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Archives de Catégorie: Poésie

« CONFINÉS DANS LE NOIR », MURIELLE COMPÈRE-DEMARCY, ÉDITIONS DU PORT D’ATTACHE, MARSEILLE, 2021 (CITATION)

Illustration de couverture; Jacques Cauda

Monde endommagé, corps crevés,

Monde surchargé, vie virtuelle

Vies covidées, mal préparées

Coronavirus, un fusible

A sauté, le monde disjoncte

Nos corps grillés, franc court-circuit

Le temps, sportif, saute à la corde

La corde saute autour de nous

L’impatience saute, trépigne

_ Et nous appartiendrons-nous encore?

_ Où survivre? Quand être libre?

Humanité anonymée

Vie covidée avec la mort

à ses côtés maman est morte

Avec la mort, seule, en personne

à ses côtés maman est morte

Son deuil résonne comme un linceul

Vide vie covidée et sans

Personne maman m’man est morte

J’ai mal au ventre ma m’man morte.

Pour commander le recueil, s’adresser à Jacques Lucchesi:

Éditions du Port d’Attache (editionsduportdattache.blogspot.com)

HOMMAGE À DOMINIQUE PRESCHEZ (1954-2021), MÉMOIRE DES POÈTES

   Je ne connaissais pas vraiment Dominique Preschez mais nous avions des contacts communs, il publiait chez « Tinbad », maison dirigée par notre ami Guillaume Basquin, et demeurait très lié à Jacques Cauda. Nous nous croisions épisodiquement dans les groupes de discussion Facebook et j’aimais écouter ses compositions expérimentales. Issu de la Schola Cantorum, musicien reconnu et aussi poète, l’homme nous aura donc quitté hier. Je publie cette Sonate de neige que je trouve fort belle, et invite mes lecteurs à parcourir son oeuvre. 

  Pour en savoir davantage:

Dominique Preschez — Wikipédia (wikipedia.org)

Dominique Preschez – Organiste – Compositeur -Ecrivain

« BLUES-ROCK (CÉLÉBRATION) », LOUIS BERTHOLOM, ÉDITIONS SÉMAPHORE, COLLECTION « ARCANES », 2020 (note de lecture parue dans « Diérèse » 80, hiver 2020)

   Le recueil porte un titre programmatique. Ancien infirmier en psychiatrie, attaché à sa Bretagne natale, Louis Bertholom fut aussi, de 1975 à 1985, chanteur et parolier du groupe Tasmant (soit « le fantôme » en breton). Et c’est précisément cette décennie qu’il choisit d’explorer à travers un ensemble de vers libres, courts, incisifs et rapides comme les riffs d’une Gibson (p.44). Dédié à Patrick Quiniou, alias Pat King, du groupe Délire, le volume semble déborder de l’énergie brute propre au rock, ce cri au fond des tripes (p. 56). Écrits en quatre-vingts dix jours, soit dans l’urgence, les fragments évoquent en effet de brèves annotations, pareilles à des flashs, de subites réminiscences. L’occasion, également, de retrouver des passions de jeunesse, qu’il s’agisse de musiciens ou d’auteurs, essentiellement issus de la beat generation. Fan de Bob Dylan, de Frank Zappa, Louis Bertholom s’est également nourri de Jack Kerouac, de Ginsberg, comme on peut le sentir dans Amerika blues, chroniqué par nos soins dans le numéro 45 (à l’été 2009). Livre américain, mais d’abord armoricain, Blues-rock mêle avec bonheur diverses références, comme si Louis Bertholom avait intégré les références d’outre-Atlantique à sa propre sensibilité de barde celtique, en une sorte de long cut-up granitique. 

   L’aventure rock se termine hélas brutalement lorsque, miné par les excès, l’auteur crache du sang/sur la bonnette bleue/du micro Shure SM58 (p. 13). Traumatique, l’incident apparaît à plusieurs reprises, au détour des pages, de façon récurrente, obsédante. Après 1985, Louis Bertholom se tourne définitivement vers la poésie, sans abandonner pour autant la musique, qu’il s’agisse de collaborer avec des jazzmen, ou de publier des disques (trois, à ce jour). Dès lors, ce bref recueil autobiographique prend valeur de témoignage. Une pointe de nostalgie baigne ainsi l’ensemble, tel un brouillard, un crachin. Quand du rock nous passons au blues Hérauts qui embellissent les souffrances/sculptant les notes/jusqu’à l’extase/la beauté de la tristesse (p. 70). 

