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MAURICE BASKINE (1901-1968), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. MÉMOIRE DES POÈTES, (ARTICLE PARU DANS DIÉRÈSE 82, AUTOMNE 2021)

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE (16 rue du Repos, 75020 Paris, métro Père-Lachaise, ligne 2), quatorzième partie.

  . Dans Diérèse 81,  nous avons évoqué le scientifique, poète et plasticien belge Théodore Koenig (1922-1997), ainsi que le peintre abstrait Paul Revel (1922-1983), tous deux nés la même année, tous deux liés au surréalisme, et tous deux inhumés au columbarium. Poursuivons notre exploration du Père-Lachaise en compagnie de Maurice Baskine, créateur profondément décalé, original, Juif ukrainien ayant grandi en France pour y créer sa propre mythologie.

Maurice Baskine par Emile Savitry.

MAURICE BASKINE (1902-1968)

Localisation : Reposait dans la case 3236, à l’extérieur du columbarium (87ème division). Les cendres ont été exhumées le 31 janvier 1996, et dispersées (probablement dans le jardin du souvenir de la 77ème division).

Kharkov, Paris, Fontenay…

   Située à l’extrême-Est, à quelques kilomètres de la Russie, la ville ukrainienne de Kharkov compte aujourd’hui presque un million et demi d’habitants. La fiche Wikipédia mentionne notamment la cathédrale de Pokrov, élégant édifice à bulbes, ou encore la collégiale de la Dormition. C’est en tous cas là que naît Miron Maurice Baskine, le 7 octobre 1901, et qu’il passe les quatre premières années de sa vie. L’importante communauté juive est alors victime des pogroms organisée par la bande des « Cent noirs », groupe antisémite radical. Est-ce pour fuir pareille violence que la famille déménage à Paris ? Le foyer, qui compte six enfants (quatre garçons, dont deux décèdent en bas-âge, et une fille, qui mourra à Auschwitz), habite un immeuble haussmannien, avenue Ledru-Rollin. Originaire de Krementchouk, au bord du Dniepr, le père, Élie Idel Baskine, (1873-1921), vend diverses marchandises, dont des chaussons, et décède prématurément à l’hôpital de Villejuif[1]. Nous savons peu de choses de son épouse, Hacia Tchoudnowski (1875-1943), hormis qu’elle mourra à l’hôpital Rotschild, dans le XIIème arrondissement, après son internement à Drancy[2] ; Maurice Baskine, très fort en mathématiques, travaille d’abord comme comptable dans une banque, puis comme représentant de commerce de 1923 à 1937, à l’instar de Georges Jacob, son aîné. Marié à une certaine Fernande Descantes le 3 novembre 1932, l’homme habite 84 avenue de Neuilly, à Fontenay-sous-Bois, derrière le périphérique.

   En 1933, il découvre l’occultisme après avoir lu un ouvrage traitant des rêves et de la chiromancie et s’enthousiasme pour la poésie de Norman Far. La guerre éclate sept ans plus tard. Le quadragénaire s’engage alors volontairement dans l’artillerie, le 14 mai 1940. Démobilisé le 30 juillet, Baskine est interné trois ans plus tard au camp de Noé, en Haute-Garonne, puis au camp de de l’organisation Todt à Martigues. Refusant de travailler pour l’Allemagne, il prend le maquis en mars 1944, puis rejoint les Forces Françaises Intérieures le 24 juin.

Kharkov (ou Kharkiv), en Ukraine.

