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« SEPT FRAGMENTS IMMANENTS POUR UNE ALCHIMIE POÉTIQUE », PAUL SANDA, « COLLECTION ARTS ARTISTES », ÉDITIONS RAFAËL DE SURTIS, 2012 (note de lecture parue dans « Diérèse » 81, printemps-été 2021)

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  Le titre renvoie inévitablement à l’alchimie du verbe d’Une saison en enfer. Dans la cinquième partie du recueil, Rimbaud évoque effectivement la littérature démodée, les romans de nos aïeules ou encore les rythmes naïfs qui ont forgé sa sensibilité de poète encore bambin. Éditeur des surréalistes, et donc, de facto, rimbaldien, Paul Sanda revient lui aussi sur ses premières émotions esthétiques, soit celle de la petite enfance, à travers sept textes introspectifs, comme autant d’hommages à des livres lus, relus, aimés. Faut-il d’ailleurs parler de « livres » au sens strict ? Paul Sanda fait essentiellement allusion à des bandes-dessinées, soit à diverses émotions plastiques générées par des comics encore célèbres comme Tintin, ou désormais oubliés, comme Petzi l’alpiniste ou La Planète bouboule. Il s’agit donc de découvertes faites à six-sept ans, au moment où l’acquisition de la lecture et de l’écriture est encore récente, sinon fragile, où les images se gravent à jamais dans l’inconscient. Reproduites sur satiné blanc dans l’opuscule, (qui tient aussi du livre d’art), les vignettes colorées plongent, ou replongent le lecteur dans une sorte d’enchantement, de rêve irisé. Ces mêmes images, Paul Sanda les relie à ses futures découvertes littéraires, et notamment à sa rencontre avec le surréalisme évoqué plus haut. L’opuscule n’est-il pas dédié, notamment, à Jean Rollin, Sarane Alexandrian et Alain Pierre-Pillet ? Annoncée par la voix nasillarde de la radio paternelle (p. 19), la mort d’André Breton est vécue comme un drame, un traumatisme : Je ne sais pourquoi mais, sur l’instant, cette nouvelle me troubla vraiment ; et je garde un souvenir absolument net de cette sentence mécanique qui prend dans mon histoire personnelle aujourd’hui, en vision prémonitoire, tout son relief. Convoquant notamment Jules Monnerot, Pierre Mabille, ou André Pieyre de Mandiargues, P. Sanda montre précisément en quoi ces primes icônes paralittéraires forgent à jamais la sensibilité, la manière d’être au monde, comme le souligne José Pierre évoquant4 la splendide illustration des contes populaires et des livres d’enfance. C’est en effet la BD, genre marginal, méprisé, qui permet à l’enfant encore non-intellectualisé, non poli par l’érudition, d’accéder à l’imaginaire, de s’évader, de parcourir des paysages mentaux vierges, non bornés la raison, le bon sens. 

  Chroniqué par nos soins dans Diérèse 80, Auberge de la tête noire constitue une autobiographie en vers, puisque l’auteur y décrit son enfance vendéenne à travers une série de poèmes. Sept fragments… s’inscrit dans le même cycle d’auto-analyse, de souvenirs, d’introspection. Il s’agit cette foi de parler de soi à travers les autres, à travers la création des autres. De re-explorer les jeunes années à travers une bibliographie. Pareil projet s’inscrit dans la logique du Pacte bicéphale, ouvrage co-écrit avec Rémi Boyer, publié un an auparavant5, ce qu’annonce l’auteur dès l’incipit. On ne peut, non plus, s’empêcher de songer au Leiris de L’Âge d’homme, de Biffures. Servis par un style élégant et souple, le désir de vérité propre à P. Sanda apparaît effectivement radical.

« LE MORT JOYEUX », HELEN LUNDEBERG (1908-1999), USA. Série surréaliste.

THÉODORE KOENIG (1922-1997), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. SÉRIE: « MÉMOIRE DES POÈTES » (article paru dans « Diérèse » 81, printemps 2021).

Localisation : Division 87 (columbarium), case 21738, premier sous-sol, allée S.

