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« VILLES/CIUDADES », ANTHOLOGIE FRANCO-ARGENTINE, VIDÉO DE PRÉSENTATION PAR PASCAL MORA (Eléphant blanc)

Chers amis, chers lecteurs,

Villes/ciudades, notre chère anthologie franco-argentine, paraît le 30 septembre chez Unicité, dans ma collection « Eléphant blanc ». En avant-première, une vidéo bilingue de notre ami Pascal Mora, président de l’association « Café-poésie de Meaux » et directeur de publication. Figurent dans le livre, entre autres, plusieurs figures familières de PAGE PAYSAGE: Claudine Sigler, Eric Dubois, Didier Ayres, Sébastien Souhaité, et votre serviteur.

http://www.editions-unicite.fr/index.php

UN ENTRETIEN AVEC LOUIS DUBOST (MARS 2009). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

   Publié dans la défunte revue rochelaise Quai des Lettres, dirigée par Denis Montebello, cet entretien donne la parole à Louis Dubost, éditeur-poète, ex-enseignant en philosophie. Douze ans après, les propos tenus n’ont absolument pas vieillis. C’est la troisième interview que nous partageons sur le blog, sous le label « La voix des auteurs ». Si vous souhaitez retrouver les précédents épisodes (Denis Montebello, et Eric Dubois), reportez vous à la fin de ce billet. Je joins également, à toutes fins utiles, la fiche biographique de Louis Dubost (sur « La Maison des écrivains »). 

.http://www.m-e-l.fr/louis-dubost,ec,473#:~:text=N%C3%A9%20le%2013%20Avril%201945,une%20vocation%20pour%20la%20litt%C3%A9rature.


L’ÉDITEUR


1 – Pouvez-vous nous présenter votre maison d’édition, en faire un bref
historique ?

En avril 1974, bricolé avec une machine à écrire pour frapper les
stencils, un duplicateur à encre pour imprimer sur le papier, une agrapheuse,
une petite “presse Freinet” prêtée par un instituteur pour typographier la
couverture, paraissait le premier opuscule (Haleine hélianthe de Pierre
Dhainaut) à l’enseigne des éditions « Le Dé bleu ». Activité de loisir comme
d’autres pratiquent le football, j’ai pratiqué le livre, éditeur du « dimanche »
comme certains sont peintres ou écrivains: pour le plaisir d’abord. Et puis,
les publications s’accumulant, c’est devenu avec le temps une activité
“secondaire” à côté de ma profession d’enseignant, les vacances du second
offrant un plein temps à l’éditeur. Mine de rien (mais beaucoup de travail
quand même) un catalogue s’est constitué, des poètes ont trouvé des
lecteurs, voire une audience certaine pour quelques uns : je suis par exemple
le premier éditeur de Charles Juliet, le Prix Apollinaire a été attribué au
second livre de François de Cornière publié par mes soins, etc. C’est donc
presque sans le vouloir vraiment, comme en suivant un petit bonhomme de
chemin qui me convenait, que je me suis retrouvé avec un statut d’éditeur
professionnel! En 1982, le passage à l’imprimerie (chez l’ami Edmond
Thomas) et la publication de livres de quelque 100 pages, puis une diffusion distribution en librairies ont mis fin à la période artisanale, à la « préhistoire »
des éditions. Depuis cette date jusqu’à aujourd’hui, je suis considéré comme
un “moyen éditeur” avec la publication d’un livre par mois à peu près. Et
aussi toutes les contraintes, voire les aléas, de la gestion d’entreprise !


2 – Comme vous le signalez dans la Lettre d’un éditeur de poésie à un
poète en quête d’éditeur
, le nom de votre maison vient d’un poème de
René Char. Quand avez-vous adopté le nom d’ »Idée bleue » ?

J’étais un grand lecteur de René Char — et aussi de Guillevic,
Frénaud, Ponge, Paul Chaulot, Prévert, Tardieu… — et j’ai trouvé un distique
de ce poète dans Commune présence qui disait : « le dé bleu du combat, le
guetteur qui sourit / Quand sa lyre profère : ce que je veux, sera ». Je suis
tombé en arrêt sur ces deux lignes qui me paraissaient condenser tout un art
poétique, à coup sûr pour une écriture de poète, et pourquoi pas pour un
éditeur de poètes ! J’ai donc choisi le dé bleu comme enseigne des éditions.
Quelques années après (en 1978, je crois), Pierre Seghers, qui m’a soutenu
dès le premier opuscule et avec qui je correspondais, m’a fait remarquer que
“le dé bleu”, c’était “l, d, b” comme… Louis Dubost ! J’ai été sidéré par
cette révélation, qui quelque part témoignait que Freud n’a pas raconté que
des âneries ! C’est dire aussi que “le dé bleu” devenait quasi consubstantiel
de mon être propre, que l’un ne pouvait aller et perdurer sans l’autre. En
2004, lors de la constitution de la SARL L’Idée bleue, je me devais de
respecter le “l, d, b” et cette… idée m’est venue rapidement ! J’ai dû changer
de statut pour des raisons objectives (fiscalité d’entreprise imposée aux
associations, faillite de mon distributeur… Distique, qui n’avait rien de
charien, lui !… puisque j’y ai été plumé de 30 500 €) et des raisons
personnelles, compte tenu du développement des éditions, pour verrouiller
l’activité des éditions de sorte qu’elles n’empiètent ni n’interfèrent sur ma
vie et mes affaires privées et familiales. Une « crise de croissance »
apparemment traversée par des collègues de mon acabit qui ont vécu une
aventure similaire.


