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« THE ARENA », DESMOND MORRIS, GRANDE-BRETAGNE, 1976 (série surréaliste)

JOYEUX NOËL! (Salvador Dali, série surréaliste).

Carte postale dessinée par Salvador Dali.

AUTOPORTRAIT OU « ALICE IN WONDERLAND », ALICE RAHON (1904-1987). Série surréaliste.

MÉMOIRE DES POÈTES: FRANCIS BOUVET (1929-1979). Cimetière du Père-Lachaise.

L’atelier de Victor Brauner, rue Perrel, en 1952.

De gauche à droite : François Bouvet, Sarane Alexandrian, Alain Jouffroy, Luce Hoctin, Jean-Dominique Rey, Jacqueline et Victor Brauner. Tableau au mur : La Cavalier du Rien

Photo : Théodore Brauner. IMEC/Fonds Alexandrian.

Localisation : division 65. Compter six tombes depuis la division 66 (au Sud) et vingt-deux tombes depuis la division 68 (à l’Est). Sinon, prendre l’allée centrale qui divise la division 65 en deux, compter six lignes. Francis Bouvet repose dans la deuxième tombe à gauche, avec la famille Dècle, soit une chapelle blanche récemment ravalée, ornée de grappes.

 Surréaliste précoce

  Né le 21 février 1929 dans le très chic Auteuil, Francis Bouvet passe ses premières années derrière la façade haussmannienne du 94 rue Miromesnil, où son père, ancien poilu, exerce la profession de dentiste, comme avant lui son propre père. Sa mère est d’origine pied-noire. L’enfant se lie alors avec le futur compositeur Pierre Henry, fondateur de la musique concrète, et qui restera son ami. Contrairement à son aîné, Jean-Marie, futur docteur, Francis commence à peindre et à sculpter dès l’adolescence, bravant ainsi la volonté paternelle. À seize ans, ce très jeune participant[1] fréquente les réunions des Deux-Magots, de la Place-Blanche, et participe à l’exposition bruxelloise « Surréalisme », de décembre 1945 auprès de René Magritte, Marcel Mariën ou encore Jacques Hérold. L’année suivante, il rencontre André Breton à son retour en France. Le poète lui fait bon accueil, comme en témoigne une lettre adressée par Bouvet lui-même, le 8 juin 1946. Enthousiaste, inventif, Bouvet se montre actif au sein du groupe, signant notamment Liberté est un mot vietnamien, tract anticolonialiste d’avril 1947 publié dans Le Libertaire. En novembre 1947, on le retrouve à la galerie Maeght, 13 rue de Téhéran, pour l’Exposition Internationale du surréalisme. Accompagné de Claude Tarnaud et de Michel Herz, Bouvet a confectionné les deux « alvéoles » de la salle de magie, soit une sorte d’hôtel conçu par Breton lui-même, et auquel collabore également le plasticien tarnais Francis Meunier. La rencontre avec Sarane Alexandrian s’avère déterminante. Bouvet écrit dans Néon, avec ses jeunes amis surréalistes : Francis Bouvet (…) peignait des tableaux auxquels il donnait les titres des romans de Peter Cheney, On ne s’embête pas, Qu’est-ce qu’on déguste, etc. Il arrivait en tenant à la main tantôt les Méditations cartésiennes de Husserl, tantôt un album de Mickey. Son ironie le faisait exceller dans notre constant partis pris de mêler la frivolité au sérieux, déclare ainsi Alexandrian[2]. Abstraites, colorées, les toiles aux courbes rigoureusement découpées et acérées, aux couleurs franches[3] de Bouvet évoquent à certains égard le style de Miro.

Sans titre. Huile sur toile de 1947 donnée par l’artiste.

L’année 1948.