  Scientifique, éditeur et créateur décalé, l’homme, qui vécut entre Belgique, Canada, États-Unis, France et Italie, repose désormais dans le plus célèbre des cimetières, non loin de son ami Jean Gaudry (1933-1991), et de ses héros intellectuels. Retour sur un parcours atypique.

Une vie de voyage

  D’ascendance allemande, son père (dont le nom signifie « roi » dans la langue de Goethe) lui transmet le goût de la peinture. D’ascendance flamande, sa mère lui transmet, elle, celui de la littérature. Né à Liège le 7 avril 1922, Théodore Koenig, se prend de passion pour Rimbaud dès l’adolescence, mais suit des études scientifiques à l’école polytechnique de sa ville natale, sous l’autorité du biochimiste esthète Marcel Florkin (1900-1979). Réformé, il échappe au service militaire, et publie ses premiers articles autour du cinéma dans une revue issue de la Résistance, après la Libération. En 1947, sa rencontre avec Marcel Lecomte et avec l’ensemble des surréalistes belges comme Paul Colinet, Marcel Mariën et Christian Dotremont demeure déterminante.

   Installé outre-Atlantique au tournant du siècle, comme il l’évoque notamment dans 4 voyages à New-York 1949-1950[1], Théodore Koenig occupe d’abord un poste dans l’industrie, à Boston, puis pose ses valises au Québec, se lie avec Roland Guiguère (1929-2003), fondateur des éditions Erta. Correspondant canadien du mouvement COBRA, il collabore à divers périodiques francophones avant de cofonder Phantomas en 1953, après son retour en Europe. Les Belges Joseph Noiret (1924-2012) et Marcel Havrenne (1912-1957) l’accompagnent dans l’aventure. Théodore Koenig, qui poursuit une activité frénétique, partage son temps entre Paris et sa maison de Calice Ligure, au Nord de l’Italie. Domicilié au 14 rue Morand, dans un vieil immeuble de Ménilmontant, il décède deux semaines après son soixante-quinzième anniversaire, le 26 avril 1997. Ses cendres reposent dans une case en marbre gris, ornée de sa photo, ainsi que de la mention « Grand Poète ». Dans le journal wallon Le Soir, Pierre Maury[2] parle d’un créateur rigoureux.

Un touche-à-tout surréaliste ?

   Théodore Koenig demeure essentiellement célèbre pour avoir fondé et animé Phantômas. Aujourd’hui archivée par la galerie wallonne Daily-Bul, conservée par le centre Pompidou, la revue, qui tire son nom du fameux roman policier[3], constitue d’abord un bel objet esthétique. De 1953 à 1980, soit pendant presque trente ans, les nombreux numéros de Phantomas présentent, tous les deux mois, un visage différent, qu’il s’agisse d’une couverture bleu Klein (numéro 21), ou d’hippopotames rouges (numéro 43). Phantomas, c’est Popocatepl six fois par an : suivant ce slogan volcanique, programmatique, le périodique s’inscrit dans la lignée dadaïste, surréaliste, et devient le parallèle de Cobra, en un joyeux syncrétisme poétique, esthétique. Y publient notamment les belges François Jacqmin, Achille Chavée, ou encore André Blavier, spécialiste des « fous littéraires », mais aussi, par-delà les frontières et les genres, Jorge Luis Borges ou Samuel Beckett.  

  L’ambition de Théodore Koenig fut toujours de créer un périodique mêlant arts plastiques et littérature au sens strict, comme en témoigne l’essai Histoire de la peinture chez « Phantomas » des années 50/80[4]. Graveur et céramiste autodidacte, Théodore Koenig a toujours voulu peindre. Outre les livres, vingt-huit œuvres iconographiques sont ainsi conservées à la Bibliothèque Nationale de France. De fait ses créations, représentant des chimères, des bêtes étranges, évoquent immanquablement le surréalisme. Peut-on pour autant ranger Théodore Koenig dans une case? Farouchement individualiste, l’homme s’est toujours défendu d’appartenir au mouvement, de même qu’il s’est toujours défendu d’être dadaïste: Théodore Koenig n’a jamais cessé de proclamer qu’il n’était ni dadaïste ni surréaliste, ni dans la mouvance ou l’héritage de ces deux mouvements. On ne saurait le rapprocher du dadaïsme que par sa volonté de détruire le langage, mais il ne fait pas table rase et reconstruit à la fois son dire et son moi. On ne saurait le rapprocher du surréalisme que par son goût d’une certaine peinture exactement contemporaine, des recueils enrichis d’illustrations, souvent minces cahiers, opuscules, mais il s’attache à de vastes domaines antérieurs et il est, par essence, rebelle à tout dogmatisme, à tout papisme littéraire, à toute bulle excommunicatoire, à toute hiérarchie. Il n’affecte pas d’être pris au sérieux, s’avoue « férocement individualiste » et « collégialiste » comme (ses) fonctions d’ami des poètes le lui dictent[5].

