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« ÉTOILE NOMADE », PASCAL MORA, L’HARMATTAN, PARIS, 2012 (article paru dans « Diérèse » 58, automne-hiver 2012)

            Une poésie du voyage : ainsi pourrions-nous qualifier ce second recueil de Pascal Mora. Chaque partie répond en effet à des caractérisations géographiques : « Traversées », « Cités déesses », etc., et chaque texte est situé avec précision dans un endroit, une ville, qu’il s’agisse de contrées lointaines, comme Saint-Pétersbourg, Yafo en Israël, ou plus proches, tel le Morvan, le Quercy : En haut sur le causse/Tout en haut/On parvient/À une demeure ultime/Au bout d’un long/Chemin de pierre (p.44). Fait rare : à l’instar de Michel Houellebecq, le créateur décrit la banlieue, le milieu urbain actuel, La Grande Borne/Début janvier 2006/Nous sommes venus te relever/De l’ombre assassine./Il fait bleu nuit/D’ambulances/De gyrophares policiers. (p. 67). Limpide, dépouillé, le verbe se fait aussi lyrique. Les images fusent, s’enchaînent ainsi harmonieusement, en une série de vers libres et brefs, rythmés. On songe parfois aux magnifiques Cartes postales d’Henry Jean-Marie Levet, ou encore aux récentes productions de Bernard Noël. Loin de constituer de simples notes, de simples ébauches, toutes les pièces possèdent une portée spirituelle, constituent autant de réflexions, d’occasions d’interroger son rapport au monde, d’affronter la réalité. À aucun moment il ne s’agit de fuir, d’aller voir ailleurs. La traversée, c’est d’abord le retour sur soi, au sens fort : Je suis cet évadé/Du genre humain/Un insulaire/En vacances de tout./C’est aller au loin/Pour se revenir. (p.20). Loin de rester détachée, la contemplation devient méditation. Le paysage invite effectivement à réfléchir, à penser son propre rapport au monde extérieur, à la Nature.

 Évoquant quant à lui l’esprit du lieu, le préfacier Patrick Lannes, lui-même auteur, voit dans cette démarche une dimension mystique, chrétienne : Le chemin menant « Vers l’église originelle » (…) toujours chez ce poète et ce chrétien part et retourne de la et à la pluralité des mondes (p.5). Sans sombrer dans la religiosité, Pascal Mora demeure marqué par l’Evangile : Je borde l’immensité/En relaçant/La libre prière/Qui me délie/De la peine. (p. 30). Nous ne sommes pas néanmoins dans une foi austère, sombre et moralisatrice. Étoile nomade est au contraire célébration, exprime la joie d’être, de ressentir, procède d’une forme de panthéisme heureux, malgré quelques pointes de mélancolie : Voici le sourire vagabond/Du marché./Fleurs, fruits, aromates/Dévalés de la rivière/Aux saveurs. (p.98).

Assez neuve et originale, lisible et sensible à la fois, la poésie de Pascal Mora nous réconcilie donc avec la Terre, les éléments, et, à ce titre, mérite d’être entendue.

ENTRETIEN AVEC FRANCK SENAUD (mon propre travail)

Président de l’association évryenne Préfigurations, professeur d’arts plastiques, Franck Senaud a consacré le numéro 115 de son webzine pluridisciplinaire aux « rapports animaux ». Et m’a interviewé.

https://www.prefigurationsrevue.com/2021/01/11/etienne-ruhaud-animaux/

Animaux incertains, décrits d’une langue précise et presque distanciée. Monstres sans monstruosités dont la forme apparait sur cette tension du langage précis et/ou impossible. Chaque animal est bizarre. C’est un petit mot mais qui dit un rapport. Une rencontre à faire avec son auteur.

Entretien avec Franck SENAUD



FS

Peut on initier sa présentation en vous demandant comment est venue l’idée de ce recueil ci ?

ER

Les créatures sont un peu nées comme cela. Enfant, j’adorais les chaînes animalières. A l’adolescence, j’ai été très marqué par le film Alien, qui représente une forme d’extraterrestre fondamentalement agressif, hostile à la vie. Par la suite, j’ai été évidemment très influencé par la lecture de Lautréamont, par l’univers fantasmatique de surréalistes comme Toyen. Évoquons également Kafka, découvert grâce à l‘Anthologie de l’humour noir de Breton.

