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« CÉLÉBRATION DU 14 JUILLET DANS LA FORÊT » (VICTOR HUGO)

hugo

Qu’il est joyeux aujourd’hui
Le chêne aux rameaux sans nombre,
Mystérieux point d’appui
De toute la forêt sombre !

Comme quand nous triomphons,
Il frémit, l’arbre civique ;
Il répand à plis profonds
Sa grande ombre magnifique.

D’où lui vient cette gaieté ?
D’où vient qu’il vibre et se dresse,
Et semble faire à l’été
Une plus fière caresse ?

C’est le quatorze juillet.
À pareil jour, sur la terre
La liberté s’éveillait
Et riait dans le tonnerre.

Peuple, à pareil jour râlait
Le passé, ce noir pirate ;
Paris prenait au collet
La Bastille scélérate.

À pareil jour, un décret
Chassait la nuit de la France,
Et l’infini s’éclairait
Du côté de l’espérance.

Tous les ans, à pareil jour,
Le chêne au Dieu qui nous crée
Envoie un frisson d’amour,
Et rit à l’aube sacrée.

Il se souvient, tout joyeux,
Comme on lui prenait ses branches !
L’âme humaine dans les cieux,
Fière, ouvrait ses ailes blanches.

Car le vieux chêne est gaulois :
Il hait la nuit et le cloître ;
Il ne sait pas d’autres lois
Que d’être grand et de croître.

Il est grec, il est romain ;
Sa cime monte, âpre et noire,
Au-dessus du genre humain
Dans une lueur de gloire.

Sa feuille, chère aux soldats,
Va, sans peur et sans reproche,
Du front d’Epaminondas
À l’uniforme de Hoche.

Il est le vieillard des bois ;
Il a, richesse de l’âge,
Dans sa racine Autrefois,
Et Demain dans son feuillage.

Les rayons, les vents, les eaux,
Tremblent dans toutes ses fibres ;
Comme il a besoin d’oiseaux,
Il aime les peuples libres.

C’est son jour. Il est content.
C’est l’immense anniversaire.
Paris était haletant.
La lumière était sincère.

Au loin roulait le tambour…?
Jour béni ! jour populaire,
Où l’on vit un chant d’amour
Sortir d’un cri de colère !

Il tressaille, aux vents bercé,
Colosse où dans l’ombre austère
L’avenir et le passé
Mêlent leur double mystère.

Les éclipses, s’il en est,
Ce vieux naïf les ignore.
Il sait que tout ce qui naît,
L’oeuf muet, le vent sonore,

Le nid rempli de bonheur,
La fleur sortant des décombres,
Est la parole d’honneur
Que Dieu donne aux vivants sombres.

Il sait, calme et souriant,
Sérénité formidable !
Qu’un peuple est un orient,
Et que l’astre est imperdable.

Il me salue en passant,
L’arbre auguste et centenaire ;
Et dans le bois innocent
Qui chante et que je vénère,

Étalant mille couleurs,
Autour du chêne superbe
Toutes les petites fleurs
Font leur toilette dans l’herbe.

L’aurore aux pavots dormants
Verse sa coupe enchantée ;
Le lys met ses diamants ;
La rose est décolletée.

Aux chenilles de velours
Le jasmin tend ses aiguières ;
L’arum conte ses amours,
Et la garance ses guerres.

Le moineau-franc, gai, taquin,
Dans le houx qui se pavoise,
D’un refrain républicain
Orne sa chanson grivoise.

L’ajonc rit près du chemin ;
Tous les buissons des ravines
Ont leur bouquet à la main ;
L’air est plein de voix divines.

Et ce doux monde charmant,
Heureux sous le ciel prospère,
Épanoui, dit gaiement :
C’est la fête du grand-père.

Victor Hugo, Les chansons des rues et des bois, 1865

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MÉMOIRE DES POÈTES XV: RAYMOND ROUSSEL (1877-1933), cimetière du Père-Lachaise, division 89.

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   Cadet d’une famille de trois enfants, Raymond Roussel naît le 20 janvier 1877 au 25 boulevard Malesherbes, à Paris, au sein d’un milieu privilégié. Ayant déménagé, avec sa famille, dans un luxueux hôtel au 50 de la rue de Chaillot[1], l’adolescent est admis, à l’âge de seize ans, au Conservatoire national supérieur de la capitale, en classe de piano. En 1894, la mort de son père, riche agent de change, le met à l’abri du besoin, et lui permet de s’adonner pleinement à l’art[2].

  Raymond Roussel, qui écrit d’abord des textes pour accompagner ses partitions, délaisse finalement la musique rebelle à son inspiration[3], au profit de la littérature. À dix-sept ans, il compose ainsi Mon Âme, long poème à la métrique parfaite, qui sera publié, en 1897, dans Le Gaulois. Cette même année paraît, chez Alphonse Lemerre, à compte d’auteur, La Doublure, roman en alexandrins rédigé dans une extrême exaltation, suite à un voyage au Sud de la France et en Italie, période au cours de laquelle il éprouve une sensation de gloire universelle d’une intensité extraordinaire[4]. Le livre, qui décrit l’échec du comédien Gaspard Lenoir, éternelle doublure, et dépeint de façon minutieuse le carnaval de Nice, ne rencontre aucun succès. Roussel tombe en dépression : J’eus l’impression d’être précipité jusqu’à terre du haut d’un prodigieux sommet de gloire, déclare-t-il ainsi[5]. Chargé de le soigner, le célèbre psychiatre Pierre Janet évoquera son cas dans l’essai De l’angoisse à l’extase, en 1926.

