et aucun cinéma du Quartier-Latin ne semble le diffuser. Il s’agit donc d’un trésor réservé à quelques chanceux. To the happy few, pour reprendre l’expression consacrée.

   Anna Karina, qui devait se produire le soir même, sur scène, en compagnie de l’inénarrable Philippe Katerine, Pierrot rigolo, nous avait parlé de ses productions, et naturellement de Jean-Luc Godard. Nous devions la retrouver dans le hall de la Coursive, haut-lieu de la culture locale, sous une vaste et claire verrière, donnant des dédicaces et répondant aux questions. J’avais pris mon DVD de Pierrot le fou, dans la collection « cinéma » du Monde (chaque semaine, le fameux quotidien éditait un classique, enveloppé d’une pochette cartonnée, bleue en l’occurrence). Il y avait une petite queue, des curieux, mais aussi des enseignants, des acteurs, des spécialistes, toutes personnes m’intimidant. Mon tour vint, Anna Karina me prit le DVD des mains, en m’adressant un sourire, et signa simplement avec un feutre, à même la pochette, le tout accompagné d’un coeur. Elle avait naturellement perdu de son incroyable beauté, mais conservait une forme de charme inaltérable, malgré les ans, les épreuves sans doute, la fatigue. Ce fut mon seul contact. Je ne devais jamais la revoir, ni à la Cinémathèque, ni au Centre Pompidou, ni dans aucune place to be. De quoi avons-nous parlé, ces quelques secondes? De L’alliance il me semble. Un film étrange, me dit-elle. Comme toujours, nous croyons les héros de notre enfance éternels, toujours jeunes, comme elle l’était dans Pierrot le fou. Ou encore dans cet incroyable passage, dans Alphaville, où nous retrouvons Éluard, autre figure familière.

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,

      Nos silences, nos paroles,

      La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,

      Un seul sourire pour nous deux,

      Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,

      Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,

      En silence ta bouche a promis d’être heureuse,

      De loin en loin, ni la haine,

      De proche en proche, ni l’amour,

      Par la caresse nous sortons de notre enfance,

      Je vois de mieux en mieux la forme humaine,

      Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche

      Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,

      Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,

      Le regard, la parole et le fait que je t’aime,

      Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,

      D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,

      J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,

      Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,

      Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard. 

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MÉMOIRE DES POÈTES XXXIII, PAUL ÉLUARD (1895-1952), Cimetière du Père-Lachaise, division 97 (article paru dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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Banlieue, sanatorium…

   De son vrai nom Eugène Grindel (Éluard étant le patronyme de sa grand-mère Félicie), le futur poète naît le 14 décembre 1895 à Saint-Denis. Son père, qui ouvrira un bureau d’agence immobilière, travaille alors comme comptable, quand sa mère est couturière. Tuberculeux, le jeune Eugène interrompt ses études après le brevet, en 1912, et part se soigner dans un sanatorium suisse, près de Davos. En 1913 parait un recueil intitulé Premiers poèmes. Plusieurs textes paraissent également dans la Revue des Œuvres nouvelles. Toujours hospitalisé, le jeune auteur rencontre la Russe Héléna Diakonova, elle aussi malade. Vivement impressionné par la personnalité, la culture et l’audace d’Héléna, surnommée Gala, il compose de nombreux vers amoureux. Ensemble, les tourtereaux lisent intensément Nerval, Apollinaire, Lautréamont et Baudelaire… De retour à Paris, P. Éluard se lie avec l’ouvrier-relieur, bibliophile et anarchiste Alphonse-Jules Gonon (1877-1946), dit Savanoli. C’est le début d’une longue amitié. Original, anticonformiste, Savanoli est poursuivi par la police pour avoir défendu le principe de la fausse monnaie, conçue pour détruire la société bourgeoise…

La guerre, l’amour, Dada…

   Mobilisé comme infirmier militaire, puis dans l’infanterie, Éluard est traumatisé par la guerre. Ayant atteint sa majorité (vingt-et-un ans à l’époque) fin 1916, il épouse Gala le 21 février 1917 et quitte le front en mars, après avoir contracté une bronchite aigüe. Leur enfant naît l’année suivante, le 11 mai 1918 pour être exact : J’ai assisté à l’arrivée au monde, très simplement, d’une belle petite fille, Cécile, ma fille, écrit-il à un ami.
Alors que la victoire est proclamée, Éluard publie ses Poèmes pour la paix. La découverte de Dada est pour lui une véritable révélation. Parallèlement, le poète devient l’intime d’André Breton, et publie dans Littérature dès 1919. En février 1920, il fonde Proverbe, sa propre revue, tout en participant aux activités du groupe fondé par Tristan Tzara. Il assiste également à la première de Locus solus, pièce de Raymond Roussel abondamment huée par le public, le 8 décembre 1922, au théâtre Antoine, en compagnie de ceux qu’on commence à appeler les surréalistes. Le 6 juillet 1923, au théâtre Michel, avec Aragon, Breton, et Péret, il perturbe violemment la représentation du Cœur à gaz de Tzara, avec lequel il a rompu. Celui-ci appelle la police.

