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Monthly Archives: mars 2016

« LE PLAT PAYS », Jacques Brel

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent

Et qui ont à jamais le coeœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir

Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien

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EXTENSION DU DOMAINE DE LA LUTTE, Philippe Harel, 1999.

   J’en reviens à Michel Houellebecq, brièvement, après avoir évoqué Extension du domaine de la lutte, premier roman de l’auteur, hier soir, sur un quai de métro, avec un lecteur de ce blog. L’adaptation est signée Philippe Harel. Le réalisateur-acteur y interprète magnifiquement le narrateur, et José Garcia est extrêmement convainquant dans le rôle de Raphaël Tisserand. La fin en revanche est très différente. Je n’en dis pas plus.

DEUX ÉVÈNEMENTS (Dédicace de Marc-Louis Questin, Cénacle du Cygne dédié à Jean Rollin)

Chers amis, chers lecteurs,

   Comme indiqué dans mon bilan programmatique de l’année 2015, le blog a aussi une fonction évènementielle (pardonnez moi si je me répète). Au programme, donc, ce mois-ci et le suivant:

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  …Dans le cadre du Printemps des Poetes 2016 Marc-louis Questin lira des extraits du livre Le Crépuscule des Otaries paru aux éditions Unicité. D’autres auteurs et comediens participeront a cette soiree: Genevieve Baraone, Michele Barbier, Christine Beauvallet, Christophe & Theo Cigognot, Anne de Commines, Martine Konorski, Davide Napoli, Bojenna Orszulak, Alain Pizerra, Bruno Thomas, Fabrice Villard, Claude Yvans… La soirée sera organisée le vendredi 18 mars (dans deux jours), à la maison des associations du quinzième arrondissement  (22 rue de la Saïda, 75015 PARIS, station de tramway Georges Brassens, oui Porte de Versailles, en métro). Je reparlerai de ce riche recueil, illustré par Prisca Poiraudeau et préfacé par Jean Hautepierre, très prochainement par ailleurs, sur le blog et dans la revue Diérèse, si tout se passe bien. Je ne pourrai en tous cas être présent ce soir là, car je fête mon anniversaire (trente-six ans déjà!)

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  Animé par ce même Marc-Louis Questin, alias Lord Mandrake, le prochain « Cénacle du cygne », qui se tiendra comme toujours à la Cantada II (13 rue Moret, Paris 11, station Ménilmontant), le 24 mars à partir de 20 heures, sera dédié au cinéaste et écrivain fantastique Jean Rollin, créateur enterré au Père-Lachaise, obsédé par les vampires, et dont j’ai déjà parlé sur le blog. Au programme: Lectures, danses, concerts, videos et performances de: Deen Pro Abboud, Zoro Astre, Pierre Brulhet, Teddy Burns, Nicolas Reynaud aka Nikko Dogz, Corinne Colmant, Béatrice Darmon, Sylvain Ferrieu, Alain Gilot, Cassandra Hans, Jean Hautepierre, Ghislaine Macret, Avicène Nikola, Pascal Perrot, Jean Peyrelade, Isabelle Pin, Monsieur Pun, Marc-louis Questin, Rhinoceros,Translucid Souls (Bruno Gaia et Juana Le Piranha), Mathilde Tixier, Pierre Triboulet, AnnSo Unter, Aïna Valeriu, Lilac Vinonudge, Richard Wahnfried + invites-surprise. Lecture du récit vampirique « La Dame de Sang » et des éditions Eleusis.

  Je lirai moi même quelques poèmes en début de soirée. Ci-dessous, pour se mettre dans l’ambiance, un court-métrage de Jean Rollin, librement adapté des Amours jaunes de Tristan Corbières, et sorti en 1958:

LE POÈTE CONTUMACE (1873)

Sur la côte d’ARMOR. – Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé, venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée.

