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« UN PLAISANT » (Charles Baudelaire, « Petits poèmes en prose »)

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Autoportrait de Charles Baudelaire.

 

   C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.
Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement, harcelé par un malotru armé d’un fouet.
Comme l’âne allait tourner l’angle d’un trottoir, un beau monsieur ganté, verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout neufs, s’inclina cérémonieusement devant l’humble bête, et lui dit, en ôtant son chapeau : « Je vous la souhaite bonne et heureuse ! » puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuité, comme pour les prier d’ajouter leur approbation à son contentement.
L’âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec zèle où l’appelait son devoir.
Pour moi, je fus pris subitement d’une incommensurable rage contre ce magnifique imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l’esprit de la France.

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ANNA KARINA (addendum)

   J’évoquais il y a quelques jours ma rencontre avec Anna Karina, il y a près de quinze ans (j’en avais alors vingt-cinq et sortais de mes études de Lettres). La preuve en image, dans le Sud-Ouest daté du 10 juillet 2005. On me voit à l’arrière-plan, des cheveux en plus et des kilos en moins. Un grand merci à Josiane Salgues, qui a retrouvé l’article.

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MÉMOIRE DES POÈTES XXXIV, UNE PENSÉE POUR ANNA KARINA (1940-2019)

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   D’Anna Karina, j’ai le souvenir d’une rencontre, il y a quinze ans environ, à la Coursive, lors du festival de La Rochelle. Je venais de voir L’Alliance, étrange film de Christian de Chalonge mettant en scène un vétérinaire introverti, incarné par Jean-Claude Carrière, trentenaire encore vierge cherchant une femme possédant une maison aux caractéristiques précises, afin d’installer un cabinet, et d’observer le comportement animal. Étant passé par une agence matrimoniale, l’homme rencontre une jeune bourgeoise mystérieuse, vierge également, incarnée par la belle Anna Karina. Curieux l’un de l’autre, sans vraiment se connaître, les deux époux s’observent minutieusement, elle cherchant à se rapprocher d’un mari distant, lui suivant sa femme dans la rue, sans vraiment parvenir à la cerner, tout en tenant un journal intime. Les dernières minutes sont plus singulières encore, puisque la fin du monde survient alors que le vétérinaire prenait Anna Karina dans les bras, pour lui dire qu’il l’aime. Le DVD de ce bizarre objet filmique n’existe pas. Et aucun cinéma du Quartier-Latin ne semble le diffuser. Il s’agit donc d’un trésor réservé à quelques chanceux. To the happy few, pour reprendre l’expression consacrée.

   Anna Karina, qui devait se produire le soir même, sur scène, en compagnie de l’inénarrable Philippe Katerine, Pierrot rigolo, nous avait parlé de ses productions, et naturellement de Jean-Luc Godard. Nous devions la retrouver dans le hall de la Coursive, haut-lieu de la culture locale, sous une vaste et claire verrière, donnant des dédicaces et répondant aux questions. J’avais pris mon DVD de Pierrot le fou, dans la collection « cinéma » du Monde (chaque semaine, le fameux quotidien éditait un classique, enveloppé d’une pochette cartonnée, bleue en l’occurrence). Il y avait une petite queue, des curieux, mais aussi des enseignants, des acteurs, des spécialistes, toutes personnes m’intimidant. Mon tour vint, Anna Karina me prit le DVD des mains, en m’adressant un sourire, et signa simplement avec un feutre, à même la pochette, le tout accompagné d’un coeur. Elle avait naturellement perdu de son incroyable beauté, mais conservait une forme de charme inaltérable, malgré les ans, les épreuves sans doute, la fatigue. Ce fut mon seul contact. Je ne devais jamais la revoir, ni à la Cinémathèque, ni au Centre Pompidou, ni dans aucune place to be. De quoi avons-nous parlé, ces quelques secondes? De L’alliance il me semble. Un film étrange, me dit-elle. Comme toujours, nous croyons les héros de notre enfance éternels, toujours jeunes, comme elle l’était dans Pierrot le fou. Ou encore dans cet incroyable passage, dans Alphaville, où nous retrouvons Éluard, autre figure familière.