  Le jeune homme fréquente alors les salons mondains, rencontre les grandes figures de ton temps, tel Marcel Proust, ou Jules Verne, qu’il décide de visiter en 1899. Vers 1900, il écrit également une série de poèmes basés sur un principe d’homophonie, regroupés après sa mort sous le titre de Textes de grande jeunesse et de Textes-Genèse, ainsi que deux vastes fresques dramatiques : La Seine, gigantesque drame de sept-mille vers, riche de quatre cents personnages, puis, Les Noces. Demeurés inédits, les manuscrits ne seront retrouvés qu’en 1989, par hasard, cachés dans une malle, au fond d’un garde-meuble. Roussel, en effet, ne publie à cette époque que quelques textes minimalistes, aux antipodes des fresques citées. Parus en 1904, toujours chez Alphonse Lemerre, les trois poèmes de La Vue décrivent ainsi des éléments minuscules, tels une étiquette collée sur une bouteille d’eau minérale, tandis que le bref conte intitulé Chiquenaude narre un mystérieux spectacle, sur scène. D’autres courts textes paraissent alors dans le supplément dominical du Gaulois.

   Raymond_Roussel_Impressions_d'Afrique

   Sorti en 1910, le roman en prose Impressions d’Afrique qui marque une forme d’aboutissement esthétique, séduit notamment le très mondain Robert de Montesquiou, mais ne rencontre, une nouvelle fois, aucun succès public. Pire, l’adaptation théâtrale menée par Edmond Rostand, en 1911, suscite un tollé. Complexe, l’œuvre décrit le naufrage du paquebot Lyncée près des côtes africaines. Capturé par l’armée de l’empereur Talou VII, l’équipage prépare un spectacle, comprenant de bien surprenants numéros, et intitulé « Le gala des incomparables ». Charmé, le souverain libère les prisonniers le lendemain de la représentation. Le livre, qui commence par le tableau sans explications du gala en question, et se poursuit par le portrait des personnages, déroute assez naturellement le lecteur, qui ne comprend le sens de l’action que dans la dernière partie. Affecté par ce nouvel échec, marqué par la mort d’une mère dont il reste très proche, Raymond Roussel s’isole, ne fréquentant plus guère que Charlotte Frédez, dite « Dufrêne », une maîtresse officielle, affichée complaisamment pour masquer une homosexualité non assumée. Paru en janvier 1914, Locus Solus semble prolonger le geste initié dans Impressions d’Afrique : inventeur un peu fou, double fantasmé de l’auteur, Martial Canterel[6] invite ses amis à se promener dans son jardin, baptisé « locus solus » (le « lieu unique » en latin). Les protagonistes découvrent ainsi diverses créations, toutes très singulières, à l’instar de cette tête encore vivante de Danton, d’un énorme diamant de verre contenant une danseuse, ou encore d’un chat sans poil. Le clou du spectacle semble être atteint lorsque Martial Canterel présente à ses individus huit tableaux vivants, faisant intervenir des hommes prisonniers d’immenses cages en verre. Morts, mais ponctuellement ressuscités grâce à la resurrectine, un sérum imaginé par Canterel, les défunts reproduisent certains instants marquants de leur existence. Sombre, manifestant une sorte d’humour macabre, placé sous l’influence de Jules Verne et considéré comme un texte de science-fiction, Locus Solus demeure également le troisième et dernier roman achevé de Raymond Roussel. On retrouve en tous cas des allusions au récit dans le film d’animation Innocence : Ghost in the Shell 2, réalisé en 2003 : « Locus Solus » devient effectivement le nom d’une entreprise produisant des robots tuant leurs propres propriétaires. On croise également la route d’un étrange pirate informatique, habitant une maison emplie d’étranges œuvres mécaniques pareilles à celles imaginées par Roussel. Dans un autre domaine, le saxophoniste américain John Zorn a sorti en 1983 un album intitulé Locus Solus, un festival de musiques expérimentales nantais porte le même nom, et le compositeur Sean McBride a adopté le pseudonyme de « Martial Canterel ». Méprisée à l’époque, l’œuvre est on ne peut plus actuelle.

