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BONNE ANNÉE 2018! (Vie du blog 4)

 

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Pour une nouvelle année poétique, sous les auspices de Dionysos!

 

 

Chers amis, chers lecteurs,

   Comme chaque 1er janvier, avant de vous présenter nos vœux, nous revenons sur le fonctionnement du blog, sur ses évolutions, et sur nos perspectives, pour les douze mois à suivre.

  • Ce blog fut créé en septembre 2014 pour faire suite à notre précédente adresse, « Opéra fabuleux », sur hautetfort.com. Outre le fait que WordPress.com offre de plus grandes capacités techniques, il s’agissait pour nous de faire « peau neuve », en tirant les enseignements d’une précédente expérience, longue de vingt-et-un mois (de janvier 2013 à septembre 2014, donc). Nous avons reçu notre ISSN (numéro d’enregistrement auprès de la Bibliothèque Nationale de France), le 21 mai 2015. Considéré comme un périodique à parution irrégulière, « Page paysage » est donc répertorié, classé. Bien que modeste, la fréquentation a augmenté, progressivement, notamment pour le second semestre 2017, jusqu’à se stabiliser en décembre. Nous avons ainsi reçu plus de 1500 visites par mois. Là encore, il n’y a pas de règles. Un article long et détaillé sur tel poète sera peu lu, quand tel hommage à tel autre, telle allusion à l’actualité, attirera des dizaines, voire des centaines, de curieux. La fréquentation s’est étonnamment internationalisée. Outre les traditionnels lecteurs hexagonaux, nous comptons aujourd’hui des abonnés en Belgique, au Canada. De manière surprenante, notre principal « fidèle » est américain, puisque les visites outre-Atlantique arrivent en tête. Cela vient sans doute de nos lecteurs iraniens, soumis à la censure, et donc obligés d’en passer par le darkweb, donc par d’autres pays.
  • Si on raisonne en termes de chiffres, nous avons publié 340 billets depuis septembre 2014, soit depuis un peu plus de trois ans. Nous comptons 77 abonnés par e-mail, et 50 abonnés sur notre page « Facebook » (page qui sera bientôt supprimée, suite à une polémique absurde). Le blog enregistre très exactement 29 701 vues depuis sa fondation, pour un total de 17002 visiteurs. Pour cette simple année 2017, nous avons enregistré 13047 vues, pour 8487 visiteurs, 103 mentions « like », 167 commentaires. Les Américains, ou Iraniens selon les cas, donc (cf. plus haut), arrivent en tête, avec 6300 visites, contre 5758 pour la France, 155 pour la Belgique, 110 pour le Canada, 107 pour la Suisse, 77 pour le Royaume-Uni et 69 pour l’Italie. Nous avons également des lecteurs en Roumanie, pays francophile par excellence. Notre marge de progression est donc bonne, en sachant que le blog reste « pointu ». Le record de vues absolu a été enregistré le 13 décembre 2017, date à laquelle nous avons diffusé un court-métrage où l’on peut voir le père de Johnny Hallyday, Léon Smet.
  • La progression des vues est liée avant tout, d’après nos suppositions, au phénomène Facebook. La diffusion gratuite, à de nombreux contacts du réseau, permet à l’évidence de propager la propos poétique qui est le nôtre. Nous ne souhaitons pas revenir en détail sur les raisons de notre départ, car cela introduirait un propos politique, quand « Page paysage », par-delà la morale et les écoles de pensée, se veut ouvert. Nous pensons utiliser de manière plus assidue Twitter, et peut-être recréer une page Facebook ultérieurement. Nous sommes également heureux de converser avec nos abonnés et visiteurs occasionnels, notamment par le biais de nombreux commentaires, laissés en bas des billets. Ce blog doit se vivre de manière collective.