   En juin 1948, on retrouve la signature de Bouvet au bas d’un tract violemment anticlérical, rédigé (essentiellement) par Henri Pastoureau : « À la niche les glapisseurs de Dieu ». Toujours en juin, l’artiste, dix-neuf ans seulement, expose à nouveau en compagnie d’onze autres jeunes créateurs, parmi lesquels Meunier, Demarne, ou encore Jerzy Kujawski, cette fois à la galerie Jean Bard, dans le cadre de la manifestation « Comme », sous le patronage d’Alexandrian et de Maurice Baskine, préfacier du catalogue. Alors qu’il passe ses vacances d’été à Penne d’Agenais chez les Seigle, couples de surréalistes montalbanais, Bouvet reçoit une carte postale chaleureuse d’André Breton, alors à La Chaise-Dieu. La rupture se produit toutefois en novembre, pour un motif apparemment futile. Traumatisé par l’expérience du cancer, le peintre d’origine arménienne Arshile Gorky, alors exilé aux États-Unis, s’est pendu en juillet. André Breton accuse rapidement le libertin Roberto Matta, lui-même peintre et amant de Madame Gorky, d’avoir aggravé le désespoir d’Arshile. L’exclusion est prononcée le 25 octobre. Refusant de s’associer à la mesure, Victor Brauner est à son tour exclu pour « activités fractionnelles », suivi par Alexandrian, Jouffroy, Rodanski, Tarnaud… et Francis Bouvet.

Carte postale d’André Breton à Francis Bouvet

L’éditeur

   Quatre ans s’écoulent. Francis Bouvet continue à fréquenter le milieu surréaliste, et notamment Sarane Alexandrian, avec lequel il expérimente la « psychanalyse collective » dans une villa de Blonville, station balnéaire du Calvados, à l’été 1951 : l’un de nous devait se confesser, couché dans une pièce obscure, tandis que les autres, dans une pièce éclairée, l’écoutaient par la porte entrouverte. Cette situation angoissante pour le patient rendait sa confession particulièrement intense. Jouffroy ponctua la sienne de rires fébriles (réactions médiumniques), Bouvet eut une inhibition, Brauner révéla révéla de splendides fantasmes que je notai au fur et à mesure[4].

   À partir de 1952, Bouvet cesse toute activité artistique, pour se consacrer à l’édition. D’abord secrétaire général des éditions de Minuit, il se lie d’amitié avec Michel Butor et participe ainsi à l’émergence du Nouveau Roman. Méticuleux, Bouvet dirige ensuite les collections artistiques chez Flammarion, rue Racine. Ses goûts sont pour le moins éclectiques. Auteur d’un Recueil général des incunables géographiques[5], Bouvet préface également un album consacré à Pierre Bonnard, publie Chestov, ou correspond avec Christian Dotremont, sans pour autant parvenir à publier les fameux logogrammes. Hugolâtre transi, il regroupe toutes les poésies de son idole en un seul volume de 3,8 kilogrammes, comptant 153 837 vers, étalés sur 1800 pages. Réalisant ce projet fou en 1961, Jean-Jacques Pauvert se souvient, non sans émotion, de son cher Francis Bouvet, trop tôt disparu[6]. Bouvet, qui mène une activité intense, habite alors passage Dauphine, au 27 rue Mazarine, en plein quartier littéraire, avec sa femme Sylvine Delannoy, fille du compositeur Marcel Delannoy, et leurs deux enfants. La famille passe ses vacances avec celle d’Yves Bonnefoy, en Italie notamment, au mois d’août 1973. Hélas la maladie interrompt cette carrière brillante. Hospitalisé à Villejuif, Francis Bouvet décède le douze septembre 1979, à seulement cinquante ans. Outre ses œuvres plastiques, dispersées chez des particuliers, ce grand mélomane aura notamment rédigé les commentaires d’un portfolio de bois gravés, dont l’auteur n’est autre qu’Antoine Duhamel, le célèbre compositeur.