L’inspiration m’est venue à partir de rêves, d’images, de fantasmes. Ainsi, le poème « Les lunes » m’a été « suggéré » par une vidéo YouTube, dans laquelle on voit une énorme lune en plastique, partiellement dégonflée, échappée d’un parc d’attraction, en Chine, venue rebondir sur une autoroute. Pareillement, j’ai eu envie d’écrire « Les disques » après avoir vu un documentaire sur les pêcheurs de perles.

FS

Les animaux sont le lien entre chaque texte ? Sont-ils récents ?

ER

Les textes les plus anciens ont été écrits il y a six ans environ. En fait, j’ai voulu créer un bestiaire, et chaque poème en prose évoque un animal imaginaire, à la façon d’une zoologie poétique. Le lien prégnant, je crois, demeure la bizarrerie, l’idée de détournement. Certains animaux, même dangereux, sont fondamentalement sympathiques, quand d’autres sont menaçants. Tous sont décalés. En soi, ce sont d’abord des créations humaines, puisqu’en réalité les animaux ne sont ni bons ni mauvais, ni décalés. Chacun appartient à une même chaîne alimentaire, naturelle, à une logique implacable, darwinienne. Ils obéissent à un instinct. Créatures appréciées par les petits comme par les grands, les pandas et les koalas sont régis par un instinct. Les serpents, les araignées, les scorpions ou les varans de Komodo sont eux aussi régis par un instinct. Sauf que leur image demeure négative. Tout cela est proprement humain. Je veux dire que tout est dans notre regard.

FS

Il s’agit, pour les animaux, plutôt d’un clin d’œil à un genre qu’un rapport décrit a l’animal ?

ER

Ah, question difficile…

En réalité j’entremêle espèces animales et végétales, faune et flore, par hybridation. Je veux dire que le bestiaire n’est pas uniquement animal.

Les bêtes, ou assimilées, ont essentiellement une dimension symbolique, même si je n’ai pas d’explication à proprement parler. C’est le fruit de mon inconscient, des mes craintes ou de mes fantasmes, je crois. Seule un psychocritique, un sémioticien, pourrait véritablement retrouver une signification profonde, dérouler le sens. J’ai seul la clef de cette parade sauvage, déclare Rimbaud dans les Illuminations. Moi, je n’ai absolument aucune clef. Je n’ai pas foi en l’auto-analyse.

FS

Pourquoi ce choix de l’ordre alphabétique ? Pour renforcer l’effet d’inventaire ?

ER

Précisément oui. L’ordre alphabétique confère un côté systématique au bestiaire. Je suis un grand lecteur d’encyclopédies. D’ailleurs certaines créatures m’ont été soufflées justement à la lecture d’encyclopédies, de livres de zoologie. Lautréamont, dont j’ai parlé plus haut, écrivait lui aussi à partir d’une bibliothèque scientifique.

FS

Il y a dans votre beau livre un jeu entre cet abécédaire froid et la « cruauté  » de ce que votre langage si précis décrit. On lit au début presque en passant et ces descriptions nous accrochent. Avez vous pensé cette tension du plan général aux détails dès le début de votre écriture ?

ER

Au début, j’ai rédigé ces quelques poèmes dans des carnets, en les notant, avant de les saisir sous word. Je n’avais pas l’idée d’un plan défini. Juste une continuité thématique. Les choses se sont ordonnées par la suite. Je pense que le cerveau agit de manière souterraine. Il y a parfois des cohérences qui nous échappent. C’est peut-être le cas pour ce bestiaire, en tous cas. Encore une fois, je travaille énormément l’aspect stylistique des poèmes, en raturant sans cesse, en reprenant. En revanche, je ne me sens pas maître de l’inspiration. J’ai l’impression d’être dominé par ces créatures, de les dompter par le verbe, tant bien que mal. Mais à l’arrivée ce sont elles qui me dominent encore et toujours.

En ce qui concerne l’écriture : j’ai adopté ce ton un peu détaché (qui n’exclue pas totalement le lyrisme), afin de donner un tour pseudo-scientifique à l’ensemble. Ces créatures, qui existent dans ma tête, puis sur le papier, doivent avoir l’air réelles.

La cruauté… La littérature est là pour tout dire, y compris le plus abject. Je crois vraiment en sa fonction cathartique, purgative. La littérature est aussi, d’abord, un exutoire qui permet de dire le non-dit. Ce pourquoi je suis si attaché à la liberté d’expression.

FS

Le préfacier indique une dette à Michaux, à Ponge.

Comme chez eux un mélange de description qui semble bien documentée. Est-ce le cas ? Comment procédez vous ?