   Ce désir d’indépendance se retrouve au sein même de sa poésie. On ne peut, là encore, parler de surréalisme au sens strict. Dans la lignée de Roussel, ou d’Henri Michaux, le mince Jardin zoologique écrit en mer, publié à Montréal[6], procède bien de l’esprit surréaliste car on y retrouve les chimères évoquées plus haut, les jeux sémantiques, à travers une traversée fantastique du Saint-Laurent où naissent diverses créatures uniques tirées du rêve. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour, comme l’indique la préface. De même, on peut parler de surréalisme à travers Mirabilia, long récit en prose poétique (le seul écrit comme tel par Koenig), dont le style rappelle Les chants de Maldoror, puisqu’il s’agit d’explorer une géographie onirique, décrite dans un style classique et précis. Publié à Bruxelles, l’ouvrage, accompagné d’une dédicace, fut d’ailleurs envoyé à André Breton.

Sur les trente volumes publiés, on trouve toutefois essentiellement des aphorismes. Certains, par leur absurdité, évoquent l’humour noir, mais ne sont pas à proprement parler surréalistes. On y côtoie toutefois la verve fantaisiste de Koenig, ses inventions langagières et sa drôlerie : Les œuvres sémantiques de T.K. sont un « javanais » de grand enfant, d’un faux écolier « limosin » pas si difficile à entendre et qui ne parle pas dans le vide et ni par prétérition, bien au contraire une approche (où s’entremêlent l’inspiré et le délibéré), une autre façon de dire les choses, de se faire mieux entendre de quelques-uns, poèmes et proses qu’on ne saurait lire sans complicité[7].

   Acteur, auteur, plasticien, surréaliste sans l’être complètement, Théodore Koenig est d’abord un esprit libre original, venu de la science, de la technique pour explorer divers domaines. Laissons-lui donc la parole :

Anatomie de l’Hyperbasilic

De sa veine basilique

Ligament roturier

Il est sous scapulaire.

Animal astragale et du lobe cristallin

Quelle ligne âpre de fémurs

Triangulaire lèvre et premier abducteur

Petit zygomatique

ou bien encore ma foi

aurait dit Juste Lipse

Les apophyses transverses traversent l’apocalypse.  [8]


[1] Editions Lanaudières, Laurentides, Québec, 1988.

[2] Édition du 28 avril 1997.

[3] En précisant que Marcel Allain, co-auteur de Fantômas, repose lui aussi au Père-Lachaise.

[4] Éditions Lebeer-Hossmann, Bruxelles, 1990.

[5] Bernard Jourdan, préface au recueil Analectes, éditions Rara international, Italie, 1990.

[6] Éditions Erta, 1954.

[7] Bernard Jourdan, ibidem.

[8] Le jardin zoologique, Ibidem.

Photographie de Tony Shaw (tous droits réservés).
P

(Photographie de Tony Shaw).

DIÉRÈSE 81 (été 2021)

Sous le patronage de Daniel Martinez, le Diérèse nouveau est en route! Outre la poésie contemporaine, les traductions et les textes libres, retrouvez mes chroniques autour du surréalisme ainsi que quatre notes de lecture de mon cru. Les différents articles seront mis en ligne ici même au fil du temps. Pour être précis:

  • deux notes biographiques autour des poètes plasticiens Théodore Koenig et Paul Jean Revel
  • quatre critiques littéraires autour de Didier Ayres (H.P.), Paul Sanda (Sept fragments immanents pour une alchimie poétique), Radu Bata (Le Blues roumain) et Claire Boitel (Vitamines noires).