Les oeuvres complètes de Victor Hugo, publiées chez Jean-Jacques Pauvert sous la direction de Francis Bouvet.

[1] Sur un sculpteur et ses peintres, Yves Bonnefoy, Plon, Paris, 1989, p. 101.

[2] L’aventure en soi, Le Mercure de France, Paris, 1990, p. 274.

[3] Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs, Adam Biro, René Passeron, PUF, Paris, 1982, p. 61.  

[4] L’aventure en soi, Sarane Alexandrian, Ibidem, p. 335.

[5] Éditions de Minuit, 1961.

[6] La traversée du livre, éditions Viviane Hamy, Paris, 2004, p. 314.

« DAS VERHÄNGNIS » (« LE DESTIN »), KONRAD KLAPHECK, ALLEMAGNE, 1989, surréalisme.

VERNISSAGE DE L’EXPOSITION « DREAM GARDENS » (GREGG SIMPSON), 24 SEPTEMBRE 2022.

Chers amis,

Artiste canadien d’inspiration surréaliste, Gregg Simpson exposera la semaine prochaine à la Galerie Azote, 9 rue Saint-Paul (station Saint-Paul, ligne 1). Le vernissage aura lieu samedi 24 septembre, de 17 heures à 19 heures. J’y serai vers 18h20. Mon mail: er10@tutanota.com

SANS TITRE, STANISLAO LEPRI (1905-1980). Série surréaliste.

UN ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (PARU DANS LA REVUE « LE PORTULAN BLEU » N°38. MAI 2022). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS »

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU (paru dans la revue Le Portulan bleu, mai 2022)

   Née à Metz en 1978, Catherine Andrieu grandit au bord de la Méditerranée. Enseignant brièvement la philosophie, elle s’installe finalement à Paris en 2004 pour préparer l’agrégation mais abandonne toute pratique professionnelle suite à un grand bouleversement intérieur. Consacré à Spinoza, son premier livre paraît en 2009 chez l’Harmattan. Désormais tournée vers la poésie, la peinture, la jeune femme expose dans plusieurs galeries dans la capitale comme en province et publie de nombreux recueils. Catherine Andrieu vit depuis peu à Royan, où elle poursuit une œuvre singulière, originale, parfois troublante, tout en s’adonnant au piano.

ENTRETIEN AVEC CATHERINE ANDRIEU

  1. Plusieurs recueils sont illustrés par tes propres peintures. Tu es à la fois plasticienne, poétesse, et musicienne, comme l’indique le titre Piano sur l’eau. Établis-tu une correspondance entre ces trois activités créatives ?

J’établis d’abord une distinction entre la création et la seule interprétation. Le piano, c’est mon travail. Bien sûr c’est faux, mais je veux dire que j’y travaille, avec la notion d’hygiène, de régularité, d’effort et de progrès. J’ai l’impression -c’est étrange peut-être- que le piano fait appel à une intelligence scientifique, mathématique. Intelligence à laquelle je n’ai plus accès dès lors que je suis préoccupée.

Le piano m’a accompagnée toute ma vie, même quand je ne pouvais en jouer. J’ai commencé enfant. Mais je n’ai jamais créé, même si j’estime posséder un certain sens musical. Ainsi conçu, le piano implique l’existence d’une contrainte. Cela n’a rien à voir avec mes activités de plasticienne et de poétesse. La musique, c’est en quelque sorte une forme de méditation et d’ascèse. J’ai abandonné la peinture il y a plusieurs années. Cela ne veut pas dire que je n’y reviendrai pas, mais disons que c’est par le contact avec la matière (je peignais souvent avec les mains) que j’ai retrouvé les racines les plus profondes de ma créativité. A vingt ans j’étais une jeune intellectuelle, et j’avais perdu la spontanéité que je pouvais avoir quand je ne me comparais pas encore à Nietzsche ou Heidegger. À vingt-six ans un ami d’enfance s’est suicidé, ce qui m’a bouleversé. J’ai eu besoin de retrouver un ancrage dans ma sensorialité et n’ai pu le faire qu’en peinture, sans formation préalable, avec une naïveté probablement confondante pour quelqu’un qui aurait étudié. J’ai fait néanmoins de nombreuses expositions, à Paris et dans les Ardennes. Mais je ne me sentais pas toujours vraiment « légitime », ni non plus en accord avec une culture contemporaine hyper expérimentale axée vers les installations, la vidéo. Pour finir, je me suis mise à écrire comme je peignais, et j’ai retrouvé la spontanéité de mes quinze ans. L’écriture me suffit. A six ans j’étais poète. C’est comme ça, un don, ça ne s’explique pas. L’écriture est mon territoire.