  • « Page paysage » est essentiellement programmé vers le 28 de chaque mois, au moment de planifier les articles pour les quatre semaines à venir. Notre format a évolué, après des mois et des mois de tâtonnement. Désormais le blog est en quelque sorte régi de manière régulière, comme un mensuel. Dix billets de taille inégale paraissent chaque mois, sous forme de rubriques. Le 1er, ou le 2, paraît notre événementiel, une manière d’annoncer les manifestations à venir. Légèrement décalée, la série « ANGST » (« peur » en allemand), reproduit des photographies glanées sur le Net, parfois cocasses, parfois glauques. Sous la bannière « Surréalistes », nous montons une sorte de galerie avec des toiles, des œuvres, d’artistes proches ou loin du mouvement initié par Breton. « Vie du blog », rubrique à laquelle appartient le présent billet, permet de faire retour sur le fonctionnement même de « Page paysage », quand « Création personnelle » constitue une suite de textes libres, rédigés par nos soins. Les « réflexions littéraires », à parution aléatoire, sont une suite de brèves annotations autour de l’objet littéraire, quand « critique » donne à lire, une fois par mois, une note de lecture parue dans la revue Diérèse, de notre ami Daniel Martinez. Le « blogorama » (30ème numéro ce mois-ci!) explore les différentes adresses de nos amis écrivains ou artistes, pour proposer un panorama assez diversifié de l’offre poétique Internet. À noter qu’une nouvelle rubrique a vu récemment le jour, « Itzpapalotl » (« couteau d’obsidienne » en langue nahuatl). On y retrouvera des textes autour du Mexique, traduits et présentés par notre amie, la fidèle et infatigable Claudine Sigler. Le « ciné-club » permet de revisiter des court-métrages classiques, ou moins classiques. Dans « Mémoire des poètes », nous évoquons la sépulture de créateurs (essentiellement littérateurs), dans les cimetières franciliens, en retraçant leur parcours. Cela devrait faire l’objet d’un livre, à une date indéterminée. Enfin, ce blog étant essentiellement dédié à la poésie, nous reproduisons un texte contemporain, ou pas, en vers ou en prose, vers le 15. Les rubriques sont publiées toujours, à peu près, dans le même ordre, avec parfois quelques variations. Cela peut sembler routinier, mais l’abonné s’y retrouve, globalement.
  • Des évolutions, des réajustements interviendront probablement en 2018. Nous pensons continuer à composer un billet tous les trois jours environs, car il convient de ne pas noyer le public sous une avalanche de textes, sachant que nous sommes déjà soumis à l’hyper-connectivité, au quotidien. Ayant fait l’acquisition d’un nouveau joujou, sous forme de camescope Sony, à Noël, nous songeons à introduire progressivement un peu de vidéo, qu’il s’agisse d’entretiens ou de petits films poétiques. Nous reste à maîtriser l’engin. Nous parlerons aussi davantage d’art brut, a priori. 
  • Et les livres, nous direz-vous? Cette page n’a pas pour vocation de promouvoir, ou d’évoquer la vie de son auteur, Etienne Ruhaud. En 2018, si tout va bien, paraîtront trois essais dont la gestation fut longue. Notons également que nous avons signé notre premier contrat de scénariste en novembre, avec les Films de la Nuit, dirigés par le cinéaste Stanley Woodward. Ce n’est certes pas une mince fierté. Nous songeons également à publier de la poésie, à nous improviser micro-éditeur, à faible coût, par le biais d’une association créée il y a quelques jours, MYRTHO.
  • N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions, de vos réserves, à nous signaler une éventuelle faute d’orthographe. Un dialogue peut ainsi s’ouvrir.

