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« L’HOMME-RAVIN », RAYMOND BOZIER, FAYARD, 2008 (note de lecture parue en 2008 dans « Quai des Lettres »)

         Les romans de Raymond Bozier mettent en scène des marginaux : un paysan muet, mais lettré, dans Lieu-dit, de jeunes SDF dans Rocade, des « soldats somnambules »…

         Publié en même temps que La maison des courants d’air, « construction imaginaire », L’homme-ravin nous plonge cette fois dans l’autisme, la rupture, à travers le monologue d’un homme qui se croit né d’une automobile, et se confond plus ou moins avec le ravin dans lequel il a chuté. Interné suite à un mystérieux incident, totalement hors du monde, Rahling, tel le Poprichtchine de Gogol, tient le journal de sa psychose, évoque son insensibilité aux êtres et aux choses, au passé, obsédé par le besoin de fuir, retourner à la Nature auprès de « Mère-Voiture » :

Ils font comme si j’avais jamais vécu dans un ravin, sous des arbres, au côté d’une mère ravagée (…) Ils ne veulent pas voir que je suis passé de l’autre côté du miroir dans lequel ils ont l’habitude de se reconnaître.

         L’homme-ravin parviendra-t-il à quitter ce monde qui l’indiffère ? Rejoindra-t-il ce gouffre originel ? La trajectoire individuelle de Rahling, personnage allégorique, semble incarner le destin de la population entière, coupée d’elle-même, suite à une catastrophe. L’auteur  évoque ainsi la manière, sans doute, dont l’Humanité finirait un jour par disparaître, soit cet accident provoqué ou involontaire, aux proportions aussi phénoménales qu’immaîtrisables. Tragique, irréversible, cet « éloignement de la nature » dont parle R. Bozier dans  Bords de mer*, et dont souffre notre héros, prend donc valeur de prophétie.

         Superbe, la chute de L’homme-ravin nous rappelle que l’auteur est d’abord  poète, comme l’indique la quatrième de couverture. Loin de la simple description clinique, l’écriture de R. Bozier renoue effectivement avec le style sobre et imagé de son premier recueil, récemment réédité en ligne par François Bon, sur le site Tiers-Livre*.

L’homme ravin : un roman qui interroge…


[*] L’homme-ravin, Raymond Bozier, Fayard, 2008.

* Flammarion , 1998.

* Roseaux, CCL éditions, 1984, réed. sur publie.net : http://www.publie.net/

LOUISE GLÜCK, née en 1943, USA (citation)

Je ne connais pas le prix Nobel 2020, mais me réjouis qu’il soit attribué à une poétesse, américaine de surcroît. Née à New-York en 1943, Louise Glück, (dont le nom de famille signifie « chance », en yiddish), appartient au mouvement objectiviste que j’ai découvert à la faculté, au moment où je m’ouvrais à la poésie d’outre-Atlantique, après avoir lu notamment Bords de mer de Raymond Bozier, auteur rochelais et ami, très influencé par l’approche matérialiste de Zukofsky, d’Oppen, de Basil Bunting, de Rakosi ou de Reznikoff. Je pourrais donner une définition succincte, mais je crains que cela sente le copié/collé Wikipédia. Je renvoie donc nos aimables lecteurs au grand livre de Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, publié par Minuit, et qui permet de s’immerger dans les différents courants (Black Mountain College, beatniks, Pound, à lui seul tout un chapitre, etc.). Je reproduis également un texte de Louise Glück traduit par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban:

Louise Glück


PAYSAGE ABORIGÈNE

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre
d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être
la tombe de mon père, bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,
plus fort cette fois, ce qui commençait d’être étrange pour moi,
car c’était elle qui était sourde ; même le médecin l’avait admis.
Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit
où s’arrêtait mon père et commençait ma mère.
Le cimetière était silencieux. Le vent soufflait dans les arbres ;
je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,
et plus loin, un chien gémissait.
Ces bruits finirent par s’estomper. Il me traversa l’esprit
que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,
à ce qui ressemblait désormais à un cimetière, bien que cela puisse n’être
un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc, ou bien, si ce n’était pas un parc,
un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses –
la douceur de vivre* remplissant l’air, la douceur de vivre,
comme on dit. À un moment,
je me suis aperçue que j’étais seule.
Où étaient partis les autres,
mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?

À présent, la lumière déclinait. Où était la voiture
qui attendait de nous ramener chez nous ?
Je commençai alors à chercher une solution. Je sentais
l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.
Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,
à l’arrêt, semblait-il, derrière le feuillage, le conducteur
appuyé, oisif, contre le chambranle d’une porte, fumant une cigarette.
Ne m’oubliez pas, criai-je, courant à présent
à travers tous ces carrés d’herbe, tous ces pères et ces mères…
Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.
Madame, me dit-il, en montrant les rails,
vous voyez bien que c’est la fin, que les rails ne vont pas plus loin.
Ses paroles étaient dures, mais ses yeux étaient bons :
cela m’encouragea à défendre mon cas becs et ongles.
Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je, et je remarquai
qu’ils étaient solides, comme s’ils avaient beaucoup de retour derrière eux.
Vous savez, dit-il, notre travail est difficile : nous sommes confrontés
à tant de chagrin et de désillusion.
Il me regarda avec de plus en plus de franchise.
J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il, j’aimais l’agitation.
Désormais, je parlais à un vieil ami :
Et toi, dis-je, car il était libre de partir,
tu ne souhaites pas rentrer chez toi,
revoir la ville ?
C’est chez moi, dit-il.
La ville – la ville c’est là où je disparais.