3 – Comment fonctionne, financièrement, une maison d’édition de
poésie ? Pouvez-vous évoquer le Dé bleu en termes de chiffres ? Par
exemple, combien de poètes avez-vous édités ? Quels sont les tirages ?
Quel poète avez-vous le plus vendu ? Etc.

La structure fonctionne économiquement comme toutes les entreprises.
Pour pouvoir publier de nouveaux livres, il faut quand même vendre un peu
ceux déjà édités, ça paraît aller de soi! Mais cette logique est parfois difficile
à faire entendre à pas mal d’auteurs trop pathétiquement crispés sur leur
“œuvre”, pourtant pas toujours publiable ! Je vends plutôt bien les livres que
j’ai fait paraître, en moyenne 600 à 700 ex. de chaque titre (premier tirage :
1000 ex.) ; certains titres atteignent 3500 ex, avec “the best-seller” à 5000
ex. : Pas revoir de Valérie Rouzeau. Mais quelques très bons livres attendent
encore les lecteurs qu’ils méritent. En 35 ans, j’ai dû publier environ 280
poètes et 450 titres, ce qui n’est pas si mal que ça. Ma totale liberté de choix
(grâce à mon traitement d’enseignant) m’a toujours amené à préférer publier
de bons livres difficiles à vendre plutôt que de mauvais livres qui m’auraient
harnaché d’un parachute doré, mais la chute m’aurait tout de même été
insupportable !


4 – Dans la Lettre d’un éditeur, vous affirmez également ne pas éditer de
recueils reçus par la Poste, mais solliciter vous-même les poètes, à partir
de vos lectures en revue. Avez-vous néanmoins, du moins au début, publié
un manuscrit reçu ? Pouvez-vous nous parler de vos critères de
publication ? Regrettez-vous à présent d’avoir édité certains auteurs ?

Je n’ai pas dit ça, du moins aussi brutalement. J’ai édité des manuscrits
arrivés par la Poste, surtout au début, et encore récemment (par ex. Magali
Thuillier, Jasmine Viguier ou naguère…. Valérie Rouzeau, qui n’avaient pas
ou très peu publié en revues, mais qui, en revanche, connaissaient très bien
mon catalogue et savaient où elles mettaient les pieds). Mais je reçois une
telle masse de bavardages médiocres (500 manuscrits par an…) et si peu de
textes véritablement porteurs d’une écriture personnalisée, que je suis bien
obligé de démarcher moi-même des auteurs, le “marché” le plus proche
étant les revues. Et je ne regrette pas mes emplettes ! Même si je conviens
volontiers m’être fait avoir par quelques bonimenteurs brillants que je
regrette aujourd’hui d’avoir édités, d’autant que la gratitude ou tout
simplement la reconnaissance du ventre ne semble pas appartenir à leur
éthique ; comme j’ai toujours réglé mes factures rubis sur l’ongle, je me
donne un peu de distance pour leur régler leur compte, et il sera bon! Quant
à mes critères de choix, ils sont à la fois objectifs et subjectifs : il faut qu’une
écriture « dérange » un peu ma façon de lire, m’émeuve au sens
étymologique (du latin, ex-moveo: je me meus hors de moi, je sors de mes
gonds formatés), il faut qu’on sente bouger la langue comme dit James
Sacré. Sinon, quel plaisir y aurait-il ? L’écriture, c’est comme l’amour : faire
bouger la langue dans la bouche comme un baiser vrai, c’est tout de même
autre chose qu’une pléthore de bisous volatils qui allument la frustration !


5 – Contrairement aux idées reçues, les poètes et les lecteurs de poésie
seraient plus nombreux aujourd’hui qu’hier. C’est du moins ce que vous
affirmez. Le pensez-vous toujours ? Pourquoi ? Ce lectorat a-t-il
sensiblement évolué ?

Plus nombreux les poètes, ou du moins des auteurs qui versifient leur
ego avec une complaisance attendrie, cela ne fait aucun doute : au prurit
post-ado bien connu, s’ajoute la démangeaison de pré-seniors qui se
souviennent des “poésies” de l’école primaire ; tout cela n’a rien à voir avec
l’écriture qui est une pratique artistique (avec ses apprentissages, ses
contraintes, sa technicité et la maîtrise d’outils adaptés, etc.) mais relève
davantage de l’épanchement narcissique qui intéresse plutôt les psychothérapeutes. Mais sont cependant apparus de nouveaux poètes qui ouvrent des espaces inédits dans la poésie contemporaine, tout particulièrement de
jeunes femmes qui, refusant d’être des mecs en jupons, ont inventé leur
propre langue. Cette irruption n’est pas insolite, elle s’inscrit dans le
processus social et culturel de notre temps où les femmes prennent leur
place, toute leur place. La poésie trouve des lecteurs (je l’ai montré par mon
travail d’éditeur), je crois qu’elle n’a jamais eu autant de lecteurs
qu’aujourd’hui, même si la part de la poésie dans le « marché du livre »
demeure fort réduite (environ 0,3 %) elle est en hausse constante. Ce
mouvement, encore embryonnaire, s’explique historiquement : la poésie a
toujours servi de repère sûr dans les périodes de « crise » de civilisation (la
Renaissance, la deuxième guerre…), ma génération s’est nourri dans la seconde
moitié du XXe siècle des poètes issus de la Résistance, par conséquent ce
moment “critique” que nous vivons ne peut être qu’un levain à poètes, si je
puis dire. Et le lectorat aujourd’hui concerne toutes les générations, de
l’enfance (grâce au travail remarquable de quelques enseignants) au troisième âge
dont nombre de certitudes vacillent et qui cherche du solide sur quoi arrimer
l’existence. Je constate cette réalité lors de salons du Livre, de marchés de la
Poésie… Le problème est de faire savoir que les éditeurs de poésie existent
encore, cela relève d’un faire-savoir qui n’est pas toujours bien acquis ni
maîtrisé par les “médiateurs”, par ex. les organisateurs de ces mêmes fêtes ou salons, bénévoles et dévoués, mais insuffisamment informés eux-mêmes.
Mais ça se met en place, ça progresse.