BONNE ANNÉE, DONC, ET BONNE LECTURE! (à défaut de musique classique, vous trouverez ci-dessous la célèbre interprétation de Dream a little dream of me par Mama Cass Eliot, ancienne chanteuse du groupe « The mamas and the papas ». Obèse, excentrique, mais jouissant d’un puissant organe, Mama est hélas prématurément décédée d’une crise cardiaque après un concert londonien, en 1974. Un peu de tendresse pour commencer 2018 en douceur).

Dream A Little Dream Of Me
Stars shining bright above you
Night breezes seem to whisper « I love you »
Birds singing in the sycamore trees
Dream a little dream of me
Say nighty-night and kiss me
Just hold me tight and tell me you’ll miss me
While I’m alone and blue as can be
Dream a little dream of me
Stars fading but I linger on dear
Still craving your kiss
I’m longing to linger till dawn dear
Just saying this
Sweet dreams till sunbeams find you
Sweet dreams that leave all worries behind you
But in your dreams whatever they be
Dream a little dream of me
Stars fading but I linger on dear
Still craving your kiss
I’m longing to linger till dawn dear
Just saying this
Sweet dreams, till sunbeams find you
Gotta keep dreaming leave all worries behind you
But in your dreams whatever they be
You gotta make me a promise, promise to me
You’ll dream, dream a little of me

 

 

 

 

 

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BLOGORAMA 29: JOELLE THIÉNARD

   Poétesse, romancière et cinéaste, notre amie Joelle Thiénard achève cette année 2017 en nous gratifiant d’un intéressant blogorama. Un site lyrique et fort, à suivre.

thiénard

   L’écriture est un vaste pays, parfois aride ou foisonnant, essences d’arbres, couleurs diverses, un lac, miroir de l’être ou vagues tumultueuses d’une mer en colère, imagerie soudaine à la rencontre des mondes. Nuages en transparences, herbes folles en tous sens, elle est l’ilot tranquille infini des cadences. En rimes ou sage prose, louant ou dénonçant, ses rives ouvrent les portes de nos étranges refuges. Apercevoir, sentir, donner ou se maudire, la seule certitude est ce vaisseau torride qui franchit tous les flots, se moquant de la forme, ou d’elle prisonnière, poésie, liberté, images certifiées, effroi d’une révolte, contemplation soudaine, elle aurait tous les droits, surtout fidélité à celui qui la vit en toute impunité…

Le blog poétique de Joelle Thiénard

ANGST 17 (JOYEUX NOËL!)

noel angst

HOMMAGE À MONIQUE MARTA (création personnelle 3)

  Composé par mes soins en hommage à Monique Marta, ce texte est paru dans un catalogue d’exposition à Nice en octobre. J’en reproduis ici l’intégralité, sachant que j’écrirai quelque chose de plus long à propos de la peinture, sous peu. 

thumbnail_PASSION

« VERS D’AUTRES MONDES »
Poétesse, directrice de la revue Vocatif, Monique Marta est également peintre autodidacte. Ayant appris à contempler en lisant des magazines comme Grands maîtres ou Les Muses, celle qui ne revendique aucune école a également commencé à dessiner en reproduisant des écorchés, des squelettes, glanés sur des fiches médicales. De fait le corps demeure omniprésent, sur presque toutes les toiles. Pour autant, pas de têtes de mort, d’os ou de muscles saillants : heureux, les personnages étalent fièrement leur nudité, leurs formes baignées de lumière, un léger sourire aux lèvres, telle cette vahiné vêtue d’un pagne, et qui relève sensuellement ses cheveux, sur fond de couleurs chaudes. Un érotisme discret émane de chaque tableau : tantôt à travers d’étranges totems phalliques, tantôt à travers la représentation d’une généreuse poitrine. Monique, qui beaucoup voyagé, en particulier dans le Pacifique, créé dans la joie. De là vient sans doute cette inspiration solaire, ces silhouettes pleines, hommes ou femmes, baignés par les rayons marins, comme dans les toiles de Gauguin. Parfois, dans cet univers apaisé, apparaissent des êtres hybrides, des sirènes, ou mêmes d’indéfinissables chimères, une faune et une flore inédites, surgies sur le papier, une sorte de jardin d’Eden, mêlant plusieurs univers, comme si les strates de mémoires se confondaient, à travers le pinceau. Parfois aussi apparaissent des éléments humains, une horloge, un instrument, qui brise tout réalisme.