Rupture et renaissance

   Devenu chômeur à la Libération, Maurice Baskine commence à exposer tardivement, présentant le « Temple du Mas » à la galerie parisienne de Katia Granoff, puis au Salon des Surindépendants, où il reviendra quatre fois. Il parle lui-même d’art atomique, en référence à la bombe H, pour qualifier ses sculptures en plâtre peint de couleur métallique, couvertes de fragments comme tirées d’explosion. Celles-ci déroutent généralement le public, mais attirent alors l’attention de Dubuffet, de Paulhan ou encore d’André Breton. C’est le début d’une chaleureuse collaboration entre les deux hommes. Breton initie ainsi Baskine à la pensée de Fulcanelli, mystérieux alchimiste dont l’identité réelle n’est toujours pas connue. Baskine, qui adhère au surréalisme dès 1946, participe notamment à l’exposition internationale de juillet 1947, à la galerie Maeght, avant d’envoyer une lettre de rupture à Breton, en 1951. Je vais de l’avant, seul, y déclare-t-il sobrement.

  Baskine quitte sa femme en bons termes, lui laissant la maison, et habite une chambre de bonne mansardée en haut d’un immeuble haussmannien, quartier Montparnasse. La cabine de cosmonaute, comme il l’appellera lors d’un reportage télévisuel[3], est trop petite pour concevoir de grands formats. Baskine conçoit alors des albums en répandant une encre de Chine noire et rouge à la surface du papier, avant de la gratter à l’aide d’une lame de rasoir. Évoquons toutefois Fantasophe-Roc ou l’édification de la pierre de Fantasophopolis, soit immense triptyque de cinq mètres sur deux mètres, peint entre 1952 et 1958, et présenté à la galerie Charpentier en 1964. Tout semble ici résumé, comme si Baskine avait voulu offrir un aperçu global de sa création, une sorte de compendium.

   Les expositions s’enchaînent, se poursuivent, y compris à l’étranger, comme à Knokke-le-Zoute en 1967.Mauvais gestionnaire et piètre commercial, Maurice Baskine ne sait hélas pas se vendre et reste miséreux. Exalté par les évènements de mai 68, il croit pouvoir diffuser ses idées ésotériques, mais s’épuise dramatiquement, avant de s’éteindre à l’hôpital Lariboisière à l’été, le 5 juillet 1968. Incinéré, le peintre repose longtemps au columbarium, puis ses cendres sont dispersées (vraisemblablement au jardin du souvenir. Cf. plus haut).

« Sirène » par Maurice Baskine (date inconnue).

Un magicien de la matière[4]

   Maurice Baskine entame sa carrière sur le tard, en autodidacte. Appréciées par Dubuffet, ses œuvres s’inscrivent, pour une part, dans le cadre de l’art brut, et on y décèle quelque chose de très enfantin, d’un peu naïf. On l’a classé dans l’art brut parce qu’il n’avait aucune formation déclare ainsi Paul Sanda[5]. Peut-on pour autant, légitimement, parler de création franche ? Citant Nerval ou les poètes symbolistes tel Baudelaire, Baskine est d’abord un homme de culture, imprégné de lectures classiques. Ainsi fait-il figurer un dé, en hommage au fameux poème de Mallarmé, sur plusieurs de ses tableaux, cite fréquemment Rabelais. Ce n’est pas non plus un créateur isolé, mais bien un Parisien, qui fréquente alors les salons, expose, se manifeste. Très bref, son compagnonnage avec le surréalisme demeure capital. Son divorce à l’amiable d’avec Breton reste lié à un goût certain pour l’indépendance. Admiré par l’auteur de Nadja, Baskine s’écarte du mouvement, justement parce qu’il est incapable de suivre un courant défini, soit d’adhérer à un groupe. Bien que mondain, parfaitement introduit au sein des milieux de son temps, l’homme est singulier, indocile.

  Ceci posé, plus qu’un artiste brut ou qu’un surréaliste, Baskine est peut-être, d’abord, un alchimiste. Le modeste employé, représentant de commerce Baskine devient en effet lui-même, c’est-à-dire peintre, après avoir découvert l’occultisme, et, comme le souligne encore Paul Sanda. Toutes ses toiles sont emplies de symboles extrêmement précis, qui font sens. Ainsi du Fantasophe-Roc évoqué plus haut, et qui représente les différentes étapes initiatiques. Ainsi, également des sculptures d’athanors, soit de fours sensés métamorphoser le métal commun en or, réalisées à partir de poêles en une matière épaisse et grumeleuse, dite fantasophale, inventée par Baskine lui-même, selon une recette restée secrète. En 1990, son ami Jean Saucet organise une rétrospective Baskine spécialement à Cahors, où plusieurs façades sont justement ornées de références à cette même alchimie.