5 – Vous avez créé une collection destinée à la jeunesse qui fait
aujourd’hui autorité dans les bibliothèques et les écoles, « Le farfadet
bleu ». En quoi la poésie pour enfants diffère-t-elle de la poésie pour
adultes ? A-t-elle nécessairement une vocation pédagogique ?

La « poésie “pour” enfants », ça n’existe pas ! Ceux qui en sont
persuadés, ce sont des… adultes qui refusent que les enfants grandissent, qui
cherchent donc à les maintenir dans un état d’infantilité bien commode pour
maintenir leur pouvoir ! Or, les enfants veulent qu’on les considère comme
des… enfants, c’est-à-dire des hommes en herbe, qui poussent et deviendront
adultes. La poésie parlent à tous, chacun la recevant selon sa sensibilité, son
niveau lexical, ses intérêts existentiels… Prévert, Desnos, Tardieu, Vincensini
et les autres n’ont jamais écrit “pour” les enfants ; ce sont des éditeurs, parce
que le « marché du livre jeunesse » est porteur, qui ont publié leurs poèmes
dans des collections pour enfants. La poésie a-t-elle une fonction
pédagogique ? Oui, la même que celle de la musique, de la sculpture, du
cinéma, de la peinture… bref ! des arts ! Mais la réduire à cette fonction est
une aberration : une telle réduction est-elle seulement pensable pour le
cinéma, l’architecture ou la littérature ? Un art procure d’abord du plaisir ; le
plaisir ne s’enseigne pas : on ne peut qu’enseigner certaines techniques pour
augmenter la jouissance. Hélas ! Les enseignants sont trop souvent des
peine-à-jouir… (l’ex-enseignant que je suis sait de quoi — et de qui ! — il
parle !).


6 – Vous avez cessé vos activités d’éditeur récemment. La maison
continuera-t-elle d’exister, néanmoins ? Que deviendront les nombreux
ouvrages que vous avez édités ?

Je suis en cessation d’activité. La maison disparaît donc dans les « poubelles de l’Histoire.
où elle sera du reste en fort bonne compagnie, (notamment avec Poulet-Malassis l’éditeur de Baudelaire !). Je n’ai pas cherché réellement de repreneur (qui voudrait s’échiner aujourd’hui durant 70 heures par semaine pour un demi RSA de revenu mensuel ?) parce que le Dé bleu, c’est mon aventure pas celle d’un autre. Elle s’achève avec moi et réciproquement.
Quant aux stocks de livres, que je suis en train de « dégraisser » par des
soldes à saisir d’urgence (j’ai une répugnance viscérale pour le pilon), je
les cède à la découpe, comme les appartements à Paris, collection par
collection à des éditeurs qui en poursuivront la diffusion jusqu’à épuisement
total, j’espère : le dé bleu aux éditions Eclats d’encre, le farfadet bleu chez
Cadex (qui entend continuer la collection sous sa marque) et mots-nambules
chez Cénomane. Ainsi les livres peuvent encore rencontrer leurs lecteurs car,
comme plaisante Olivier Brun (éditeur de La Dragonne), la poésie ne se
vend pas, mais elle s’épuise.


7- Le travail éditorial comporte de nombreuses contraintes. Au terme de
l’aventure, quelle a été votre plus grande satisfaction ?

Les contraintes, je les ai sinon évoquées du moins suggérées. Et je n’ai
pas vraiment de « grande satisfaction ». J’ai fait mon boulot avec honnêteté
je crois, avec professionnalisme aussi. Je suis satisfait d’avoir fait ce que
j’avais à faire et de croire bien faire. Exactement comme j’ai exercé mon
métier d’enseignant et comme je fais mon jardin ces jours-ci.

L’Yon, dans la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux, commune aujourd’hui disparue administrativement, où se trouvait le Dé bleu… Vendée.


LE POÈTE :

8 – Dans une interview récente, vous avez déclaré arrêter l’aventure du Dé
bleu pour vous consacrer à l’écriture. Comment et quand avez-vous
commencez à vous intéresser à la poésie ? Pourquoi, également, avoir
choisi de créer des poèmes plutôt que des romans, ou des pièces ? Vous
avez également écrit une nouvelle. Souhaitez-vous aborder d’autres
formes ?