   zorn

   Au début de la guerre, R. Roussel entame la rédaction de L’Allée des lucioles, roman poétique demeuré inachevé, et racontant la visite de Voltaire et de Lavoisier à Frédéric II. Il débute aussi une vaste ode dans la lignée de La Vue, et dont les fragments constitueront les Nouvelles impressions d’Afrique, longue suite versifiée parue en 1932, qui joue sur l’homonymie et les rapprochements syntaxiques. Comportant notamment une impressionnante, et étonnante, suite de parenthèses, et qui donnent matière à différentes interprétations critiques, ces énigmatiques Nouvelles impressions sont en outre suivies de cinquante-neuf étranges photogravures, issues de dessins à la plume commandés à Henri-Achille Zo (1873-1933). Après l’armistice, Roussel entreprend un tour du monde, et séjourne notamment à Tahiti, sur les traces de Pierre Loti, qu’il admire. En 1923, il charge Pierre Frondaie de monter une luxueuse adaptation de Locus Solus, ce qui s’avère un nouveau fiasco, mais lui vaut l’attention des jeunes Dadaïstes sur fond de scandale. Estimant qu’il ne réussissait pas au théâtre car ses pièces n’étaient que des adaptations, Roussel écrit lui-même L’Étoile du front, drame censé se passer en région parisienne. Représenté le 6 mai 1924, la pièce provoque à nouveau une controverse, et même des rixes Pendant le second acte, un de mes adversaire ayant crié à ceux qui applaudissaient « Hardi la claque », Robert Desnos lui répondit : « Nous sommes la claque et vous êtes la joue ». Le mot eut du succès et fut cité par divers journaux, témoignera ainsi Roussel[7]. Le 2 février 1926 sa dernière pièce, La Poussière des soleils, est cette fois représentée au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans les étonnants décors de Numa et Chazot. Drame extravagant, légèrement morbide, censé se dérouler dans une Guyane de fantaisie, la pièce conquiert un public acquis aux avant-gardes, mais la critique demeure rétive.

Raymond_Roussel's_Travel_Car_(Postal_Card,_1925)

La « roulotte automobile », en 1926.

   Ayant renoncé à la littérature, Raymond Roussel, qui voyage dans une « roulotte automobile », sorte d’ancêtre du camping-car créé par ses soins, se passionne pour les échecs. Miné par les drogues, en proie à des soucis financiers, il publie encore ses Nouvelles impressions d’Afrique, évoquées plus haut, en 1932, puis prépare dans le détail la sortie de son ultime volume, Comment j’ai écrit certains de mes livres, opuscule qui sortira en 1935. Résolu à se reposer à Palerme, il loue, début juin 1933, une voiture, et embauche un mystérieux jeune chauffeur de taxi, dont l’identité demeure inconnue. Michel Ney[8], son neveu, assiste au départ rue Quentin-Bauchart. Âgée de cinquante-trois ans, Dufrêne, la maîtresse officielle, doit rejoindre l’écrivain plus tard. Le 14 juillet 1933, ce dernier est retrouvé mort dans sa chambre, au Grand hôtel et des Palmes, à la suite d’une overdose de barbituriques. Deux semaines auparavant, Raymond Roussel avait tenté de s’ouvrir les veines avec un rasoir. La thèse du suicide ne fait donc aujourd’hui guère débat, bien que certains évoquent une expérience aux stupéfiants qui aurait mal tourné. Le 3 août, son décès est rendu public dans le journal Paris-midi, et Michel Ney, auprès duquel R. Roussel s’est excusé de n’avoir plus un sou, se trouve nommé principal héritier. L’homme, qui avait demandé à reposer seul dans un caveau de trente-deux places (comme aux échecs) est enterré avec les siens, dans une tombe en marbre noir ornée d’un crucifix.

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Tombe de Raymond Roussel, division 89.

   Disparu en 1933, soit neuf ans après la parution du premier Manifeste, Raymond Roussel n’a jamais été surréaliste, ni même dadaïste. On dit que je suis dadaïste ; je ne sais même pas ce que c’est le dadaïsme, aurait-il ainsi déclaré, hilare, à Michel Leiris[9] En 1912, pourtant, Francis Picabia (inhumé au cimetière de Montmartre), et Marcel Duchamp (inhumé au cimetière de Rouen) assistent, enthousiastes, à la représentation des Impressions d’Afrique. Considérant Roussel comme un maître absolu, Duchamp fait beaucoup pour sa postérité, et reconnaît son influence, tandis que Robert Desnos, ou Benjamin Péret, à leur tour, se passionnent pour son style, sa force d’imagination et sa capacité d’invention. Surréaliste dans l’anecdote[10], plus grand magnétiseur des temps modernes[11] selon André Breton, l’auteur demeure l’un des grands intercesseurs du mouvement. En 1976, notamment, Salvador Dali produit ainsi un moyen-métrage sublime, visible sur les sites de partage, réalisé en hommage au poète, et fidèle à son inspiration, Impressions de la Haute-Mongolie, hommage à Raymond Roussel (cf. en bas de page). Derrière l’extravagance, une certaines illisibilité, la fantaisie soigneusement cultivée de Roussel, voire son irrévérence, se cache un grand créateur, obsédé par la recherche formelle, désireux d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux champs, en appliquant des procédés quasi mathématiques à la langue, énoncés dans le dernier opuscule, sorte de testament littéraire, Comment j’ai écrit certains de mes livres. Doté d’une imagination débordante, également inventeur[12], Raymond Roussel n’a cessé d’être redécouvert, en particulier par les Oulipiens, et les structuralistes, qui voient en lui, à juste titre, un précurseur. À la suite de Breton, citons ainsi quelques extraits des déconcertantes, mais magnifiques, Nouvelles impressions d’Afrique :

Canto IV Les Jardins de Rosette vus d’une dahabieh (pp. 210-253)