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Car Monique parcourt diverses cultures. De mère danoise, la Niçoise, qui aime à se baigner dans la Méditerranée revendique fièrement ses origines, et son amour pour les runes. Ainsi retrouvons nous divers symboles indéchiffrables, des caractères romains ou d’autres, inconnus, un genre de mythologie unique, un syncrétisme associant héritage scandinave, calligraphie hébraïque, panthéisme lointain et astrologie. Ayant beaucoup étudié, beaucoup lu, Monique, qui par ailleurs admire la figure chrétienne de Marie-Madeleine, plusieurs fois représentée, assume son mysticisme. Mais un mysticisme de félicité, sans Dieu vengeur ou dogme figé, une sorte de transcendance picturale, à travers de paisibles icônes. Un nouvel ésotérisme, et une nouvelle cosmogonie, des cieux couverts d’astres bizarres, de lunes, d’étoiles, de planètes imaginaires. Le titre des œuvres lui-même procède du mystère : Tendresse, Galaad, Le fil d’Ariane, Jubilation, Nuit mystique, Pivoines, Chambre secrète, Les amants, Signes dans le ciel, Cérès… Autant d’invitations à l’ailleurs.
Ce goût de la variété, conduit également Monique à utiliser des matériaux différents: aquarelles réalisées sur de petites feuilles, sur des cartes à jouer, ou grands formats peints à l’huile, avec de temps à autres des collages, des éléments extérieurs, en plastique, en totale liberté. L’originalité semble le maître mot. On serait toutefois tenté de lier pareille inspiration au surréalisme. Comment effectivement ne pas classer cet ensemble décalé, onirique, dans une case précise ? Comment ne pas songer à Toyen, à Delvaux, ou parfois à Magritte, en contemplant ces jeunes filles évaporées ou ces bestioles volantes ? Admiratrice de William Blake, mais aussi de Cézanne ou de Van Gogh, artistes provençaux par excellence, Monique ne semble pas surréaliste par choix, mais en quelque sorte par accident. Habitée par la magie de l’enfance, mais finalement très maîtrisée, loin des chapelles, sa peinture nous transporte en tous cas vers d’autres mondes, heureux et colorés.

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« JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE », EMILY BRONTË (1818-1848)

 

 

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Emily Brontë (1818-1848)

 

 

« I’LL COME WHEN THOU ART SADDEST »
I’ll come when thou art saddest
Laid alone in the darkened room
When the mad day’s mirth has vanished
And the smile of joy is banished
From evening’s chilly gloom
I’ll come when the heart’s [real] feeling
Has entire unbiased sway
And my influence o’er thee stealing
Grief deepening joy congealing
Shall bear thy soul away
Listen ’tis just the hour
The awful time for thee
Dost thou not feel upon thy soul
A flood of strange sensations roll
Forerunners of a sterner power
Heralds of me

 

JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE

Je viendrai près de toi quand ton cœur sera triste.
J’emplirai de clarté ta chambre emplie de nuit
Quand s’estompent le jour et sa rumeur bruyante
Quand s’étend l’ombre désolée
Où frissonne le soir.

Je viendrai quand l’ennui de ton cœur excédé
Te tiendra dans ses chaînes ;
Alors, ma volonté s’emparant de la tienne,
Tandis que mon chagrin se fera plus profond
Que ta joie ne sera plus qu’une cendre froide
Emportera ton âme au loin.

Ecoute ! voici l’heure
Le moment suprême pour toi :
Ne sens-tu pas s’abattre sur ton âme
Un flot de sensations étranges,
Signes avant-coureurs d’une force plus rude,
Hérauts de l’esprit que je suis ?