Vers le surréalisme

   Mars 1924. En proie au doute, Paul Éluard songe à tout effacer de sa vie poétique, et embarque à Marseille, à bord de l’Antinoüs. Il part d’abord pour Tahiti, puis voyage dans l’océan Indien. Las de l’errance, il revient en France fin septembre, en compagnie de Gala et de Max Ernst, qui l’avaient rejoint à Saïgon pour un singulier triangle amoureux. De retour à Paris, il participe activement aux premières activités du groupe surréaliste, et notamment à l’écriture d’Un cadavre, violent texte collectif, à charge contre Anatole France, disparu quelques jours plus tôt, et accusé d’avoir voulu la guerre. Toujours très proche de Breton, auquel il dédie Mourir de ne pas mourir, Éluard participe activement à toutes les manifestations du groupe, se livrant à diverses frasques, notamment au banquet de Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, boulevard Montparnasse, le 2 juillet 1925 : Breton, Aragon et les autres affrontent physiquement leurs adversaires, adoptant la « conduite scandaleuse » que leur reproche l’Association des écrivains combattants.          Début 1926, à la suite d’un article calomnieux de Maurice Martin du Gard (1896-1970, petit-cousin du romancier) contre Aragon, Breton, Éluard et Aragon lui-même mettent à sac le bureau des Nouvelles littéraires. Rien n’arrête ces jeunes révoltés, tous adeptes du cadavre exquis inventé par Max Morise (1900-1973), et du jeu de la vérité, soit de la pratique écrite de l’inconscient. Ils se retrouvent alors chez Breton, au 42 rue Fontaine, près de Pigalle.

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Engagement politique, ruptures, renaissance

   Suivi par Breton, Pierre Unik et Aragon, Éluard adhère au PCF, tout en déclarant: Le Parti français n’est pas pour moi le paradis, j’y trouverai des sujets de dégoût. Mais je ferai ce que je pourrai. Ou encore : si j’adhère au P.C. je ne suis pas décidé à priori à renoncer au surréalisme. Condamnant la politique coloniale française, et notamment l’intervention dans le Rif , les surréalistes écrivent alors dans Clarté, revue engagée. Le surréalisme sera désormais « au service de la révolution », comme il est annoncé dans le tract « La Révolution d’abord et toujours », dont le texte est reproduit dans le journal L’Humanité, le 21 septembre 1926.
L’activité littéraire se poursuit toutefois, et des liens sont noués avec les surréalistes belges, dont Paul Nougé, qu’Éluard et Breton rencontrent à Bruxelles. Toujours en septembre 1926 paraît Capitale de la douleur, avec un prière d’insérer signé Breton. Savourons ces quelques vers d’amour:

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards

   Rapidement, la politique rattrape les surréalistes, qui déchantent. Cosignée Aragon, Breton, Éluard, Péret et Unik, et publiée en mai 1927, la brochure Au grand jour constitue ainsi une tentative pour justifier leur adhésion au communisme, le parti se montrant méfiant. La rupture semble consommée pour Breton, qui n’assiste plus aux réunions de la cellule du gaz, à laquelle il est alors affecté. Parallèlement, la santé d’Éluard se dégrade encore. En mars 1928, ce dernier retourne au sanatorium d’Arosa, en Suisse, où il passe plusieurs mois, entretenant une vive correspondance avec les autres membres du groupe, lisant et écrivant beaucoup. Début mars 1929, il va voir les toiles de Max Ernst à Berlin.

Ruptures, rencontres…

   Un autre drame personnel se noue à l’été 1929. Ayant séjourné sur la Côte d’Azur, P. Éluard et Gala se rendent ensuite chez S. Dali, à Cadaqués, en Catalogne, en compagnie des Belges Camille Goemans et René Magritte. C’est la première rencontre, passionnée, de Gala et du peintre espagnol. Malade, Éluard doit, de son côté, retourner en Suisse, cette fois au sanatorium de Leysin. Il entame une relation (amicale), avec René Crevel, et rencontre René Char, dont il devient l’intime. Ensemble, les deux poètes errent dans Paris, où ils croiseront Maria Benz, dite Nusch, jeune femme perdue, près des grands magasins, un soir de mai 1930…
Char adhère au mouvement la même année, et son nom est cité dans le second Manifeste du surréalisme. Une violente crise secoue alors le groupe. Breton exclut Desnos, Baron, Leiris, Prévert, Queneau, Limbour et Masson. En retour, ceux-ci publient Un cadavre, violent pamphlet qui cette fois attaque Breton, et non plus A. France, en janvier 1930. Éluard, de son côté, soutient son ami. Le surréalisme est scindé en deux. Les heurts se multiplient, notamment lorsque Buñuel et Dali projettent L’Âge d’or, film rapidement interdit par la police, et attaqué par l’extrême-droite, ou lorsque les surréalistes protestent contre l’exposition coloniale, en mai 1931. L’engagement se poursuit donc, et la plupart des membres adhèrent à l’Association des Artistes et Écrivains Révolutionnaires (AAER), fondée par Paul Vaillant-Couturier.
Gala quitte finalement Éluard pour Dali, avec lequel elle se remarie. Déprimé, le poète se met finalement en couple avec Nusch, dont il devient amoureux fou.