Rasant le Nil, je vois fuir deux rives couvertes

De fleurs, d’ailes, d’éclairs, de riches plantes vertes

Dont une suffirait à vingt de nos salons

(Doux salons où sitôt qu’ont tourné deux talons

((En se divertissant soit de sa couardise

(((Force particuliers, quoi qu’on leur fasse ou dise,

Jugeant le talion d’un emploi peu prudent,

Rendent salut pour oeil et sourire pour dent;)))

Si—fait aux quolibets transparents, à la honte—

(((Se fait-on pas à tout? deux jours après la tonte,

Le mouton aguerri ne ressent plus le frais;

 

[1] L’adresse, qui sera celle de Raymond Roussel jusqu’à sa mort, correspond aujourd’hui au 20, rue Quentin-Bauchart, dans le 9ème arrondissement. L’hôtel a par ailleurs été démoli en 1950.

[2] On parle de plusieurs millions de francs-or. La fortune est alors gérée par Eugène Leiris, père de Michel Leiris, lui-même enterré dans la 97ème division, et auteur de l’essai Roussel & Co (Fata Morgana/Fayard, Paris, 1998).

[3] Cf. Comment j’ai écrit certains de mes livres, Alphonse Lemerre, Paris, 1935.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Le nom lui-même de Martial Canterel fait référence, de manière directe, au poète romain Martial, quand le patronyme « Canterel » évoque le « Kantor », le « maitre de chapelle », le « conteur », etc.

[7] Comment j’ai écrit certains de mes livres. Ce bon mot est repris, en substance, à la fin de Lady Paname, film réalisé par Henri Jeanson, dans un dialogue entre Louis Jouvet et Maurice Nasil.

[8] Le neveu de R. Roussel est le descendant direct du maréchal Ney, noble d’Empire. Par le mariage de sa sœur, Raymond Roussel se trouve ainsi lié à la famille Bonaparte.

[9] Cité dans Roussel & Co, op. cit.

[10] Manifeste du surréalisme, 1924, page 38.

[11] Anthologie de l’humour noir, Jean-Jacques Pauvert, 1966, réédition au Livre de poche, Paris, 1984, page 291.

[12] Outre l’ancêtre du camping-car, on doit à Raymond Roussel d’a imaginé une « machine à lire » pour faciliter le déchiffrement de ses propres ouvrages. Il a également enregistré un brevet sur l’utilisation du vide, a inventé une formulation aux échecs, découvert un théorème mathématique. Pianiste de formation, il était également médaille d’or au pistolet.

ESTHÉTIQUE DU MACHINISME AGRICOLE (PIERRE BERGOUNIOUX)

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   On a tout dit des défauts du fer. Il est rare que le minerai ne soit pas mêlé d’impuretés qui rendent le métal aigre, cassant, impropre à tout usage. La France n’a pu exploiter les gisements lorrains, phosphoreux, qu’après la mise au point de convertisseurs garnis de dolomie, avec addition de chaux. Ensuite, le fer est affreusement lourd. Enfin, son affinité avec l’oxygène complique sa mise en œuvre. Après les températures infernales, les traitements chimiques auxquels il a fallu le soumettre dans les hauts fourneaux et les fours à sole, on doit encore le protéger de la corrosion, lui adjoindre du nickel, le galvaniser, le peindre. Lorsqu’il a bouclé le cycle de l’usage et de l’usure, la rouille s’y met. Et, par un sortilège comparable à celui qui dévoile la qualité esthétique sous la finalité pratique, l’oxydation libère la gamme des couleurs dont il s’anime lorsqu’il s’unit à l’air atmosphérique. Elle magnifie leurs noces. La rouille est d’abord peintre puis, le temps aidant, graveur. Elle burine, creuse, ajoure le métal, l’allège, le brode de motifs aussi délicats qu’imprévisibles et ce sont, là encore, de ces enchantements objectifs qu’il ne tien qu’à nous de voir, de fixer (p. 38-39)

ÉVÈNEMENTIEL DU MOIS DE JUILLET

   … Cet évènementiel intervient relativement tard (nous sommes déjà le 7). Les vacances ont commencé, et de fait l’activité littéraire tourne au ralenti. Signalons malgré tout quelques beaux évènements, et quelques livres intéressants:

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  Signalons tout d’abord le magnifique festival international de poésie actuelle, 8ème du nom, organisé à la médiathèque du Pays Cordais par notre ami Paul Sanda, animateur des éditions Rafaël de Surtis et de la maison des surréalistes, à Cordes-sur-Ciel, petite ville magnifique du Tarn. Organisé directement à la médiathèque, donc, l’évènement se déroulera… cette semaine, à partir de vendredi. Notons la présence de Bruno Geneste, entre autres, co-auteur du magnifique « guide » littéraire (avec Paul Sanda), Les Surréalistes et la Bretagne. Je ne pourrai être présent, mais je pense que mes rares lecteurs du Midi-Pyrénées qui le peuvent devraient y faire un tour, d’autant que le lieu est, je me répète, magnifique. Ci-dessous la présentation laissée par la mairie. Toutes les informations sont disponibles sur le site:

   Organisé par la Médiathèque du Pays Cordais et La Maison des Surréalistes ce festival a su créer au fil du temps un véritable engouement pour la poésie contemporaine.  En réunissant, en milieu rural, pour la 8ème année,  des auteurs renommés et un public d’amateur ou de découvreur, il prouve que la poésie actuelle est accessible à tous.