 

MÉMOIRE DES POÈTES XXI: GUILLAUME APOLLINAIRE (1880-1918), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, DIVISION 86 (article paru dans « Diérèse » 71, hiver 2017)

  Le_Mal_Aime_plaque_400

   Guillaume Apollinaire naît à Rome le 26 août 1880, d’une mère originaire de Lituanie (pays qui appartient alors à la Russie), issue de la noblesse polonaise, qui entretient alors une relation avec Francesco Flugi d’Aspermont, un lieutenant italien. Déclaré né de père inconnu et de mère voulant rester anonyme, le futur poète reçoit d’abord le nom de Dulcigny, avant d’être reconnu par Angelica Kostrowtizka, sous le nom de Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandroi Apollinare de Kostrowitzky. Son demi-frère, Alberto Eugenio Giovanni, naît en 1882. Installée en 1887 à Monaco, Angelica officie comme entraîneuse au casino, et se voit arrêtée, puis fichée par la police. Placé en pension au collège Saint Charles, dirigé par les frères maristes, puis au lycée Stanislas de Cannes, et enfin au lycée Masséna de Nice, Guillaume, pourtant bon élève échoue au baccalauréat. En 1899, on le retrouve en compagnie de son frère, à Stavelot, en Wallonie. Ce bref séjour de trois mois, qui s’achève le 16 octobre « à la cloche de bois » (dépourvu d’argent, les deux jeunes gens partent sans payer les frais d’hôtel), marque durablement l’imaginaire du jeune homme, qui évoquera la Belgique à travers plusieurs textes, jusqu’à emprunter certains termes au dialecte local. Arrivé à Paris en 1900, il fréquente les cercles littéraires et la bibliothèque Mazarine, mais, réduit à la précarité, se résout à passer un diplôme de sténographie, avant d’effectuer divers travaux alimentaires de secrétariat. Engagé comme nègre pour rédiger le roman feuilletonesque Que faire?, l’écrivain, qui n’a pas été payé, se venge en séduisant la jeune maîtresse du commanditaire, un avocat bohême du nom d’Henry Esnard.
Auteur d’un premier article publié par le journal satirique Tabarin, Apollinaire publie ses poèmes dans La Grande France, en septembre 1901, sous le nom de Wilhelm Kostrowitzky. Il réside alors en Allemagne, où il reste jusqu’en août 1902, pour officier en tant que précepteur auprès de la fille d’Élinor Hölterhoff, vicomtesse de Milhau, veuve d’un comte français. C’est là qu’il rencontre l’Anglaise Annie Playden, jeune gouvernante qui l’éconduit. Profondément amoureux, Apollinaire retournera voir deux fois Annie à Londres par la suite, avant que celle-ci ne parte pour les États-Unis en 1905. « La chanson du mal-aimé », ainsi que les neuf textes de « Rhénanes », témoignent de cette douloureuse expérience outre-Rhin.
Revenu à Paris, à la fois journaliste à L’Européen et employé de banque, il publie de nombreux contes et poèmes en revue, adoptant alors le pseudonyme d’Apollinaire, d’après son propre prénom, et en référence à Apollon, dieu grec de la poésie. En 1903, il créé également Le Festin d’Ésope, mensuel dont il est rédacteur en chef, et dans lequel on retrouve Alfred Jarry, ou encore André Salmon notamment. Ayant rencontré la peintre Marie Laurencin en 1907, il connaît sept ans durant une relation orageuse, chaotique, mais parvient peu à peu à vivre de sa plume, tout en fréquentant assidûment les cercles artistiques, pour côtoyer Pablo Picasso, André Derain, ou encore Le Douanier Rousseau, qui le représentera en compagnie de son amie. Il se fait alors un nom en tant que critique et conférencier, et contribue à théoriser le cubisme, mouvement radicalement nouveau. Apollinaire, qui vit alors rue Léonie à Paris, publie Les onze mille verges et Les exploits d’un jeune Dom Juan, deux œuvres érotiques signées de ses initiales, « G.A. ». En décembre 1909 paraît L’Enchanteur pourrissant, son premier livre « officiel », tiré à cent exemplaires par le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler (inhumé dans la 90ème division) et illustré des bois de Derain. Œuvre de jeunesse, ce recueil de contes fantastiques peuplés de personnages issus de la saga arthurienne, comme Merlin, Morgane ou la fée Viviane, ravira les surréalistes, qui en loueront les qualités d’invention. Il s’agit peut-être néanmoins, avant tout, d’un hommage aux légendes classiques de l’Occident, dans une relecture très personnelle, pour ne pas dire autobiographique, puisqu’Apollinaire y parle à la fois du mystère des origines et des pouvoirs secrets du poète, inspiré et menacé par la passion amoureuse. L’auteur, qui entre temps a déménagé à Auteuil, écrit dans le quotidien L’Intransigeant, et, en octobre 1910, rate de peu le prix Goncourt avec son recueil L’Hérésiarque et Cie, nouveau recueil de contes fantastiques. En mars 1911 paraissent son célèbre Bestiaire, orné des œuvres de Raoul Dufy, ainsi que Le Cortège d’Orphée. Parallèlement, il tient une chronique de la vie aléatoire pour Le Mercure de France.