– Seul – mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d’une vieille,
Son toit à coups-de-poing sur le coin de l’oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d’avoir eu, dans le temps, sa légende…
Ce n’était plus qu’un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

– Aujourd’hui l’hôte était de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l’aile,
Et tombé là parmi les antiques hiboux
Qui l’estimaient d’en haut. – Il respectait leurs trous, –
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cinq écus l’an, dont : remettre une porte. –

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d’en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que c’était un lépreux ;
Et le maire disait : – Moi, qu’est-ce que j’y peux,
C’est plutôt un Anglais… un Être.

Les femmes avaient su – sans doute par les buses –
Qu’il vivait en concubinage avec des Muses !…
Un hérétique enfin… Quelque Parisien
De Paris ou d’ailleurs. – Hélas ! on n’en sait rien. –
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s’affichaient pas trop, on ne parla plus d’elles.

– Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale…
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, soûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace…

Faisant, d’un à-peu-près d’artiste,
Un philosophe d’à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l’humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s’appelait l’Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve.
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre…
Attendre quoi… le flot monter – le flot descendre –
Ou l’Absente… Qui sait ?

Le sait-il bien lui-même ?… Au vent de sa guérite,
A-t-il donc oublié comme les morts vont vite,
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré ?

– Certe, Elle n’est pas loin, celle après qui tu brâmes,
Ô Cerf de Saint Hubert ! Mais ton front est sans flammes…
N’apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré…
Fais le mort si tu peux… Car Elle t’a pleuré !

– Est-ce qu’il pouvait, Lui !… n’était-il pas poète…
Immortel comme un autre ?… Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encor il sentait que les vers
Hexamètres faisaient les cent pas de travers.
– Manque de savoir-vivre extrême – il survivait –
Et – manque de savoir-mourir – il écrivait :

« C’est un être passé de cent lunes, ma Chère,
En ton cœur poétique, à l’état légendaire.
Je rime, donc je vis… ne crains pas, c’est à blanc.
– Une coquille d’huître en rupture de banc ! –
Oui, j’ai beau me palper : c’est moi ! – Dernière faute –
En route pour les cieux – car ma niche est si haute ! –
Je me suis demandé, prêt à prendre l’essor :
Tête ou pile… – Et voilà – je me demande encor… »

« C’est à toi que je fis mes adieux à la vie,
À toi qui me pleuras, jusqu’à me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant,
En os et… (j’allais dire en chair). – La chose est sûre
C’est bien moi, je suis là – mais comme une rature. »

« Nous étions amateurs de curiosité :
Viens voir le Bibelot. – Moi j’en suis dégoûté. –
Dans mes dégoûts surtout, j’ai des goûts élégants ;
Tu sais : j’avais lâché la Vie avec des gants ;
L’Autre n’est pas même à prendre avec des pincettes…
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes. »
« Reviens m’aider : Tes yeux dans ces yeux-là ! Ta lèvre
Sur cette lèvre !… Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
– Ma fièvre de Toi ?… – Sous l’orbe est-il passé
L’arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé ?
Et cette étoile ?… – Oh ! va, ne cherche plus l’étoile
Que tu voulais voir à mon front ;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit – dans le plafond. »

« Je suis un étranger. – Cela vaut mieux peut-être…
– Eh bien ! non, viens encor un peu me reconnaître ;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire : – Toi ! –

« Viens encor me finir – c’est très gai : De ta chambre,
Tu verras mes moissons – Nous sommes en décembre –
Mes grands bois de sapin, les fleurs d’or des genêts,
Mes bruyères d’Armor… – en tas sur les chenets.
Viens te gorger d’air pur – Ici j’ai de la brise
Si franche !… que le bout de ma toiture en frise.
Le soleil est si doux… – qu’il gèle tout le temps.
Le printemps… – Le printemps n’est-ce pas tes vingt ans.
On n’attend plus que toi, vois : déjà l’hirondelle
Se pose… en fer rouillé, clouée à ma tourelle. –
Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon…
Dans mon escalier que dore… un lumignon.
Dans le mur qui verdoie existe une pervenche
Sèche. – … Et puis nous irons à l’eau faire la planche
– Planches d’épave au sec – comme moi – sur ces plages.
La Mer roucoule sa Berceuse pour naufrages ;
Barcarolle du soir… pour les canards sauvages. »