ENTRETIEN AVEC JULIEN BOUTREUX (mon propre travail)

Cergy, Axe majeur.

Depuis février, notre ami Julien Boutreux, directeur de la défunte revue noire Chats de Mars, a lancé une série d’entretiens littéraires sur son site, interrogeant notamment Christophe Esnault, Heptane Fraxion ou encore Patrice Maltaverne. Interviewé à mon tour, j’ai donc le plaisir de figurer aux côtés de gens que je suis, et apprécie. Merci donc à Julien, dont nous reparlerons régulièrement ici-même (cliquer sur le lien).

http://chatsdemars.simplesite.com/448812120

« ANIMALE » (mon propre travail)

Un chaleureux merci à Laurentiu Mamlofaleam et à Diana Adamek.

DES AILES suivi de NOCTURNE DES STATUES, PATRICE MALTAVERNE, édition Z4, 2019 (note parue dans « Diérèse » 80, hiver 2021).

Publié chez Z4 dans la collection « Les quatre saisons » créée par Pierre Lepère dans un format à l’italienne orné d’un médaillon signé Jacques Cauda, le livre est étrange, pour ne pas dire déroutant. Constituée d’une seule coulée de vers libres, sans ponctuation ni coupures, la première partie évoque feu Dominique Laffin (1952-1985), frêle figure mise en scène par Doillon, Miller ou Ferreri, emportée par une crise cardiaque à trente-trois ans seulement. Vibrant et singulier, l’hommage n’a rien d’une note biographique. Jamais nommée, la comédienne y est décrite de façon allégorique, telle une figure éteinte, vouée à une disparition rapide (p. 49). Une histoire d’amour totalement platonique, impossible, se dessine dès lors en filigrane, le narrateur n’hésitant pas à s’adresser directement à la jeune défunte, alternant le « tu » et le « il ». Le souvenir cogne (p. 36), et une insondable, profonde tristesse qui parle debout (p. 56) traverse ainsi ce long morceau lyrique, puisque la trace ne se retire pas de notre périple (p. 41). Poème du deuil, Des ailes constitue également, d’une certaine manière, un texte mémoriel, un enchaînement d’images fortes, parfois mystérieuses, telle une suite de réminiscences tantôt réelles, tantôt fantasmées, surgies par bribes. Déclarant préférer/la merveille du passé (p. 67), P. Maltaverne se complaît délibérément dans la nostalgie, s’abîmant dans le souvenir fictif d’une impossible rencontre. Reste, pour se consoler, la puissance du verbe, lente et douloureuse mélopée, maelstrom de métaphores souvent belles, toujours inattendues. On songe parfois à Nerval, comme si Dominique Laffin remplaçait finalement Aurélia, incarnant une figure féminine idéale, et idéalisée.

Rien ne semble a priori relier Des ailes au Nocturne des statues, soit à la deuxième partie de l’ouvrage. La chose est d’ailleurs précisée dans le quatrième de couverture : Le trait d’union entre Des ailes et Nocturne des statues est fortuit. Si nous nous en tenons à la définition du Petit Robert, le nocturne peut à la fois désigner un chant de l’office catholique, une sérénade pour instruments à vent, et enfin un morceau de piano de forme libre, à caractère mélancolique. Nous nous en tiendrons volontiers à cette troisième définition. Comme Des ailes, les énigmatiques vers du second mouvement semblent marqués par un spleen profond, évoquant la désincarnation, de désenchantement du monde. Objets figés, immobiles, silencieux, les statues ne répondent pas à l’angoisse du poète : Il y a de la transparence en dehors des miroirs/Le noir comme le marron sont deux couleurs sombres/Tenant plus chaud quand il fait froid au bout de la forêt (p. 112). Mais si les métaphores semblent surgir de manière spontanée, là encore, la construction n’est nullement libre, pour reprendre les termes du dictionnaire, puisque chaque poème est constitué de deux quatrains, suivis d’un quintil. Là tient peut-être précisément la cohérence d’un texte quelque peu hermétique, mallarméen, ou plutôt maltavernien, tant l’approche est singulière, atypique.