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Paul et Nusch.

L’aventure surréaliste, de 1932 à la guerre

   Les années 30 sont marquées par bien des doutes, tant sur le plan politique que littéraire. En 1932, Aragon, qui milite désormais réellement au PCF, est accusé de démoraliser l’armée, pour avoir écrit le poème « Front rouge ». Les surréalistes, dont Éluard et Breton, prennent à contre-cœur sa défense dans Misère de la poésie. Aragon, fidèle à l’intransigeance du parti, aux réticences de ses dirigeants face aux surréalistes, récuse peu ou prou ce soutien. S’ensuit une nouvelle crise au sein du groupe, qui a toujours entretenu des rapports distanciés avec l’engagement à proprement parler. La rupture est consommée en mars 1932, lorsqu’Aragon se trouve définitivement exclu. Breton, Éluard et Crevel, de plus en plus sceptiques touchant l’AAER (cf. plus haut), sont finalement mis à l’écart par le PCF dès 1933, alors même qu’Adolf Hitler devient chancelier. Le divorce est totalement consommé lors du congrès des écrivains pour la défense de la culture, du 20 au 25 juin 1935, quand Breton et le délégué soviétique Ilya Ehrenbourg s’écharpent violemment. Les surréalistes n’en n’adhèrent pas moins au comité de vigilance antifasciste, et soutiennent intellectuellement la république espagnole, bientôt confrontée à la révolte franquiste. Éluard publie d’ailleurs « Novembre 36 », premier poème réellement politique, hommage au Front Populaire, dans L’Humanité, le 17 décembre 1936.

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   L’engagement de Paul Éluard est alors total, et va précipiter sa rupture avec l’ami de longue date, André Breton. Les deux poètes, qui ont coécrit plusieurs ouvrages, dont L’Immaculée conception, mais aussi le Dictionnaire abrégé du surréalisme (qui tiendra lieu de catalogue à l’Exposition internationale du surréalisme à Paris, en octobre 1937), se brouillent en mai 1938 suite à la parution du poème « Les vainqueurs d‘hier périront dans la Commune ». Breton soutient désormais Trotski, (qu’il rencontrera d’ailleurs au Mexique), quand Paul Éluard reste dans la droite ligne du PCF.
Qualifié de « dangereux anarchiste » par les autorités de Vichy, Breton fuit la guerre aux États-Unis en mars 1941, Éluard reste en France, après sa démobilisation, en juin 1940. Nusch, qu’il a épousée en août 1934, l’accompagne dans sa clandestinité chez Christian Zervos, à Vézelay, puis chez le libraire Lucien Scheler, et enfin à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère. Littérature et engagement se confondent alors totalement, puisque l’auteur ne sépare pas sa poésie du combat. Éluard, qui demande sa réinscription au parti communiste, publie Poésie et vérité, recueil qui sera parachuté dans les maquis par la Royal Air Force, et qui contient notamment le célébrissime poème « Liberté » :

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

   Citons aussi L’Honneur des poètes, co-écrit avec Aragon et avec d’autres résistants, publié aux éditions de Minuit, alors clandestines.

Succès et infortunes

   Après la Libération, P. Éluard, qui a fait partie du Comité des écrivains, connaît une incroyable notoriété. Les conférences s’enchaînent à un rythme soutenu, en France comme à l’étranger, et notamment dans les pays du bloc de l’Est, dont la Tchécoslovaquie ou l’ex-Yougoslavie. Le malheur ne tarde cependant pas à frapper. Le 28 novembre, la belle Nusch, compagne des mauvais jours, fille de rue devenue femme du grand homme, est emportée par une hémorragie cérébrale. Éluard, alors en Suisse pour raisons de santé, est anéanti, et sombre rapidement dans la dépression. Le souvenir de Nusch, qui l’a accompagné après son divorce d’avec Gala, qui l’a soutenu pendant la guerre, ne cesse de la hanter. Il lui dédie les poèmes du recueil Le temps déborde, paru le 16 juin 1947 sous le pseudonyme de Didier Desroches :

LES LIMITES DU MALHEUR

Mes yeux soudain horriblement
Ne voient pas plus loin que moi
Je fais des gestes dans le vide
Je suis comme un aveugle-né
De son unique nuit témoin

La vie soudain horriblement
N’est plus à la mesure du temps
Mon désert contredit l’espace
Désert pourri désert livide
De ma morte que j’envie

J’ai dans mon corps vivant les ruines de l’amour
Ma morte dans sa robe au col taché de sang.