« En Paul et Virginie, et virginaux – veux-tu –
Nous nous mettrons au vert du paradis perdu…
Ou Robinson avec Vendredi – c’est facile –
La pluie a déjà fait, de mon royaume, une île. »

« Si pourtant, près de moi, tu crains la solitude,
Nous avons des amis, sans fard – Un braconnier ;
Sans compter un caban bleu qui, par habitude,
Fait toujours les cent-pas et contient un douanier…
Plus de clercs d’huissier ! J’ai le clair de la lune,
Et des amis pierrots amoureux sans fortune. »

– « Et nos nuits !… Belles nuits pour l’orgie à la tour !…
Nuits à la Roméo ! – Jamais il ne fait jour. –
La Nature au réveil – réveil de déchaînée –
Secouant son drap blanc… éteint ma cheminée.
Voici mes rossignols… rossignols d’ouragans –
Gais comme des poinçons – sanglots de chats-huants !
Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne
Et l’on entend gémir ma porte éolienne,
Comme chez saint Antoine en sa tentation…
Oh viens ! joli Suppôt de la séduction ! »

– « Hop ! les rats du grenier dansent des farandoles !
Les ardoises du toit roulent en castagnoles !
Les Folles-du-logis…
Non, je n’ai plus de Folles ! »

… « Comme je revendrais ma dépouille à Satan
S’il me tentait avec un petit Revenant…
– Toi – Je te vois partout, mais comme un voyant blême,
Je t’adore… Et c’est pauvre : adorer ce qu’on aime !
Apparais, un poignard dans le cœur ! – Ce sera,
Tu sais bien, comme dans Iñès de La Sierra…
– On frappe… oh ! c’est quelqu’un…
Hélas ! oui, c’est un rat. »

– « Je rêvasse… et toujours c’est Toi. Sur toute chose,
Comme un esprit follet, ton souvenir se pose :
Ma solitude – Toi ! – Mes hiboux à l’œil d’or :
– Toi ! – Ma girouette folle : Oh Toi !… – Que sais-je encor…
– Toi : mes volets ouvrant les bras dans la tempête…
Une lointaine voix : c’est Ta chanson ! – c’est fête !…
Les rafales fouaillant Ton nom perdu – c’est bête –
C’est bête, mais c’est Toi ! Mon cœur au grand ouvert
Comme mes volets en pantenne,
Bat, tout affolé sous l’haleine
Des plus bizarres courants d’air. »

« Tiens… une ombre portée, un instant, est venue
Dessiner ton profil sur la muraille nue,
Et j’ai tourné la tête… – Espoir ou souvenir –
Ma sœur Anne, à la tour, voyez-vous pas venir ?… »

– Rien ! – je vois… je vois, dans ma froide chambrette,
Mon lit capitonné de satin de brouette ;
Et mon chien qui dort dessus – Pauvre animal –
… Et je ris… parce que ça me fait un peu mal. »

« J’ai pris, pour t’appeler, ma vielle et ma lyre.
Mon cœur fait de l’esprit – le sot – pour se leurrer…
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire ;
Viens rire, s’ils t’ont fait pleurer…. »

« Ce sera drôle… Viens jouer à la misère,
D’après nature : – Un cœur avec une chaumière. –
… Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu.
Viens ! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu… »

*

Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. Il regarda sa lettre,
Rit et la déchira… Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goëlands.

Penmarc’h – jour de Noël.

« LA COMPAGNIE DES AUTEURS », émission radiophonique de Matthieu Garrigou-Lagrange

 18  Auteur, journaliste, mon ami Matthieu Garrigou-Lagrange présente, depuis quelques semaines, une intéressante émission consacrée à l’histoire littéraire, intitulée « La compagnie des auteurs ». Au programme: Georges Perec, Louis Aragon, mais aussi Balzac, ou Virginia Woolf. Diffusée du lundi au vendredi de 15 heures à 16 heures, « La compagnie des auteurs » tous les amateurs de Belles-Lettres, débutants ou confirmés, en notant que chaque épisode est ensuite disponible en podcast sur le site même de la radio:

« La compagnie des auteurs » consacrée à Louis Aragon

« La compagnie des auteurs consacrée à Georges Perec ».