enchanteur
Tout bascule le 7 septembre 1911. Apollinaire, qui a accepté de conserver chez lui les statues phéniciennes qu’un ami a dérobées au Louvre , se trouve accusé de complicité dans le vol de la Joconde, et jeté en prison, à la Santé, pour cinq jours, expérience traumatisante qui lui inspire plusieurs poèmes magnifiques. Cela ne l’empêche pas de fonder la revue Les Soirées de Paris en 1912. Accompagné de ses amis André Billy et André Salmon notamment, Apollinaire y publie de nombreuses critiques d’art, articles et notes, et devient rédacteur en chef l’année suivante. Déprimé par sa rupture avec Marie Laurencin, qui ne supporte plus sa jalousie, l’homme n’en poursuit pas moins une activité frénétique, et publie, en français et en italien, L’Antitradition futuriste, hommage au mouvement transalpin initié par Antonio Marinetti. En 1913 sort son livre le plus célèbre, somme de ses meilleurs poèmes, d’abord publiés dans la presse, depuis 1898. Alcools, qui ne comporte volontairement pas de ponctuation, s’ouvre par « Zone », célébration de la ville moderne, qui rappelle notamment « Les Pâques à New-York » de son nouvel ami Blaise Cendrars. Apollinaire, qui est retourné vivre à Paris, écrit également un essai sur le cubisme, ainsi qu’un nouveau roman libertin, La Rome des Borgia, tout en s’enthousiasmant pour les toiles de Matisse et de son ami Douanier-Rousseau. Il se rend à Londres en compagnie de ses amis Francis Picabia (1879-1953, inhumé au cimetière Montmartre), puis à Berlin avec Robert Delaunay (1885-1941), pour admirer les toiles de Georges Braque.
La guerre éclate fin juillet 1914. Apollinaire, qui fréquente alors les cercles de Montparnasse en compagnie du caricaturiste André Rouveyre, et qui compose ses premiers calligrammes, tente de s’engager mais voit sa demande ajournée par le conseil de révision. Il part alors pour Nice, où sa seconde demande, déposée en décembre 1914, sera finalement acceptée. Peu après son arrivée, au cours d’un déjeuner au restaurant, il croise Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou (1881-1963, inhumée au cimetière de Passy), femme divorcée qui mène une vie libre chez sa belle-sœur, à la villa Baratier. Très épris, Apollinaire est d’abord éconduit, avant que Lou ne lui accorde ses faveurs. Tous deux vivent alors une relation torride, et Lou vient rejoindre le poète-soldat à Nîmes, où il fait ses classes, non sans lui révéler qu’elle aime un autre homme surnommé « Toutou ». Une magnifique correspondance, plus tard regroupée sous le titre de Lettres à Lou, naît de leur passion. De très beaux poèmes (d’abord publiés sous le titre Ombres de mon amour puis de Poèmes à Lou) naissent de cette passion charnelle. Vous ayant dit ce matin que je vous aimais, ma voisine d’hier soir, j’éprouve maintenant moins de gêne à vous l’écrire. Je l’avais déjà senti dès ce déjeuner dans le vieux Nice où vos grands et beaux yeux de biche m’avaient tant troublé que je m’en étais allé aussi tôt que possible afin d’éviter le vertige qu’ils me donnaient, déclare ainsi Apollinaire dans une lettre du 28 septembre 1914. Cet amour total ne semble néanmoins pas totalement partagé. Toujours folle de « Toutou », Lou décide de rompre la veille du départ d’Apollinaire pour le front, en mars 1915. Les anciens amants demeurent amis. Citons ces quelques vers, d’une éblouissante beauté :