Ta voix, tes yeux, tes mains, tes lèvres,

      Nos silences, nos paroles,

      La lumière qui s’en va, la lumière qui revient,

      Un seul sourire pour nous deux,

      Par besoin de savoir, j’ai vu la nuit créer le jour sans que nous changions d’apparence,

      Ô bien-aimé de tous et bien-aimé d’un seul,

      En silence ta bouche a promis d’être heureuse,

      De loin en loin, ni la haine,

      De proche en proche, ni l’amour,

      Par la caresse nous sortons de notre enfance,

      Je vois de mieux en mieux la forme humaine,

      Comme un dialogue amoureux, le cœur ne fait qu’une seule bouche

      Toutes les choses au hasard, tous les mots dits sans y penser,

      Les sentiments à la dérive, les hommes tournent dans la ville,

      Le regard, la parole et le fait que je t’aime,

      Tout est en mouvement, il suffit d’avancer pour vivre,

      D’aller droit devant soi vers tout ce que l’on aime,

      J’allais vers toi, j’allais sans fin vers la lumière,

      Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir,

      Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard. 

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MILLE ET UNE NUITS, 2019.

Sughrat

   Les mille et une nuits à l’Odéon. Ou l’histoire d’une déception. Quand tu as commandé du homard et qu’on te sert du gloubi boulga. En définitive tu payes un prix conséquent pour voir des contes orientaux avec des tapis volants, des lions, des génies, de l’érotisme feutré, des derviches, fakirs et autres personnages emblématiques… Et après l’entracte au lieu de te montrer Sindbad le marin ou autre on te parle d’un concert d’Oum Kalsoum à Paris en caricaturant la voix du général de Gaulle, on te parle pour la énième fois de la guerre d’Algérie, de Daesh et des problèmes d’intégration… En mélangeant donc allégrement l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Inde, la Perse, d’où sont originaires ces fameuses nuits érotiques (traduites par la suite en arabe). Un peu comme si un metteur en scène iranien adaptait les Chevaliers de la table ronde en parlant de Trump, et en amalgamant la Grèce, Israël, l’Écosse et les Etats-Unis dans une sorte de truc indigeste, incohérent, censé représenter l’Occident ou je ne sais quoi. En définitive tu es venu là pour t’échapper des médias et de la tension ambiante dans un théâtre magnifique, pour entrevoir un Orient romantique, vierge, onirique, et tu te retrouves avec France Inter, BFM TV et tous les débats autour du malaise identitaire hexagonal zemmourien. De bons acteurs, de beaux décors, un texte repris par Antoine Galland (enterré à quelques mètres, dans la cathédrale Saint-Etienne du Mont) normalement extrêmement poétique… Pour ça.
Alors je ne dis pas que nous sommes détachés de l’actualité. Mais à quoi bon polluer encore ce qui précisément nous permettrait de fantasmer? J’avais précisément envie d’autre chose, de fables. Et évidemment on te colle l’instant Meurice, dans toute sa morale manichéenne, autosatisfaite. Comme Pasolini, faites-nous rêver, et vous ferez davantage pour le fameux « dialogue des cultures ». Pour le reste y a la télévision, la presse.

 

COURRIER DES LECTEURS: UN COMMENTAIRE SUR DIDIER AYRES (par Claudine Sigler)

  Suite à l’article publié il y a deux jours autour de Néant (Didier Ayres), je reproduis ci-dessous l’intéressant commentaire de notre amie et fidèle lectrice Claudine Sigler, qui elle-même a animé plusieurs mois durant la rubrique mexicaine « Itzpapalotl ». L’avis des abonnés est toujours précieux. 