AUTOUR DU FILM D’EMMANUEL BOURDIEU (« Louis-Ferdinand Céline », suite et fin)

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   Autant le dire, comme je le prévoyais, le film d’Emmanuel Bourdieu m’a fortement déçu. Outre l’absence de ressemblance physique réelle entre Denis Lavant et Louis-Ferdinand Destouches, homme de haute stature, l’acteur, qui joue remarquablement, en fait parfois un peu trop. Disons: un peu trop pour Céline. Réputé méchant, dur, l’écrivain, qui faisait preuve d’une gouaille incroyable dans ses livres, n’était pas homme à crier, à vociférer, à parler franchement tel un Apache, un marlou, comme en témoignent les différentes vidéos filmées peu avant sa mort, dans son pavillon de Meudon (pavillon encore occupé par sa veuve, Lucette Almanzor, âgée de cent trois ans!). En outre, le film reste centré sur l’antisémitisme fanatique de l’écrivain, auteur de quatre gros pamphlets pour le moins haineux, disons-le net. Peu de considérations, donc, sur le style, sur l’oeuvre, qui seule m’intéresse. Célinien américain, lui-même israélite, professeur de littérature outre-Atlantique, les jeune Milton Hindus vient rendre visite au Maître, qui, pourchassé en France du fait de ses activités collaboratrices, s’est réfugié à Copenhague avec sa femme, et continue d’écrire tout en organisant sa défense. Naturellement, la rencontre n’a pas lieu, ou alors sur un mode désastreux: paranoïaque, aigri, Céline multiplie les provocations judéophobes à l’égard du malheureux lettré, qu’il soupçonne de vouloir le tuer pour le compte du Mossad, ou quelque chose d’équivalent. Tel est le pitch. Le résultat n’est pas franchement mauvais. On rit jaune, parfois. Simplement le rendez-vous est raté. On ne retient finalement du génial écrivain que les aspects les plus déplaisants, cette mentalité d’épicier de banlieue rapace et fort peu humaniste.

  C’est dommage car les acteurs sont bons, et que Denis Lavant est éblouissant. A ce détail près qu’il ne ressemble pas réellement au modèle, comme si la banalité même de Céline, son langage faubourien terne comme une rue de Bécon, gardaient quelque chose d’inimitable. L’acteur est flamboyant, Destouches ne l’était probablement pas. Ou alors l’était dans ses livres. Fâcheux, fort fâcheux.

   Je publie ci-dessous la réaction d’un ami de longue date, cinéphile invétéré, qui se reconnaîtra, et qui bien souvent me laisse de fort judicieux commentaires. Merci à lui, évidemment, et place au courrier des lecteurs:

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   Difficile de ne pas être au moins curieux de l’interprétation de Denis Lavant qui avoue lui-même: « Je ne suis vraiment pas un inconditionnel de Céline. Je n’ai pas réussi à lire les pamphlets en entier, je l’ai même mis un peu de côté, parce que je voyais bien que des gens étaient gênés, ce que je comprends très bien. Un de mes amis proches, comédien lui-même, dont je ne dirai pas le nom mais dont je précise qu’il n’est pas juif, a même refusé de voir mon spectacle… Mais c’est vrai que Céline me poursuit.

   Au Conservatoire, déjà, Jacques Lassalle m’avait demandé de travailler “Mort à crédit”. Et puis il y a Leos Carax, qui y revient sans cesse: dans “Boy Meets Girl”, un petit garçon dans le métro dit des passages de “Mort à crédit” avec un fort accent arménien. Dans “Mauvais Sang”, je vole chez un bouquiniste sur les quais un exemplaire de “Bagatelles pour un massacre” et dans “Les Amants du Pont-Neuf ”, il y a un certain Dr Destouches… Comme s’il était dit que je n’en aurai jamais fini avec Céline.»