ER

J’ai énormément lu Voyage en grande Garabagne. L’idée d’un pays lointain, complètement fantasmé, m’a évidemment touché, et m’a influencé. On pourrait aussi citer un poème comme « Icebergs ». Bien que son style soit parfois lourd, daté, Raymond Roussel demeure là encore une influence majeure. Citons ainsi Impressions d’Afrique, où on voit une espèce de ver géant jouer de la harpe, si mes souvenirs sont bons. Roussel a marqué les surréalistes, et particulièrement Dali qui lui rend hommage dans Impressions de la haute Mongolie. Parti soi-disant à la recherche d’un champignon hallucinogène dans une contrée imaginaire, le peintre nous révèle finalement avoir filmé en agrandi la portion métallique d’un stylo sur lequel il aurait uriné, pour évoquer une géographie magique.

Découvert en khâgne, grâce à ce même préfacier, qui fut mon professeur, Francis Ponge procède du matérialisme poétique, en décrivant précisément l’objet. Il s’agit cette fois d’éléments réels comme le pain, le savon, etc. Dans La fabrique du pré, Ponge décrit avec précision sa creative methode, en exposant les états successifs du texte « Le pré ». Je crois en cette rigueur du style, en cette volonté de précision totale, invoquée par Boileau dans son Art poétique. Mes textes ne doivent ainsi pas grand-chose à la furor poétique. J’écris lentement, péniblement, en reprenant chaque terme, en polissant, en consultant le dictionnaire. La genèse demeure longue. Lecteur de Breton, je me sens incapable de pratiquer l’écriture automatique. L’idée des créatures, leur aspect, me vient de façon automatique. En revanche je ne sais pas me « lâcher », et corrige sans cesse, jusqu’à agacer mon éditeur !

Les poèmes sont essentiellement descriptifs car il s’agit de définir des espèces. Les documentaristes des chaînes animalières ne procèdent pas autrement lorsqu’ils parlent de telle ou telle bête. À cette différence près qu’ils n’ont aucune prétention littéraire, et que les bêtes en question existent vraiment.

Paris-Evry, février 2021.

ALAIN ROUSSEL PARLE D' »ANIMAUX » (mon propre travail)

Alain Roussel est né en 1948. Il s’est intéressé très tôt à l’ésotérisme, dont l’alchimie et la cabale phonétique, et aux spiritualités orientales. Mais c’est la poésie, qu’il découvrira par la lecture, à l’âge de dix-huit ans, de Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, Breton, Desnos, Péret, Aragon, Artaud, Michaux…, qui l’incitera à écrire. Il a publié une trentaine de livres ou plaquettes, notamment chez Plasma (Drachline), Lettres Vives, Cadex, Apogée, La Différence et publie régulièrement des notes de lecture dans En attendant Nadeau, la revue Europe et sur son blog, Passager clandestin de la pensée.

Je reprends ici la présentation d’Alain Roussel sur le site de Maurice Nadeau, éditeur, s’il en est, des surréalistes. Membre de mon groupe Facebook dédié au mouvement, auteur prolixe, Alain a consacré un fort bel article à Animaux. Article lui-même repris sur son site personnel, ainsi que sur le blog de Piere Campion.

http://pierre.campion2.free.fr/roussel_ruhaud.htm

http://alainroussel.blogspot.com/2021/01/journal-de-lecture-etienne-ruhaud.html

C’est dans une sorte de réalisme fantastique que nous entraîne Étienne Ruhaud dans son livre, Animaux. On croit d’abord à un court traité de zoologie, très précis dans ses descriptions. puis on se dit que ces animaux sont tout de même étranges. Il n’est pas donné tous les jours de rencontrer des bégons, des bôlces, des braïns ou des caloplans. Et l’on comprend soudain que Ruhaud est l’inventeur particulièrement créatif d’animaux imaginaires, souvent atteints de gigantisme. Mais il peut lui arriver d’évoquer des animaux existants, tels le bourdon, l’escargot de Bourgogne ou le crabe tourteau auxquels il prête une taille préhistorique et des mœurs déroutantes. Avec humour, dont on devinera qu’il est de préférence de couleur noire, il nous invite à pénétrer dans un monde inquiétant où toutes les extravagances, comme on les aime, sont permises. Prenez les kraps : « Leur corps marron et pustuleux forme une boule. Seul le haut dépasse. Deux yeux rouges et une gueule plissée en une moue permanente, d’où sort parfois une langue en forme de laisse pour gober ce qui passe, ce qui nage ou ce qui vole : rongeurs, poissons, grenouilles, libellules et petits oiseaux. Toutes bestioles avalées dans un gargouillement. »