Frénésie et disparition…

   Éluard sort cependant du naufrage, de la mélancolie, et poursuit ses voyages. On le voit ainsi en Grèce, aux côtés des partisans, s’adresser aux monarchistes, depuis les tranchées, à l’aide de haut-parleurs, le 10 juin 1949. Quelques mois plus tard, en septembre, il rencontre une certaine Suzanne-Odette Lemor, dite Dominique Lemor (1914-2000), jeune divorcée de trente-cinq ans, mère d’une petite fille, au cours du Congrès mondial de la paix, à Mexico. De presque vingt ans sa cadette, la belle brune accompagne le poète dans les derniers moments de sa vie, notamment en URSS, et lui inspire ces vers superbes :

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour.

   Dominique devient ainsi la troisième et dernière épouse de Paul Éluard en 1951, et semble l’apaiser, comme en témoigne le titre de Phénix, recueil publié la même année. L’homme, qui se déplace sans cesse, notamment à Moscou (pour la commémoration du 150ème anniversaire de la naissance de Victor Hugo et pour le centième anniversaire de la mort de Gogol), montre des signes de faiblesse. En août 1952, il quitte précipitamment la Dordogne pour se faire soigner à Paris, suite à une crise cardiaque. Un second infarctus le terrasse, le 18 novembre 1952, dans sa résidence secondaire de Charenton-le-Pont, au 52 rue de Gravelle. Située à la lisière du bois de Vincennes, dans un quartier bourgeois, la maison beige est ornée d’une plaque commémorative, avec les mots suivants:

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Ici a vécu, est mort, le Poète Paul ÉLUARD
1895-1952

 

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Funérailles et postérité

   Éluard, qui, n’a pas cinquante-sept ans, laisse derrière lui une œuvre considérable, poétique et théorique. Plusieurs établissements scolaires, plusieurs voies, portent son nom, et le titre Bonjour tristesse, premier roman de Françoise Sagan, publié en 1954, constitue un hommage direct, une citation extraite d’ « À peine défigurée », dans La Vie immédiate, paru en 1932 :

Bonjour tristesse.
Amour des corps aimables.
Puissance de l’amour
Dont l’amabilité surgit
Comme un monstre sans corps.
Tête désappointée.
Tristesse, beau visage.

   Évoquons également le prix Paul Éluard, décerné par la Société des poètes français. Évoquons plus encore le musée qui lui est consacré, à Saint-Denis, sa ville natale, au 22 bis rue Gabriel Péri, dans le magnifique pavillon blanc entouré d’un jardin, bâti au XVIIIème siècle pour accueillir Louis XV lorsqu’il venait voir sa fille Louise de France. Le visiteur y admire plusieurs œuvres d’art, léguées par Dominique après la mort de son mari, ainsi que des manuscrits originaux.
   Ce jour-là, le monde entier était en deuil, déclare le jeune écrivain Robert Sabatier (1923-2012) lors de l’enterrement d’Éluard, le 22 novembre 1952. Le gouvernement lui a refusé des funérailles nationales, mais le poète est accompagné de nombreux anonymes, de ses amis surréalistes et de militants du PCF. Inhumé presque en face du mur des Fédérés, tout à fait au Nord du Père-Lachaise (sa tombe figure sur le plan fourni à l’entrée, et borde l’allée), Paul Éluard côtoie Barbusse, Vaillant-Couturier, Duclos ou le Colonel Fabien, sous une sépulture sobre, grise, ornée de gazon et naturellement dépourvue de tout symbole religieux.

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Musée Paul Éluard à Saint-Denis.

 

