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Monthly Archives: novembre 2014

« DANS LA POIGNE DU VENT », François-Xavier Maigre, Bruno Doucey, 2012 (note parue dans « Diérèse » n°59)

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    Sensible, lyrique, la poésie de François-Xavier Maigre se déploie sur la page en vers libres, légers, riches d’images, de métaphores : Je marche à vue comme on navigue/proue et voile de chair/vers un débarcadère d’âmes/une simple chapelle/après la forêt profonde/et l’océan/des blés mûrs (p. 98).  Chaque texte semble ainsi habité par les souvenirs heureux d’une jeunesse encore proche. Né en 1982, journaliste à La Croix, François-Xavier Maigre souhaite effectivement retrouver l’enfance de la parole, les sensations et les bruits du premier âge, soit ce royaume à nous (p.44). Lyrique, parfois nostalgique, le verbe n’a pourtant rien de passéiste ou de désespéré. Résolument moderne, l’auteur célèbre le monde, la nature, cet instinct de vie dont frissonne l’écorce (p. 66). Placée à la lisière des lendemains (p. 66), l’écriture demeure ainsi habitée par l’enthousiasme, au sens étymologique, par l’espoir, et chante le départ, le déplacement : Je voyage léger/nu au-dedans/dépouillé au plus intime/avec rien –et moins encore-/oh ! J’avance/cela m’est suffisant (p. 62). Par-delà les chenaux de la mémoire (p.17), François-Xavier Maigre explore donc de nouveaux sentiers, et dépeint avec vérité les paysages qu’il traverse, sans en excepter les décors contemporains, généralement absents de la production actuelle. Dernière partie du recueil, « Et nos pas sans mémoire » s’apparente à une série de tableaux de la cité d’aujourd’hui, souvent dure, déshumanisée : Les masques de pluie/déforment les passants/visages sans voix/dans la voracité/des villes en croissance  (p. 75). Face à cette tristesse urbaine et houellebecquienne, reste la prière, discrètement évoquée, mais aussi l’amour, qu’il s’agisse des joies de la paternité, cette tiédeur nouvelle (p. 99) ou de la relation à la femme, dans la sérénité : Mais désormais/nous serons deux/pour clarifier l’intempérie  (p. 88). Bien des passages fêtent ainsi l’autre, tout à la fois reflet, complice, et soutien, sorte de double joyeux, différent et semblable, complémentaire.

   Prometteur, ce premier recueil, qui rappelle en même temps René-Guy Cadou et certains haïkaï japonais, signe bel et bien l’acte de naissance d’un vrai poète, pour reprendre les termes de l’éditeur.

JOURNÉE INTERNATIONALE POUR L’ÉLIMINATION DE LA VIOLENCE À L’ÉGARD DES FEMMES

Réalisé par Olivier Dahan.

BERNARD PRAS: HOMMAGE ANAMORPHIQUE AU FACTEUR CHEVAL

Réalisé par l’artiste montreuillois Bernard Pras dans le cadre d’une exposition passée, au palais du Facteur Cheval, à Hauterives, dans la Drôme.

BLOGORAMA 9: « MICROPHÉMÉRIDE », BLOG S-F COLLECTIF

 

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UNE MICRO-NOUVELLE PAR JOUR PENDANT UN AN…

   Le principe est simple, mais le résultat bigrement efficace. Plusieurs jeunes auteurs de science-fiction et/ou de fantastique écrivent quotidiennement une très courte nouvelle, digne d’un Félix Fénéon inspiré par Jules Verne. Lancé en 2012 (les textes des précédentes années sont disponibles sur le site en question), « Microphéméride » est tantôt drôle, tantôt poétique, tantôt émouvant, et surtout présente une grande diversité, malgré une certaine unité de forme et de ton. Citons ainsi ce bref récit, écrit par Silène le 12 novembre dernier, c’est-à-dire il y a quelques jours, et qui trouve un certain écho avec l’actualité immédiate:

« En direct du lieu des commémorations, je suis actuellement devant un des héros ordinaires qui a, le premier, pris contact avec l’alien qui a bouleversé notre monde, voici maintenant cinquante ans. M. Weawer, comment s’est passée cette incroyable journée ?
— En fait, ça a commencé en août. C’est mon fils Jules qui a prévenu tout le monde. Il a vu arriver l’animal dans notre bout de ciel et celui-ci n’a cessé ensuite de se rapprocher. Et puis, ben, vous savez bien ce qui s’est passé… le 12 novembre, le bébé du gros animal s’est détaché et il s’est posé juste là, devant la maison.
— Vous avez dû avoir très peur !
— On était terrifié, vous voulez dire ! En plus, personne voulait nous croire au centre d’appel des pompiers. Du coup, quand la bête a arrêté de bouger, je suis sorti avec mon bâton et c’est quand j’ai commencé à taper sur une des jambes de l’alien qu’il s’est mis à faire des bruits.
— Et ça a été le début de la grande aventure !
— Oui… j’en reviens toujours pas de me dire que j’ai été le premier à communiquer avec les Terriens.
— Quel dommage que nous ayons eu si peu de temps à partager avec eux…
— Bah… personne pouvait savoir qu’ils ne résistaient pas à l’uranium pur !
— Nous n’oublierons jamais nos prédécesseurs sur cette magnifique planète. Jamais nous ne l’aurions découverte s’ils n’avaient pas cherché à nous contacter, ce 12 novembre 2014 ! »

