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Archives Mensuelles: janvier 2020

« ATLAS DE L’ANTHROPOCÈNE », Bruno Latour, François Gémenne, Alexandar Rankovic, et alii, éditions Sciences Po, Paris, 2019.

anthropocène

   On s’écarte quelque peu de la littérature à proprement parler. Ma présentation de l’Atlas de l’Anthropocène est paru sur le réseau de l’Éducation Nationale « Canopé » il y a déjà plusieurs semaines. Je ne peux le reproduire ici, mais vous livre le lien ci-dessous (cliquer dessus). On y parle essentiellement d’écologie.

« La crise écologique et l’avenir de l’homme », réseau Canopé.

BONNE ANNÉE 2020! (vlog 5)

MÉMOIRE DES POÈTES XXXV, MICHEL LEIRIS (1901-1990), cimetière du Père-Lachaise, division 97 (article paru dans « Diérèse 75, hiver 2018-2019)

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Michel Leiris chez lui, en 1984.

Sous le signe de Roussel…

   Essentiellement connu pour ses travaux d’ethnologie, Michel Leiris est lié, par sa famille même, au surréalisme. Issu d’un milieu modeste, travaillant depuis l’âge de quatorze ans, son père est en effet employé par la famille Roussel, et donc par l’auteur de Locus solus (cf. Diérèse 74), auquel Michel portera toute sa vie une grande admiration.
L’écrivain voit le jour le 20 avril 1901 dans le très bourgeois Auteuil, et grandit auprès de ses deux frères, et d’une nièce, Juliette, considérée comme une sœur. Fervente catholique, cultivée, sa mère a étudié à la Sorbonne et parle fréquemment anglais. Excellent élève au lycée Jeanson de Sailly, Michel Leiris se montre toutefois indiscipliné et passe péniblement son baccalauréat, avant de s’orienter, sans enthousiasme, vers les sciences. L’adolescent, qui préfère les Lettres, le jazz et le whisky, fréquente dès 1918 les milieux artistiques. Il se lie ainsi d’amitié avec André Masson, Pablo Picasso et surtout Max Jacob. Ce dernier lui adressera ses condoléances en 1921, suite au décès du père. Une longue et riche correspondance s’ensuivra.

Incertitudes, rencontres…   

   N’arrivant pas à trouver un emploi stable dans le commerce, Michel échoue à l’examen d’entrée de l’Institut de Chimie, à l’automne 1920. Il doit effectuer ses deux années de service militaire dès décembre 1921, d’abord au fort d’Aubervilliers, puis à l’Institut Pasteur. J’obéis à ma vocation — et renonçant aux vagues études que j’avais poursuivies jusqu’alors — je quittai le laboratoire où j’avais fini mon service […], décidé à consacrer toute mon activité à la littérature déclarera t’il par la suite dans L’Âge d’homme. Peu attiré par les burettes, les éprouvettes, Michel Leiris se tourne définitivement vers l’écriture en décembre 1923.
Il rencontre Breton en 1924, au 45 rue Blomet, par l’intermédiaire d’André Masson. Très impressionné, il rejoint le groupe surréaliste dès 1924, et publie onze récits de rêves dans La Révolution surréaliste. Breton apprécie particulièrement cette nouvelle recrue, même s’il ne goûte guère sa vision du merveilleux, conçu par Leiris comme subjectif. Michel Leiris partage avec Desnos le souci d’intervenir, d’opérer sur la matière même du langage en obligeant les mots à livrer leur vie secrète et à trahir le mystérieux commerce qu’ils entretiennent en dehors de leur sens, déclarera ainsi l’auteur de Nadja lors d’un entretien en 1952. Sur recommandation de Breton, Leiris tente de ramener Roussel au mouvement, en vain.

   Turbulences et engagements

   Partisan d’un engagement politique du surréalisme, Leiris se montre volontiers turbulent, et participe du scandale provoqué au banquet d’hommage à Saint-Pol Roux, en juillet 1925, proférant diverses provocations en pleine rue. Assez critique à l’égard de Breton, rétif à toute autorité, le jeune homme se sent alors plus proche d’Aragon. Il a d’ores et déjà publié un premier recueil, en 1925, Simulacre, Le Point Cardinal.
Par sa femme, Louise Godon, fille naturelle surnommée « Zette » (1902-1988), Michel Leiris devient en 1926 le gendre de Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), marchand d’art juif chez qui il rencontre toute l’intelligentsia de l’époque, ou presque. Citons notamment Érik Satie, Antonin Artaud, André et Clara Malraux, Juan Gris. Parallèlement, Michel Leiris, devenu représentant en librairie, adhère à la CGT puis au PCF en 1927, tout en demeurant sceptique quant à l’évolution de l’URSS. En 1929, il succède au poète et romancier Georges Limbour (1900-1970), en tant que secrétaire de rédaction de la revue Documents, fondée par Georges Bataille. Cette même année, l’homme, qui se livre à divers excès alcooliques et sexuels, entame une psychanalyse, sous la conduite d’Adrien Borel, proche de ce même Bataille. Il vit alors très mal sa rupture avec Breton au cours de la réunion au bar du Château, et critique vertement le pape du surréalisme dans le texte vengeur Un Cadavre, après avoir été lui-même attaqué dans le Second Manifeste du surréalisme.