Un acteur essentiel du groupe surréaliste

   Auteur de nombreux tracts, ayant prononcé plusieurs conférences à travers l’Europe, Paul Éluard demeure incontournable dans l’aventure surréaliste. L’homme fait d’ailleurs figure d’intime, aux yeux de Breton, qui lui dédie notamment Le révolver à cheveux blancs, en 1932, et P. Éluard prendra la défense de son ami lors des diverses crises qui agitent le groupe.
Outre les graves désaccords politiques, qui aboutiront à une rupture définitive en 1938, Breton reproche à Éluard son moralisme bourgeois, notamment lors d’un incident bien précis, lorsque les deux hommes fréquentent encore Dada. Le 25 avril 1921, réuni au café Certa, passage de l’Opéra, le groupe retrouve le portefeuille d’un serveur. S’ensuit un débat : que faire de l’argent ? Breton désire l’utiliser pour régler l’addition, quand Éluard, très riche, décide de le rendre, ce qui agace le premier. Éluard jouit de l’aisance financière qui fait défaut à Breton, et rencontre davantage de succès, ce qui créé une rivalité. Enfin, Breton ne supporte que difficilement le triolisme sexuel que partagent Éluard, Ernst et Gala, ou encore leur amitié avec Dali, surnommé « Avida Dollars ». Après leur brouille, Breton qualifiera Éluard de « partousard », tout en regrettant leur complicité : Je me suis résigné à la séparation que lorsque j’ai acquis la certitude que [le] courant ne pouvait plus être remonté et que je me suis trouvé devant ce dilemme : ou bien m’éloigner de toi, ou bien devoir renoncer à m’exprimer sur ce qui constitue, avec le fascisme, la principale honte de notre temps [le stalinisme]… Il y allait pour moi de la signification même du surréalisme et de ma vie, écrit-il à Éluard, après son retour du Mexique, toujours en 1938.
Douze ans plus tard, en 1950, Breton adresse cependant une lettre ouverte à l’auteur de Capitale de la douleur, lui demandant instamment d’intervenir en faveur du tchèque Kalandra (1902-1950), surréaliste qu’ils avaient rencontré à Prague. L’auteur de Nadja essuie un refus, et Kalandra, accusé d’espionnage, est pendu.

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LE « DIÉRÈSE » NOUVEAU VA ARRIVER!

   Le nouveau numéro de Diérèse, paraîtra donc en novembre (dans la première quinzaine manifestement). Au programme, la traduction de poésie néo-zélandaise, mais aussi allemande, chinoise, et anglaise, avec plusieurs inédits de Katherine Mansfield. Plusieurs chroniques littéraires et cinématographiques viendront également compléter ce 77, avec notamment des extraits du journal de Pierre Bergounioux. Citons enfin mon propre (long) article consacré à Paul Éluard ainsi que deux notes de lecture (consacrées aux dernier recueil de Didier Ayres et au premier roman de Céline Debayle).

  Pour commander Diérèse, envoyer un chèque de 18 euros à l’ordre de Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77380 Ozoir-la-Ferrière.

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CINÉ-CLUB 9: « MONSIEUR FANTÔMAS », ERNST MOERMAN (1897-1944), UN FILM AVEC LE PÈRE DE JOHNNY!

  En dépit de son aspect souvent décalé, pour ne pas dire intimiste, ce blog n’est pas tout-à-fait en dehors du Monde et de l’actualité. On parle beaucoup, ces derniers temps, de la mort de Johnny Hallyday, devenu héros national, et en quelque sorte panthéonisé, tant par les médias que par le gouvernement, qui lui a donné des funérailles grandioses (à l’instar du grand Hugo). À titre privé, je n’ai jamais rejeté l’homme, qui donnait l’impression d’une certaine sincérité. En revanche je n’ai jamais adhéré à ses chansons, hormis peut-être Tennessee, écrite par Michel Berger (car n’oublions pas que Johnny fut un interprète). Petit serrement au cœur, malgré tout, à l’annonce de sa disparition, car l’homme représentait une part de l’histoire de France, de cet Hexagone des « petits blancs », des ouvriers moqués par Cabu, au moins symboliquement. Cela étant il eut convenu de raison garder, de ne pas faire une sorte de psychodrame national du décès d’un artiste ayant bien vécu, et mort à 74 ans. La chose paraît certes impossible, dans le cas du journalisme. Bast! Revenons en à la poésie.

  … Et donnons un ciné-club putaclick, selon l’expression consacrée, mais fidèle à l’esprit de « Page paysage » en présentant ce court-métrage surréaliste de l’écrivain et réalisateur belge Ernst Moerman (1897-1944). Tourné en 1937, et salué par Paul Éluard, Monsieur Fantômas présente la particularité de faire jouer un certain Léon Smet (1908-1989), acteur wallon, père naturel de Johnny l’ayant peu ou prou abandonné peu après sa naissance. Devenu une sorte de semi-clochard, l’homme, qui ignorait son fils, repose désormais au cimetière de Schaerbeek non loin de René Magritte. Nous n’en dirons pas davantage. Johnny est devenu un sujet trop sérieux, et trop sensible!