  Féru de paranormal, l’homme donne un temps des conférences sur Nostradamus, le tarot. De même, le 9 mai 1956, organise-t-il une parafestation fantasophale chez les surréalistes Robert et Nina Lebel, 14 avenue du président Wilson. Jérôme Bosch et Gustave Moreau s’y trouvent invités ! Baskine déclare également que la lune n’existe pas, mais ne serait qu’un reflet, et le gag est évoqué dans le New York Times. Outre l’alchimie, sa peinture est de fait emplie de signes divers, qu’il s’agisse d’ésotérisme, du judaïsme de son enfance ou serpent qui se mord la queue, l’universel ouroboros auquel il attribue des plumes à l’instar des Aztèques. Une mythologie personnelle, nervalienne, se lit en filigrane, notamment lorsque Baskine peint son propre père sous les traits du Roi de Thune (soit celui qui ramène l’argent à la maison), et sa mère sous les traits de la Reine de Sabbath (soit celle qui organise la cérémonie sacrée).  

Le « Fantasophe-roc » au musée de Cordes-sur-Ciel (Tarn).

   Alchimiste et plasticien, pour Maurice Baskine, son œuvre peint et sculpté n’était pas commentaire de thèmes alchimiques, mais l’expression d’une alchimie qu’il a repensée pour son propre compte, accomplissant ainsi son Grand Œuvre. D’où la difficulté d’attribuer une signification à des pièces dont le titre ne nous est pas parvenu et qui sont majorité. Celles-ci ont été soumises à des experts en sciences occultes ; certains – seulement- ont pu être déchiffrées. C’est pourquoi ne seront indiquéees entre guillemets, que les titres reconnus de Maurice Baskine. Reste, intitulées ou pas, déchiffrées ou pas, la beauté magnétique de ses œuvres, déclare ainsi Jean Saucet[6].  

N.B.

   Personnage fantasque, méconnu de son vivant, découvert, re-découvert par une poignée de passionnés, Maurice Baskine aura donc disparu du columbarium. Mais sa trace s’éteint dans la célèbre nécropole, son œuvre reste à explorer dans ses moindres arcanes. To the happy few, pour reprendre les mots de Stendhal.


[1] Repose au cimetière parisien de Bagneux, 3ème division, ligne 14, tombe numéro 11, concession 17CC1915.

[2] Son nom figure sur le mémorial de la Shoah.

[3] Le 24 novembre 1964, le deuxième chaîne de télévision diffuse un reportage sur Baskine, dans l’émission « Entre les Lignes ».

[4] C’est ainsi que Simone Collinet, galeriste et première femme d’André Breton, qualifie Maurice Baskine.

[5] Paul Sanda Baskine,symboles,Alchimie et littérature – YouTube (conférence donnée en mars 2017 à Cordes-sur-Ciel dans le Tarn).

[6] Maurice Baskine : peintre, sculpteur, alchimiste : [exposition] Cathédrale de Cahors, Grenier du Chapître, 1er juillet-15 septembre 1990 / texte de Michel Butor, édité par le Conseil Général du Lot.