2.Dans un précédent recueil, tu évoques le physicien et penseur Stephen Hawking[1]. Par ailleurs, tu es philosophe de formation et tu as publié un ouvrage sur Spinoza[2]  Là aussi, te sens-tu marquée, lorsque tu écris, par ta formation de philosophe ?

Oui, sans aucun doute. La philosophie m’a apporté la rigueur et la logique dont je manquais. Elle a complètement structuré mon écriture. Mais elle m’a fait perdre mon identité propre, stylistiquement parlant, pendant des années. C’est pour ça qu’il m’a fallu, après huit ans d’études, passer par la peinture, telle Mary Barnes avec ses excréments. J’ai en effet inventé une façon de m’exprimer au carrefour de toutes mes influences : forme un peu « affectée », surannée parfois, mélangée d’oralité, de culture populaire et de ce qui me constitue dont je n’ai qu’une vague idée. Mon livre sur Spinoza date de l’époque « philo », il est très ardu. Quant à l’astrophysicien Hawking, c’est très différent : je suis tombée éperdument amoureuse de cet homme ! Je me suis passionnée pour sa recherche et sa vie et j’ai écrit sur lui : un recueil entier, et un poème seul dans Piano sur l’eau. J’ai toujours pensé que l’intelligence était érotique. Et Stephen Hawking était très, très intelligent.

3.Refuge, journal de l’oubli, est dédié à tes chats Paname et Lune, que tu déclares aimer passionnément (Oui, je t’aime, ma petite Lune, je t’aime infiniment, p. 28). Comment expliques-tu cet attachement aux félins ? Te sens-tu plus proche du monde animal ?

Je suis fondamentalement antispéciste. Ce n’est pas parce que j’aime les animaux, c’est parce que je les respecte, comme dit Aymeric Caron. Je ne donne pas dans l’anthropocentrisme. Les seuls animaux que j’aime vraiment sont les félins. Je crois qu’ils me fascinent parce qu’ils sont dangereux. Les chats aussi sont dangereux, les vétérinaires en ont souvent peur. Un chat ne fait que ce qu’il veut, et j’aime cette liberté. Mais, bien que j’aie des chats depuis l’âge de quatre ans, je ne les ai pas tous aimés également. Avec Paname, dont je parle dans Piano sur l’eau et Refuge, journal de l’oubli, j’ai vécu une passion folle et douloureuse. Je n’ai jamais pu penser à lui sans anticiper sa disparition. Il était une petite âme vivant à mes côtés. Il était mon amour absolu, je ne peux rien ajouter à ça. Quant à Lune, elle est arrivée il y a peu dans ma vie, c’est encore un bébé chat mais elle a déjà du caractère!

Revue Le Portulan bleu. Un chaleureux merci à Martine Rigo-Sastre.

4.Pour autant, les êtres humains sont bel et bien présents dans ton livre, qui constitue une série d’hommages appuyés à tes anciens amoureux, à ton éditeur, l’éclaireur Paul Sanda (p. 33), à tes proches. Ainsi, Refuge, journal de l’oubli, constitue-t-il en quelque sorte une galerie de portraits, une autobiographie?