Site de la mairie (cliquer sur le lien)

     … Pour rester dans le champ du surréalisme, signalons, cette fois dans la Belle-Province, la parution en juin de la revue La vertèbre et le rossignol. Animé par David Nadeau, le périodique est disponible en France, pour la modique somme de 9,97 euros. Poète, performeur, David, dont je reproduit ci-dessous une partie du mail, nous donne toutes les indications nécessaires pour se la procurer.

 la vertèbre et le rossignol
Bonjour Étienne,
   Voici deux annonces d’événements que je propose pour votre blog.

  D’abord, le quatrième numéro de la revue La vertèbre et le rossignol, à la rencontre du surréalisme, de la ‘Pataphysique et de la création underground, a été publié en juin. Pour ce numéro spécial sur l’Épreuve périlleuse,il a été proposé aux participants d’explorer les pulsions destructrices, le côté sombre de l’esprit, et la possibilité de surmonter la souffrance, voire même de la transformer, avec l’aide magique de la poésie. Le venin étant son propre antidote.

Avec des participations de Marie-Claire, Pascale Dubé, David Nadeau, Crl Lampron, Sien-Sébastien Bouchard, Coroner Paradis, Chanterel Gagnon, Allex Bel, La vertèbre et le rossignol, Siri Tobahc, Suzanne et Sylvain, Suzanne Labrie, Gilles Latour. J Karl Bogartte, Guy Ducornet, Evi Moechel, Tim White, Andrew Mendez, Janice Hathaway Stephen Kirin, Singwan Chong Li, Tunç Gençer, Ody Saban, Jon Graham, Jean-Pierre Paraggio, Raman Rao, Rik Lina, Paul Cowdell, Craig S Wilson, Alex Januario, Patrick Lepetit, Verónica Cabanillas Samaniego, Amirah Gazel, David Coulter, Casi Cline, Michael Vandelaar, Byron Baker, Steven Cline, Device Scribbles – Afterburn, John Welson, Gabriel Lalonde, Bruno Montpied, Richard Misiano-Genovese, Peter Dube, Merl Fluin, Valery Oisteanu, Paul Mc Randle, Allan Graubard, Rodrigo Verdugo, Alejandro Puga, Tania Lorandi et Gleason Théberge.
En annexe, le chapitre 16 du roman
The Novel of the Tupinamba Indian, d’Eugenio Granell, traduit par David Coulter, évoque l’épreuve périlleuse de la guerre civile espagnole.

La version papier est disponible sur le site internet de POD lulu.com :
www.lulu.com/shop/http://www.lulu.com/shop/la-vert%C3%A8bre-et-le-rossignol/l%C3%A9preuve-p%C3%A9rilleuse/paperback/product-22773931.html

  … Le deuxième évènement dont parle David dans le mail sera annoncé début juin, et concernera les Québécois, peuple de poètes qui m’a généreusement accueilli, il y a maintenant quatre ans, lors du festival international de poésie de Trois-Rivères.

la baule

   François Bon interviendra à La Baule, chapelle Sainte-Anne (Place du Maréchal Leclerc, 44500 LA BAULE), à l’occasion du festival « Écrivains en bord de mer », qui se tiendra du 13 au 17 février, avec de nombreuses figures de la vie littéraire actuelle, comme Mathias Énard, Yves Arcaix, Christian Garcin et tant d’autres. Si vous êtes dans le coin, pour faire du naturisme ou autre, n’hésitez donc pas à écouter François Bon déclamer du Lovecraft (dans sa propre, et excellente, traduction), le vendredi 15 à 15h30. Une rencontre croisée avec Martin Page est également prévue à 17h30 le lendemain, soit le samedi 17h30, dans le même lieu.

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Programme du festival « Ecrivains en bords de mer » de La Baule

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   Dans un tout autre genre, signalons la sortie du nouvelle érotique, produite par un lecteur fidèle du blog, animateur du blog « L’autobus » et du fanzine du même nom, et dont j’ai déjà évoqué ici même. Je veux parler évidemment de Fabrice Marzuolo, qui nous gratifie donc d’un texte humoristique et trash, dans la veine habituelle, celle introduite, si j’ose dire, par son dernier recueil, Le zizi confetti. Ce bref conte pour majeurs est disponible depuis début juin en numérique sur les sites d’Amazon, de la Fnac, etc. Vous pouvez également commander la version papier, par la Poste, sur le site même de l’éditeur. Je joins un bref extrait:

Site des éditions « Sous la cape » (suivez le lien)

Plus de 18 ans. Fantasmer sur sa supérieure hiérarchique quand on est simple bibliothécaire, au bas de l’échelle (un point de vue épatant sur les sous-vêtements féminins, selon l’auteur), peut avoir de lourdes conséquences sur sa progression de carrière.