« LES MAINS PROPRES », JEAN-LOUIS BAILLY, ÉDITIONS L’ARBRE VENGEUR, TALENCE, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Librement inspiré par la vie du chercheur et poète Jean-Henri Fabre (1823-1915), ce singulier opuscule, publié chez l’Arbre vengeur, s’apparente à une mini-biographie disruptive, décalée dans le ton comme dans le propos. Composé avec une minutie quasi entomologique Les mains propres détaille les habitudes et les études de Fabre, ou plutôt d’Anthelme, son double littéraire. À l’instar de son illustre modèle, le personnage hante un village du Sud, au milieu d’habitants qui le craignent, et passe ses journées à fouiller le sol à la recherche d’insectes, soigneusement décrits en français, grec et latin, sur d’innombrables feuillets manuscrits. Également traducteur des Fables de la Fontaine en provençal, Anthelme est aidé, dans ses travaux, par les gamins du coin ainsi que par le docteur Larivoie, jeune admirateur. Ceux-ci lui rapportent des bestioles en échange de menues récompenses. Au demeurant, l’intellectuel sait se montrer reconnaissant, offrant notamment des lunettes à Ernest, un garçon en apparence gourd surnommé « Tête de mouche » par ses camarades.  

   Une secrète passion charnelle dévore cependant l’austère Anthelme, et met un peu de désordre dans cette vie bien rangée. Déjà marié, le sexagénaire couche en effet avec Rose, paysanne de dix-sept ans qu’il finira par épouser après la mort pour le moins trouble de sa première femme. Vénéré par tous, et entre autres par Darwin, l’auguste savant cache en effet certains vices, dissimulant notamment, derrière le détachement feint, une vanité dévorante. Ce même orgueil se trouve conforté par un évènement pour le moins marquant : Raymond Poincaré, président du Conseil, vient en personne décorer Anthelme dans son patelin, et ce en pleine guerre. La consécration est totale.

  Récit bref mais lent, Les mains propres rappelle, précisément, les planches de dissection pratiquées par Fabre-Anthelme. D’observateur, l’homme devient objet d’observation, étudié avec méticulosité, implacablement portraituré par Jean-Louis Bailly jusque dans ses moindres travers. C’est avec un malin plaisir qu’on voit le vernis craquer. On est aussi frappé par l’extrême justesse du propos, par le classicisme d’une langue impeccable. Rien n’échappe au regard de l’écrivain, et donc de son lecteur. Pour autant, Les mains propres ne constitue pas un aride traité scientifique sur la vie des sauterelles et autres hyménoptères, un volume desséchant autour de Fabre, par le truchement de la fiction. Un lyrisme subtil baigne en effet l’ensemble, en particulier dans le dernier chapitre, lorsque J.L. Bailly évoque la sépulture du principal protagoniste, inhumé avec ses chères créatures : Ces insectes d’une semaine, pieusement conservés, détiennent le secret d’une humble éternité. La pierre de la tombe provençale s’effritera sans doute avant que ces armures princières lancent éclats moins flamboyants et nuances moirures moins délicates (p. 112). Manifestement habité par la figure de Fabre, dont il parle déjà dans l’excellent Vers la poussière[1], le pataphysicien J..L. Bailly[2] signe là un petit livre étonnant, sous les auspices des excellentes éditions girondines « L’Arbre vengeur ».


[1] Éditions de l’Arbre vengeur, Talence, 2010.

[2] Par ailleurs auteur du plus long lipogramme versifié en langue française, transcription fidèle, sans utiliser la lettre « e », de « La Chanson du Mal-aimé » d’Apollinaire (source : Wikipédia).

« LE BRUTALISTE », MATTHIEU GARRIGOU-LAGRANGE, ÉDITIONS DE L’OLIVIER, PARIS, 2021. (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

   Issu d’un milieu populaire, d’abord mécanicien, le très ambitieux Tomas Taveira devient, dans les années quatre-vingt, l’un des architectes portugais les plus en vue. Ayant reconstruit plusieurs quartiers lisboètes, et transformé le bâtiment où il réparait des autobus, l’homme semble au faîte de sa gloire quand un groupe d’adolescents diffuse une série de vidéos compromettantes. Filmées au camescope par Taveira lui-même, les sextapes le montrent en train d’humilier des secrétaires au cours de rapports plus ou moins consentis. Le scandale se répand vite. Taveira fait la une de la presse, devient indésirable et, doublé par ses concurrents, n’honore plus que de modestes contrats. Sa femme le conspue, et ses enfants sont harcelés à l’école. Dans la rue, jeunes et vieux l’injurient, citant les mots prononcés lors d’un ébat : Todo la dentro (soit fourre moi tout ça).