Si ces horrifiques créatures, qui apportent la preuve formelle que le Diable existe, sont souvent menaçantes, il appartient pourtant à l’homme d’en tirer quelques bénéfices. Ainsi du bourdon, dont « le corps mesure environ un mètre cinquante : Sanglé, sellé, l’animal fait la joie des enfants qui le montent, pour des promenades aériennes autour des volcans, par-dessus l’onde. Des circuits permettent aux jeunes touristes d’explorer les îles à dos de bourdon, des bouchons dans les oreilles et un casque sur la tête, par mesure de sécurité… »On pense au Michaux de Mes propriétés, avec je ne sais quoi dans le style de Lautréamont.

EXTRAIT

Les bourgognes

Énormes escargots tachetés, ocres.

Inodore, leur bave argentée s’étale dans la forêt, le long des chemins, et colle aux chaussures, aux pattes des bestiaux.

Ils consomment des champs entiers. Les paysans élèvent donc des murs, disposent du grillage, usent de poudre, ou les tuent, parfois d’une balle entre les cornes.

Non comestible, leur chair visqueuse et grise sert d’engrais. Vidée, nettoyée, coincée entre les pierres, leur coquille, elle, sert de niche, ou d’abri pour les bergers.

Alain Roussel

L’HARMATTAN (Libre-propos)

Une amie, qui a du mal à publier sa poésie, me demandait ce que valait l’Harmattan. Alors, évidemment, je ne peux critiquer la maison-mère, puisque j’y ai publié un essai sur la poésie en 2012 (pour étoffer ma maigre bibliographie, sachant que j’étais alors invité à un festival de poésie québécoise). Formulons juste, une réponse honnête, nécessairement subjective et circonstanciée:

  • Le gros défaut de l’Harmattan tient à la nature même des contrats, dont les conditions peuvent paraître léonines, puisqu’on demande souvent à l’auteur de racheter une partie du stock. En outre, ce dernier fait lui-même le prêt-à-clicher, ce qui demande bien de la patience. Les droits d’auteur sont dérisoires.
  • Plus de la moitié de mes contacts y ont publié au moins un volume. Et on trouve d’excellentes choses, pointues. Heureusement que l’Harmattan existe.
  • Le choix est vaste: publications autour de l’économie burkinabaise, essais signés par des catholiques radicaux, des ufologues, ou par des militants trotskistes. J’aime cette diversité, cette pluralité, à titre privé.
  • L’Harmattan, contrairement à certaines petites maisons associatives manquant de moyens, est plutôt bien distribué. De plus la maison existera encore dans vingt ans (au moins). Les livres sont disponibles, même pour quelques semaines, dans les grandes librairies de la rue des Ecoles. L’Harmattan vend également une version numérique.
  • Les auteurs bénéficient d’un abattement de trente pour cent sur le catalogue, ont droit à des tarifs préférentiels sur les places du théâtre du Lucernaire, propriété de l’Harmattan.
  • J’ai vendu 221 exemplaires de mon essai sur la poésie. Ce n’est pas si mal, au fond, car le sujet était plus que confidentiel.
  • Certaines collections sont valables et reconnues. Qu’il s’agisse de musicologie ou même de poésie, avec l’excellent « Accent tonique » notamment.
  • Des auteurs aujourd’hui renommés comme Pierre Jourde ont publié chez L’Harmattan. Il ne s’agit donc pas d’une tache sur le CV bibliographique. Plusieurs écrivains estampillé l’Harmattan passent sur France Culture. Un auteur l’Harmattan a reçu le prix du roman gay 2020, etc. Actuellement, je lis les mémoires du surréaliste Claude Courtot, et ça vaut largement un livre de chez Gallimard.
  • L’Harmattan refuse nombre de manuscrits. Il ne s’agit donc pas de compte d’auteur déguisé.

JACQUES LUCCHESI PARLE D’ANIMAUX DANS « LA GRAPPE » (mon propre travail)

Notre ami, le poète et éditeur marseillais Jacques Lucchesi, parle d’Animaux dans le numéro 101 de La Grappe, revue seine-et-marnaise. Un chaleureux merci à lui. Nous joignons le lien vers « Le port d’attache », sa maison, et vers le site du périodique en question.

http://editionsduportdattache.blogspot.com/

https://revuelagrappe.fr/

 