12 novembre 2014 : Philae se pose sur la comète 67P/Tchourioumov

NB: Anticonformiste, anarchiste, Félix Fénéon (1861-1944), est surtout célèbre pour ses quotidiennes « nouvelles en trois lignes », publiées à partir de 1898 dans la grande presse.

LE BLOG MICROPHEMERIDES

« BAUDELAIRE, CLANDESTIN DE LUI-MÊME », Isabelle Viéville-Degeorges, Léo Scheer, 2011 (note parue dans « Diérèse » numéro 56, au printemps 2012)

    Capture%20d’écran%202012-01-05%20à%2011.21.00   La plupart des amateurs de poésie connaissent dans les grandes lignes la vie de guignon de Baudelaire. Très tôt orphelin de père, l’auteur des Fleurs du mal se caractérise dès l’enfance par de grandes dispositions intellectuelles, un fort appétit de vivre mais aussi par une certaine indiscipline et par de lourdes mélancolies. Appauvri suite à un conseil judiciaire voulu par son beau-père, le commandant Aupick, l’adolescent rebelle puis le dandy provocateur se muent progressivement en authentique créateur, brillant traducteur et critique clairvoyant. Néanmoins ses relations avec sa maîtresse Jeanne Duval se détériorent et ses difficultés matérielles s’accroissent. Miné par la syphilis, condamné pour immoralité et totalement ruiné, il s’éteint en 1867, à quarante-six ans, dans les bras d’une mère à la fois adorée et détestée.

  S’abstenir de tout propos moralisateur, éviter les poncifs et le sensationnel, s’en tenir aux faits pour tenter de comprendre l’homme, tel semble être l’objet de cette nouvelle biographie : Cinquante à soixante mille ouvrages sur Charles Baudelaire ont été écrits de par le monde et il semble que l’on n’en sache pas davantage sur sa personnalité (p. 9). Loin du cliché sulfureux et commode du poète maudit débauché, Baudelaire apparaît ici d’abord comme un immense travailleur, attentif au présent mais acculé à une misère noire, et plus encore clandestin de lui-même, en exil intérieur et incompris des autres. L’image du martyr semble toutefois inappropriée : en rupture avec la bourgeoisie et ne se destinant qu’à la littérature, Baudelaire scrute sans aménité une société rigidifiée par l’Empire, en dénonce les hypocrisies, évoque les névroses individuelles : « L’albatros », ce grand oiseau qui a séduit le poète au point de s’y identifier, est connu et haï des marins pour ouvrir la tête de l’imprudent tombé à l’eau, fût-il encore vivant. De même, Baudelaire, explorateur de l’inconscient, terrifie la société de son temps. La vie toute entière de cet homme a valeur de symbole (p. 193). Le livre rend vivant une existence profondément triste, marquée par une série d’échecs, de frustrations, mais aussi par de grandes passions artistiques et amoureuses. Chroniqueuse à La Revue littéraire, auteur d’une autre biographie, cette fois consacrée à Edgar Poe[1], Isabelle Viéville-Degeorges s’est énormément documentée, puisant dans la correspondance du poète, établissant un intéressant rapport entre l’Histoire et la vie personnelle de Baudelaire. De fait Baudelaire, clandestin de lui-même reste sans doute l’un des livres les plus accessibles sur le poète, à la fois précis, sans jugement de valeur ni diagnostic psychologique hâtif, mais surtout magnifiquement écrit, dans un style à la fois sobre et efficace, sensible. Loin des études universitaires peut être trop spécialisées pour le novice, Baudelaire, clandestin de lui-même rend poignante la tragédie de cette existence, sans nous enfermer dans le pathos ni la déploration.

[1] Edgar Allan Poe, biographie, éditions Léo Scheer, Paris, 2010.