   C’est cet homme fatigué, usé, qu’est allé rencontrer Matthieu Garrigou-Lagrange, des années après les faits. Animateur de La compagnie des œuvres[1] sur France Culture, le journaliste-biographe a ainsi interrogé sans complaisance, plusieurs heures durant, le vieux lion blessé, en essayant de comprendre. Le résultat est étonnant. Le livre pourrait ainsi s’appeler grandeur et décadence d’un arriviste, tant l’ascension de Taveira semble étonnamment rapide, et tant, parallèlement, sa chute semble dure, fulgurante. Brutaliste, l’homme l’est à deux titres : avec les femmes, qu’il traite comme du bétail, et avec la pierre, qu’il manie avec audace, créant de nouveaux quartiers en rupture totale avec la vieille ville. Sans être un traité d’architecture, le roman demeure, à cet égard, fort instructif, éclairant le novice sur les différentes tendances d’alors. Nous découvrons ainsi ce qu’est le brutalisme des années 70-80, soit ce goût pour le béton décliné en formes géométriques abruptes. Pour autant, le livre, écrit dans un style sobre et poétique, n’a rien d’austère mais semble vivant, coloré, à l’instar du Portugal. Car c’est bien du Portugal que parle Le brutaliste, de ses contradictions, des tensions propres à une société alors en pleine transition, passant du salazarisme à la modernité. Incarnant, par son destin même, par sa personnalité, une forme de renouveau esthétique, Tomas Taveira ne s’en comporte pas moins en réactionnaire misogyne, au rebours de ses idées de gauche. Autofictionnel, le récit revient également sur la jeunesse même d’un auteur fasciné par les proscrits, les indésirables, les condamnés. Décrivant son propre coming out, sur le bouleversement induit, Matthieu Garrigou-Lagrange s’interroge sur sa fascination pour Taveira, qui n’est d’ailleurs jamais réellement nommé. Curiosité morbide ? Attirance irrationnelle ? Plusieurs pistes apparaissent, faisant du Brutaliste un récit ouvert.


[1] D’abord nommée « La compagnie des auteurs », l’émission existe depuis 2016.

« APOSTILLES », GAËL GUILLARME, ÉDITIONS HENRY, COLLECTION « LES ÉCRITS DU NORD », MONTREUIL-SUR-MER, 2021 (note de lecture parue dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  Addendum en marge ou en bas d’un écrit, le terme d’« apostille » vient du bas-latin postilla, qui signifie « note », « explication ». Également employé dans le champ juridique, le mot, mis au pluriel, désigne ici un ensemble de courts poèmes, sensibles et vrais, consacrés à des instants du quotidien, des lieux, des sentiments, comme autant d’annotations lyriques et précises. Professeur de Lettres dans le secondaire, Gaël Guillarme a pris soin de rendre le verbe accessible, comme s’il s’agissait (enfin !) d’éviter l’écueil du formalisme, de l’hermétisme. Les lycéens eux-mêmes ne s’y sont pas trompés, attribuant le prix des Trouvères à la plaquette, saluant de fait  le style sobre, mais riche, propre à Apostilles. Qu’il s’agisse d’évoquer la nuit, le ciel rendu à la mort et une forêt d’étoiles (p. 44), le parc Monceau et les yeux des statues (p. 45), ou encore un enterrement (Ce matin on enterre grand-mère/La fenêtre a l’effroi d’une porte de cave, p. 26), Gaël Guillarme sait parfaitement restituer l’émotion du moment, les odeurs, les images et les sons. Ainsi des douze fragments dont chacun est consacré à un mois, définissant une sorte de calendrier littéraire : chaque texte reproduit l’ambiance, le climat propres à la saison : Un oiseau porte le jour/en équilibre sur son aile/Un nuage décide du miracle (« Apostille au mois d’août », p. 39).