product_9782071014049_195x320L’Afrique
Grâce à Paul-Henri Rivière, sous-directeur du Musée d’ethnographie du Trocadéro, Leiris est recruté en janvier 1931 par Marcel Griaule en tant que secrétaire-archiviste pour la mission scientifique « Dakar-Djibouti ». Leiris, qui n’a aucune compétence en ethnologie, prend ainsi la place que Luis Buñuel a refusée. Ce voyage donnera sera dépeint dans L’Afrique fantôme, journal de route décrivant cette rencontre, et laissant une grande place à la subjectivité, l’introspection. La mission compte alors six personnes, parmi lesquelles le lettré éthiopien, interprète et informateur principal de Leiris à Gondar, Abba Jérôme Gabra Mussié (1881-1983).
M. Leiris, qui vit encore chez sa mère avec sa femme, a du mal à se réadapter à la vie parisienne. Suivant les cours de Marcel Mauss à l’Institut d’ethnologie, il dirige le département d’Afrique noire du futur Musée de l’Homme, au Trocadéro. La publication de L’Afrique fantôme chez Gallimard, en 1934, provoque des remous. Évoquant le quotidien de l’expédition, ainsi que les conditions de travail habituelles des membres de l’équipe, Leiris se brouille avec Marcel Griaule, dont il dévoile certains travers : notamment le fait que les objets africains soient acquis de manière brutale. Parallèlement, M. Leiris apprend diverses langues du Continent noir, dont celle des Dogons. Il obtient parallèlement une licence ès Lettres à la Sorbonne, ainsi qu’un diplôme en sociologie et en amharique (langue chamito-sémitique d’Afrique de l’Est), et enfin une certification en ethnologie. Fort de cette légitimité universitaire, il participe dès lors aux activités du collège de Sociologie, animé par Bataille et Caillois, entre 1937 et 1939.

 

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Musée ethnographique du Trocadéro

Psychanalyse: écriture et introspection   

   Michel Leiris, qui a interrompu sa psychanalyse en 1935, en vient à une forme d’introspection littéraire. Ce sera La Règle du jeu, récit autobiographique d’une rare honnêteté, auto-analyse livresque, dont le premier tome, L’Âge d’homme, cité plus haut, paraît dès 1939. Je viens d’avoir trente-quatre ans, la moitié de la vie. Au physique, je suis de taille moyenne, plutôt petit. J’ai des cheveux châtains coupés court afin d’éviter qu’ils ondulent, par crainte aussi que ne se développe une calvitie menaçante. Autant que je puisse en juger, les traits caractéristiques de ma physionomie sont : une nuque très droite, tombant verticalement comme une muraille ou une falaise, marque classique (si l’on en croit les astrologues) des personnes nées sous le signe du Taureau ; un front développé, plutôt bossué, aux veines temporales exagérément noueuses et saillantes. […] Mes yeux sont bruns, avec le bord des paupières habituellement enflammé ; mon teint est coloré ; j’ai honte d’une fâcheuse tendance aux rougeurs et à la peau luisante […], pouvons-nous y lire.

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   Sa carrière évolue : nommé directeur de service au Laboratoire d’ethnologie du Muséum d’Histoire naturelle (soit du Musée de l’Homme), Leiris entre au CNRS, dont il reste salarié jusqu’en 1971, année de son départ à la retraite.

  Guerre: hésitations et engagement(s)

   Pendant la guerre, il entretient des rapports cordiaux avec le « secteur Vildé », groupe résistant du Musée de l’Homme fondé par son collègue Boris Vildé (fusillé le 23 février 1942 au Mont-Valérien), sans en faire partie. L’écrivain, qui désire avant tout protéger son beau-père israélite, réfugié en zone libre, n’hésite cependant pas à héberger, dans son appartement de la rue Eugène-Poubelle, la linguiste Déborah Lifchitz, juive polonaise qui mourra à Auschwitz, prenant des risques considérables. C’est dans ce même logement du XVIème arrondissement que sera jouée Le désir attrapé par la queue, première pièce de Picasso, sous la direction d’Albert Camus, et en présence de Sartre, Beauvoir, Lacan, Reverdy, le 19 mars 1944. Une profonde amitié le lie alors à Jean-Paul Sartre, qui écrit une préface enthousiaste à L’Âge d’homme, louant l’originalité stylistique de Leiris, cette dislocation de la temporalité, cette façon si originale de procéder par analepses, à l’instar de Montaigne, quelques siècles plus tôt. Subjugué par La Nausée, Leiris de son côté devient membre de l’équipe fondatrice des Temps modernes, après la Libération.
L’homme multiplie alors les activités, publiant divers textes dans la revue du Collège de Pataphysique (dont il deviendra Satrape), participant de près à Présence africaine auprès des intellectuels sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop. Toujours profondément angoissé, il tente de se suicider en 1957, et reste plusieurs jours dans le coma, événement qu’il relate quelques années plus tard dans Fibrilles, troisième tome de La Règle du jeu.