Je crois que ton analyse est très juste, que ce journal, cette galerie de portraits comme tu dis, est en réalité une forme d’autobiographie, et je suis coutumière du genre. Pourquoi ai-je parlé de ces personnes-là en particulier? Je n’en peux rien dire consciemment, mais il y a sûrement un fil d’Ariane, quelque chose qui échappe. Il y a des images comme des leitmotiv dans mon œuvre, et quelques personnes qui reviennent jusque dans Refuge, c’est le cas de mon père qui a une problématique avec la mémoire, d’où le titre. Je voulais vraiment rendre hommage à mon éditeur Paul Sanda, parce qu’il est extraordinaire, et qu’il me guide sur mon chemin d’auteur. Paul Sanda voit clair en moi, révélant une part d’obscurité. Paul est présent à chaque étape de ma création. En particulier pour ce recueil, Refuge était encore en germe, tel un brouillon, et Paul a vu la forme que cela allait prendre. Sans lui j’étais foutue !

5.À ce propos, pourquoi parler de journal de l’oubli ? La mort est très présente dans ton recueil et tu fais souvent allusion à des amis disparus, notamment un enseignant ou un camarade de classe suicidé. Est-ce pour garder mémoire, pour garder trace, que tu écris ? Tu cites la formule de Borges, en guise d’épilogue : qui parle de concave mémoire humaine (p. 35).

Ce qui me fascine et me tourmente, c’est l’ultime respiration dans le passage de vie à trépas. Elle contient en elle le Mystère de la vie dans son entier, et davantage peut-être. C’est très banal de dire ça, mais je retiens de ma formation qu’être philosophe c’est souvent s’interroger comme un enfant à propos d’un monde auquel l’on ne s’habitue pas. Je suis hantée par la mort, complètement. Comme je suis malade psychique et très fragile, j’ai souvent attiré des personnes qui l’étaient tout autant que moi, et trois de mes amis se sont suicidés avant l’âge de trente ans. De façon moins brutale mais tout aussi tragique, j’ai perdu, comme tout le monde, des êtres chers, emportés par la maladie, parfois au terme de grandes souffrances. L’absurdité apparente de la vie tient à la beauté de l’éphémère, et j’ai eu l’occasion, grâce à un chat, de faire une expérience surnaturelle il y a peu. Tout cela me laisse à penser que le hasard n’est que le point de vue de notre ignorance. Je ne crois pas en un Dieu anthropomorphique bien sûr, mais je crois en une forme de persistance de l’âme. Mais oui, pour répondre à ta question, il s’agit d’un journal contre l’oubli, l’écriture comme ce refuge où je peux encore vivre un peu avec mes souvenirs et mes morts. Je pense pouvoir dire que mon œuvre est de bout en bout anamnèse. Et aussi que je suis incapable, ou à peu près, de légèreté (rires).

6.Tu alternes prose et vers libres. Tu as par ailleurs, par le passé, pratiqué le vers régulier, en hommage à un père amateur de littérature classique. Où te sens-tu le plus à l’aise ?

Je pense que les récits que j’ai publiés aux éditions Rafael de Surtis, regroupés dans le recueil Des nouvelles du Minotaure, sont ce que j’ai fait de mieux, et ne sont pas, à proprement parler de la poésie, à l’exception de Hawking ; Etoile sans origine. J’aime la prose, je la préfère aux vers libres, bien que ceux-ci me soient plus faciles. Les vers rimés, non, je n’aime pas du tout, bien que j’aie donné dans ce style en hommage à mon père et sous pseudonyme.

7.La couverture de Piano sur l’eau représente la mer, vue depuis ton balcon. Tu as longtemps vécu dans la capitale avant de déménager pour Royan, au bord de l’Atlantique. Tu évoques parfois l’élément marin. Ce changement de lieu a-t-il joué un rôle décisif dans ton écriture ?