  L’homme choisit parfois de respecter la rime, ce qui confère évidemment un tour classique à l’ensemble. On peut d’ailleurs parler d’un recueil classique : non pas vieillot ou ringard, à l’instar de certaines productions néo-classiques, justement, mais plutôt éloigné du champ expérimental. S’apparentant à de longs haïkaï, les apostilles s’inscrivent quand même dans une sorte de tradition : celle d’une poésie lyrique versifiée. La métrique est ainsi soigneusement étudiée, pour aboutir à une fine musicalité, un délicat phrasé.

   Une mélancolie diffuse, presque apaisée, baigne le tout, notamment lorsque l’auteur parle de la nuit : La main qui sait les tristesses de l’or/se perd en caresses dans le revers du ciel/et fraye la passée d’une bête/aux abois dans une forêt d’étoiles (p. 44). Apostilles procède d’une nostalgie douillette, comme s’il fallait fixer les endroits, les gens, les souvenirs par écrit. Dès lors les textes sont autant de stèles pour ne pas oublier, conserver une trace. Discrète autant que réelle, la foi permet cependant de dépasser la tristesse (Flocon d’été/le papillon/a son ombre/au-delà de Dieu, « Apostille à l’éphémère, p. 26). Et parfois d’authentiques moments de joie, pareils à des trouées de lumière, éclairent l’ensemble : La promesse de la fleur/à la branche du pommier/emprunte à l’enfant (« Apostille au mois d’avril », p. 38).

« LISIÈRES D’INSTANTS », PASCAL MORA, ÉDITIONS UNICITÉ, SAINT-CHÉRON, 2021 (article paru dans « Diérèse » 82, automne 2021).

  

Poésie du voyage, poésie géographique… Plusieurs qualificatifs viennent à l’esprit pour évoquer Pascal Mora. Publié, une nouvelle fois, aux éditions Unicité, ce quatrième livre s’inscrit dans la lignée des précédents, celle d’une littérature du lieu. Car c’est bien de lieux que Pascal Mora parle : qu’il s’agisse de contrées lointaines, comme l’Argentine (Les trottoirs de Buenos Aires/Balancent d’un bord à l’autre/Dans le limon, dans le chaos alluvial/Le souffle d’un chantier cannibale, in « Buenos Aires, le port », p. 65), Antioche en Turquie (C’est une île grecque en Afrique/Un lys épanoui entre les lotus bleus/Et le taxi jaune traverses les faubourgs/Où tant de beauté se marie/À tant de misère, « Lointaine Antioche », p. 13), ou les endroits proches, familiers, en banlieue parisienne ou ailleurs (Franchi le seuil de l’opéra Garnier/J’ai suivi le temps de la mesure,/La musique des possibles./J’ai vu la vibration des notes/Vivifier la pierre et le corps. « Opéra Garnier », p. 49). Lecteur de Kenneth White, Pascal Mora nous livre ici un authentique « journal de bord », pour reprendre le titre d’un des poèmes (Depuis la fenêtre du salon/Nous peignons notre Orient, p. 37). On ne peut pour autant parler de journal intime, ou de simples notes. S’exprimant en vers libres très travaillés, riches en images, forts en bouche, Pascal Mora compose une série de tableaux vivants, servis par une musicalité, une rythmique doublement riche et épurée.