Retrouvez une présentation plus complète sur le blog dédié:

Diérèse 81 : Diérèse et les Deux-Siciles (hautetfort.com)

Pour commander Diérèse, envoyer un chèque de 19,90 euros (15 euros + 4,90 euros de frais de port), à Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière. L’abonnement (3 numéros annuels) est de 45 euros.

La revue sortira fin mai, aux alentours du 30.

JOYEUSES PÂQUES! (surréalisme)

« FANTÔME DE MATTHIAS GRÜNEWALD », SHUZO TAKIGUCHI (1903-1979), JAPON (Série surréaliste)

MÉMOIRE DES POÈTES: JINDRICH HEISLER (1914-1953), cimetière de Pantin. Article paru dans « Diérèse » 80, hiver-printemps 2021.

Chrast, petite ville de Bohême.

Une jeunesse tchèque

  Jindrich Heisler naît le 1er septembre 1914, quelques semaines après le début de la première guerre, à Chrast, petite ville de Bohème, tout-à-fait à l’Est. D’origine juive, intégré, František Heisler (1882-1932), marié à Vlasta, y dirige une usine pharmaceutique. Un second enfant, Anna, naît en 1920. Suivant les vœux familiaux, Jindrich étudie d’abord la chimie à l’école Mala Strana de Prague, et, après un premier échec, obtient son diplôme en Slovaquie, à Bánska Štiavnica, charmante cité minière aux maisons peintes. Revenu travailler à Chrast après la mort de son père, en 1932, Jindrich est appelé sous les drapeaux deux ans plus tard. Installé dans la capitale avec sa mère et sa sœur dès 1936, il commence à fréquenter le groupe surréaliste en 1938, se liant avec Toyen (Maria Čermínová, 1902-1980), Jindřich Štyrský (1899-1942), Karel Teige (1900-1951), et Vítězslav Nezval (1900-1958). Un premier recueil poétique parait en 1935. Accompagné des dessins de Toyen, un second recueil intitulé Les spectres du désert, paru en 1939, sera traduit en français la même année, dans une édition bilingue reproduisant l’écriture manuscrite d’Heisler, le tout tiré à 300 exemplaires par Albert Skira. D’autres volumes illustrés par Toyen, non traduits en français, paraissent dans la foulée. Parallèlement, Heisler s’initie à a photographie.

 La guerre

   En mars 1939, les Allemands annexent la Bohême-Moravie. La province est placée sous l’autorité de Reinhard Heydrich (1904-1942), SS fanatique. Heisler, qui aurait projeté d’émigrer au Brésil, reçoit un mandat de déportation de la part des autorités nazies mais ne se présente pas. Sa mère, catholique, n’est pas menacée, pas davantage que sa sœur, protégée par un mariage mixte.  Caché par ses amis surréalistes, dont les créations sont considérées comme « dégénérées », Heisler vit l’essentiel de la guerre enfermé dans un minuscule studio du quartier de Žižkov, en compagnie de Toyen, échappant à plusieurs rafles. L’artiste, qui ne cesse de créer, de concevoir des livres-objets, dort dans la baignoire. L’immeuble existe toujours. 

  Mai 1945. Jindrich Heisler a miraculeusement échappé à la mort. Ironie de l’Histoire : son nom est gravé sur le mur de la synagogue Pinkas, principal mémorial, au milieu de la liste des 77 297 victimes tchèques de l’Holocauste. Bien vivant, l’homme publie les poèmes d’Éluard précédemment traduits, et compose également un bref essai esthétique, demeuré inédit, sort diverses plaquettes, toujours en collaboration avec Toyen. Tous deux forment un couple amical, Toyen, qui a vécu avec Styrsky, considère Heisler comme un partenaire artistique.

Toyen, Jindrich Heisler et Karel Teige à Prague.