Oui, j’ai vécu dix-huit ans à Paris, et m’y suis sentie complètement inspirée, absorbée par une forme de noirceur et de goût pour la provocation. Je voulais défier les dieux. La sexualité y tenait une bonne place, mais bien sûr ça n’était pas l’essentiel de cette fantasmagorie poétique débridée. En revanche, d’un point de vue plastique, mes dessins numériques sur photographie (qu’on retrouve sur mon site) formaient un vrai ensemble érotique qui, paradoxalement, plaisait énormément aux galeristes. J’étais influencée, jusque dans mon écriture, par une esthétique underground. Mais sur les photos mes femmes avaient quelque chose de la petite fille violée, et dans mes textes le plaisir était humiliant. J’avais la rage contre l’entité qu’on appelle Dieu, mes amis étaient morts et le ciel déserté. Quant à moi, j’étais malade. Les trois dernières années j’ai publié une dizaine de textes, mais je ne sortais plus de chez moi. J’ai décidé de rejoindre mes vieux parents à Royan, une nuit où j’ai été hospitalisée, atteinte de la Covid. Je revenais aux sources et revoyais l’océan, moi qui avais grandi en Méditerranée, fille du soleil et de la mer. Les couleurs ne sont pas les mêmes, et Royan ne sera jamais Collioure ;c’est ma jeunesse qui s’en est allée. Cela étant mon appartement donne sur le port et sur le rivage, comme on le voit sur la couverture de Piano sur l’eau, c’est complètement hallucinant, idyllique. Avec la présence de la mer, j’ai retrouvé la petite fille qui courait sur les rochers, son innocence et sa pureté. Et c’est avec ça, après une longue imprégnation, que je me suis (re)mise à écrire, d’abord Piano sur l’eau, donc, puis Refuge, journal de l’oubli, et c’était si pur et si différent. Il y est toujours question de la mémoire et de l’oubli, du souvenir et de la perte. J’y parle beaucoup de mes chats aussi. Je n’aurais pas pu écrire comme je l’ai fait sans le mouvement des marées. C’est du moins ce que je crois si j’en juge par la magie du lieu… Et les fées lumineuses qu’on y rencontre la nuit (rires). 

8.Sur la couverture de Refuge, journal de l’oubli, figure Christ enfant méditant, tableau attribué à Mathieu Le Nain. Un de tes livres s’appelle J’ai commencé à dessiner des anges[3]; et tu qualifies à plusieurs reprises tes chats d’anges. Te sens-tu mystique ? Ta poésie possède t-elle une dimension métaphysique ?

Quand j’étais enfant, ma maman, qui est très pieuse, me disait que les morts portaient des ailes, et je trouvais cela magique : ça expliquait pourquoi ils pouvaient rester au ciel sans tomber! Ma sœur, quant à elle, croit que nos chats sont nos anges. Et moi, en bon auteur, j’absorbe ces croyances pour en faire un objet poétique. Si tu me demandes si j’y crois je dirais non, absolument pas, bien que j’aie réussi, (et je ne demande pas à ce qu’on me croie) à entrer en contact avec mon chat Paname quelques minutes après sa mort. Toute ma vie j’ai attendu ce signe, et il est venu de l’être dont j’ai été le plus proche ces treize dernières années. À présent je n’ai plus peur de la mort. Pour te répondre enfin, non, je ne me sens pas mystique, et ma poésie, qui est profonde je crois, a une dimension non pas métaphysique mais existentielle. La figure du Christ, néanmoins, m’interroge et ne cesse de ma fasciner.

9.On sent, dans ta poésie, une souffrance à la fois psychologique et physique, puisque tu y évoques à la fois la maladie mentale et la dégradation du corps. Vois-tu, précisément, la poésie comme un exutoire ? Penses-tu, comme L.F. Céline, qu’il faille mettre ses tripes sur la table ? Derrière cette mélancolie, cette nostalgie, pointent parfois des instants de joie. Te sens-tu parfois heureuse quand tu écris, ou heureuse d’écrire ? Crois-tu qu’écrire permette d’échapper au désespoir ?