Extrait

   Je travaillais dans une bibliothèque, au bas de l’échelle, l’endroit idéal pour mater les petites culottes des filles. Même qu’une fois, je n’avais pas pu voir celle de Liliane, la responsable du service. Je n’avais pas pu voir sa petite culotte car tout simplement, cette journée-là, elle n’en portait pas! Ça m’avait tellement émoustillé que j’avais dû courir illico dans les toilettes. Je ne sais toujours pas si j’avais vraiment vu ce qui m’avait excité à ce point ou si c’était mon imagination surchauffée qui avait altéré ma vision et fait déborder ma cafetière J’avais atteint les cabinets, in extremis…

   radière

   … Dans un tout autre style, signalons la parution, en juin, du roman Copies du poète Thierry Radière, professeur d’anglais en Vendée, auteur de plusieurs recueils sensibles et directs, dont j’aurai peut être l’occasion de reparler ici même. Je n’ai pas encore lu son dernier livre, car je croule sous les ouvrages, comme toujours. Je vous donne néanmoins le résumé que je n’ai pas écrit, ainsi que deux extraits, envoyés par l’intéressé, à ma demande. L’éditeur Jacques Flament ne disposant pas encore de réseau de distribution, il faut une nouvelle fois commander l’ouvrage en passant directement par le site. Vous trouverez donc les liens nécessaires en bas de page, ainsi qu’une présentation de l’écrivain, et un article paru dans La cause littéraire. Bonne vacances à vous, et bon courage à ceux qui travaillent!

   « Lequel de l’amour ou de la littérature contamine l’autre ? C’est la question que se pose le narrateur – prof et correcteur de copies de bac de français – de cette longue rêverie.
   Tiraillé entre son côté très cérébral, ses réflexions sur son métier d’enseignant et son désir charnel, il se rend compte que la mémoire et les souvenirs – thèmes sur lesquels les candidats ont planché – sont des sujets trop difficiles pour des adolescents. Ce n’est qu’à la fin de son travail que lui-même parvient un peu mieux à cerner la question et à comprendre qui il est vraiment.
   Copies est une invitation poétique à parcourir les méandres de l’esprit contrarié d’un correcteur de copies à la tâche – perfectionniste, soucieux de bien faire et follement attaché aux détails littéraires – et à visiter le cœur d’un homme amoureux qui découvre et analyse l’amour comme une œuvre artistique à part entière. »
   « Peut-être attend-on trop de l’amour quand on a vingt ans ? Peut-être cette attente fébrile pourrit-elle le sentiment ? Je suis d’accord avec Françoise. L’amour est fait pour être vécu, mais certainement pas pour apporter un plus imaginaire – et qu’on aurait soi-même du mal à définir – à notre routine d’être humain davantage attiré par la perfection et la satisfaction éternelle. Non, l’amour n’est pas une potion magique. C’est un plus et il nous tombe dessus en nous procurant un bien énorme. Quand on est deux à s’en rendre compte et qu’on a la même manière de voir les choses, alors l’espoir de vivre enfin heureux à deux prend tout son sens. Le quotidien n’est pas l’antidote de l’amour, c’est au contraire son engrais, il le fait pousser jour après jour. Parce que seul l’enracinement dans le réel fait grandir l’imagination et donc l’amour. Quand on a du mal à trouver ses repères dans la réalité et qu’on n’a pas vraiment les pieds sur terre, le monde de l’imaginaire est encore plus inaccessible et celui des grands sentiments, une lune à décrocher. »  p.183-184
   « Voilà où m’emmène la mémoire : dans des songes qui me dépassent et tournent constamment autour du même sujet ; celui d’autrui comme révélateur de ma propre vie ; celui d’autrui comme source d’un bonheur inattendu ou cause d’un malheur plus sournois ; celui d’autrui comme image d’un sens que je cherche à mon existence tout entière. »  p. 171

BIBLIO-POÉSIE 3: LE CHOIX DE MARILYNE BERTONCINI

abbas_kiarostami

   Le cinéaste et poète perse Abbas Kiarostami,عباس کیارستمی, est mort il y a quelques heures, à Paris, d’un cancer du foie. Série noire, ces derniers jours! Ayant résolu de ne pas donner un tour nécrologique au blog, qui n’est pas un cimetière, et ne me sentant pas la capacité d’évoquer une si brillante figure, je ne parlerai pas de son parcours. De nombreux articles ont été écrits, hier et aujourd’hui. L’homme avait choisi de rester en Iran après la Révolution, et ce malgré le recul intellectuel et civilisationnel opéré à cette époque, malgré la censure, toutes choses prédites par Houellebecq dans son dernier, et funeste roman. Abbas Kiarostami sera enterré à Téhéran, où il était né, soixante-seize ans plus tôt, au sein d’une famille modeste.