LANGAGE(S), ÉRIC DUBOIS, éditions Unicité, 2017 (note de lecture parue dans « Diérèse » 80, hiver printemps 2020-2021)

  Publié par Unicité, ce court recueil semble tout entier placé sous le sceau du doute. S’interrogeant sur le sens de la vie, ce fake (p. 21), cet artefact (p. 24), Éric Dubois décrit avec talent l’effacement du souvenir, la disparition, la nostalgie, cette ombre portée (p. 22). Décevant, le réel paraît également à la fois fugace et pesant, à l’instar des bruits du RER (p. 27) entendus à Joinville-le-Pont, ville d’origine. Une délicate, mais profonde mélancolie, s’exprime ainsi au fil des pages, des ces brèves notes, ces vers libres fragmentaires. On songe parfois à André du Bouchet, tant la phrase est rare, retenue. Car il s’agit de saisir les bribes du monde en une série de clichés, de croquis, d’images fugaces.

   Dès lors, puisque tout semble vain, éphémère, comment composer avec l’absence ?, ou encore comment composer avec l’oubli ? (p.33). La réponse se trouve déjà dans le titre, inscrit en rouge sur une couverture blanche, sobre et dépouillée, comme pour coller au propos, au style. Seul le verbe, seuls les « langage(s) », semblent en effet devoir répondre à pareilles interrogations. La pratique de la poésie, conçue comme exutoire, sauve du désespoir. La peau des mots recouvre bien des silences et des incertitudes (p. 35) déclare ainsi le poète au détour d’une page. À la fois lyrique et théorique, le recueil indique, éclaire, fournit la clé. Pour survivre au monde et dépasser l’absurde, il faut écrire. Et c’est bien cela que s’emploie l’auteur, non sans talent. Sa parole, précisément, permet non seulement de magnifier une réalité dure et creuse, mais encore de dépasser l’effacement, et donc la fin. Écrire, c’est tutoyer la mort/Dire l’impossible/Écrire ou mourir/On laisse parfois des mots en héritage (p.26), estime ainsi celui qui place dans la création tout son espoir.

« ÉTOILE NOMADE », PASCAL MORA, L’HARMATTAN, PARIS, 2012 (article paru dans « Diérèse » 58, automne-hiver 2012)

            Une poésie du voyage : ainsi pourrions-nous qualifier ce second recueil de Pascal Mora. Chaque partie répond en effet à des caractérisations géographiques : « Traversées », « Cités déesses », etc., et chaque texte est situé avec précision dans un endroit, une ville, qu’il s’agisse de contrées lointaines, comme Saint-Pétersbourg, Yafo en Israël, ou plus proches, tel le Morvan, le Quercy : En haut sur le causse/Tout en haut/On parvient/À une demeure ultime/Au bout d’un long/Chemin de pierre (p.44). Fait rare : à l’instar de Michel Houellebecq, le créateur décrit la banlieue, le milieu urbain actuel, La Grande Borne/Début janvier 2006/Nous sommes venus te relever/De l’ombre assassine./Il fait bleu nuit/D’ambulances/De gyrophares policiers. (p. 67). Limpide, dépouillé, le verbe se fait aussi lyrique. Les images fusent, s’enchaînent ainsi harmonieusement, en une série de vers libres et brefs, rythmés. On songe parfois aux magnifiques Cartes postales d’Henry Jean-Marie Levet, ou encore aux récentes productions de Bernard Noël. Loin de constituer de simples notes, de simples ébauches, toutes les pièces possèdent une portée spirituelle, constituent autant de réflexions, d’occasions d’interroger son rapport au monde, d’affronter la réalité. À aucun moment il ne s’agit de fuir, d’aller voir ailleurs. La traversée, c’est d’abord le retour sur soi, au sens fort : Je suis cet évadé/Du genre humain/Un insulaire/En vacances de tout./C’est aller au loin/Pour se revenir. (p.20). Loin de rester détachée, la contemplation devient méditation. Le paysage invite effectivement à réfléchir, à penser son propre rapport au monde extérieur, à la Nature.