  Au goût pour la Nature se mêle l’attrait de la cité. Pascal Mora, qui a précédemment consacré un recueil entier aux forêts[1], et un autre recueil aux villes[2], navigue entre prés et boulevards, entre campagnes et mégapoles. Tantôt l’homme évoque la lenteur du chêne tendant ses branches (p.57). Tantôt ce sont les camions/ces épineuses ronces de métal (p. 75). Chaque univers accompagne l’autre, comme si une réconciliation s’opérait sous la plume de l’auteur. Et chaque célébration semble joyeuse, puisqu’il s’agit de magnifier la vision, de conférer au réel un éclat neuf, heureux. Ainsi des endroits très espacés se mêlent, en une sorte de géographie imaginaire où se confondent les images, les sensations, les impressions, les éclats de mémoire : Par la porcelaine de nos paysages,/Je ne vois personne d’autre/Que la foule dans ma mémoire./Rien d’autre que cette empreinte/Au fond d’une mer disparue (p. 73). Aux textes s’ajoutent ainsi des photographies en couleurs prises par l’intéressé : un cromlech en couverture, une sculpture abstraite, plus loin, une route au milieu du désert de Patagonie… Trois clichés dominés par le bleu du ciel, tel un espoir, lorsque nous retrouvons le discret mysticisme d’Étoile nomade[3], le premier opus… Par ailleurs animateur du café-poésie de Meaux, Pascal Mora continue à tracer son sillon, sur une voie exigeante et originale, profondément positive.


[1] Paroles des forêts, Unicité, 2015.

[2] Ce lieu sera notre feu, Unicité, 2018.

[3] L’Harmattan, 2011.

L’HARMATTAN (suite)

Reçu hier mon relevé de ventes de l’Harmattan pour mon essai, paru en 2012, autour de la poésie contemporaine en bibliothèque. 226 exemplaires en tout. Ca paraît dérisoire mais de mon côté je ne puis cacher ma satisfaction. J’ai adoré publier chez eux, avoir mon bouquin dans une librairie du cinquième, rue des Ecoles, ce quartier où j’eusse tant aimé résider… Oui, les conditions (contrat), sont quelque peu léonines, mais éditer est un vrai trip, du moins en ce qui me concerne. Retrouver son volume au milieu des essais sur l’économie guinéenne, des réflexions de Jacques Cheminade ou des considérations sur Tibérius Gracchus Babeuf, de la biographie de tel marquis poudré qui fit tant pour la Louisiane au milieu du XVIIème siècle… Pour un peu, je me ferais tatouer le fameux sigle, en forme de H feuillu, sur l’épaule. Et puis non. Dix ans après, le fond est vraiment daté, puisque les revues, comme les blogs, comme les manifestations poétiques, ne cessent de muter. Tant d’éditeurs ont disparu! Tant de sites paraissent caducs! Tant d’autres structures sont apparues! Il faudrait faire une réédition augmentée chaque année, mais j’ai la flemme et surtout manque de temps.

PS: Ci-dessous, de manière impromptue, quelques titres holorimiques de livres que je n’écrirai jamais:

L’arme attends (polar)

Larme à temps (roman sentimental)

L’art m’attends(journal d’un artiste).

PPS; Bruno Lalonde, librairie canadien, m’apprends avoir emprunté La poésie contemporaine en bibliothèque à la médiathèque de Montréal. Vive le Québec livre!

CONSTAT

Je n’ai pu caser toutes mes critiques dans Diérèse 82. J’en publierai donc plusieurs directement sur le blog puis sur Babélio. J’ai reçu trop de livres et je terminerai tout d’ici 2023. Ensuite je ne sais pas si je continuerai la critique, sauf exceptionnellement pour rendre service à un ami et s’il y a un retour. La tâche, qui n’est pas rémunérée, est ingrate. Il faut plusieurs heures pour lire un livre et en parler. Globalement l’aventure est positive et donne lieu à de riches rencontres. Nombre d’auteurs prennent cela pour un dû même si Dieu merci la plupart sont reconnaissants. Je continuerai avec Canopée (ex-Centre National pour la documentation pédagogique) et l’Education nationale, autour d’essais arides. Et je me concentrerai uniquement sur mes tâches d’édition et d’écriture. Peut être un peu de journalisme local aussi. À voir. On ne peut pas tout faire.