La page Wikipédia Abbas Kiarostami

  Revenons en à la poésie pure, celle qu’appréciait, et pratiquait, Kiarostami. Il y a déjà trois mois, j’ai lancé ma nouvelle rubrique bibliopoétique, en demandant aux lecteurs assidus (il en existe), de me donner la liste des dix ou vingt recueils les ayant le plus marqués. Ayant eu de nombreuses réponses, j’ai promis de publier une liste par mois, en alternant masculin et féminin, c’est-à-dire en éditant une liste donnée par une femme, puis une liste donnée par un homme, d’un mois à l’autre, et ce dans un souci de parité. Si vous comprenez quelque chose à ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé, pour reprendre les termes de Jean-Luc Godard…

    Le dernier « Biblio-poésie » m’a été soufflé par Marc-Louis Questin, (auteur du Crépuscule des otaries, que je viens de chroniquer pour le prochain numéro de Diérèse. J’y reviendrai). Je donne cette fois la parole à la poétesse niçoise, originaire du Nord, Marilyne Bertoncini:

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1 – Alcools (Guillaume Apollinaire) –

2 – Les Fleurs du Mal (Charles Baudelaire)

3 – Les Villes Tentaculaires (Emile Verhaeren)

4 – Les Chimères (Gérard de Nerval) –

5 – Paroles (Jacques Prévert)

6 – La Centaine d’amour (Pablo Neruda)

7- Tout Jabes –

8 – Les Chants de Maldoror (Lautréamont) –

9 – Arbres d’Hiver (Sylivia Plath) –

10 – Ossi di Sepia (Eugenio Montale) –

11 – La Gerusalemme liberata (Torquato Tasso) –

12 – plusieurs recueils de Kenneth White –

13 – Le Parti pris des choses (Francis Ponge)

14 – La Complainte du vieux marin (Samuel Taylor Coleridge)

15 et suivants – toute la poésie d’Eluard, Aragon, Juarroz, et les poèmes de Martin Harrison – parce que je les ai traduits et qu’ils continuent de m’habiter (Serpent Arc-en-ciel, chez « Recours au Poème » éditeurs) ….

  Je livre la liste de façon quelque peu brute. Marilyne, dont j’ai évoqué le blog « Minotaur/a », est à la fois docteure ès Lettres, traductrice, et auteure, et animatrice du site « Recours au poème ». Sa biblio-poésie étant à la fois riche et variée, j’avoue me trouver un peu marri pour privilégier telle ou telle figure, pour citer tel ou tel poète…

Minotaur/a, le blog de Marilyne Bertoncini

« Recours au poème »

  Après moult tergiversations, je m’attacherai à citer Émile Verhaeren (1855-1916), dont les textes, évoquant la ville industrielle wallonne, m’ont fortement marqué durant mes études. Hommage est ainsi rendu à la Belgique, précieuse terre de poésie. J’en reviens également à un style plus classique, versifiée, après avoir évoqué, à plusieurs reprises, des figures actuelles:

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LE PORT (1895)

Toute la mer va vers la ville !

Son port est surmonté d’un million de croix :
Vergues transversales barrant de grands mâts droits.

Son port est pluvieux et suie à travers brumes,
Où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.

Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
Et mugissent, au fond du soir, sans qu’on les voie.

Son port est fourmillant et musculeux de bras
Perdus en un fouillis dédalien d’amarres.

Son port est tourmenté de chocs et de fracas
Et de marteaux tournant dans l’air leurs tintamarres.

Toute la mer va vers la ville !

Les flots qui voyagent comme les vents,
Les flots légers, les flots vivants,
Pour que la ville en feu l’absorbe et le respire
Lui rapportent le monde en leurs navires.
Les Orients et les Midis tanguent vers elle
Et les Nords blancs et la folie universelle
Et tous les nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s’invente et tout ce que les hommes
Tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
Tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
Elle est le brasier d’or des humaines disputes,
Elle est le réservoir des richesses uniques
Et les marins naïfs peignent son caducée
Sur leur peau rousse et crevassée,
A l’heure où l’ombre emplit les soirs océaniques.

Toute la mer va vers la ville !

Ô les Babels enfin réalisées !
Et cent peuples fondus dans la cité commune ;
Et les langues se dissolvant en une ;
Et la ville comme une main, les doigts ouverts,
Se refermant sur l’univers !

Dites ! les docks bondés jusques au faite
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
Et leurs siècles captés comme en des rets ;
Dites ! leurs blocs d’éternité : marbres et bois,
Que l’on achète,
Et que l’on vend au poids ;
Et puis, dites ! les morts, les morts, les morts
Qu’il a fallu pour ces conquêtes.

Toute la mer va vers la ville !
La mer pesante, ardente et libre,
Qui tient la terre en équilibre;
La mer que domine la loi des multitudes,
La mer où les courants tracent les certitudes ;
La mer et ses vagues coalisées,
Comme un désir multiple et fou,
Qui renversent les rocs depuis mille ans debout
Et retombent et s’effacent, égalisées;
La mer dont chaque lame ébauche une tendresse
Ou voile une fureur ; la mer plane ou sauvage ;
La mer qui inquiète et angoisse et oppresse
De l’ivresse de son image.

Toute la mer va vers la ville !

Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.

Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D’un bruit souterrain d’eau qui s’enfle et ronfle en elles.

Son port est lourd d’odeurs de naphte et de carbone
Qui s’épandent, au long des quais, par des ruelles.
Son port est fabuleux de déesses sculptées
A l’avant des vaisseaux dont les mâts d’or s’exaltent.

Son port est solennel de tempêtes domptées
Et des havres d’airain, de grès et de basalte.

