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CINÉ-CLUB 9: « MONSIEUR FANTÔMAS », ERNST MOERMAN (1897-1944), UN FILM AVEC LE PÈRE DE JOHNNY!

  En dépit de son aspect souvent décalé, pour ne pas dire intimiste, ce blog n’est pas tout-à-fait en dehors du Monde et de l’actualité. On parle beaucoup, ces derniers temps, de la mort de Johnny Hallyday, devenu héros national, et en quelque sorte panthéonisé, tant par les médias que par le gouvernement, qui lui a donné des funérailles grandioses (à l’instar du grand Hugo). À titre privé, je n’ai jamais rejeté l’homme, qui donnait l’impression d’une certaine sincérité. En revanche je n’ai jamais adhéré à ses chansons, hormis peut-être Tennessee, écrite par Michel Berger (car n’oublions pas que Johnny fut un interprète). Petit serrement au cœur, malgré tout, à l’annonce de sa disparition, car l’homme représentait une part de l’histoire de France, de cet Hexagone des « petits blancs », des ouvriers moqués par Cabu, au moins symboliquement. Cela étant il eut convenu de raison garder, de ne pas faire une sorte de psychodrame national du décès d’un artiste ayant bien vécu, et mort à 74 ans. La chose paraît certes impossible, dans le cas du journalisme. Bast! Revenons en à la poésie.

  … Et donnons un ciné-club putaclick, selon l’expression consacrée, mais fidèle à l’esprit de « Page paysage » en présentant ce court-métrage surréaliste de l’écrivain et réalisateur belge Ernst Moerman (1897-1944). Tourné en 1937, et salué par Paul Éluard, Monsieur Fantômas présente la particularité de faire jouer un certain Léon Smet (1908-1989), acteur wallon, père naturel de Johnny l’ayant peu ou prou abandonné peu après sa naissance. Devenu une sorte de semi-clochard, l’homme, qui ignorait son fils, repose désormais au cimetière de Schaerbeek non loin de René Magritte. Nous n’en dirons pas davantage. Johnny est devenu un sujet trop sérieux, et trop sensible!

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MÉMOIRE DES POÈTES XX: NUSCH ÉLUARD (1906-1946), Cimetière du Père-Lachaise, division 84. (Article paru dans Diérèse 71, automne 2017) 