Le choix entre le métier d’éditeur et le travail personnel d’écriture, je
l’ai fait en 1982, un moment où certains événements (Prix Antonin Artaud,
bourse du Conseil National du Livre…) auraient pu m’inciter à prendre l’option inverse. Mais lire
quelques écritures très fortes amène des doutes sérieux sur sa propre écriture,
c’est ce qui m’est arrivé. J’écrivais de la poésie parce que j’en ai lue, que
j’ai découvert avec une émotion stupéfaite (comment peut-on dire tant de
choses en si peu de mots ?) Terraqué de Guillevic au Lycée, côté cour de
récréation ! Aujourd’hui, les rares textes que j’ai écrits sont des nouvelles et
un court roman, la poésie ça ne vient pas ! Sans doute faut-il une cure de
désintoxication des écritures des autres pour retrouver ma propre écriture.
Bien sûr, je souhaite retrouver « la main à la plume » mais je ne forcerai pas
le mouvement, je ne veux pas prendre le risque de me complaire comme tant
d’autres dans la contemplation des petites crottes de mon ego. J’ai plusieurs
projets (et des éditeurs qui les attendent !) auxquels je vais m’atteler dès que
j’aurais la tête un peu moins encombrée. On verra bien, comme disait G. L.
Godeau !


9 – Vos poèmes sont écrits en vers libres assez brefs ou en prose. A quoi
tiennent ces formes d’écriture ? Est-ce un choix ou une nécessité, en
quelque sorte ? De quelle manière préférez-vous vous exprimer ?

Oui, j’écris plutôt bref, sous l’influence héritée de la lecture de
Guillevic, mais aussi de Paul Chaulot qui m’encourageait « à écheniller », de
sorte que j’ai toujours considéré la gomme comme l’outil principal de
l’écrivain. La prose poétique s’est imposée d’elle-même lors de l’écriture de
L’Île d’elle, sans doute parce que le projet était bien circonscrit et qu’il n’y
avait pas moyen de faire autrement, le fond exigeant la forme. Mais je n’ai
pas de préférence a priori, c’est le sujet qui appelle la forme d’écriture.


10 – Dans la Lettre d’un éditeur de poésie, vous citez Julien Gracq pour
affirmer que la lecture joue un rôle certain dans le travail, personnel, du
créateur, du poète authentique. Pouvez vous évoquer quelques uns de vos
intercesseurs ?

La lecture amène à aimer l’écriture, un poète vrai vous fait sortir de
vous-même, il émeut et force à se mouvoir davantage dans le langage. Julien
Gracq dit que tout livre naît sur d’autres livres, c’est (pour moi) une
certitude. Ceux qui ont fait naître mes livres, je les ai déjà cités presque tous :
Guillevic, Char, Ponge, Frénaud, Prévert, Chaulot, Godeau, Sacré… mais
aussi Ronsard, Hugo, Baudelaire, Rimbaud sans cesse relus… et encore plus
récents Emaz, V. Rouzeau, Drano, L’Anselme, A. Gellé ou J. Bastard… Tout
fait miel si on sait “pilloter” les nectars.


11 – L’amour, et le corps aimé, aimant, sont très présents dans votre
œuvre, en particulier dans L’île d’elle. Vous considérez vous comme un
poète lyrique ?

Lyrique, oui. J’ai fait mienne la formule d’un poète belge, Pierre
Bourgeois, qui parlait de « matérialisme lyrique ». Dans la mesure où le
lyrisme est d’autant plus intense et pertinent qu’il supprime tout référent
autre que la réalité vécue, toute référence à des pseudo-Présences (Dieu,
Nature, Esprit, Absolu…) qui “inspireraient” l’écriture. J’aime plagier
l’expression de Georges Braque parlant de la peinture, pour moi la poésie,
c’est « 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Le reste n’est que du
bon, ou moins bon, sentiment et ce n’est pas avec ça qu’on fait de la
littérature!


12 – Les lieux ont une grande importance dans votre œuvre. Ainsi la
dernière partie du recueil L’évidence qui passe, « Etrangère la ville », est tout entier consacré à l’espace urbain. Quel rôle jouent les décors, les
paysages, dans votre œuvre ? Vous sentez vous proche de l’activité
picturale ?

Personne ne vient de nulle part. Chacun porte en soi, même s’il migre
(comme c’est mon cas, Bourguignon provigné en Vendée) au cours de son
existence, un lieu « fondateur » à partir duquel il doit s’adapter d’autres lieux
moins familiers. La ville ne m’est pas familière, je suis un rural ou plutôt un
rurbain comme on dit, dans “l’entre deux”. Enfant de l’exode rural, il m’a
fallu faire avec. D’où mes tentatives d’écriture pour approcher “l’espace
urbain” puisque j’y suis allé quotidiennement au travail et le “climat
océanique” (dans L’Île d’elle) puisque j’ai été contraint d’y vivre. J’ai la
faiblesse de penser que les poèmes qui en ont émané ne sont pas les plus
mauvais que j’ai écrits ! Oui, d’une façon plus général, je crois que la poésie
a quelque chose d’un art plastique dans la mesure où elle joue, travaille
et détourne des formes et des figures.


13 – Vous avez étudié et enseigné la philosophie. Or dans La vie voilà,
vous évoquez la « philosophie du silex ». Certains penseurs, comme
Heidegger, se sont intéressés à la poésie. Etablissez-vous un lien entre
poésie et philosophie, entre votre activité de poète et votre réflexion
philosophique ?