MÉMOIRE DES POÈTES XX: NUSCH ÉLUARD (1906-1946), Cimetière du Père-Lachaise, division 84. (Article paru dans Diérèse 71, automne 2017) 

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DIVISION 84

   Née le 21 juin 1906 à Mulhouse, alors ville allemande, fille d’un couple de forains, Maria Benz est très vite surnommée « Nusch » par un père aimant, qui l’initie à l’acrobatie et aux arts du cirque. Engagée par un théâtre berlinois à quatorze ans seulement, la jeune fille revient ensuite en Alsace, avant de travailler comme hypnotiseuse au Théâtre du Grand Guignol, rue Chaptal à Paris, tout en se livrant occasionnellement à la prostitution. Nusch, qui habite alors une misérable chambre de bonne près de Saint-Lazare depuis 1928, se fait aborder boulevard Haussmann par René Char et Paul Éluard, le 31 mai 1930, non loin des Galeries-Lafayette. Les deux amis emmènent Nusch dans un café, et lui offrent à manger. Charmée par la culture et par la personnalité d’Éluard, la comédienne vient habiter chez lui, rue Becquerel, puis rue de la Fontaine, dans le même immeuble que Breton, en union libre (pour reprendre l’expression de Clair de terre). Le poète, qui vit douloureusement son divorce avec Gala (1894-1982), mère de sa fille Cécile et future épouse de Dali, et qui trompe ouvertement Nusch, se marie néanmoins avec cette dernière le 21 août 1934. Physiquement affaibli, en proie à de graves difficultés financières, Éluard, qui a dédié La Vie immédiate à Nusch, vit en sa compagnie une aventure amoureuse et érotique intense, déclarant notamment, Je vis dans une lumière exclusive, la tienne, ou encore, Même quand nous sommes loin de l’autre, tout nous unit . Parallèlement, Nusch devient modèle pour Man Ray, entretenant une liaison avec lui, ainsi qu’une relation saphique avec Ady Fidelin, jeune Guadeloupéenne, maîtresse du photographe. En 1935, le recueil Facile est ainsi orné des images de Nusch, que Man Ray filme, en 1937, dans La Garoupe, court-métrage aujourd’hui perdu, et où figure également Pablo Picasso. Devenu intime du couple, le peintre, qui aurait eu des rapports particuliers avec Nusch, dîne fréquemment dans leur appartement, boulevard des Grands-Augustins, et les accompagne, l’été, à Mougins, en Provence. De magnifiques portraits, signés de la main du génie espagnol, nous sont ainsi parvenus. Fascinés par Nusch, Dora Maar (1907-1997), Joan Miró (1893-1983) ou encore René Magritte (1898-1967) immortalisent également la muse, égérie du groupe surréaliste.
En septembre 1939, P. Éluard, alors âgé de quarante-trois ans, est mobilisé au sein de l’administration militaire à Mignières dans le Loiret. Nusch le rejoint, avant de le suivre dans le Tarn, en juillet 1940, où l’armée l’a envoyé. Le 19 juillet 1940, le couple file à Carcassonne, où les attend leur ami Joë Bousquet (1897-1950), poète paralysé suite à une blessure, reçue au cours de la Grande Guerre. Revenu à Paris, ils habitent un petit logement au 35 rue de la Chapelle (rebaptisée Marx-Dormoy en 1945). En 1942, Éluard, qui a redemandé son adhésion au parti communiste français, entre en clandestinité, et publie de nombreux tracts et textes subversifs, que Nusch transporte dans des boîtes à bonbons. Tous deux sont successivement cachés chez Michel Leiris (inhumé dans la division 97), et Georges Hugnet (1906-1974), rue du Long, dans le XVIIème arrondissement. Réfugié à Vézelay chez les éditeurs Christian et Yvonne Zervos jusqu’à la Libération, l’auteur, tête de proue, avec Aragon, de la Résistance, donne de nombreuses conférences en Europe, toujours accompagné de sa muse. Le 28 novembre 1946, alors en Suisse, il apprend le décès brutal de Nusch, victime d’une hémorragie cérébrale au domicile de sa belle-mère, Suzanne Grindel, et en compagnie de sa belle-fille, Cécile. Terrassé, le poète, qui devait mourir six ans plus tard, et qui est inhumé dans la 97ème division, nous laisse ces quelques vers bouleversants :

Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six
Nous ne vieillirons pas ensemble.
Voici le jour
En trop : le temps déborde.
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.

    Disparue à quarante ans seulement, sans enfants, Nusch, qui nous a laissé quelques collages, longtemps attribués par erreur à son mari, n’a pas écrit, mais aura beaucoup inspiré. Dotée d’une beauté trouble, et d’un accent germanique qui prêtait à plaisanteries, l’ancienne fille de rue prend toute sa place dans le mouvement, aux côtés de Kiki de Montparnasse (dont la tombe, auparavant au cimetière de Thiais, a disparu), ou de Nadja (de son vrai nom Léonie Delcourt, morte folle pendant l’Occupation, et inhumée au cimetière de Bailleul dans le Nord). Selon Chantal Vieuville : Silhouette fine et délicate, elle [Nusch] impose son image au Panthéon des grandes figures féministes des Surréalistes, telle une muse au service d’une révolution artistique. Elle repose aujourd’hui sous une tombe blanche fort sobre, indiquant uniquement son nom et son prénom, et régulièrement fleurie.