   Sans doute, le parti pris de situer l’action du film dans ce cadre (en 1948, Céline a fui la justice française. Il vient de passer près d’un an et demi dans une prison danoise. Il se terre dans une maison isolée, avec Lucette, sa femme, et le chat Bébert. C’est là, au Danemark, qu’il accepte de recevoir un jeune admirateur américain, qui souhaite s’entretenir avec lui et lui consacrer un livre: Milton Hindus.), de choisir ce moment précis de la vie de Céline, ces quelques jours seulement et de mettre en scène précisément ceci: « Ainsi dans une scène aussi dure que celle de la danse, lorsque Céline reprend à son compte la caricature du juif dans ce qu’elle peut avoir de plus insupportable, il exprime la banalité du cliché antisémite » a de quoi alimenter le dossier concernant l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline, mais en posant plus de questions que de réponses peut-être, à travers ce personnage « saisi dans un moment d’absolue perturbation, en pleine crise,en pleine paranoïa ».

   Tes inquiétudes qu’« On oublie en quelque sorte le prosateur fulgurant, le visionnaire misanthrope, schopenhauerien » à la vision de ce film me paraissent plutôt teintées d’une crainte tout à fait subjective et revendiquée « pour la liberté d’expression » – il est vrai menacée aujourd’hui de tous côtés: les nombreux films censurés en France dernièrement pour des raisons de bonnes moeurs ou de politique liée au contexte géopolitique… Ton texte tendrait un peu vers cela, si je ne m’abuse: Richard Millet/ Céline, même combat au nom de la sacro-sainte liberté d’expression? [lci le lecteur évoque mon précédent article, E.R.]

Un amateur aimant aussi la liberté…

« LA NOUVELLE AUSTRASIE » (Cotojest)

  Carte_Austrasie

   C’est donc ce matin, cet après-midi ou demain, que plusieurs régions vont changer de nom, en France. Le Nord-Pas-de-Calais, terre de mines à l’image souvent pauvre, devient ainsi « Hauts-du-Nord », comme pour en redorer définitivement le blason, lui donner un petit côté Rueil-Malmaison, lui conférer un peu du chic de Sceaux. Pareillement, on aura droit à la Grande Aquitaine. Bref, tout un bouleversement géographico-linguistique, pour une nouvelle donne territoriale qui, certes, ne modifie probablement pas le cours du naufrage.

  Lecteur assidu de Denis Montebello, professeur, traducteur et écrivain, j’ai évoqué à plusieurs reprises le blog « Cotojest » en ces pages (notamment dans ma rubrique « Blogorama »). Aujourd’hui, j’ai donc soumis à l’intéressé une suggestion: évoquer le nouveau nom de sa région d’origine du Grand-Est, qui pourrait s’appeler 1) L’Acalie 2) Rhin Champagne (je pense que cette suggestion, assez neutre, sera retenue), ou 3) La Nouvelle Austrasie. Je pensais en effet que Denis parlerait avec talent et humour de la proposition numéro 3), qui rappelle la période mérovingienne, celle au cours de laquelle, il y a fort longtemps, la région de Strasbourg, et même au-delà, s’appelait donc l’Austrasie, Australie bis, comme si des kangourous ou des koalas pouvaient se balader au milieu des Vosges, ou dans la forêt de Forbach, attaquer les rois francs casqués et bottés aux noms oubliés, grimper sur la blonde chevelure de Brunehilde… N’ayant que de vagues souvenirs de mes cours de troisième, à l’époque où on étudiait encore le passé de l’Hexagone, ainsi que de L’histoire de France pour les nuls, je ne me sentais pas de me lancer en pareille aventure littéraire. Je fis bien. Le texte de Denis, paru ce matin sur « Cotojest », est très bon, et je le cite, avec le plaisir d’avoir généré, plus ou moins directement, un nouveau fragment poétique:

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   Entre deux mots je ne choisirai pas le moindre. Ni même le troisième qui évoque un canal, le canal de la Marne au Rhin, ses modernisations successives, une mise au grand gabarit européen qui laisserait la Lorraine à ses sabots.

   Mon coeur ne balance donc pas. Entre version latine et version novlangue, entre une momie qu’on prétend ressusciter, et un monstre (l’acronyme qu’on veut nous vendre) qui n’aurait rien à envier à Frankenstein. Et, je le répète, la troisième option n’est pas meilleure, qui ne passe même plus par la Lorraine.