BLOGORAMA 8: « MINOTAUR/A », LE BLOG DE MARYLINE BERTONCINI

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   Originaire des Flandres, enseignante retraitée, traductrice anglophone, spécialiste de Jean Giono et auteure d’une œuvre poétique subtile, publiée en revue, Maryline Bertoncini nous fait le plaisir de répondre à l’annonce passée sur « Page paysage », pour un blogorama littéraire. Citons notamment Labyrinthe de nuits, recueil à paraître chez « Recours au poème » début 2015, et laissons lui la parole:

MINOTAUR/A est un blog personnel de poésie, regroupant mes poèmes, des extraits de travaux en cours, des liens vers mes publications. Il me permet de lier entre elles les différentes formes d’expression qui m’intéressent– photo , audivisuel, collaboration avec des artistes. C’est d’autre part, dans les pages, un lieu où je souhaite poursuivre une réflexion sur la traduction de la poésie, sur la dimension sombre et poétique de cette activité, telle que je la vis. Cette plongée dans le labyrinthe des mots d’un autre, qu’il faut apprivoiser et porter à la lumière de ma langue, m’évoque divers parcours mythiques, dont celui de Minotaur/A(riane) qui a donné son nom au blog.

Le blog de Maryline Bertoncini: http://minotaura.unblog.fr

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« L’ÊTRE URBAIN » DE RAYMOND BOZIER, publie.net, http://www.publie.net/, (critique initialement parue dans « Diérèse 56 », au printemps 2012.)

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      Écrivain reconnu, récompensé par le prix Poitou-Charentes et le Prix du Premier roman en 1997 pour Lieu-dit (éditions Calman-Lévy), Raymond Bozier s’est d’abord consacré à la poésie, développant une esthétique rare et exigeante à travers trois recueils : Roseaux (CCL éditions, 1986, réed. publie.net 2008), Bords de mer (Flammarion, 1998) et Abattoirs 26 (Pauvert, 1999, rééd. publie.net 2010). Acceptant volontiers l’expression de « poésie matérialiste » dans un entretien accordé à Diérèse n°35 (automne 2006), R. Bozier déclare également ne pas en avoir fini de penser la question de l’urbain, de l’urbanité, de l’abord des villes. C’est dire si les textes de ce nouveau livre restent résolument orientés sur le présent, vers les espaces contemporains, évoquant cet éloignement de la Nature dont parlait l’auteur dans Bords de mer : des mots entortillés/entre les façades/de l’espace urbain/hors les fenêtres/les planchers et les plafonds/agrippés à leur coin de bitume (« fouille 3 – variation 1 »). Édité par les soins de François Bon sur le site publie.net, L’être urbain se différencie ainsi résolument du lyrisme traditionnel, et procède d’une démarche profondément novatrice, originale, proche de l’esthétique objectiviste et loin de tout conformisme. « Fragments de l’ère industrielle » pour reprendre ses propres termes, les poèmes de Raymond Bozier s’écartent effectivement de l’intériorité quelque peu narcissique d’une certaine production actuelle, ou de l’abstraction, pour se tourner vers l’extériorité. Loin de toute boursouflure, la plume acérée du poète saisit le réel avec une saisissante netteté, fixe des instantanés en termes brefs et concis, ce qu’Yves di Manno appelle une objectivité sans froideur : les parterres de fleurs/la sonnerie d’un téléphone/le repos des choses. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple relevé, d’une pure succession d’objets. Mue par un rythme puissant, la parole se déploie par blocs typographiques séparés, ce qui ouvre la voie à plusieurs lectures, à une lecture à plusieurs voix, comme on peut le voir dans le documentaire réalisé par le Conseil Régional : appuie pose ils diront appuie ils diront pose j’appuierai je poserai une nouvelle fois mon front mes mains Recevant des ordres, des injonctions émanant d’une mystérieuse autorité, une sorte de Big Brother immanent, le narrateur non identifié obéit docilement, travaille, produit, mange, dort, tremble. La Société de consommation se cache ainsi derrière des slogans, les marques de cosmétiques énumérées dans « fouille 23-Galerie marchande » : Rouge à lèvres fard mascara cils fonds de teint. N’éprouvant aucune fascination pour le décor, la réalité qu’il décrit, Raymond Bozier condamne avec subtilité un système froid, dépersonnalisé et dépersonnalisant, incarné par des logos, un espace mental et géographique appauvri, générant injustices, frustrations et violence : je dégagerai les mots/je frapperai/à grands coups de hache/contre le mur de la réalité/ils diront hurle/ils diront meurs/je hurlerai/je mourrai/sans que nul ne s’en inquiète (« fouille 18 – lit »). Raymond Bozier souhaite dire quelque chose du Monde sans qu’on puisse pour autant parler d’écriture engagée au sens sartrien.

       Dénonçant la solitude, l’exclusion (L’être urbain est dédié « aux dormeurs de plein ciel de l’avenue Suffren »), le poète n’apporte pas de solutions toutes faites, de programme idéologique, mais se contente en quelque sorte de dépeindre, de constater, comme si la poésie sauvait, quelque peu, du désespoir : Ce qui rend serein, c’est la certitude que son poème ne peut plus être touché, qu’il est tel qu’on l’attendait, posé là, comme un roc, et prêt à affronter son lecteur.

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