La dégradation psychologique implique la dégradation physique. Les antipsychotiques m’ont fait prendre beaucoup de poids. Ce n’est pas si facile à vivre dans une société de l’image et de la comparaison, a fortiori lorsqu’on vous compare à celle que vous avez été. J’étais une très jolie jeune fille qui a été aimée globalement pour de mauvaises raisons, je m’en suis aperçue rétrospectivement. La vraie lumière, c’est maintenant que je la partage avec les gens. Pour me décentrer un peu, tout le monde a des incidents de parcours ou bien vieillit tout simplement. Je crois que le Sens, vraiment, c’est ça : apprendre à se dépouiller de ce qui n’est pas essentiel. Sinon il n’y a que dans la vieillesse qu’enfin la société vous lâche, comme le disait Deleuze. Je n’ai pas le goût de la poésie formaliste, hermétique ou trop intelligente. D’ailleurs je n’ai pas d’avis sur ce qu’est la poésie et ne sait pas si elle peut changer le monde. J’ai juste besoin de m’exprimer. Je le fais, avec un certain soulagement et parfois jusqu’à l’épuisement car je travaille très vite, souvent dans la joie. Oui, je mets mes tripes sur la table. Beaucoup jugent cela naïf (quand je parle de mes chats par exemple) ou indécent. Ce n’est ni bien ni mal. C’est.

Mars 2022.


[1] Hawking ; étoile sans origine, Rafael de Surtis, 2018.

[2] De l’éternité du mode fini dans l’Ethique de Spinoza, L’Harmattan, Paris, 2009.

[3] Rafael de Surtis, 2020.

Un tableau de Catherine Andrieu.

Pour consulter le site de Catherine Andrieu:

https://www.catherineandrieu.fr/

Nos précédents billets consacrés à Catherine:

UNE FEMME COMBLÉE! (MÉMOIRE DES POÈTES)

Photographie trouvée sur le site de Philippe Landru. Tous droits réservés.

À Saint-Dyé-sur-Loire (Loir-et-Cher). la peintre surréaliste argentine Leonor Fini (1905-1996), repose avec ses deux amants: l’ancien diplomate et peintre italien Stanislao Lepri (1905-1980), et l’essayiste franco-polonais Constantin Jelenski (1922-1987), de dix-sept ans son cadet. Les trois intellectuels formaient un trio amoureux parfaitement assumé, et restèrent ensemble jusqu’à leur mort, partageant le même atelier, non loin du Louvre. Leonor leur survécut, et décida de les réunir pour l’éternité.

On sait que la plasticienne fut d’abord amoureuse de Lepri, rencontré dans les années 40, et auquel elle resta toujours plus attachée. Fasciné par Leonor Fini, l’aristocrate romain abandonna la carrière consulaire pour prendre le pinceau. Le jeune Jelenski, demi-frère d’un des nombreux amants de Leonor, croisa leur route vers 1950. Bisexuel, épris de Lepri, il ne devait plus les quitter.

La femme-artiste poursuivit sa production jusqu’à son dernier souffle dans un hôpital d’Aubervilliers. Selon ses voeux, l’appartement-atelier ne fut vendu qu’après la mort du dernier de ses dix-sept chats, représentés sur de multiples tableaux: après elle, ils coulèrent une existence paisible dans le décor où ils avaient été heureux en compagnie de celle qui sut si bien les immortaliser (notice: https://sites.google.com/site/latribudesgatos/les-amis-des-gatos/leonor-f)

Stanislao Lepri, Constatin Jelenski, et Leonor Fini dans leur maison de Nonza, en Corse.
Stanislao Lepri, Leonor Fini et Constantin Jelensky (tableau de Leonor Fini).
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