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DIVISION 84

   Née le 21 juin 1906 à Mulhouse, alors ville allemande, fille d’un couple de forains, Maria Benz est très vite surnommée « Nusch » par un père aimant, qui l’initie à l’acrobatie et aux arts du cirque. Engagée par un théâtre berlinois à quatorze ans seulement, la jeune fille revient ensuite en Alsace, avant de travailler comme hypnotiseuse au Théâtre du Grand Guignol, rue Chaptal à Paris, tout en se livrant occasionnellement à la prostitution. Nusch, qui habite alors une misérable chambre de bonne près de Saint-Lazare depuis 1928, se fait aborder boulevard Haussmann par René Char et Paul Éluard, le 31 mai 1930, non loin des Galeries-Lafayette. Les deux amis emmènent Nusch dans un café, et lui offrent à manger. Charmée par la culture et par la personnalité d’Éluard, la comédienne vient habiter chez lui, rue Becquerel, puis rue de la Fontaine, dans le même immeuble que Breton, en union libre (pour reprendre l’expression de Clair de terre). Le poète, qui vit douloureusement son divorce avec Gala (1894-1982), mère de sa fille Cécile et future épouse de Dali, et qui trompe ouvertement Nusch, se marie néanmoins avec cette dernière le 21 août 1934. Physiquement affaibli, en proie à de graves difficultés financières, Éluard, qui a dédié La Vie immédiate à Nusch, vit en sa compagnie une aventure amoureuse et érotique intense, déclarant notamment, Je vis dans une lumière exclusive, la tienne, ou encore, Même quand nous sommes loin de l’autre, tout nous unit . Parallèlement, Nusch devient modèle pour Man Ray, entretenant une liaison avec lui, ainsi qu’une relation saphique avec Ady Fidelin, jeune Guadeloupéenne, maîtresse du photographe. En 1935, le recueil Facile est ainsi orné des images de Nusch, que Man Ray filme, en 1937, dans La Garoupe, court-métrage aujourd’hui perdu, et où figure également Pablo Picasso. Devenu intime du couple, le peintre, qui aurait eu des rapports particuliers avec Nusch, dîne fréquemment dans leur appartement, boulevard des Grands-Augustins, et les accompagne, l’été, à Mougins, en Provence. De magnifiques portraits, signés de la main du génie espagnol, nous sont ainsi parvenus. Fascinés par Nusch, Dora Maar (1907-1997), Joan Miró (1893-1983) ou encore René Magritte (1898-1967) immortalisent également la muse, égérie du groupe surréaliste.
En septembre 1939, P. Éluard, alors âgé de quarante-trois ans, est mobilisé au sein de l’administration militaire à Mignières dans le Loiret. Nusch le rejoint, avant de le suivre dans le Tarn, en juillet 1940, où l’armée l’a envoyé. Le 19 juillet 1940, le couple file à Carcassonne, où les attend leur ami Joë Bousquet (1897-1950), poète paralysé suite à une blessure, reçue au cours de la Grande Guerre. Revenu à Paris, ils habitent un petit logement au 35 rue de la Chapelle (rebaptisée Marx-Dormoy en 1945). En 1942, Éluard, qui a redemandé son adhésion au parti communiste français, entre en clandestinité, et publie de nombreux tracts et textes subversifs, que Nusch transporte dans des boîtes à bonbons. Tous deux sont successivement cachés chez Michel Leiris (inhumé dans la division 97), et Georges Hugnet (1906-1974), rue du Long, dans le XVIIème arrondissement. Réfugié à Vézelay chez les éditeurs Christian et Yvonne Zervos jusqu’à la Libération, l’auteur, tête de proue, avec Aragon, de la Résistance, donne de nombreuses conférences en Europe, toujours accompagné de sa muse. Le 28 novembre 1946, alors en Suisse, il apprend le décès brutal de Nusch, victime d’une hémorragie cérébrale au domicile de sa belle-mère, Suzanne Grindel, et en compagnie de sa belle-fille, Cécile. Terrassé, le poète, qui devait mourir six ans plus tard, et qui est inhumé dans la 97ème division, nous laisse ces quelques vers bouleversants :

Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six
Nous ne vieillirons pas ensemble.
Voici le jour
En trop : le temps déborde.
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.

    Disparue à quarante ans seulement, sans enfants, Nusch, qui nous a laissé quelques collages, longtemps attribués par erreur à son mari, n’a pas écrit, mais aura beaucoup inspiré. Dotée d’une beauté trouble, et d’un accent germanique qui prêtait à plaisanteries, l’ancienne fille de rue prend toute sa place dans le mouvement, aux côtés de Kiki de Montparnasse (dont la tombe, auparavant au cimetière de Thiais, a disparu), ou de Nadja (de son vrai nom Léonie Delcourt, morte folle pendant l’Occupation, et inhumée au cimetière de Bailleul dans le Nord). Selon Chantal Vieuville : Silhouette fine et délicate, elle [Nusch] impose son image au Panthéon des grandes figures féministes des Surréalistes, telle une muse au service d’une révolution artistique. Elle repose aujourd’hui sous une tombe blanche fort sobre, indiquant uniquement son nom et son prénom, et régulièrement fleurie.

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MÉMOIRE DES POÈTES XVI: GEORGES MÉLIÈS (1861-1938), Cimetière du Père-Lachaise, division 64 (article paru dans Diérèse 70, printemps-été 2017)