   Commençons par l’Austrasie, par éviter la confusion (avec l’Australie voire l’Autriche) et les méchants jeux de mots (ils pullulent sur Twitter). Limoges pourrait enfin respirer, laisser la place à Toul ou à Forbach où une mutation, forcément disciplinaire, vous enverrait croupir. Vous pourriez ainsi revivre ce qu’a connu Venance Fortunat quand il fut invité à Metz, au mariage de Sigebert et de Brunehilde, et qu’avec son épithalame de goût antique il réjouit les oreilles des barbares, vous sentir à votre tour terriblement poète et terriblement Italien. Inventer, au sens archéologique du terme, l’austracisme. C’est ce que l’identité fabrique: de l’autre, de l’étranger. C’est à cela que je pense. À Georges Frêche aussi et à sa Septimanie. Quand le latin n’aide pas à penser l’époque, quand le passé ne vient pas informer le présent mais au contraire le figer, le vider de son sens, cela donne ces architectures néoclassiques qu’on vit fleurir à Montpellier sous le consulat de Georges Frêche. Si le passé est vivant (survivant), c’est chez Walter Benjamin, et pas dans cette Nouvelle Austrasie.

Commençons donc par l’Austrasie, et terminons avec elle.

   Mais je parle comme si j’étais concerné. Alors que je vis à La Rochelle, dans la future Grande Aquitaine, une Aquitaine excédant ses frontières ou qui les retrouverait…

« Cotojest », blog de Denis Montebello

« LE CHANT DES OUVRIERS », Pierre Dupont, 1846.

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   Ami de Victor Hugo, évoqué par Baudelaire dans un long article, le poète et chansonnier lyonnais Pierre Dupont (1821-1870), républicain convaincu qui connut quelques ennuis sous le Second Empire, et dont nous retrouvons la biographie détaillée sur Wikipédia (biographie en ligne), nous a laissé quelques très beaux textes: ainsi de cet incroyable « Chant des ouvriers »:

Nous dont la lampe, le matin
Au clairon du coq se rallume
Nous tous qu’un salaire incertain
Ramène avant l’aube à l’enclume
Nous qui des bras, des pieds, des mains
De tout le corps luttons sans cesse
Sans abriter nos lendemains
Contre le froid de la vieillesse.

REFRAIN
Aimons-nous, et quand nous pouvons.
Nous unir pour boire à la ronde.
Que le canon se taise ou gronde.
Buvons (ter).
A l’indépendance du monde !

Nos bras sans relâche tendus.
Aux flots jaloux, au sol avare.
Ravissent leurs trésors perdus.
Ce qui nourrit et ce qui pare .
Perles, diamants et métaux.
Fruit du côteau, grain de la plaine .
Pauvres moutons, quels bons manteaux.
Ils se tissent avec notre laine !

Quel fruit tirons nous du labeur .
Qui courbe nos maigres échines ?
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines.
Nos Babels montent jusqu’au ciel..
La terre nous doit ses merveilles :
Dès qu’elles ont fini le miel.
Le maître chasse les abeilles..

Au fils chétif d’un étranger
Nos femmes tendent leurs mamelles,
Et lui, plus tard, croit déroger
En daignant s’asseoir auprès d’elles ;
De nos jours le droit du seigneur
Pèse sur nous plus despotique :
Nos filles vendent leur honneur
Aux derniers courtauds de boutique.

Mal vétus, logés dans des trous,
Sous les combles, dans les décombres
Nous vivons avec les hiboux
Et les larrons amis des ombres ;
Cependant notre sang vermeil
Coule impétueux dans nos veines ;
Nous nous plairions au grand soleil,
Et sous les rameaux verts des chênes.

A chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur le monde,
C’est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde ;
Ménageons le dorénavant,
L’amour est plus fort que la guerre ;
En attendant qu’un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre.

Ci-dessous la version de Marc Ogeret et une seconde, dont l’auteur m’est inconnu:

 

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