Six ans à Paris

   Fuyant les persécutions staliniennes, tous deux quittent définitivement Prague pour Paris en mars 1947, et s’installent d’abord à Bois-Colombes. André Breton les attend. Toyen et Heisler participent ainsi à l’exposition internationale « Surréalisme en 1947 », organisée à la galerie Maeght. Débordant d’énergie, Heisler lance, en 1948, la revue Néon (suivant les initiales N’être rien Être tout Ouvrir l’être). Le périodique, qui connaîtra cinq numéros, regroupera les grands noms du mouvement, dont le jeune Sarane Alexandrian (1927-2009, inhumé au columbarium, cf. Diérèse 73). Ce dernier témoigne de l’activité d’Heisler en ces termes : La revue Supérieur inconnu ne put paraître, car la réalisation de la maquette de Marcel Jean fut estimée par l’éditeur trop difficile et onéreuse ; cette présentation recherchée obéissait pourtant à son souci prédéterminé de créer une antithèse aux Temps modernes, dont l’aspect banal ne reflétait pas le concept du désir. Devant cette déconvenue le poète Jindrich Heisler, qui avait été éditeur à Prague, eut l’idée de faire avec les pauvres moyens de l’époque un journal paraissant irrégulièrement, et qui serait comme le journal idéal d’une république de rêve, aussi bien par les trouvailles de sa typographie que par son contenu. Au cours d’une réunion chez Victor Brauner, nous décidâmes de l’intituler Néon pour signifier qu’il apportait a lumière de a modernité. Il n’y avait pas de directeur, mais un comité d’amis se répartissant les tâches : Heisler faisait la mise en page, les autres discutaient ensemble des textes à choisir[1]. S. Alexandrian, qui évoque en outre le physique d’acteur d’épouvante propre à son ami tchèque, déclare : On ne pouvait le connaître sans l’aimer. Tout ce qu’il touchait du bout des doigts prenait vie poétique.[2] Qualifié d’organe extrêmement modeste[3] par Jean Schuster, réalisé en offset pour des raisons économiques, Néon s’éteint en 1949, faute de moyens. Heisler collabore également activement à Médium, et, parallèlement, décore les vitrines de la toute jeune Hune, magnifique librairie, en face de l’église Saint-Germain, dans le célèbre quartier des Lettres.

   André Breton, qu’Heisler a accompagné sur l’île de Sein en 1948, l’invite à co-rédiger (avec la plupart des « grands »), le Dernier manifeste surréaliste, paru dans Le Libertaire du 6 juillet 1951. Toyen et son ami habitent alors dans un vieil immeuble, au 12 rue des Fossés Saint-Jacques, derrière le Panthéon. Le 3 janvier 1953, par un froid mordant, Heisler, qui se rend chez Breton, se sent très faible. Amené à l’hôpital Bichat, il meurt de crise cardiaque à minuit quarante-cinq, comme indiqué par Breton lui-même, dans une série de notes. L’acte de décès mentionne sa qualité d’artiste. Heisler est enterré trois jours plus tard, un exemplaire du Gaspard de la nuit placé dans son cercueil, au milieu de la division 154 du plus grand cimetière de France, en Seine-Saint-Denis[4]. Bouleversé, Breton déclare : Ce 6 janvier vers 3 heures, au cimetière de Pantin enfoui sous la neige, se dérobait jusqu’à l’idée d’un soleil, autre qu’un cœur poignardé. Le grillon s’est endormi. La concession ayant été relevée en 1984, les restes d’Heisler, décédé à seulement trente-huit ans, se trouveraient vraisemblablement dans l’ossuaire du Père-Lachaise[5].

« Créateur à l’imagination fertile » (Alain Virmaux)[6]

  Les créations de Jindrich Heisler se caractérisent par une certaine audace et par une grande originalité formelle. Il s’agit souvent de collages en noir et blanc, mêlant photographie et peinture, dessins. L’imaginaire onirique parfois sombre, sinon morbide, teintée de l’humour noir cher à Breton rattache définitivement notre homme au surréalisme. Évoquons ainsi ce bassin humain doté d’une molette de montre, ou encore ces étranges silhouettes tenant des drapeaux, sur fond obscur… L’homme n’hésite pas à innover, comme le souligne encore une fois Sarane Alexandrian[7] : Il a fait des photos stupéfiantes en mettant de la vaseline dans son objectif : il m’a offert ainsi un nu plus mystérieux que les « solarisations » de Man Ray.