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   Je suis assez admirative de la démarche très exigeante de Didier Ayres, et de sa radicalité. Etienne, tu parles de quelque chose de religieux, d’un cloître (dans le sens d’un enfermement), sans Dieu pourtant. Je partage tout à fait ton analyse : il y a chez Didier une sorte d’incandescence froide qui, pour ma part, me ferait penser plutôt au catharisme : un dépouillement de toute chair, de tout ce qui n’est pas intériorité, quelque chose qui se consumerait SUR soi-même…

En même temps, ce refus de toute séduction envers le lecteur l’amène à une extrême solitude créatrice. Car il est difficile de partager l’inspiration de Didier, et même de la suivre, et donc de communiquer à travers ce qu’il écrit. C’est pour cela, Didier qu’on réagit si peu à ton travail, même si on en admire la rigueur

« NÉANT », DIDIER AYRES, TARABUSTE, 2019 (article paru dans Diérèse 77, automne-hiver 2019)

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  Exigeante, l’écriture de Didier Ayres paraît bien loin des effets de manche ou des considérations esthétiques propres à tant d’auteurs. De prime abord, cela ressemble fort à un journal intime, ou plutôt à un journal poétique divisé en cinq « cahiers », composé dans un style efficace, délibérément dépouillé, tout en brèves notations. Avec un langage pauvre (p. 21), D. Ayres tente essentiellement de se comprendre, de saisir son être, à la manière de Montaigne. Fidèle à son objet d’étude (qui n’est autre que lui-même), l’écrivain se regarde, se décrit, sans pour autant verser dans le narcissisme littéraire, le nombrilisme si commun à la production actuelle. Ici, le moi est traité en tant que pur objet d’observation, de dissection, avec pour seul scalpel la plume, et pour conclusions médicales, le texte. Ayant [son] étude pour toute occupation, Didier Ayres semble tout entier tourné vers l’intériorité, reconnaissant ainsi s’enclore en une sorte de citadelle. Si le monde vibrionne comme une ruche (p. 38), la vie monastique semble tentante à cet homme dont l’âme est un poème double et vitreux. La tentation mystique n’est pas loin non plus, mais la voie semble bloquée, pour laisser place au pessimisme, au nihilisme annoncé par un titre programmatique. La mort étant la seule vraie finalité (p. 31), l’écriture constitue-t-elle un refuge ? Fidèle à une tâche doublement austère et irréalisable, Didier Ayres n’a pas même le soutien d’une religion vers laquelle il voudrait tendre, en vain. En concevant des sortes d’épîtres (p. 95), l’homme, qui, de son propre aveu, voudrait prendre la robe de bure, ne peut dépasser l’angoisse existentielle, la certitude de marcher vers la disparition, qu’en grattant des pages, encore et encore, avec cette obstination de griffonner puis de biffer (p.31). Il ne s’agit pas de composer des poèmes, de faire du bel ouvrage, de se perdre dans le vers ou dans le morceau lyrique, mais bien de se saisir, de dessiner un modèle qui toujours échappe. Comme si cette quête insensée, en apparence vaine, remplaçait les habituels exercices littéraires. Parfois la beauté jaillit au détour d’une phrase, d’un paragraphe, mais il s’agit en quelque sorte d’une beauté fortuite, de la richesse involontaire d’un poème (p. 34). L’objectif n’est pas là. Nous ne jouons pas.

   « Là où d’autres proposent des œuvres, je ne propose rien d’autre que de montrer mon esprit », déclare Antonin Artaud dans L’ombilic des limbes. Pareille considération s’applique parfaitement à ce nouveau recueil, publié par les soins de Djamel Meskache et Tatiana Lévy, aux élégantes éditions Tarabuste. Animateur d’atelier d’écriture, docteur ès Lettres, directeur de la revue L’hôte, Didier Ayres propose ici une voie exigeante, loin des sentiers battus.

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Didier Ayres et votre serviteur, au salon « Ecriture et spiritualité », le 1er décembre 2019 au collège des Bernardins (Paris)

« EX-SISTENCE PRÉCÈDE ESSENCE », TAN TOLGA DEMIRCI, COLLAGE, 2017 (surréalisme).

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