Ce n’est pas avec Heidegger que j’ai abordé le lien entre poésie et
philosophie, mais avec Gaston Bachelard. C’est d’ailleurs un lien qui ne lie
rien du tout, plutôt comme un écho réciproque, si on considère qu’il y a un
“lien” entre la voix et l’écho. Poésie et philosophie s’intéressent à la même
montagne, mais accèdent au sommet par des versants opposés. Bachelard
évoque la double activité de la pensée qui rationalise (animus) et qui imagine
(anima) l’être du monde. Et j’ai assez fortement éprouvé cette “schizoïdie”
dans mes activités écrivantes, m’efforçant de ne pas confondre les deux
domaines. Même si par ailleurs, des philosophes furent d’authentiques poètes
(Nietzsche par ex.) et des poètes philosophes (Lucrèce, par ex.). La poésie
m’a plutôt aidé à « envaster » esthétiquement le monde pour compenser ce
que la philosophie apportait de réduction logique. Je compte approfondir un
peu cela dans le temps qui vient.


14 – Contrairement à d’autres poètes, vos textes donnent rarement prise à
la mélancolie ou au pessimisme. Considérez-vous que la poésie puisse
chanter et/ou ré-enchanter le monde ?

Je me considère comme un « pessimiste lucide » convaincu que dans la
noirceur il y a de la lumière cachée et qui ne demande qu’à faire son office.
Je ne pratique guère la complaisance sur moi-même, mes petits (et grands)
malheurs sont aussi ceux des autres, et je ne vois pas pourquoi je leur en
infligerai le spectacle et l’exhibition alors qu’ils déjà bien assez à faire avec
les leurs. Quelques-uns chantent en allant à la mort, tant d’autres chantent
pour tenter d’oublier qu’ils vont mourir un jour. Je me sens plutôt du côté
des premiers, puisque notre problème d’humain et notre fonction de poète
n’est pas d’enchanter le monde (solutions magiques illusoires) mais, au
mieux et selon nos faibles moyens, de tenter d’ouvrir une percée dans le «
désenchantement » généralisé : hurler avec ou à la place des loups, c’est
confortable et rassurant quelque part ; se comporter en humain basique, donc
laisser les loups à leur lupitude, c’est autrement plus dérangeant, voire dangereux: c’est pourtant ce que vivre en poète veut dire.

(Propos recueillis par Etienne Ruhaud).

DÉDICACE D’ODILE COHEN-ABBAS À PARIS LE 4 JUIN 2021 (SÉRIE « ÉLÉPHANT BLANC »)

Chers amis, chers lecteurs,

Comme indiqué dans le précédent billet, Odile Cohen-Abbas dédicacera donc Canon de Sanda le vendredi 4 juin, à 15 heures, à la mairie du Vème arrondissement (place du Panthéon), dans le cadre du salon « Quartier du livre », sous le patronage de Laure Adler. Rendez-vous donc au stand des éditions Unicité. Ce sera l’occasion de lancer ma nouvelle collection « Eléphant blanc » (je ne sais toutefois si je serai présent). Vous pourrez retrouver d’autres auteurs d’Unicité, fidèles du blog, comme Jacques Cauda ou Eric Dubois.

Moi-même, je viendrai dédicacer le week-end. Vous pouvez me joindre, comme d’habitude, à l’adresse mail er10@hotmail.fr.

LANGAGE(S), ÉRIC DUBOIS, éditions Unicité, 2017 (note de lecture parue dans « Diérèse » 80, hiver printemps 2020-2021)

  Publié par Unicité, ce court recueil semble tout entier placé sous le sceau du doute. S’interrogeant sur le sens de la vie, ce fake (p. 21), cet artefact (p. 24), Éric Dubois décrit avec talent l’effacement du souvenir, la disparition, la nostalgie, cette ombre portée (p. 22). Décevant, le réel paraît également à la fois fugace et pesant, à l’instar des bruits du RER (p. 27) entendus à Joinville-le-Pont, ville d’origine. Une délicate, mais profonde mélancolie, s’exprime ainsi au fil des pages, des ces brèves notes, ces vers libres fragmentaires. On songe parfois à André du Bouchet, tant la phrase est rare, retenue. Car il s’agit de saisir les bribes du monde en une série de clichés, de croquis, d’images fugaces.

   Dès lors, puisque tout semble vain, éphémère, comment composer avec l’absence ?, ou encore comment composer avec l’oubli ? (p.33). La réponse se trouve déjà dans le titre, inscrit en rouge sur une couverture blanche, sobre et dépouillée, comme pour coller au propos, au style. Seul le verbe, seuls les « langage(s) », semblent en effet devoir répondre à pareilles interrogations. La pratique de la poésie, conçue comme exutoire, sauve du désespoir. La peau des mots recouvre bien des silences et des incertitudes (p. 35) déclare ainsi le poète au détour d’une page. À la fois lyrique et théorique, le recueil indique, éclaire, fournit la clé. Pour survivre au monde et dépasser l’absurde, il faut écrire. Et c’est bien cela que s’emploie l’auteur, non sans talent. Sa parole, précisément, permet non seulement de magnifier une réalité dure et creuse, mais encore de dépasser l’effacement, et donc la fin. Écrire, c’est tutoyer la mort/Dire l’impossible/Écrire ou mourir/On laisse parfois des mots en héritage (p.26), estime ainsi celui qui place dans la création tout son espoir.