 Évoquant quant à lui l’esprit du lieu, le préfacier Patrick Lannes, lui-même auteur, voit dans cette démarche une dimension mystique, chrétienne : Le chemin menant « Vers l’église originelle » (…) toujours chez ce poète et ce chrétien part et retourne de la et à la pluralité des mondes (p.5). Sans sombrer dans la religiosité, Pascal Mora demeure marqué par l’Evangile : Je borde l’immensité/En relaçant/La libre prière/Qui me délie/De la peine. (p. 30). Nous ne sommes pas néanmoins dans une foi austère, sombre et moralisatrice. Étoile nomade est au contraire célébration, exprime la joie d’être, de ressentir, procède d’une forme de panthéisme heureux, malgré quelques pointes de mélancolie : Voici le sourire vagabond/Du marché./Fleurs, fruits, aromates/Dévalés de la rivière/Aux saveurs. (p.98).

Assez neuve et originale, lisible et sensible à la fois, la poésie de Pascal Mora nous réconcilie donc avec la Terre, les éléments, et, à ce titre, mérite d’être entendue.

ENTRETIEN AVEC FRANCK SENAUD (mon propre travail)

Président de l’association évryenne Préfigurations, professeur d’arts plastiques, Franck Senaud a consacré le numéro 115 de son webzine pluridisciplinaire aux « rapports animaux ». Et m’a interviewé.

https://www.prefigurationsrevue.com/2021/01/11/etienne-ruhaud-animaux/

Animaux incertains, décrits d’une langue précise et presque distanciée. Monstres sans monstruosités dont la forme apparait sur cette tension du langage précis et/ou impossible. Chaque animal est bizarre. C’est un petit mot mais qui dit un rapport. Une rencontre à faire avec son auteur.

Entretien avec Franck SENAUD



FS

Peut on initier sa présentation en vous demandant comment est venue l’idée de ce recueil ci ?

ER

Les créatures sont un peu nées comme cela. Enfant, j’adorais les chaînes animalières. A l’adolescence, j’ai été très marqué par le film Alien, qui représente une forme d’extraterrestre fondamentalement agressif, hostile à la vie. Par la suite, j’ai été évidemment très influencé par la lecture de Lautréamont, par l’univers fantasmatique de surréalistes comme Toyen. Évoquons également Kafka, découvert grâce à l‘Anthologie de l’humour noir de Breton.

L’inspiration m’est venue à partir de rêves, d’images, de fantasmes. Ainsi, le poème « Les lunes » m’a été « suggéré » par une vidéo YouTube, dans laquelle on voit une énorme lune en plastique, partiellement dégonflée, échappée d’un parc d’attraction, en Chine, venue rebondir sur une autoroute. Pareillement, j’ai eu envie d’écrire « Les disques » après avoir vu un documentaire sur les pêcheurs de perles.

FS

Les animaux sont le lien entre chaque texte ? Sont-ils récents ?

ER

Les textes les plus anciens ont été écrits il y a six ans environ. En fait, j’ai voulu créer un bestiaire, et chaque poème en prose évoque un animal imaginaire, à la façon d’une zoologie poétique. Le lien prégnant, je crois, demeure la bizarrerie, l’idée de détournement. Certains animaux, même dangereux, sont fondamentalement sympathiques, quand d’autres sont menaçants. Tous sont décalés. En soi, ce sont d’abord des créations humaines, puisqu’en réalité les animaux ne sont ni bons ni mauvais, ni décalés. Chacun appartient à une même chaîne alimentaire, naturelle, à une logique implacable, darwinienne. Ils obéissent à un instinct. Créatures appréciées par les petits comme par les grands, les pandas et les koalas sont régis par un instinct. Les serpents, les araignées, les scorpions ou les varans de Komodo sont eux aussi régis par un instinct. Sauf que leur image demeure négative. Tout cela est proprement humain. Je veux dire que tout est dans notre regard.

FS

Il s’agit, pour les animaux, plutôt d’un clin d’œil à un genre qu’un rapport décrit a l’animal ?

ER

Ah, question difficile…

En réalité j’entremêle espèces animales et végétales, faune et flore, par hybridation. Je veux dire que le bestiaire n’est pas uniquement animal.