 

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Un surréaliste marginal et indépendant

   Politiquement engagé, Leiris, qui a participé à la fondation et à la direction des Cahiers d’étude africaine, publiés par l’École pratique des Hautes Études, signe en juillet 1960 le « Manifeste des 121- Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la Guerre d’Algérie », texte en faveur de l’indépendance, ce qui lui vaut un blâme administratif en décembre de la même année. L’ethnologue collabore également à La Cause du peuple, journal d’inspiration maoïste, auprès de Simone de Beauvoir, et participe activement aux évènements de mai 68, jusqu’à rejoindre les poètes Yves Bonnefoy, Paul Celan, Jacques Dupin, Louis-René Des Forêts et André du Bouchet au comité de rédaction de L’Éphémère, périodique dont l’ultime numéro paraîtra en 1972.

   Aujourd’hui, ce que je retiens de sa haute figure avec le plus d’émotion, c’est ce qu’il aura su rester jusqu’à la fin : quelqu’un dont n’ont jamais fléchi ni l’orgueil ombrageux, ni le désir ardent d’aboutir à notre affranchissement total, déclare Leiris dans Le Monde du 29 septembre 1966, après la mort de Breton. Reconnaissant sa dette à l’égard du surréalisme, notamment pour l’écriture analytique de La Règle du jeu, Leiris voit dans l’ethnologie une remise en cause fondamentale des valeurs occidentales condamnées par Breton, (bien que ce dernier n’ai jamais versé concrètement dans les sciences humaines). De fait, les deux hommes se sont cités mutuellement et se sont revus à l’occasion de contributions, notamment dans la lutte contre le fascisme. Bien que brouillé, Leiris reconnaîtra ainsi toujours le génie poétique et théorique de Breton. Breton, lui, évoque Leiris dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme, paru en 1938.

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Tombe de Michel Leiris et Daniel-Henry Kahnweiler.

Disparition
Michel Leiris, qui refuse, par conviction, le Grand prix national des Lettres en 1980 lègue ses œuvres d’art africaines, ainsi que ses toiles de Picasso, Wilfredo Lam, André Masson ou de son ami Francis Bacon, au centre Pompidou en novembre 1984. Victime d’un infarctus fin 1989, il meurt le 30 septembre 1990 dans sa maison secondaire de Saint-Hilaire, dans l’Essonne. Incinéré le 4 octobre, il repose désormais auprès de ses beaux-parents, Jeanne Godon et Daniel-Henry Kahnweiler, dans un caveau familial austère, sans signe distinctif ni symbole religieux. L’homme, qui a en outre laissé une partie de ses biens à Amnesty International et au MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples), a également confié ses manuscrits et sa correspondance à la bibliothèque parisienne Jacques Doucet.
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NB : Pour retrouver la tombe de Michel Leiris :
– Compter dix tombes en partant de la division 76
– Compter dix-huit tombes en partant de la division 96.

 

BREF CONSTAT

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   Guillaume Musso est le romancier français qui vend le plus actuellement. Toute considération morale ou esthétique à part, je ne peux dissimuler ma fascination pour ces industriels des Lettres, qui existent depuis le XIXeme siècle je crois. Il serait trop facile de dédaigner, avec la hauteur requise, les productions pharaoniques des romanciers de gare, ou même des intellectuels qui fondent une fortune sur le pur savoir, pour dévoyé qu’il paraisse: Michel Onfray, Lorant Deutsch, Max Gallo (parti de rien), Stéphane Bern… La qualité n’est certes pas toujours au rendez-vous, mais ces stakhanovistes de la plume ont quelque chose de balzacien, dans la volonté, l’arrivisme aussi, la constitution d’un empire, même médiocre, et qui ne survivra pas aux ans. Et tout cela exige un certain talent. Car, malgré les apparences, produire de la merde commerciale, avec de grosses ficelles, n’est pas chose aisée.

« LA GRENADE ÉCLATÉE », LÉON TUTUNDJIAN (1903-1968), 1930.

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ANGST 42 (bonne année 2020!)

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