ENTRETIEN AVEC ÉRIC DUBOIS (janvier 2021). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

Poète, blogueur, président de l’association « Le Capital des mots », Éric Dubois (54 printemps), dont nous parlons ici régulièrement, sort un nouveau recueil en avril, aux éditions Unicité. Nous avons cherché à en savoir plus sur Somme du réel implosif. L’homme a accepté de répondre à nos questions.

https://www.lecapitaldesmots.fr/

https://poesiemag317477435.wordpress.com/

  • Somme du réel implosif… Le titre du recueil est singulier. Peux-tu nous en dire plus? Es-tu un poète du réel?

Somme du réel implosif..  C’est un bout de vers dans un des poèmes proposés que j’ai trouvé parlant. Je suis un poète du réel comme tous les poètes, qu’ils soient romantiques, symbolistes ou surréalistes…

  • Ce même réel apparaît souvent pénible, trivial. Dans la première partie, tu évoques ainsi La merde la pluie les pavés… Le monde extérieur est-il si décevant?

J’aime la trivialité du réel. Cette vulgarité, qui tranche avec la belle poésie. Cela, Baudelaire l’avait compris bien avant moi, et sans doute mieux que moi!

  • Ni vers libre à proprement parler, ni prose, ton style est délibérément fragmentaire, comme celui d’André du Bouchet. On songe parfois à une série de haïkaï. Est-ce justement pour mieux saisir un monde fuyant? Capter des images?

Mon style oscille  effectivement entre la prose et le vers libre. Et je m’exprime souvent de manière fragmentaire, à travers une série de distiques comme tu as pu le constater. Je n’aime pas la poésie bavarde, mis à part quelques exceptions (Claudel, Péguy ou Aragon…) Dire peu pour dire plus, cela me convient. Au fond, je suis un taiseux quand je suis seul, avec moi-même, hors du spectacle du monde et hors mondanités.

  • Tu as publié une vingtaine de plaquettes depuis 2001. On te doit aussi un détour par la prose, à travers deux romans (Lunatic et Paris est une histoire d’amour), ainsi qu’un récit autobiographique (L’homme qui entendait des voix, Unicité, 2019). Établis-tu un lien entre la prose et la poésie? Te considères tu d’abord comme un poète, et pourquoi avoir choisi ce moyen d’expression?

Je suis un poète qui écrit des récits et des poèmes, un poète qui dessine et peint, un poète qui photographie et fait des vidéos faussement bidons, mais un poète avant tout. À l’instar de Cocteau, je suis un poète du réel et parfois du surréel, qui fait de la poésie, qui en écrit. J’ai toujours écrit des récits, des romans, qui ont disparu dans des corbeilles ou bien donné à des amis. Les ont-ils gardés? Je n’en sais rien! Il faut dire que j’ai commencé à quatorze ans. La peinture, le dessin, c’est venu vers trente ans, quand j’ai fait un séjour en HP pour bouffée délirante.

  • Ce dernier recueil est-il autobiographique? Si oui, dans quelle mesure?

Oui, je parle de schizophrénie, j’emploie le mot tel quel sans périphrase inutile et sans masque.

  • La poésie doit être faite par tous. Non par un, déclare Lautréamont. Président de l’association “Le capital des mots”, blogueur, ancien animateur de radio, penses-tu que le poète doive s’isoler pour créer? La pratique d’Internet, le fait d’échanger sur les réseaux, ont-ils une influence sur ton rapport au poème, sur ton écriture?

On peut écrire partout, au café, dans son bain ou dans son lit avec un crayon et du papier ou un ordinateur, de préférence seul. L’écriture est un acte solitaire! Internet, Facebook, Twitter ou Instagram c’est surtout pour montrer ce qu’on a dans le ventre, sous le capot. J’aime bien utiliser ces supports-là, je ne m’en cache pas. Comme j’aime utiliser les blogs.

  • Tu pratiques également la peinture, à titre amateur. Ta poésie est souvent figurative, ancrée dans le présent, comme nous l’avons dit plus haut. Doit-on établir un lien entre la plume et le pinceau? Es-tu influencé par certains plasticiens?

C’est amusant: la plupart des gens trouve mes peintures, mes dessins, mes textes, abstraits sinon abscons. En fait, je photographie le réel et n’évite pas toujours les clichés… Je plaisante. Dans les faits, je me sens influencé par Van Gogh, Matisse ou Basquiat, soit des peintres du réel. À l’âge de seize ans, j’ai découvert le surréalisme:  Breton, Eluard, Desnos, Artaud, Ernst, Dali, Bellmer… Tous ces créateurs ont durablement marqué l’adolescent naïf et maladroit que j’étais. J’ai commencé à écrire des textes plus audacieux, plus imagés… Puis je me suis lassé… Tout cela m’a construit, a cimenté ma sensibilité, de manière plus ou moins consciente. Mon écriture est également tributaire de mes rêves.

  • Tu évoques aussi la peur des mots, et le terme silence apparaît de manière récurrente, au détour des pages. Dans un précédent recueil (Mais qui lira le dernier poème?  publie.net, 2011), tu t’interrogeais sur le sens même de la poésie, sur son impuissance, sur sa possible disparition. Peu médiatisée, peu lue, la poésie a-t’elle encore un sens?

