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MEMOIRE DES POETES IX: JACQUES-HENRI BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (1737-1814) AU PÈRE-LACHAISE

STATUE DE BERNARDIN DE SAINT PIERRE AU JARDIN DES PLANTES DE PARIS

STATUE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE AU JARDIN DES PLANTES DE PARIS

 

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

DIVISION 11

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)

  Né le 17 janvier 1737 au Havre, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre s’enthousiasme dès l’enfance pour Robinson Crusoé, et voyage avec son oncle, capitaine de navire, jusqu’en Martinique. Revenu en Normandie, et écœuré par la vie maritime, il étudie chez les Jésuites, à Caen, à Rouen, et enfin à Versailles, à l’École Royale des Ponts et Chaussées, où il obtient le grade d’ingénieur militaire. Il intègre l’armée à Düsseldorf, mais son insubordination lui vaut d’être révoqué, et de rentrer en France dès 1760. Sans ressources, il retourne brièvement sous les drapeaux l’année suivante, pour se rendre à Malte, alors menacée par une invasion turque, et survit péniblement en donnant des cours de mathématiques à Paris. On le retrouve ensuite intriguant en Hollande, en Russie, à la cour de l’impératrice Catherine, puis en Pologne, où il tombe fou amoureux de la belle-princesse Marie-Caroline Radziwiłł, et enfin en Prusse, à Dresde et à Berlin. En 1766, complètement ruiné, l’homme loue une chambre chez un curé, à Ville-d’Avray, et commence à rédiger ses Mémoires. Ses projets littéraires sont néanmoins interrompus par un nouveau départ, cette fois en Île de France (actuelle île Maurice), en 1768. Bernardin de Saint-Pierre, qui a obtenu un nouveau grade de capitaine-ingénieur, découvre avec tristesse un pays ravagé par la déforestation massive et la spéculation féroce. Ce faisant, il convainc le gouverneur de l’île de protéger les forêts primaires, et lance ainsi l’un des premiers programmes de sauvegarde écologique. Revenu, cette fois définitivement, à Paris en 1771, le botaniste-aventurier fréquente assidûment la Société des gens de Lettres ainsi que le salon de Madame de Lespinasse, où il rencontre d’Alembert, et également Jean-Jacques Rousseau, avec qui il se lie d’une profonde amitié, non sans partager sa mélancolie. En 1773 paraît son Voyage à l’Île de France, à l’île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance, par un officier du Roi (Amsterdam et Paris, 2 volumes, in octavo), épais récit sous forme de lettres à un ami. Longuement méditées, et longuement préparées, ses célèbres Études sur la nature sont publiées onze ans plus tard. Bernardin de Saint-Pierre y développe sa théorie du finalisme anthropocentrique, doctrine selon laquelle tout, dans le monde, serait fait pour l’homme, pour son confort. Citons ainsi le chapitre XI de la section Harmonies végétales des plantes avec l’homme :

Il n’y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l’homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous, la citrouille qu’on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l’homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau.

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  Aujourd’hui quelques peu oubliées, et jugées fantaisistes, ces Études connaissent à l’époque un succès immédiat. Brusquement sorti de l’ombre, Bernardin de Saint-Pierre va alors habiter un luxueux appartement, au 21 quai des Grands-Augustins (dans l’actuel sixième arrondissement). L’expérience vécue sur l’île Maurice, et ses peines de cœur, lui inspirent l’écriture de ce qui reste son chef d’œuvre, et aussi le seul de ses livres à être passé à la postérité. Sorti en 1787, ce court roman décrit les malheurs de deux enfants innocents, issus de familles différentes et élevés en tant que frère et sœur, tels Adam et Ève, dans un jardin virgilien, édénique au bord de l’Océan Indien. Amoureuse de Paul, la chaste Virginie est brusquement arrachée à sa terre natale, et envoyée en métropole, pour hériter d’une tante qu’elle ne connaît pas, et recevoir une éducation digne de son rang. Profondément malheureuse loin de son amant, Virginie revient quelques années plus tard, mais, pris dans la tourmente, le vaisseau qui la ramène échoue sur les rochers, sous les yeux de Paul, qui meurt de chagrin. Le pessimisme de l’auteur, qui, dans une vision rousseauiste et préromantique, oppose la civilisation corrompue à une nature idyllique, séduit rapidement ses contemporains. Les adaptations artistiques, gravures et peintures, fleurissent jusqu’au XIXème siècle. En 1841, dans Le curé du village, Honoré de Balzac[1] (1799-1850) parlera d’un des plus touchants livres de la langue française […] par la main du Génie. En 1857, dans Un cœur simple, Gustave Flaubert (1821-1880) prénommera Paul et Virginie les deux enfants de Madame Aubain, et Paul et Virginie fera partie des lectures d’Emma, dans Madame Bovary. Disciple de Flaubert, Guy de Maupassant (1850-1893), évoquera lui aussi Paul et Virginie dans Bel-Ami, en 1885, et, plus récemment, certains ont vu dans Le Chercheur d’or de J.M.G. Le Clézio, une réécriture du fameux récit. Enfin, Jean-Luc Godard rendra un discret hommage à Bernardin de Saint-Pierre dans Pierrot le fou; en 1965, un feuilleton reprenant l’intrigue sera diffusé à la télévision en 1974; en 1992, une comédie musicale sera montée par le metteur en scène Jean-Jacques Debout… C’est dire si Paul et Virginie, composé dans un style ample et poétique, mêlant, selon Sainte-Beuve (1804-1869), la suavité et la lumière, demeure actuel.

   En 1792, Bernardin de Saint-Pierre épouse Félicitée Didot, de trente ans sa cadette, et devient intendant du Jardin des Plantes, où sa statue, accompagnée de celle de Paul et Virginie, se dresse toujours. Sa place est supprimée l’année suivante, et, fin 1794, il est appelé à enseigner la morale à l’École normale de l’an III, créée par la Convention. Piètre orateur, il n’y fera que trois apparitions, et se trouve finalement nommé membre de l’Institut de France en 1795, dans la classe de langue et de littérature, où il se brouille avec ses collègues, notamment Cabanis (1757-1808). Pestant contre l’athéisme, Bernardin de Saint-Pierre soutient à partir de 1797 le culte révolutionnaire de la théophilantropie, qui vise à renforcer la république en donnant une nouvelle foi aux Français, en remplacement du catholicisme, lié au pouvoir royal. Il entre à l’Académie française en 1803.

   Sa première femme qui lui a laissé un fils, Paul, disparu très tôt, et… Virginie, (qui, elle, épousera le général Marie Joseph Gazan), décède en 1800. Bernardin de Saint-Pierre se remarie avec une des filles du libelliste Anne-Gédéon de la Fitte de Pelleport, Désirée, qui elle-même se remariera avec l’homme de lettres Louis-Aimé Martin. Le 21 janvier 1814, l’écrivain-scientifique, s’éteint paisiblement dans sa campagne d’Éragny, au bord de l’Oise, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Hormis Paul et Virginie, ses livres ne sont plus guère lus. Évoquons malgré tout La chaumière indienne et Le Café de Surate, deux petits contes satiriques publiés en 1790 et magnifiquement écrits, mais peut être aussi l’étonnante Arcadie, publiée cette fois neuf ans plus tôt, long poème en prose et description utopique d’une république idéale, débarrassée de toute violence. L’homme repose désormais sous une dalle toute simple au pied d’un mur, émouvante de sobriété, et indiquée sur le plan fourni à l’entrée.

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TOMBE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (division 11), photographie personnelle.

[1] Enterré dans la 48ème division.

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