   Essentiellement plasticien, Heisler est également poète. La plupart des plaquettes sont publiées en tchèque. Toutefois, comme indiqué plus haut, un recueil sort en France en 1939, juste avant la guerre, Les Spectres du désert. Le prénom de Jindrich est traduit par Henri. Le traducteur s’appelle lui-même Henri Hořejšī. Dédié à Karel Teige, illustré par les lithographies de Toyen, l’ouvrage est tiré à 300 exemplaires, sur beau papier. Citons ainsi ces quelques vers :

Lorsque les yeux sont trop fatigués

d’avoir sans cesse sauté d’une orbite à l’autre

ce sont alors les mamelons qui recommencent le jeu

en échangeant mutuellement leurs places

Mais pendant ce temps-là des taupinières fraîchement gonflées

et des fusées d’artifice que la fête s’est taillées en pointe

deviennent partout des paysages les plus douloureux

appelant la solitude.

 …Étoile filante privée de sépulture, Heisler continuera à nous éblouir, tant par son audace que sa créativité. To the happy few, comme disait Stendhal…


[1]L’aventure en soi, autobiographie, Mercure de France, Paris, 190, pages 243, 244.

[2]Ibid., p. 245.

[3]Les fruits de la passion, éditions L’instant, Paris, page 73, 1988.

[4] Jindrich Heisler est bien enterré au cimetière de Pantin, et non au cimetière des Batignolles, comme le signalent pourtant certaines notices biographiques.

[5] Les restes d’Heisler ne se trouvent manifestement plus à Pantin.

[6]Les grandes figures du surréalisme, Bordas, Paris, 1994, page 105.

[7] Ibidem, p. 245.

TITRE INCONNU, PIERRE MOLINIER (série « surréalisme)

André Breton à Pierre Molinier le 13 avril 1955 : Vous êtes aujourd’hui le Maître du Vertige, d’un de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer. Les photographies jointes sont aussi belles que scandaleuses, à l’unisson de tout ce que vous m’avez déjà fait entrevoir de votre œuvre. J’ai sous les yeux le Château magique que vous m’avez adressé (…) Mais peut-être ai-je été en profondeur assez touché par votre premier envoi pour que s’ouvrît chez moi cette fenêtre bleue qui donne sur l’éperdu.

« CLOWN, ZIRKUS, ELEFANT », UNBEKANNTER KÜNSTLER. (réflexion personnelle)

Clown, cirque, éléphant (artiste inconnu)… Ou comment la rudesse du verbe germanique, inconsciemment associé à de fâcheux, indélébiles, évènements passés, contraste avec la douceur colorée de la représentation. Décalage entre le mot et l’image…

J’ai trouvé cela sur Ebay, pour dix euros. L’antiquaire est originaire d’Oldenburg, en Basse-Saxe, ville de 160 000 habitants, relativement épargnée par les bombardements alliés d’après Wikipédia. J’achète parfois des toiles sur Internet, un peu au hasard, et dans la mesure de mes moyens. Là, ça fait un peu cabinet de pédopsychiatre (j’aurais pu choisir une reproduction de Vasarély, qui évoque davantage le dentiste). J’ai été séduit par le côté naïf, pop. J’adore Bacon ou Bellmer, par exemple mais je me sens incapable de mettre cela dans le salon, tant sa peinture me déprime (en même temps, je n’ai guère la possibilité de l’acquérir, sinon en poster). Il y a quelques années, j’ai trouvé une lithographie de Toyen, apparemment originale, pour 150 euros, et l’ai faite ré-encadrer chez Leroy-Merlin. L’oeuvre est datée de 1939, au moment où Toyen (Maria Cerminovna) vivait encore à Prague, et cachait Jindrich Heisler, menacé par la Gestapo, dans sa baignoire, sans pour autant coucher avec lui puisqu’elle était lesbienne. Je pense que le vendeur ne connaissait pas la valeur de ladite lithographie, mais au fond les travaux de Toyen n’ont jamais connu une cote élevée.

TITRE INCONNU, LJUBA POPOVIC (1934-2016, ex-Yougoslavie), série surréaliste.

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