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MÉMOIRE DES POÈTES XVI: GEORGES MÉLIÈS (1861-1938), Cimetière du Père-Lachaise, division 64 (article paru dans Diérèse 70, printemps-été 2017)

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   Marie-Georges Jean Méliès, dit Georges Méliès, naît le 8 décembre 1861 à Paris, au 49 boulevard Saint-Martin, dans le 3ème arrondissement, au sein d’une famille très aisée de fabricants de chaussures. Après des études au lycée Michelet de Vanves, puis à Louis-le-Grand, il effectue son service militaire à Blois. Bien qu’aucune trace écrite ne subsiste, la légende veut que l’appelé ait fréquenté le prestidigitateur Robert Houdin dans sa propriété de Saint-Gervais-la-Forêt. Revenu à la vie civile, Georges Méliès, qui désire devenir peintre, travaille quelques temps chez son père, et y apprend des rudiments de mécanique. En 1883, envoyé à Londres pour perfectionner son anglais, le jeune homme vend des corsets dans un grand magasin de confection, et en profite pour apprendre la prestidigitation auprès David Devant, comédien dont il réalise les décors, à l’Egyptian Hall. Revenu à Paris, il épouse Eugénie Génin, riche pianiste d’origine hollandaise, et se produit avec elle à la galerie Vivienne et au cabinet fantastique du musée Grévin notamment. Parallèlement, il poursuit une carrière de journaliste et de caricaturiste, notamment au journal antiboulangiste La Griffe, détenu par son cousin Adolphe Méliès. En 1888, fort des 500 000 francs rapportés par l’héritage familial, Méliès rachète son théâtre à la veuve de Robert Houdin, au 8 boulevard des Italiens. S’y produisent alors de célèbres illusionnistes tel le professeur Carmelli (1850-1919), qui passe pour être d’une habileté inégalée, mais aussi Okita, au style japonisant, au milieu des somptueux décors d’Houdin embellis par Méliès, et peuplés d’incroyables automates. Les soirées s’achèvent par des projections de photographies, sur des plaques en verre, dans une sorte d’ambiance poétique. Parallèlement, Méliès fonde en 1891 l’Académie de Prestidigitation, qui changera plusieurs fois de nom, et qui contribuera à donner un véritable statut à la profession .
Remerciez-moi, je vous évite la ruine, car cet appareil, simple curiosité scientifique, n’a aucun avenir commercial ! lui aurait dit l’un des frères Lumière, ou leur père (les versions divergent), lors de la première projection du Cinématographe, le 28 décembre 1895, à l’Hôtel Scribe, 14 boulevard des Capucines, à Paris. Désirant racheter le brevet de l’invention, Méliès essuie un refus poli, mais ferme. Comprenant quel est le formidable potentiel de l’outil, il achète donc le procédé de l’Isolatographe des Frères Isola (inhumés au cimetière des Batignolles) et le projecteur Theatograph commercialisé par son ami londonien, l’opticien et cinéaste Robert William Paul (1869-1943), avant de fonder sa propre société de production, la Star Films. Le 5 février 1896, à trente-quatre ans, Méliès diffuse ainsi ses propres œuvres, très inspirées par celles des Frères Lumière, dans son propre théâtre. Une seconde vie commence.
L’homme n’a plus seulement envie de filmer le réel, des scènes de rue, mais invente des scénarios, des histoires courtes. Il découvre également le procédé du collage, ancêtre du montage moderne, notamment dans Escamotage d’une dame au théâtre Robert-Houdin, en 1896. Ayant fondé le premier studio de cinéma français dans sa propriété montreuilloise, Méliès filme sa propre équipe théâtrale, des gens trouvés dans la rue, des danseuses devant des décors peints, et bâtit un atelier spécial pour colorier ses images. Passant fréquemment de l’autre côté de la caméra, Méliès devient ainsi une sorte d’athlète complet, tour à tour réalisateur, producteur, scénariste, machiniste et décorateur. Il va jusqu’à réinventer sur pellicule les actualités auxquelles il n’a pu assister, avec le Sacre du roi Édouard VII notamment . Pas moins de six-cents petits « voyages à travers l’impossible » sont ainsi tournés entre 1896 et 1914, autant de petits sketchs poétiques, étonnants, de quelques minutes, généralement projetés dans des foires.