(traduction par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban)

« CRATÈRE » Raymond Bozier

pripirat 2

 

il y eut
une explosion
le souffle violent des éclats métalliques
les morceaux de chair du feu
le sang des vitres brisées
les regards effrayés des portes arrachées
les os brisés du mobilier renversé
les visages ensanglantés de la poussière
les vêtements arrachés des cris
les corps des ambulances
les larmes de la douleur
le temps de la terreur

« L’ÊTRE URBAIN » DE RAYMOND BOZIER, publie.net, http://www.publie.net/, (critique initialement parue dans « Diérèse 56 », au printemps 2012.)

 

      Écrivain reconnu, récompensé par le prix Poitou-Charentes et le Prix du Premier roman en 1997 pour Lieu-dit (éditions Calman-Lévy), Raymond Bozier s’est d’abord consacré à la poésie, développant une esthétique rare et exigeante à travers trois recueils : Roseaux (CCL éditions, 1986, réed. publie.net 2008), Bords de mer (Flammarion, 1998) et Abattoirs 26 (Pauvert, 1999, rééd. publie.net 2010). Acceptant volontiers l’expression de « poésie matérialiste » dans un entretien accordé à Diérèse n°35 (automne 2006), R. Bozier déclare également ne pas en avoir fini de penser la question de l’urbain, de l’urbanité, de l’abord des villes. C’est dire si les textes de ce nouveau livre restent résolument orientés sur le présent, vers les espaces contemporains, évoquant cet éloignement de la Nature dont parlait l’auteur dans Bords de mer : des mots entortillés/entre les façades/de l’espace urbain/hors les fenêtres/les planchers et les plafonds/agrippés à leur coin de bitume (« fouille 3 – variation 1 »). Édité par les soins de François Bon sur le site publie.net, L’être urbain se différencie ainsi résolument du lyrisme traditionnel, et procède d’une démarche profondément novatrice, originale, proche de l’esthétique objectiviste et loin de tout conformisme. « Fragments de l’ère industrielle » pour reprendre ses propres termes, les poèmes de Raymond Bozier s’écartent effectivement de l’intériorité quelque peu narcissique d’une certaine production actuelle, ou de l’abstraction, pour se tourner vers l’extériorité. Loin de toute boursouflure, la plume acérée du poète saisit le réel avec une saisissante netteté, fixe des instantanés en termes brefs et concis, ce qu’Yves di Manno appelle une objectivité sans froideur : les parterres de fleurs/la sonnerie d’un téléphone/le repos des choses. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple relevé, d’une pure succession d’objets. Mue par un rythme puissant, la parole se déploie par blocs typographiques séparés, ce qui ouvre la voie à plusieurs lectures, à une lecture à plusieurs voix, comme on peut le voir dans le documentaire réalisé par le Conseil Régional : appuie pose ils diront appuie ils diront pose j’appuierai je poserai une nouvelle fois mon front mes mains Recevant des ordres, des injonctions émanant d’une mystérieuse autorité, une sorte de Big Brother immanent, le narrateur non identifié obéit docilement, travaille, produit, mange, dort, tremble. La Société de consommation se cache ainsi derrière des slogans, les marques de cosmétiques énumérées dans « fouille 23-Galerie marchande » : Rouge à lèvres fard mascara cils fonds de teint. N’éprouvant aucune fascination pour le décor, la réalité qu’il décrit, Raymond Bozier condamne avec subtilité un système froid, dépersonnalisé et dépersonnalisant, incarné par des logos, un espace mental et géographique appauvri, générant injustices, frustrations et violence : je dégagerai les mots/je frapperai/à grands coups de hache/contre le mur de la réalité/ils diront hurle/ils diront meurs/je hurlerai/je mourrai/sans que nul ne s’en inquiète (« fouille 18 – lit »). Raymond Bozier souhaite dire quelque chose du Monde sans qu’on puisse pour autant parler d’écriture engagée au sens sartrien.

       Dénonçant la solitude, l’exclusion (L’être urbain est dédié « aux dormeurs de plein ciel de l’avenue Suffren »), le poète n’apporte pas de solutions toutes faites, de programme idéologique, mais se contente en quelque sorte de dépeindre, de constater, comme si la poésie sauvait, quelque peu, du désespoir : Ce qui rend serein, c’est la certitude que son poème ne peut plus être touché, qu’il est tel qu’on l’attendait, posé là, comme un roc, et prêt à affronter son lecteur.

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