Les bêtes, ou assimilées, ont essentiellement une dimension symbolique, même si je n’ai pas d’explication à proprement parler. C’est le fruit de mon inconscient, des mes craintes ou de mes fantasmes, je crois. Seule un psychocritique, un sémioticien, pourrait véritablement retrouver une signification profonde, dérouler le sens. J’ai seul la clef de cette parade sauvage, déclare Rimbaud dans les Illuminations. Moi, je n’ai absolument aucune clef. Je n’ai pas foi en l’auto-analyse.

FS

Pourquoi ce choix de l’ordre alphabétique ? Pour renforcer l’effet d’inventaire ?

ER

Précisément oui. L’ordre alphabétique confère un côté systématique au bestiaire. Je suis un grand lecteur d’encyclopédies. D’ailleurs certaines créatures m’ont été soufflées justement à la lecture d’encyclopédies, de livres de zoologie. Lautréamont, dont j’ai parlé plus haut, écrivait lui aussi à partir d’une bibliothèque scientifique.

FS

Il y a dans votre beau livre un jeu entre cet abécédaire froid et la « cruauté  » de ce que votre langage si précis décrit. On lit au début presque en passant et ces descriptions nous accrochent. Avez vous pensé cette tension du plan général aux détails dès le début de votre écriture ?

ER

Au début, j’ai rédigé ces quelques poèmes dans des carnets, en les notant, avant de les saisir sous word. Je n’avais pas l’idée d’un plan défini. Juste une continuité thématique. Les choses se sont ordonnées par la suite. Je pense que le cerveau agit de manière souterraine. Il y a parfois des cohérences qui nous échappent. C’est peut-être le cas pour ce bestiaire, en tous cas. Encore une fois, je travaille énormément l’aspect stylistique des poèmes, en raturant sans cesse, en reprenant. En revanche, je ne me sens pas maître de l’inspiration. J’ai l’impression d’être dominé par ces créatures, de les dompter par le verbe, tant bien que mal. Mais à l’arrivée ce sont elles qui me dominent encore et toujours.

En ce qui concerne l’écriture : j’ai adopté ce ton un peu détaché (qui n’exclue pas totalement le lyrisme), afin de donner un tour pseudo-scientifique à l’ensemble. Ces créatures, qui existent dans ma tête, puis sur le papier, doivent avoir l’air réelles.

La cruauté… La littérature est là pour tout dire, y compris le plus abject. Je crois vraiment en sa fonction cathartique, purgative. La littérature est aussi, d’abord, un exutoire qui permet de dire le non-dit. Ce pourquoi je suis si attaché à la liberté d’expression.

FS

Le préfacier indique une dette à Michaux, à Ponge.

Comme chez eux un mélange de description qui semble bien documentée. Est-ce le cas ? Comment procédez vous ?

ER

J’ai énormément lu Voyage en grande Garabagne. L’idée d’un pays lointain, complètement fantasmé, m’a évidemment touché, et m’a influencé. On pourrait aussi citer un poème comme « Icebergs ». Bien que son style soit parfois lourd, daté, Raymond Roussel demeure là encore une influence majeure. Citons ainsi Impressions d’Afrique, où on voit une espèce de ver géant jouer de la harpe, si mes souvenirs sont bons. Roussel a marqué les surréalistes, et particulièrement Dali qui lui rend hommage dans Impressions de la haute Mongolie. Parti soi-disant à la recherche d’un champignon hallucinogène dans une contrée imaginaire, le peintre nous révèle finalement avoir filmé en agrandi la portion métallique d’un stylo sur lequel il aurait uriné, pour évoquer une géographie magique.

Découvert en khâgne, grâce à ce même préfacier, qui fut mon professeur, Francis Ponge procède du matérialisme poétique, en décrivant précisément l’objet. Il s’agit cette fois d’éléments réels comme le pain, le savon, etc. Dans La fabrique du pré, Ponge décrit avec précision sa creative methode, en exposant les états successifs du texte « Le pré ». Je crois en cette rigueur du style, en cette volonté de précision totale, invoquée par Boileau dans son Art poétique. Mes textes ne doivent ainsi pas grand-chose à la furor poétique. J’écris lentement, péniblement, en reprenant chaque terme, en polissant, en consultant le dictionnaire. La genèse demeure longue. Lecteur de Breton, je me sens incapable de pratiquer l’écriture automatique. L’idée des créatures, leur aspect, me vient de façon automatique. En revanche je ne sais pas me « lâcher », et corrige sans cesse, jusqu’à agacer mon éditeur !