On retient aujourd’hui de cette période essentiellement L’Affaire Dreyfus, Barbe bleue et surtout l’incroyable Voyage dans la Lune. Tourné en 1902 et devenu un classique, Remportant un franc succès, d’une durée de seize minutes (ce qui, pour l’époque, reste exceptionnel), décrivant une merveilleuse aventure dans l’espace, le court-métrage est salué outre-Atlantique. Très admiratifs, les Américains n’hésitent toutefois pas à pirater les bobines, au point que la Star Films ouvre une succursale à New-York, dirigée par Gaston Méliès, frère de Georges, afin de contrôler la diffusion. Ce dernier n’hésite pas à rédiger un article dans la presse, menaçant de poursuivre tous les contrefacteurs. Hélas rien n’y fait. En ce qui me concerne, ne croyez pas que je me considère rabaissé en m’entendant traité dédaigneusement d’artiste, car si vous, commerçants (et rien d’autres, donc incapables de produire des vues de composition), vous n’aviez pas des artistes pour les faire, je me demande ce que vous pourriez vendre, déclare Méliès à l’époque. Les mots sont magnifiques, mais cruellement révélateurs : ne possédant pas le sens des affaires, le cinéaste perd ses procès face au géant Edison, qui profite d’une histoire de brevet, obtenu sur le sol américain, pour exploiter en toute tranquillité le Voyage dans la Lune, et le manque à gagner est important. Les difficultés commencent : ne parvenant pas à rivaliser avec les grosses sociétés de production, Méliès perd le contrôle éditorial sur ses œuvres au profit de Pathé, qui devient dès 1911 distributeur officiel de Star Films. La femme de l’artiste décède deux ans plus tard. Devenu un simple cinéma, le théâtre Robert-Houdin doit fermer lors de l’entrée en guerre, en 1914, sur ordre préfectoral. Placé dans une situation financière extrêmement critique, Méliès monte, avec l’aide de sa famille, un théâtre, puis un cabaret d’opérette, dans sa propriété de Montreuil. L’aventure dure huit ans, de 1915 à 1923, avant qu’un créancier ne se présente. Pathé rachète la demeure, et tous les films disparaissent, vendus à des forains, ou détruits par Méliès, dans un acte de désespoir. On brûle les bobines pour en extraire l’argent, ou pour en faire du celluloïd, destiné à la confection de talonnettes, pour les Poilus. Ironie de l’Histoire : nous connaissons aujourd’hui les films de Méliès grâce aux copies piratées et aux contrefaçons yankees.
La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. À Montreuil, le studio de Méliès a été démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit, déclare mélancoliquement Maurice Pialat dans L’Amour existe, longue prose filmique autour de la banlieue parisienne. Ruiné, amer, Méliès épouse Jeanne d’Alcy (de son vrai nom Charlotte Faës), en 1925. Ensemble, le couple tient une boutique de confiseries et de jouets, gare Montparnasse, tout en recevant des chèques de Bernard Nathan . En 1929, le journaliste Léon Druhot le retrouve et le fait sortir de l’oubli. En 1932, Méliès et son épouse sont accueillis au château d’Orly, maison de retraite de la Mutuelle du cinéma. L’artiste meurt du cancer le 21 janvier 1938, à l’âge de soixante-seize ans. Il repose désormais avec sa femme dans la division 64, dans une tombe blanche portant la mention professionnelle « créateur du spectacle cinématographique », sous un buste signé Gavinelli. Située dans la division 64, non loin du mur de clôture Ouest du cimetière, régulièrement fleurie et ornée de vieilles pellicules, la sépulture figure sur le plan fourni à l’accueil.
Alchimiste de la lumière, pour reprendre les termes de Chaplin, Méliès aura donné son nom à plusieurs rues, à plusieurs établissements et à plusieurs cinémas (à Montreuil et à Toulouse notamment), fait l’objet de nombreux hommages et expositions, et inspiré le groupe électro Air . En leur temps, les surréalistes eux-mêmes ont contribué à découvrir, ou plutôt à redécouvrir, le travail de l’artiste. Fasciné, le réalisateur allemand Hans Richter (1888-1976), a ainsi grandement contribué à sortir Méliès de l’ombre. En février 1937 on projette à nouveau des films de Méliès dans diverses salles. Il est de plus en plus apprécié par la « nouvelle vague » d’alors et par les jeunes poètes. Le Festival est placé sous la présidence d’Edmond Jaloux et se tient à la brasserie Lux, rue de Rennes, près de la gare Montparnasse. Là, sur un papier à en-tête de la Brasserie, le dessinateur Gea Augsbourg brosse un croquis de Méliès, chapeau sur la tête. La feuille est bientôt couverte de signatures : André Breton, Paul Éluard, Maurice Fombeure, Louis Aragon… cet hommage spontané cause une grande joie à grand-père : se voir reconnu comme l’un des leurs par les surréalistes, quelle surprise à soixante-seize ans ! témoigne ainsi Madeleine Malthête-Méliès, dans le livre consacré à son père . De fait, l’univers onirique, décalé, expérimental, du magicien, ne pouvait que fasciner ces jeunes esprits enthousiastes, tournés vers le rêve, l’imaginaire. Bien que n’ayant évidemment jamais participé au mouvement, Méliès semble, indirectement, l’annoncer, et Breton évoque d’ailleurs son cinéma primitif dans une conférence prononcée le 2 mai 1938 à Mexico, quelques jours après la disparition de l’intéressé.

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