YVES BONNEFOY, L’ARRIÈRE-PAYS

 bonnefoy

   En ce début du mois d’un mois de juillet qui s’annonce ensoleillé (prions Sainte Rita, patronne des causes perdues!), je crains que ce blog ne s’apparente à une rubrique nécrologique. Nerval (disparu il y a plus d’un siècle), Dantec, et maintenant Yves Bonnefoy! L’homme, qui avait quatre vingt treize ans, s’est éteint hier, nous laissant quantité de recueils, dont certains évoquent sa terre natale du Lot, où j’ai moi-même de fortes attaches familiales. De nombreuses biographies existent, et bien des hommages sont actuellement rendus à l’un de nos plus grands poètes. Je n’ajouterai donc pas de la matières à la matière. À titre privé, j’ai eu la chance de rencontrer Yves Bonnefoy à plusieurs reprises, à la fois à Bordeaux, au centre Cervantès de Paris (en compagnie d’Alejandro Jodorowsky), et à Poitiers, où j’ai étudié son oeuvre. Hélas les livres dédicacés sont dans les cartons. Plutôt que de reproduire ici une mauvaise photographie de son paraphe, je préfère donc vous livrer un poème, extrait des magnifiques Planches courbes, et vous souhaite à tous un beau week-end:

bonnefoy 2

La pluie d’été I

Mais le plus cher mais non
Le moins cruel
De tous nos souvenirs, la pluie d’été
Soudaine, brève.

Nous allions, et c’était
Dans un autre monde,
Nos bouches s’enivraient
De l’odeur de l’herbe.

Terre,
L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
C’était comme le sein
Qu’eût rêvé un peintre

MAURICE G. DANTEC (1959-2016)

  Maurice Georges Dantec est mort le week-end dernier à Montréal, d’un malaise cardiaque, laissant derrière lui plusieurs longs romans, à la croisée du thriller et de la science-fiction, ainsi que de volumineuses réflexions, consignées en journaux intimes. À titre privé, je ne peux pas dire que ce décès brutal, à cinquante-sept ans seulement, me laisse totalement indifférent. Pour être franc, je ne pratiquais pas beaucoup les récits à proprement parler de Dantec, que je trouvais trop touffus et parfois difficilement compréhensibles, mais appréciais son style, son honnêteté parfois brutale, par-delà les polémiques. Bien écrits, assez riches sur le plan réflexif, ses journaux étaient également controversés. L’homme venant de mourir, je n’ai pas envie de verser ni dans une sorte d’admiration niaise, ni dans la détestation. Je ne partageais pas toutes ses idées, essentiellement sur le plan économique. Je ne soutenais pas non plus son soutien sans critique à la politique américaine, mais tel n’est pas l’objet du blog.

   En allant au Québec en octobre 2012, pour participer au Festival International de Poésie de Trois-Rivières (épisode précédemment évoqué sur le blog), je pensais fortement à Dantec, espérant secrètement le rencontrer, au hasard d’une rue, en arrivant à Montréal. Quelle ne fut pas ma surprise en l’apercevant, sur le terminal de Roissy! L’homme semblait malgré tout tellement épuisé que je ne le reconnus pas sur le coup. Pourvu de ses sempiternelles lunettes noires, vêtu de sa traditionnelle veste de cuir, il avait beaucoup grossi, et semblait très fatigué. Je n’en dirai pas plus, par respect pour sa mémoire.

  Je ne parvins à l’identifier clairement qu’une fois dans le bus nous menant au tarmac. Juste en face de moi, l’écrivain tenait à la main un document d’identité sur lequel était cette fois clairement indiqué son nom. Attendant patiemment notre arrivée à Montréal, au terme d’un épuisant vol de sept heures, je l’observais du coin de l’oeil discutant avec sa voisine, tout en subissant l’insipide bavardage du couple de cadres français assis à ma droite.

  Prenant enfin mon courage à deux mains une fois sur le sol canadien, je vins à sa rencontre. Groggy, agacé par l’ambiance en France (pays qu’il avait quitté en 1998 suite à l’agression de sa compagne), Dantec, qui avait la réputation d’être ours, ne s’en montra pas moins courtois et accessible.

« Bonjour, vous êtes Maurice Dantec?

_ Tout-à-fait. Vous m’avez reconnu?

_ Je lis vos romans depuis l’adolescence. »

  De quoi avons nous parlé, en attendant nos bagages? De bien des choses en réalité, mais hélas, encore une fois, je ne peux trop en révéler, par respect pour sa mémoire. Certains propos de Dantec étaient, disons-le, extrêmement crus, à la fois sur le milieu littéraire, le monde de l’édition, mais aussi sur l’islam en général. Les aficionados, ou les simples connaisseurs de Dantec, voient probablement assez bien ce que cela signifie… Disons simplement que l’homme me questionna, avec beaucoup de sympathie, sur la raison de ma venue au Canada, et sur mon activité poétique, et ce avec une bienveillance rare. Intimidé, je n’osais lui offrir un exemplaire des Petites fables. Il est vrai, hélas, que je n’aurai plus jamais l’occasion de le faire. Ce fut la première, et dernière fois. Et c’est déjà beaucoup.

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29 novembre 2012, un souvenir de Dantec, laissé dans l’agenda.

 

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