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   Marie-Georges Jean Méliès, dit Georges Méliès, naît le 8 décembre 1861 à Paris, au 49 boulevard Saint-Martin, dans le 3ème arrondissement, au sein d’une famille très aisée de fabricants de chaussures. Après des études au lycée Michelet de Vanves, puis à Louis-le-Grand, il effectue son service militaire à Blois. Bien qu’aucune trace écrite ne subsiste, la légende veut que l’appelé ait fréquenté le prestidigitateur Robert Houdin dans sa propriété de Saint-Gervais-la-Forêt. Revenu à la vie civile, Georges Méliès, qui désire devenir peintre, travaille quelques temps chez son père, et y apprend des rudiments de mécanique. En 1883, envoyé à Londres pour perfectionner son anglais, le jeune homme vend des corsets dans un grand magasin de confection, et en profite pour apprendre la prestidigitation auprès David Devant, comédien dont il réalise les décors, à l’Egyptian Hall. Revenu à Paris, il épouse Eugénie Génin, riche pianiste d’origine hollandaise, et se produit avec elle à la galerie Vivienne et au cabinet fantastique du musée Grévin notamment. Parallèlement, il poursuit une carrière de journaliste et de caricaturiste, notamment au journal antiboulangiste La Griffe, détenu par son cousin Adolphe Méliès. En 1888, fort des 500 000 francs rapportés par l’héritage familial, Méliès rachète son théâtre à la veuve de Robert Houdin, au 8 boulevard des Italiens. S’y produisent alors de célèbres illusionnistes tel le professeur Carmelli (1850-1919), qui passe pour être d’une habileté inégalée, mais aussi Okita, au style japonisant, au milieu des somptueux décors d’Houdin embellis par Méliès, et peuplés d’incroyables automates. Les soirées s’achèvent par des projections de photographies, sur des plaques en verre, dans une sorte d’ambiance poétique. Parallèlement, Méliès fonde en 1891 l’Académie de Prestidigitation, qui changera plusieurs fois de nom, et qui contribuera à donner un véritable statut à la profession .
Remerciez-moi, je vous évite la ruine, car cet appareil, simple curiosité scientifique, n’a aucun avenir commercial ! lui aurait dit l’un des frères Lumière, ou leur père (les versions divergent), lors de la première projection du Cinématographe, le 28 décembre 1895, à l’Hôtel Scribe, 14 boulevard des Capucines, à Paris. Désirant racheter le brevet de l’invention, Méliès essuie un refus poli, mais ferme. Comprenant quel est le formidable potentiel de l’outil, il achète donc le procédé de l’Isolatographe des Frères Isola (inhumés au cimetière des Batignolles) et le projecteur Theatograph commercialisé par son ami londonien, l’opticien et cinéaste Robert William Paul (1869-1943), avant de fonder sa propre société de production, la Star Films. Le 5 février 1896, à trente-quatre ans, Méliès diffuse ainsi ses propres œuvres, très inspirées par celles des Frères Lumière, dans son propre théâtre. Une seconde vie commence.
L’homme n’a plus seulement envie de filmer le réel, des scènes de rue, mais invente des scénarios, des histoires courtes. Il découvre également le procédé du collage, ancêtre du montage moderne, notamment dans Escamotage d’une dame au théâtre Robert-Houdin, en 1896. Ayant fondé le premier studio de cinéma français dans sa propriété montreuilloise, Méliès filme sa propre équipe théâtrale, des gens trouvés dans la rue, des danseuses devant des décors peints, et bâtit un atelier spécial pour colorier ses images. Passant fréquemment de l’autre côté de la caméra, Méliès devient ainsi une sorte d’athlète complet, tour à tour réalisateur, producteur, scénariste, machiniste et décorateur. Il va jusqu’à réinventer sur pellicule les actualités auxquelles il n’a pu assister, avec le Sacre du roi Édouard VII notamment . Pas moins de six-cents petits « voyages à travers l’impossible » sont ainsi tournés entre 1896 et 1914, autant de petits sketchs poétiques, étonnants, de quelques minutes, généralement projetés dans des foires.