Les poèmes sont essentiellement descriptifs car il s’agit de définir des espèces. Les documentaristes des chaînes animalières ne procèdent pas autrement lorsqu’ils parlent de telle ou telle bête. À cette différence près qu’ils n’ont aucune prétention littéraire, et que les bêtes en question existent vraiment.

Paris-Evry, février 2021.

ALAIN ROUSSEL PARLE D' »ANIMAUX » (mon propre travail)

Alain Roussel est né en 1948. Il s’est intéressé très tôt à l’ésotérisme, dont l’alchimie et la cabale phonétique, et aux spiritualités orientales. Mais c’est la poésie, qu’il découvrira par la lecture, à l’âge de dix-huit ans, de Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, Breton, Desnos, Péret, Aragon, Artaud, Michaux…, qui l’incitera à écrire. Il a publié une trentaine de livres ou plaquettes, notamment chez Plasma (Drachline), Lettres Vives, Cadex, Apogée, La Différence et publie régulièrement des notes de lecture dans En attendant Nadeau, la revue Europe et sur son blog, Passager clandestin de la pensée.

Je reprends ici la présentation d’Alain Roussel sur le site de Maurice Nadeau, éditeur, s’il en est, des surréalistes. Membre de mon groupe Facebook dédié au mouvement, auteur prolixe, Alain a consacré un fort bel article à Animaux. Article lui-même repris sur son site personnel, ainsi que sur le blog de Piere Campion.

http://pierre.campion2.free.fr/roussel_ruhaud.htm

http://alainroussel.blogspot.com/2021/01/journal-de-lecture-etienne-ruhaud.html

C’est dans une sorte de réalisme fantastique que nous entraîne Étienne Ruhaud dans son livre, Animaux. On croit d’abord à un court traité de zoologie, très précis dans ses descriptions. puis on se dit que ces animaux sont tout de même étranges. Il n’est pas donné tous les jours de rencontrer des bégons, des bôlces, des braïns ou des caloplans. Et l’on comprend soudain que Ruhaud est l’inventeur particulièrement créatif d’animaux imaginaires, souvent atteints de gigantisme. Mais il peut lui arriver d’évoquer des animaux existants, tels le bourdon, l’escargot de Bourgogne ou le crabe tourteau auxquels il prête une taille préhistorique et des mœurs déroutantes. Avec humour, dont on devinera qu’il est de préférence de couleur noire, il nous invite à pénétrer dans un monde inquiétant où toutes les extravagances, comme on les aime, sont permises. Prenez les kraps : « Leur corps marron et pustuleux forme une boule. Seul le haut dépasse. Deux yeux rouges et une gueule plissée en une moue permanente, d’où sort parfois une langue en forme de laisse pour gober ce qui passe, ce qui nage ou ce qui vole : rongeurs, poissons, grenouilles, libellules et petits oiseaux. Toutes bestioles avalées dans un gargouillement. »

Si ces horrifiques créatures, qui apportent la preuve formelle que le Diable existe, sont souvent menaçantes, il appartient pourtant à l’homme d’en tirer quelques bénéfices. Ainsi du bourdon, dont « le corps mesure environ un mètre cinquante : Sanglé, sellé, l’animal fait la joie des enfants qui le montent, pour des promenades aériennes autour des volcans, par-dessus l’onde. Des circuits permettent aux jeunes touristes d’explorer les îles à dos de bourdon, des bouchons dans les oreilles et un casque sur la tête, par mesure de sécurité… »On pense au Michaux de Mes propriétés, avec je ne sais quoi dans le style de Lautréamont.

EXTRAIT

Les bourgognes

Énormes escargots tachetés, ocres.

Inodore, leur bave argentée s’étale dans la forêt, le long des chemins, et colle aux chaussures, aux pattes des bestiaux.

Ils consomment des champs entiers. Les paysans élèvent donc des murs, disposent du grillage, usent de poudre, ou les tuent, parfois d’une balle entre les cornes.

Non comestible, leur chair visqueuse et grise sert d’engrais. Vidée, nettoyée, coincée entre les pierres, leur coquille, elle, sert de niche, ou d’abri pour les bergers.

Alain Roussel

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