 Oui, elle en a un, celui d’être en dehors de la littérature et dedans. Les poètes sont les aristocrates de la littérature, et en même temps des laborantins. Même s’ils ne s’en rendent généralement pas compte. 

  • Un poème doit être/une empreinte. Malgré sa fragilité, la poésie ne nous sauve-t-elle pas, justement, du désespoir, de la disparition?

Elle est disparition et épiphanie, elle vit et elle meurt, elle renaît à chaque vie.

  • Signature du bonheur/qui transforme les fantômes. La joie, le bonheur, font parfois de timides percées au sein d’un livre généralement sombre, mélancolique. Connais-tu des moments de joie, quand tu écris?

  Oui, quand c’est fini. La joie n’est pas dicible, elle est même obscène quand elle est démonstrative. On n’écrit pas quand on est heureux. Heureux, on vit, on fait l’amour, on aime mais on n’écrit pas. L’écriture est une magnifique tragédie.

(entretien réalisé par Etienne Ruhaud, janvier 2021)

ÉRIC DUBOIS PARLE D' »ANIMAUX » (mon propre travail)

   Maintes fois cités sur Page Paysage, le poète Éric Dubois nous fait l’honneur d’évoquer Animaux dans une sympathique vidéo, diffusée sur YouTube. Nous publierons prochainement un article consacré à son recueil Langage(s), publié là encore chez Unicité. Décidément très actif, le président du « Capital des mots » (association loi 1901) cite également un extrait de notre livre sur un nouveau blog, illustré par Jacques Cauda (cf lien ci-dessous).

https://poesiemag317477435.wordpress.com/2020/11/27/etienne-ruhaud/

UN POÈME D’ÉRIC DUBOIS

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Eric Dubois par Jacques Cauda

Où sont les fantômes
des amis disparus ?
Ils traversent la pièce
sans faire de bruits
et longent le miroir
où je regarde mon visage

Octobre 2017

« DISPARAÎTRE », une chronique de Yasmina Mahdi (parue dans « Le Capital des mots »)

  Co-directrice, avec son mari Didier Ayres, de la revue L’hôte, Yasmina Mahdi nous offre une très belle critique de Disparaître. Nous l’en remercions vivement, de même que nous remercions Eric Dubois, poète, blogueur, ami, qui a relayé le texte sur « Le capital des mots ». Nous aurons l’occasion de reparler de Didier, de Yasmina et d’Eric sur le site, ainsi que dans la revue Diérèse.

Un lien vers « Le Capital des mots », revue en ligne d’Eric Dubois

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Déambuler/errer

   Disparaître commence un peu à la manière d’un roman d’investigation, et l’on y rencontre le monde du travail et l’arbitraire de ses hiérarchies. Il y a quelque chose de vivant et de désespéré, de morbide, et ce n’est pas un oxymore, dans cette banlieue parisienne, où « s’étale sur le trottoir gelé (…) une neige dense » dans un « poisseux matin de janvier ». Le mot latin simili est employé à plusieurs reprises, à la fois comme signifiant la matière, le faux, l’imitation, et comme symbole de la condition d’individus condamnés à un incessant remplacement, à n’être que de simples substituts au sein d’entreprises malades : des travailleurs palliatifs. Le témoignage du roman est en un sens sociologique, et en cela, Disparaître vise une certaine objectivité. Étienne Ruhaud décrit un univers que l’on analyse comme corollaire du libéralisme, qui génère l’exploitation des plus démunis, des marginaux, des étrangers, que le chômage touche et exclut du système. Un affreux vocabulaire commercial a remplacé l’éloquence, chère à l’auteur. Ce constat est celui d’une société en crise, inégalitaire et brutale.

   Les pauvres, les indigents – masse anonyme au XIXéme siècle -, se retrouvent au XXIème siècle, numérotés, parqués, condamnés, mais tout aussi anonymes, étiquetés comme improductifs. Compensation et décompensation alternent avec précarité. Le Limousin figure comme lieu de départ d’un vaste exode rural en 1961, de « prolétaires » voisins d’« Algériens » consignés dans « un fatras de bidonvilles » à Nanterre. L’auteur éprouve de la jubilation dans cette misère, évoque des bonheurs simples, le courage des individus exilés pour la survie. Malgré tout, le protagoniste préfère « le bitume (…) recouvert de gelée » aux « dimanches mornes en province (…), à une vie diminuée [en Corrèze], racornie, sans emploi et sans moyens ». Un spleen baudelairien est entrecoupé de conversations banales, d’un rapport au réel direct, parfois trivial, où le corps et ses sanies tranchent avec le doux rêve littéraire du jeune homme. Chez Étienne Ruhaud, les bouchers et la viande morte occupent une place, ainsi que les meublés insalubres, qui renvoient au Paris de 1980 de Rafael Chirbes : « ça pue la viande pourrie, un appart’ de louchébem qui s’est enrichi en vendant de la viande de chien » (Paris-Austerlitz) ; « Mon cerveau n’est plus qu’un morceau de viande rouge et saignant (…) J’aurais besoin qu’on me coupe la tête (…) » (Disparaître). Comme si d’un écrivain à l’autre s’établissait une soudaine continuité au-delà de la mort, de la disparition.