On retient aujourd’hui de cette période essentiellement L’Affaire Dreyfus, Barbe bleue et surtout l’incroyable Voyage dans la Lune. Tourné en 1902 et devenu un classique, Remportant un franc succès, d’une durée de seize minutes (ce qui, pour l’époque, reste exceptionnel), décrivant une merveilleuse aventure dans l’espace, le court-métrage est salué outre-Atlantique. Très admiratifs, les Américains n’hésitent toutefois pas à pirater les bobines, au point que la Star Films ouvre une succursale à New-York, dirigée par Gaston Méliès, frère de Georges, afin de contrôler la diffusion. Ce dernier n’hésite pas à rédiger un article dans la presse, menaçant de poursuivre tous les contrefacteurs. Hélas rien n’y fait. En ce qui me concerne, ne croyez pas que je me considère rabaissé en m’entendant traité dédaigneusement d’artiste, car si vous, commerçants (et rien d’autres, donc incapables de produire des vues de composition), vous n’aviez pas des artistes pour les faire, je me demande ce que vous pourriez vendre, déclare Méliès à l’époque. Les mots sont magnifiques, mais cruellement révélateurs : ne possédant pas le sens des affaires, le cinéaste perd ses procès face au géant Edison, qui profite d’une histoire de brevet, obtenu sur le sol américain, pour exploiter en toute tranquillité le Voyage dans la Lune, et le manque à gagner est important. Les difficultés commencent : ne parvenant pas à rivaliser avec les grosses sociétés de production, Méliès perd le contrôle éditorial sur ses œuvres au profit de Pathé, qui devient dès 1911 distributeur officiel de Star Films. La femme de l’artiste décède deux ans plus tard. Devenu un simple cinéma, le théâtre Robert-Houdin doit fermer lors de l’entrée en guerre, en 1914, sur ordre préfectoral. Placé dans une situation financière extrêmement critique, Méliès monte, avec l’aide de sa famille, un théâtre, puis un cabaret d’opérette, dans sa propriété de Montreuil. L’aventure dure huit ans, de 1915 à 1923, avant qu’un créancier ne se présente. Pathé rachète la demeure, et tous les films disparaissent, vendus à des forains, ou détruits par Méliès, dans un acte de désespoir. On brûle les bobines pour en extraire l’argent, ou pour en faire du celluloïd, destiné à la confection de talonnettes, pour les Poilus. Ironie de l’Histoire : nous connaissons aujourd’hui les films de Méliès grâce aux copies piratées et aux contrefaçons yankees.
La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. À Montreuil, le studio de Méliès a été démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit, déclare mélancoliquement Maurice Pialat dans L’Amour existe, longue prose filmique autour de la banlieue parisienne. Ruiné, amer, Méliès épouse Jeanne d’Alcy (de son vrai nom Charlotte Faës), en 1925. Ensemble, le couple tient une boutique de confiseries et de jouets, gare Montparnasse, tout en recevant des chèques de Bernard Nathan . En 1929, le journaliste Léon Druhot le retrouve et le fait sortir de l’oubli. En 1932, Méliès et son épouse sont accueillis au château d’Orly, maison de retraite de la Mutuelle du cinéma. L’artiste meurt du cancer le 21 janvier 1938, à l’âge de soixante-seize ans. Il repose désormais avec sa femme dans la division 64, dans une tombe blanche portant la mention professionnelle « créateur du spectacle cinématographique », sous un buste signé Gavinelli. Située dans la division 64, non loin du mur de clôture Ouest du cimetière, régulièrement fleurie et ornée de vieilles pellicules, la sépulture figure sur le plan fourni à l’accueil.
Alchimiste de la lumière, pour reprendre les termes de Chaplin, Méliès aura donné son nom à plusieurs rues, à plusieurs établissements et à plusieurs cinémas (à Montreuil et à Toulouse notamment), fait l’objet de nombreux hommages et expositions, et inspiré le groupe électro Air . En leur temps, les surréalistes eux-mêmes ont contribué à découvrir, ou plutôt à redécouvrir, le travail de l’artiste. Fasciné, le réalisateur allemand Hans Richter (1888-1976), a ainsi grandement contribué à sortir Méliès de l’ombre. En février 1937 on projette à nouveau des films de Méliès dans diverses salles. Il est de plus en plus apprécié par la « nouvelle vague » d’alors et par les jeunes poètes. Le Festival est placé sous la présidence d’Edmond Jaloux et se tient à la brasserie Lux, rue de Rennes, près de la gare Montparnasse. Là, sur un papier à en-tête de la Brasserie, le dessinateur Gea Augsbourg brosse un croquis de Méliès, chapeau sur la tête. La feuille est bientôt couverte de signatures : André Breton, Paul Éluard, Maurice Fombeure, Louis Aragon… cet hommage spontané cause une grande joie à grand-père : se voir reconnu comme l’un des leurs par les surréalistes, quelle surprise à soixante-seize ans ! témoigne ainsi Madeleine Malthête-Méliès, dans le livre consacré à son père . De fait, l’univers onirique, décalé, expérimental, du magicien, ne pouvait que fasciner ces jeunes esprits enthousiastes, tournés vers le rêve, l’imaginaire. Bien que n’ayant évidemment jamais participé au mouvement, Méliès semble, indirectement, l’annoncer, et Breton évoque d’ailleurs son cinéma primitif dans une conférence prononcée le 2 mai 1938 à Mexico, quelques jours après la disparition de l’intéressé.

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