Avis à tous les défenseurs de la cause animale : ce livre n’est pas pour vous. Car les Animaux d’Etienne Ruhaud n’ont rien à voir avec ceux – chiens, chats, vaches, cochons – dont vous vantez l’intelligence et la sensibilité à longueur de tribunes et que vous voudriez élever à la dignité humaine. Ils appartiennent à des espèces inconnues des zoologues. Ils ne sont pas gentils, même lorsqu’ils ne sont pas franchement menaçants. Voici, par exemple, les Caloplans « soudés au mur, leur vaste corps plat se couvre d’une épaisse fourrure brune et soyeuse, très douce. Pas de face ni de gueule : juste deux immenses yeux gris, qui luisent dans l’obscurité et vous fixent intensément.» Avouez, vous tous qui fondez devant le regard de votre toutou, que vous n’aimeriez pas partager votre chambre avec ces créatures. Et c’est encore pire avec les Krugs, « des insectes échassiers hauts de trois mètres, perchés sur des pattes noires et poilues », les limaces carnivores « longues de quatre mètres » ou les Lunes, « vastes méduses volantes descendues des plateaux du ciel ». Si de tels monstres avaient le mauvais goût de proliférer dans notre voisinage, les êtres humains auraient de quoi d’inquiéter. Et ils ne se soucieraient plus que de protéger une seule espèce : la leur.

Rassurez-vous, braves gens: ces étranges bestioles, vous ne les croiserez pas en dehors de ce petit livre. Car tout comme la Vouivre, Godzilla ou les insectes de feu chers à Jeannot Szwarc, ils appartiennent au monde de l’imaginaire. Celui d’Etienne Ruhaud, en l’occurrence, se révèle être particulièrement riche et inventif sur le plan verbal. En quelques lignes, froides et précises, il fait surgir des êtres et des mondes d’une noirceur que n’eût pas renié Lovecraft. Ces cauchemars, ce sont pourtant les siens. Il n’ a pas eu besoin d’aller chercher l’inspiration dans quelque grimoire de zoologie fantastique. En cela il fait véritablement œuvre de poète, poursuivant un filon commencé avec Bestiaire, son précédent recueil. Ce faisant, il nous rappelle, contre tous ceux qui réduisent l’animal à sa seule dimension biologique, la place importante qu’il occupe, depuis des millénaires, dans notre culture et sa richesse inépuisable en tant qu’objet littéraire.

On saluera, pour terminer, l’excellente préface de Jean Renaud et les étonnantes illustrations de Jacques Cauda. Autant d’apports qui concourent à faire de ce petit livre de 50 pages un pur bijou à découvrir sans tarder.

Jacques LUCCHESI

ENTRETIEN AVEC ÉRIC DUBOIS (janvier 2021). SÉRIE « LA VOIX DES AUTEURS ».

Poète, blogueur, président de l’association « Le Capital des mots », Éric Dubois (54 printemps), dont nous parlons ici régulièrement, sort un nouveau recueil en avril, aux éditions Unicité. Nous avons cherché à en savoir plus sur Somme du réel implosif. L’homme a accepté de répondre à nos questions.

https://www.lecapitaldesmots.fr/

https://poesiemag317477435.wordpress.com/

  • Somme du réel implosif… Le titre du recueil est singulier. Peux-tu nous en dire plus? Es-tu un poète du réel?

Somme du réel implosif..  C’est un bout de vers dans un des poèmes proposés que j’ai trouvé parlant. Je suis un poète du réel comme tous les poètes, qu’ils soient romantiques, symbolistes ou surréalistes…

  • Ce même réel apparaît souvent pénible, trivial. Dans la première partie, tu évoques ainsi La merde la pluie les pavés… Le monde extérieur est-il si décevant?

J’aime la trivialité du réel. Cette vulgarité, qui tranche avec la belle poésie. Cela, Baudelaire l’avait compris bien avant moi, et sans doute mieux que moi!

  • Ni vers libre à proprement parler, ni prose, ton style est délibérément fragmentaire, comme celui d’André du Bouchet. On songe parfois à une série de haïkaï. Est-ce justement pour mieux saisir un monde fuyant? Capter des images?

Mon style oscille  effectivement entre la prose et le vers libre. Et je m’exprime souvent de manière fragmentaire, à travers une série de distiques comme tu as pu le constater. Je n’aime pas la poésie bavarde, mis à part quelques exceptions (Claudel, Péguy ou Aragon…) Dire peu pour dire plus, cela me convient. Au fond, je suis un taiseux quand je suis seul, avec moi-même, hors du spectacle du monde et hors mondanités.