   Un certain pessimisme côtoie une recherche existentielle et une rébellion contre « le conformisme social ». Cette société contemporaine surchargée de signes, de communication et d’échanges via la technologie se révèle aussi vide que spécieuse. Les rôles des fonctionnaires, employés ou décideurs campent une situation socio-économique désastreuse, à la limite des mauvais traitements. Les parallélépipèdes de béton, perforés de galeries commerciales anodines, toutes semblables, le regroupement familial des immigrés dans les HLM, les emplois les plus bas et les moins rémunérés de manœuvres sans qualification, ont donné naissance au fondamentalisme, à la toxicomanie et au chômage comme perspective finale. La perte d’un logement s’ensuit du pire des statuts, celui de sans domicile fixe. Le long de cette déambulation désenchantée, le lecteur va suivre un itinéraire entrecoupé, en zigzag, à travers la vision personnelle et lucide du personnage du roman, au milieu de l’indifférence, voire de l’hostilité des résidents des cités, des passants et de la détresse des mendiants et des ivrognes. La parole d’Étienne Ruhaud guide, repère, critique, construit un morceau de littérature, une ode ténébreuse à la capitale et ses lacis, où encore une fois, et le somatique et le psychisme sont mis à rude épreuve.

   Dans Disparaître, nous sommes proches du microcosme de Raymond Carver et des destins accablés de William Kennedy, à travers la déterritorialisation des hobos. Par cette errance, É. Ruhaud désigne une trajectoire instable qui peut s’avérer commune à beaucoup d’entre nous, et se transformer en perte. L’auteur classifie scrupuleusement les noms de rues, de lieux, de bâtiments, de restaurants, de monuments, où rôde la menace inéluctable du hasard.

YASMINA MAHDI

Plasticienne.

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De gauche à droite: Yasmina Mahdi, Didier Ayres, Etienne Ruhaud, Hélène Mora, Pascal Mora, Claudine Sigler et une poétesse argentine, tous réunis au Café littéraire de Meaux (Seine-et-Marne)

( Notice La Cause Littéraire )

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.
DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d’Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.
Co-directrice de la revue L’Hôte.
Diverses expositions en centres d’art, institutions et espaces privés.
Rédactrice d’articles critiques pour des revues en ligne.


ÉTIENNE RUHAUD

Il se présente :
Ecrivain, critique littéraire, blogueur.
Son blog : https://pagepaysage.wordpress.com/

Disparaître. Etienne Ruhaud. Préface de Dominique Noguez. Editions Unicité, 2013

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NB: Ci-dessous le site de la revue L’hôte, évoquée plus haut. Le prix est modique (5 euros), et le contenu fameux.

Revue « L’hôte ».

 

« SÉROTONINE », Michel Houellebecq, Flammarion, 2019 (critique parue sur « Le capital des mots » et dans la revue « Diérèse 75 »)

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  Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 7 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

   Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

Pour lire l’article dans la revue électronique « Le Capital des mots » d’Eric Dubois

MAIS QUI LIRA LE DERNIER POÈME?, Éric Dubois, publie.net, 2011 (article paru dans « Diérèse » 65, printemps-été 2015).

dubois_mais-qui    Blogueur, homme de radio, fondateur et animateur de la revue en ligne « Le Capital des mots », Eric Dubois semble opposé à toute forme d’hermétisme, tant dans ses choix de publication que dans sa propre production littéraire. Déployant une langue à la fois sobre et néanmoins souple, harmonieuse, Mais qui lira le dernier poème ? évoque la vie quotidienne, au risque d’un certain prosaïsme, parfois, une sorte de simplicité volontaire, ascèse stylistique, qui n’est pas sans rappeler, par moments, Bukowski ou Houellebecq : Le temps s’étire comme un chewing-gum/La bite perdue dans les poils et les plis/du pantalon/Dans la poussière/et les temps morts. Editeur du recueil sous forme numérique, François Bon parle lui d’écriture concrète. Poésie de l’actuel, de l’immédiat, les vers brefs et précis d’Eric Dubois parlent de la cité d’aujourd’hui, son décor froid, inamical mais familier : Encore l’œil électronique/de désirs fantasmés/Par l’unité centrale/La caméra et l’écran/dans la nuit du commerce. Visuels, matérialistes, les textes ne constituent pas pour autant une sorte de contemplation plate et détachée, une forme d’objectivisme un peu formel. Chaque phrase semble en effet habitée par la mélancolie, pour ne pas dire le désespoir. Quelle valeur accorder à la poésie, au sein d’une société désincarnée ? Angoissé par la perte de sens, la vacuité intérieure, Eric Dubois s’interroge douloureusement : Quel sera le dernier poème ?/L’unique correspondance ?/Quand écrirai-je le dernier poème ?/Qui le lira ?/Aurai-je la force de l’écrire ?. Reste l’amour, apparu en filigrane comme pour sauver l’homme de sa propre déréliction, de son propre sentiment de néant : Il était une fois/elle/Je l’adore/ses cheveux/Et le temps/a continué à faire son chemin.
Riche en images, dépouillé mais fin, ce bref recueil trop méconnu, ouvre donc à une lecture à la fois originale et sincère de l’époque, du désarroi contemporain.

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L’article sur le site d’Eric Dubois

L’article sur le site publie.net

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