PS; pour commander Diérèse, envoyez un chèque de 19,90 euros à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière.

RENCONTRE DU 2 OCTOBRE 2021 À LA LUCARNE DES ÉCRIVAINS

Etienne Ruhaud et Odile Cohen-Abbas.

Chers amis,

La rencontre d’hier à la Lucarne des écrivains s’est impeccablement déroulée. Nous étions une vingtaine (parmi lesquels nos amis Claudine Sigler, Alain Breton, Claire Boitel, Joëlle Thiénard, Alexis Denuy, Fabienne Leloup, Frédéric Tison, et Armel Louis, qui nous a chaleureusement accueillis). Odile Cohen-Abbas a présenté son essai sur Paul Sanda (publié par mes soins, chez Unicité, dans la collection « Eléphant blanc »), quand la jeune romancière belge Sophie Marchal a lu des extraits de son roman, Lorsque le rideau s’ouvre. L’éditeur lui-même François Mocaër, a quand a lui présenté son dernier recueil, Le don du silence est le diamant du vide. J’ai pu rencontrer plusieurs personnes, dont une dame charmante, veuve du peintre surréaliste serbe Ljuba. Affaire à suivre!

Nos prochains rendez-vous autour de l’Eléphant blanc:

  • vendredi 8 octobre, à 18h30; nous présenterons l’anthologie franco-argentine Villes/ciudades dirigée par Pascal Mora, espace Christiane Peugeot, 67 avenue de la Grande Armée, station Argentine.
  • samedi 16 octobre, à partir de 11 heures, nous présenterons cette même anthologie, cette fois à l’occasion de l’exposition organisée par le Café poésie de Meaux, à la médiathèque Luxembourg (dans cette même ville), en compagnie de Sébastien Souhaité, Claudine Sigler, Pascal Mora, Didier Ayres et Yasmina Mahdi notamment.
  • samedi 23 octobre, au marché de la poésie de la place Saint-Sulpice (métro Saint-Sulpice), nous présenterons la collection à partir de onze heures, au stand des éditions Unicité. Trois livres seront alors parus: Le Canon Sanda (Odile Cohen-Abbas), Chansons et poèmes (Paul Vecchiali), et l’anthologie Villes/Ciudades, donc.

Précisions à venir. A très vite!

Etienne Ruhaud

Odile Cohen-Abbas et Etienne Ruhaud.
Sophie Marchal lisant son roman.
Odile Cohen-Abbas lisant son essai. A l’arrière-plan, de gauche à droite: Claudine Sigler, Fabienne Leloup et Alain Breton.
François Mocaër.
Alexis Denuy et Etienne Ruhaud.

« VILLES/CIUDADES », DEUX NOUVELLES VIDÉOS DE PASCAL MORA

Chers tous,

L’anthologie bilingue franco-argentine Villes/Ciudades paraît dans les jours qui viennent chez Unicité, dans ma chère collection « Eléphant blanc », et une dédicace/rencontre est prévue le 8 octobre à partir de 18h30 à l’espace Christiane Peugeot, 67 avenue de la Grande Armée.

Ci-dessous deux nouvelles vidéos de Pascal Mora, directeur de publication. Parue dans le webzine seine-et-marnais Magjournal 77, la première annonce l’exposition photographique qui aura lieu à la médiathèque Luxembourg de Meaux du 9 au 16 octobre. La seconde évoque également le fameux Café-poésie du samedi matin. Pascal y lit plusieurs extraits, parmi lesquels un de mes textes (plaisir narcissique). Précisons que je serai présent, en compagnie de mes amis Claudine Sigler, Sébastien Souhaité et Yasmina Mahdi le matin du 16, précisément, pour une lecture commune.

A très vite!

PS: L’article complet de Magjournal 77

https://www.magjournal77.fr/vie-locale/item/55391-meaux-video-poesie-franco-argentine-et-exposition-photo-au-programme-du-cafe-poesie

ANGST 62

angst 62

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