Nîmes, le 17 décembre 1914

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne
Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts
Mais près de moi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage
Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi
Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord
Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flancs sur qui ruent les étoiles

   Parti avec le 38ème régiment d’artillerie de campagne pour le front de Champagne le 4 avril 1915, Apollinaire, emporté par la fièvre patriotique, continue à écrire, malgré les difficultés de la vie militaire, et publie deux nouveaux romans érotiques. Il envoie aussi de nombreuses lettres à ses amis et à Lou, ainsi qu’à Yves Blanc, jeune poétesse montpelliéraine qui deviendra sa marraine de guerre , et à Madeleine Pagès (1892-1965) professeure de Lettres à Oran, rencontrée dans le train le 2 janvier, à laquelle il se fiancera. Nommé maréchal des logis après une formation, Apollinaire profite de sa première permission pour passer Noël en compagnie de Madeleine, en Algérie. Il obtient la nationalité française le 9 mars 1916, mais, huit jours plus tard, reçoit un éclat d’obus à la tête dans une tranchée près de Reims, alors qu’il lit le Mercure de France. Évacué à Paris, trépané le 9 mai, il entame une longue convalescence, et, très épuisé, rompt toute relation avec Madeleine Pagès, qui restera vieille fille. Fin octobre, la parution du Poète assassiné, ultime recueil de contes, sera suivie d’un mémorable banquet, organisé par des amis. Philippe Soupault et André Breton, qui considèrent Apollinaire comme un voyant considérable, voient en lui le précurseur de leur mouvement. C’est d’ailleurs Apollinaire lui-même qui invente le terme de « surréalisme » à travers Les mamelles de Tirésias, pièce étonnante, féministe et antimilitariste, censée se passer à Zanzibar, publiée en 1918 par les éditions Sic, et représentée une première fois le 24 juin 1917 sur une mise en scène de Pierre Albert-Birot (1876-1967), dans une ambiance particulièrement houleuse (Jacques Vaché, accompagné de Theodor Fraenkel, aurait menacé la salle avec un révolver. Le jeune Louis Aragon, de son côté, fait un compte-rendu extrêmement élogieux du texte). Déclaré inapte pour le front depuis mai, le poète, qui est affecté à la Censure par le Ministère de la Guerre, publie en 1918 un poème intitulé « La jolie rousse», dédié à Jacqueline Kolb, sa nouvelle compagne, épousée le 9 mai, tandis que sort le recueil Calligrammes, au Mercure de France. Promu lieutenant le 28 juillet, et travaillant cette fois au bureau de presse du Ministère des Colonies, il passe trois semaines avec Jacqueline dans le Morbihan, avant de rentrer dans la capitale, et de poursuivre un intense travail littéraire, et scénaristique. Affaibli par sa blessure, il décède toutefois à son domicile, 202 boulevard Saint-Germain, le 9 novembre 1918, vraisemblablement de la grippe espagnole. Détail troublant : dans la rue, tandis qu’il agonise, les Parisiens crient « À mort Guillaume ! », en référence au Kaiser Guillaume II, qui a abdiqué le même jour. Il est inhumé le 13 novembre, et déclaré « mort pour la France ».

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Apollinaire, par Jacques Cauda.