  • Tu as publié une vingtaine de plaquettes depuis 2001. On te doit aussi un détour par la prose, à travers deux romans (Lunatic et Paris est une histoire d’amour), ainsi qu’un récit autobiographique (L’homme qui entendait des voix, Unicité, 2019). Établis-tu un lien entre la prose et la poésie? Te considères tu d’abord comme un poète, et pourquoi avoir choisi ce moyen d’expression?

Je suis un poète qui écrit des récits et des poèmes, un poète qui dessine et peint, un poète qui photographie et fait des vidéos faussement bidons, mais un poète avant tout. À l’instar de Cocteau, je suis un poète du réel et parfois du surréel, qui fait de la poésie, qui en écrit. J’ai toujours écrit des récits, des romans, qui ont disparu dans des corbeilles ou bien donné à des amis. Les ont-ils gardés? Je n’en sais rien! Il faut dire que j’ai commencé à quatorze ans. La peinture, le dessin, c’est venu vers trente ans, quand j’ai fait un séjour en HP pour bouffée délirante.

  • Ce dernier recueil est-il autobiographique? Si oui, dans quelle mesure?

Oui, je parle de schizophrénie, j’emploie le mot tel quel sans périphrase inutile et sans masque.

  • La poésie doit être faite par tous. Non par un, déclare Lautréamont. Président de l’association “Le capital des mots”, blogueur, ancien animateur de radio, penses-tu que le poète doive s’isoler pour créer? La pratique d’Internet, le fait d’échanger sur les réseaux, ont-ils une influence sur ton rapport au poème, sur ton écriture?

On peut écrire partout, au café, dans son bain ou dans son lit avec un crayon et du papier ou un ordinateur, de préférence seul. L’écriture est un acte solitaire! Internet, Facebook, Twitter ou Instagram c’est surtout pour montrer ce qu’on a dans le ventre, sous le capot. J’aime bien utiliser ces supports-là, je ne m’en cache pas. Comme j’aime utiliser les blogs.

  • Tu pratiques également la peinture, à titre amateur. Ta poésie est souvent figurative, ancrée dans le présent, comme nous l’avons dit plus haut. Doit-on établir un lien entre la plume et le pinceau? Es-tu influencé par certains plasticiens?

C’est amusant: la plupart des gens trouve mes peintures, mes dessins, mes textes, abstraits sinon abscons. En fait, je photographie le réel et n’évite pas toujours les clichés… Je plaisante. Dans les faits, je me sens influencé par Van Gogh, Matisse ou Basquiat, soit des peintres du réel. À l’âge de seize ans, j’ai découvert le surréalisme:  Breton, Eluard, Desnos, Artaud, Ernst, Dali, Bellmer… Tous ces créateurs ont durablement marqué l’adolescent naïf et maladroit que j’étais. J’ai commencé à écrire des textes plus audacieux, plus imagés… Puis je me suis lassé… Tout cela m’a construit, a cimenté ma sensibilité, de manière plus ou moins consciente. Mon écriture est également tributaire de mes rêves.

  • Tu évoques aussi la peur des mots, et le terme silence apparaît de manière récurrente, au détour des pages. Dans un précédent recueil (Mais qui lira le dernier poème?  publie.net, 2011), tu t’interrogeais sur le sens même de la poésie, sur son impuissance, sur sa possible disparition. Peu médiatisée, peu lue, la poésie a-t’elle encore un sens?

 Oui, elle en a un, celui d’être en dehors de la littérature et dedans. Les poètes sont les aristocrates de la littérature, et en même temps des laborantins. Même s’ils ne s’en rendent généralement pas compte. 

  • Un poème doit être/une empreinte. Malgré sa fragilité, la poésie ne nous sauve-t-elle pas, justement, du désespoir, de la disparition?

Elle est disparition et épiphanie, elle vit et elle meurt, elle renaît à chaque vie.

  • Signature du bonheur/qui transforme les fantômes. La joie, le bonheur, font parfois de timides percées au sein d’un livre généralement sombre, mélancolique. Connais-tu des moments de joie, quand tu écris?

  Oui, quand c’est fini. La joie n’est pas dicible, elle est même obscène quand elle est démonstrative. On n’écrit pas quand on est heureux. Heureux, on vit, on fait l’amour, on aime mais on n’écrit pas. L’écriture est une magnifique tragédie.

(entretien réalisé par Etienne Ruhaud, janvier 2021)

DIDIER AYRES PARLE D' »ANIMAUX » DANS « LA CAUSE LITTÉRAIRE » (mon propre travail)

Un chaleureux merci à mon ami Didier Ayres et à son épouse Yasmina Mahdi, qui précédemment a chroniqué Disparaître. Quel beau cadeau de Noël! Merci aussi à Léon-Marc Lévy, directeur de La Cause littéraire. Ci-dessous un lien vers l’article en ligne:

https://www.lacauselitteraire.fr/animaux-etienne-ruhaud-par-didier-ayres

Étrangeté

Outre le vif sentiment que j’ai ressenti à la lecture des Animaux d’Étienne Ruhaud, je ne cessais d’inventer des titres à cette chronique. Est-ce la profusion des images – entre doute et effroi –, la qualité de la surprise, la liberté d’invention, l’aspect débridé des descriptions d’animaux imaginaires, est-ce cela qui me poussait dans cette science des titres ? Tel a été en tout cas mon chemin dans le livre. Je consigne ici quelques-unes de ces tentatives : Zoomorphie, Pur animal organique, Les bêtes intérieures, L’en-soi des faunes, Matière des bestioles, L’animal plurivoque, Là où meurent la raison des proies, Bêtes soûles, Rien de naturel. Cette liste veut seulement rendre la complexité et ce qui déréalise en même temps ce bestiaire riche et original.

Ce qui ressort de cette écriture, c’est le mélange de didactique feinte, qui permet de voir ce qui se déroule dans l’esprit du rédacteur, et cette impression d’insolite constante, qui me ramenait à Lynch ou Cronenberg, pour me référer au seul cinéma. Cependant, il faut dire aussi que cette collection bizarre d’un belluaire littéraire se rapproche plus facilement de Michaux ou encore du Cthulhu de Lovecraft que d’Apollinaire et des gravures de Dufy.

Dans ces descriptions se dessine une inquiétude devant une certaine agitation. Car ces bestioles parfois dangereuses, espèce de silures qui se décomposeraient, qui viendraient du royaume anthropologique des dieux de l’eau, faune remontant du monde aqueux de l’imagination bien souvent, sont ensemble fascinantes et repoussantes, en tout cas propres à une aventure intérieure très imagée, où le monstre est rendu visible. Est-ce du domaine de la tératologie, telle que l’évoque Foucault dans ses cours sur les Anormaux au Collège de France ?

Quoi qu’il en soit on se trouve sans doute dans la comptine enfantine et effrayante ou dans le monde plastique et organique de certains tableaux de Max Ernst. De cette manière on ne sombre pas tout à fait dans l’angoisse, mais on se voit pris au sein d’images ambiguës, comme les représente Jérôme Bosch, homme à tête de chien, créatures à demi-oiseau qui avalent des corps humains, fous à tête de chouette et aux bras multiples… Peut-être aussi on pourrait analyser la libido de ces drôles de chèvre-pied, comme s’il y avait en eux un mélange de désir et de mort. En fait, c’est particulièrement dans l’étrangeté que nous plongeons, dans un état à moitié fasciné par des espèces de freaks et un intérêt presque scientifique pour ces cartels d’un muséum fabuleux.

Donc, rien de mièvre ; pas de tendresse excessive pour des animaux domestiques doux et joueurs, des pets anglais si amusants et un tantinet ridicules. Non, au mieux on serait témoin de guerres de fourmis, de jets d’acide, de crimes étranges des abeilles des sables, ou au moins au-devant de la cruauté, absolument pas gratuite mais facilitant l’imagination et le rêve. Et comme je veux citer un extrait qui me semble parlant, je le ferai avec son entrée Scorpions, qui est mon signe zodiacal – et je précise que je suis la veille de la Toussaint, dans une contiguïté au mortel.

LES SCORPIONS

Myriades de scorpions, comme un mauvais rêve dans la ville en guerre.

Long de plusieurs mètres, leur corps orange et brun se couvre d’une fine fourrure vénéneuse. Leurs yeux violets brillent de cruels éclats, trouent la nuit d’éclairs rouges.

Ils se nourrissent des charognes laissées par les combats, mais aussi d’êtres vivants. Leur dard plonge hommes et animaux en d’atroces convulsions. Leurs pinces déchirent chair et os.

L’État les utilise pour éliminer les gêneurs. Opposants, marginaux et délinquants ont ainsi disparu de la cité, réduits en charpie, enterrée en fosse commune, loin des regards.