   En 1921, ses amis constituent alors un comité afin de réaliser un beau monument funéraire, et récoltent 30 450 francs suite à une vente d’œuvres d’art. Trois projets de pierre tombale, dont deux proposés par Picasso, sont abandonnés. C’est finalement le travail de Serge Férat (ami d’Apollinaire inhumé au cimetière de Bagneux), qui est retenu. Disparu à trente-huit ans seulement, le poète repose désormais sous un impressionnant menhir en granit orné d’un crucifix, à côté de Jacqueline (1891-1967). On peut y lire trois strophes issues du poème « Collines », ainsi qu’un calligramme en forme de cœur, constitué de tessons de bouteilles verts et blancs : mon cœur pareil à une flamme renversée. La sépulture est toujours ornée de morceaux de papier griffonnés, de tickets de métro, de fleurs, ultimes hommages à un poète mort trop jeune, au terme d’une vie passionnée.

 

NB : La tombe est indiquée sur le plan, fourni à l’entrée du cimetière.

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« GENGIS JOBS », JEAN-MARC PROUST, éditions Rafael de Surtis, 2017 (article à paraître dans « Diérèse » 72, printemps 2018).

Proust1

   Rapprocher Gengis Khan (1155-1227) de Steve Jobs (1955-2011) peut apparaître sinon délirant, du moins singulier. Quels rapports entretiennent effectivement un chef de guerre mongol du XIIème-XIIIème siècle, et le fondateur d’Apple, sinon leur réputation universelle ? Le titre programmatique du nouveau livre de Jean-Marc Proust, une nouvelle fois publié par Paul Sanda et les éditions Rafael de Surtis, a de quoi surprendre. Quelle identité attribuer à ce « Gengis Jobs » ? Et comment confondre, ou du moins associer, la figure d’un informaticien brillant, et celle d’un guerrier pour le moins sanguinaire, bien que révéré dans son pays d’origine ?
La postface nous apporte quelques éléments de réponse. Le collage, selon Jean-Marc Proust, n’est pas surréaliste mais critique, déclare effectivement François Huglo, soulignant ainsi la dimension éminemment politique d’un tel ouvrage. D’une part, Gengis Khan, qui a mené bataille depuis la Chine jusqu’aux portes de l’Europe apparaît comme un des premiers agents de la mondialisation. D’autre part, Steve Jobs demeure marqué par l’esprit new age, hippie, d’essence orientale, de celui qui, par son idéologie libertaire, a aboli les frontières, et a servi de caution morale au libéralisme, dans sa phase actuelle, pour reprendre les idées de Michel Clouscard. Enfin, chacun à leur manière, Gengis Khan et Steve Jobs sont des meurtriers. D’un côté, le despote mongol a massacré des millions de personnes, et anéanti de nombreuses cités, dont la brillante Ispahan. D’autre part, Jobs, rebelle (…) devenu homme d’affaire, pour reprendre les termes de Proust, est aussi un tueur économique de masse, et, indirectement, un destructeur, sur le plan strictement écologique.
La forme même du livre a de quoi déconcerter le lecteur rationnel. Le destin des deux personnages est au départ mêlé, à travers des paragraphes séparés, avant d’être clairement dissocié en différents chapitres, numérotés en chiffres romains, de I à XXVII, pour mieux nous rappeler qu’il s’agit là d’une épopée, ou plutôt de deux épopées n’en formant qu’une : celle, sanglante, du « loup bleu », et l’autre, sorte de success story financière. On songe évidemment aux procédés du cut up, à la poésie objectiviste d’Outre-Atlantique, par essence marxiste. À la manière de Charles Reznikoff, ou de George Oppen, J.M. Proust mêle en effet chiffres concrets, statistiques, faits historiques et dates, tout en soulignant certains mots en capitales, en jouant sur la typographie : Jobs humilie ses collaborateurs et ses lubies entraînent un surcoût et des retards. NeXT DANS LE MUR. PEROT INVESTIT 20 MILLIONS DE DOLLARS (page 42). La froideur du ton, l’absence délibérée de lyrisme placent définitivement J.M. Proust, que nous avons évoqué à travers un précédent numéro , dans une filiation venue d’outre-Atlantique. Par-delà l’actuelle vogue du haïku, et au rebours d’une tendance assez romantique, sinon spirituelle, dans le champ poétique d’aujourd’hui, J.M. Proust choisit définitivement le réel. Une démarche originale.

 

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