« LIENS AVEC LES AUTRES HOMMES TRANCHÉS », JEAN-PIERRE PARRA, éditions Sol’Air, Nantes, 2009 (Note de lecture parue dans « Diérèse » 51 à l’hiver 2010)

            Fidèle à l’éditeur nantais Sol’air, Jean-Pierre Parra donne à son vingt-septième recueil un titre programmatique, ou, si l’on préfère, révélateur. Liens avec les autres hommes tranchés aborde effectivement la question de l’incommunicabilité et de son corollaire, la solitude. Dans un style sobre, retenu, l’auteur évoque un douloureux sentiment de rupture : tu cries à la terre / fils qui relient aux proches coupés / ta solitude (p. 59). À distance des autres hommes, le poète semble également séparé de son propre idéal, d’une sorte d’ailleurs paradisiaque, édénique, ou, tout simplement meilleur. Coeur étouffé, ne pouvant accéder au rêve, à la « vraie vie » rimbaldienne, l’homme paraît dès lors condamné à sa prison terrestre, une sorte d’incarcération mentale, dans une existence quotidienne morne et souffrance, une détention acceptée (p. 67), et qui conduit irrémédiablement au spleen. Les textes sont autant de variations sur le mal-être, sans possibilité d’évasion, et donc sans espoir. Face à l’appel de la vie, Jean-Pierre Parra déclare écrasé de fatigue / tu te détournes / emporté par la tristesse (p.74). Dès lors ne reste que l’amertume, une insondable mélancolie. Profondément pessimiste, le poète sait, mieux que quiconque, dire le désespoir, dans une classique pure et dépouillée, aujourd’hui bien rare.

ÉRIC DUBOIS PARLE D' »ANIMAUX » (mon propre travail)

   Maintes fois cités sur Page Paysage, le poète Éric Dubois nous fait l’honneur d’évoquer Animaux dans une sympathique vidéo, diffusée sur YouTube. Nous publierons prochainement un article consacré à son recueil Langage(s), publié là encore chez Unicité. Décidément très actif, le président du « Capital des mots » (association loi 1901) cite également un extrait de notre livre sur un nouveau blog, illustré par Jacques Cauda (cf lien ci-dessous).

https://poesiemag317477435.wordpress.com/2020/11/27/etienne-ruhaud/

« MAUVAISE HERBE », PATRICIA SUESCUM, éditions Rafaël de Surtis, 2018 (note de lecture parue dans « Diérèse » 79, été-automne 2020.

Le présent recueil est tout entier placé sous le sceau de la radicalité. Pessimiste, la jeune Patricia Suescum paraît n’accorder que peu de valeur à un monde extérieur vain, évoquant notamment l’abandon, du bout des lèvres (p. 16), l’absence et la perte (p. 15), ou encore cette nausée des fuites impossibles (p. 14). L’être humain, lui-même, ne semble guère porteur de promesses, mais bien plutôt hypocrite, porté par la bien-pensance, et donc l’imposture (p. 24). Son amour ne constitue pas une ligne continue (p.21). Comme chez Gilbert-Lecomte, les images sont parfois violentes, en particulier lorsque P. Suescum parle de la carcasse gisante (p. 22) de l’agneau consommé lors du repas. Ne croyant pas en l’ordre social, creuse construction consensuelle, l’auteure se fait mauvaise herbe (p. 48), et entend nous mettre à nu, toucher le vrai, et ainsi dénoncer. Comment, dès lors, trouver le sens ? Si le rêve, cher aux surréalistes, broie (p. 44), comment échapper à la lanterne du cauchemar/et sa blancheur fantomatique (p. 18) ?  La solution se trouve certainement dans l’écriture. Il s’agit de faire un pas vers la lucidité, et donc vers la saisie de soi. Car si la société n’est qu’illusion, si l’homme n’est pas digne de foi, alors la plume doit se tourner vers l’intériorité. Dès lors, détaché des oripeaux du spectacle, il nous faut explorer la pensée comme matière première (p. 27). Face au désespoir, au gouffre, au néant, la poésie offre une porte de sortie. Mauvaise herbe procède ainsi de l’existentialisme. Notons aussi que la Nature, loin d’être horrible, demeure apaisante, contrairement aux grands boulevards (p. 26).

   Cette exigence de vérité se traduit, dans la forme, par une série de vers libres brefs et dépouillés, exempts d’images convenues. J’ai fait taire la parole de trop (p. 13) déclare P. Suescum. Parlons ainsi d’un lyrisme volontairement asséché, d’un lyrisme du désespoir, de métaphores qui claquent, au détour de la phrase. Publié, une nouvelle fois, par les magnifiques éditions Rafaël de Surtis (cf. précédemment sur le blog), aussi bref que vif, le volume est sans concession, à l’instar du tableau d’Egon Schiele reproduit sur la couverture.       

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