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« MY TREE » DE SARA SIADATNEJAD

  Un collègue et ami m’a envoyé ce court-métrage poétique de la jeune réalisatrice Sara Siadatnejad. Tourné au Nord de l’Iran, au bord de la mer Caspienne avec très peu de moyens et une seule actrice (Sara Siadatnejad elle-même), le film a bénéficié de l’aide du célèbre Abbas Kiarostami, auteur du Goût de la cerise. Pour les mélomanes, indiquons que la musique de fin est un extrait de la sonate pour violon en mi mineur de Mozart (deuxième mouvement).

MEMOIRE DES POETES VI: GHOLAM HOSSEIN SA’EDI (1936-1985), Cimetière du Père-Lachaise, Lettres persanes, 2.

Gholam-Hossein_Saedi

   Non loin de Sadegh Hedayat (cf. précédent article), sous une tombe ocre, très sobre, repose un autre écrivain persan, méconnu en France. Né le 4 janvier 1936 à Tabriz, au Nord du pays, d’un père fonctionnaire, Gholam Hossein Sa’edi, ( غلامحسین ساعدی) part vivre dans un petit village après l’invasion de la région par les troupes soviétiques, en 1941. Ce premier contact avec la vie rurale nourrira son œuvre. En 1953, Sa’edi, qui n’a que dix-sept ans, est emprisonné pour la première fois. Cette année-là, la CIA lance en effet l’opération Ajax, et organise un coup d’État pour destituer le premier ministre Mohammad Mossadeq (1882-1967), qui vient de nationaliser  une compagnie pétrolière anglo-américaine. Les militants de gauche sont arrêtés, et Sa’edi, engagé depuis 1949 aux côtés des séparatistes du Parti Démocratique d’Azerbaïdjan, puis auprès du parti Tudeh, d’obédience communiste, est incarcéré, interrogé.

   Parallèlement, ses premiers livres paraissent : d’abord des nouvelles, puis la pièce de théâtre Leylaj’ha, publiée en 1957 sous le pseudonyme féminin de Gohar Morad. Sae’di, qui exerce le métier de psychologue clinicien à Téhéran à la fin des années 60, rencontre l’élite littéraire de la capitale, et se lie avec de nombreux auteurs. Il voyage également au Sud, le long du golfe persique, et en ramène plusieurs études ethnographiques. En 1968, il forme, avec ses confrères, l’Association des écrivains d’Iran, notamment pour protester contre la censure qui les frappe. La liberté d’expression diminue alors fortement, et, en application des nouvelles lois, les éditeurs doivent obtenir l’aval du Ministère de la Culture pour pouvoir imprimer. Sa’edi, qui traduit nombre d’articles scientifiques, et poursuit une intense activité intellectuelle, devient rédacteur en chef de la revue d’opposition Alefba. En 1974, le gouvernement du Shah Reza Pahlavi (1919-1980) en interdit la publication. Sa’edi est à nouveau arrêté, et torturé par la police secrète, la SAVAK, dans la terrible prison d’Evin. Dépressif, suicidaire, censuré dans son pays, il est célébré, et invité, aux États-Unis.

Arrivée de l'ayatollah Khomeini à l'aéroport international de Mehrabat, après quatorze ans d'exil, le 1er février 1979.

Arrivée de l’ayatollah Khomeini à l’aéroport international de Mehrabat, après quatorze ans d’exil, le 1er février 1979.

 

 

   Après la Révolution de 1978, et le renversement du Shah, Sa’edi s’oppose à l’aile religieuse menée par l’ayatollah Khomeini (1902-1989), et rejoint le progressiste Front National Démocratique. La république islamique ayant été officiellement instaurée le 1er avril 1979, Sa’edi, dont l’ami dramaturge Sayid Soltanpour a été sommairement exécuté en 1981, est menacé. Il quitte donc définitivement le territoire en 1982, et passe par le Pakistan, pour arriver en France. Il y fonde l’Association des écrivains iraniens en exil et une compagnie théâtrale, réédite Alefba, et écrit deux nouvelles pièces, ainsi que divers essais. Miné par l’exil, Sa’edi boit de plus en plus, et meurt d’une cirrhose le 23 novembre 1985, à quarante-neuf ans, à l’hôpital Saint-Antoine, en présence de son père et de son épouse. Suivies par de nombreuses personnes, ses funérailles sont alors filmées, et sont d’ailleurs aujourd’hui visibles sur les sites de partage.

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    Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, Sa’edi s’est d’abord attaché à décrire l’univers rural, avec un grand souci de réalisme, à travers de courtes histoires. Malheureusement ses livres (à la fois des pièces, des nouvelles, des romans, des réflexions, des récits de voyage, et des contes pour la jeunesse), ne sont pas traduits en français. Le cinéphile pourra malgré tout regarder La vache (گاو, Gāv), étrange film à la mélancolie hypnotique, servi par une magnifique bande originale, entièrement écrit par Sa’edi, réalisé par Dariush Mehrjui en 1968, et que l’ayatollah Khomeini lui-même aurait avoué avoir aimé. Interprété par l’acteur Ezzatollah Entezami, Hassan, paysan pauvre du Nord, marié mais sans enfant, s’attache à sa vache, unique bovin du hameau. Hélas, l’animal meurt subitement alors que son propriétaire se trouve en ville. Les autres paysans font alors tout pour cacher la terrible vérité à Hassan. Celui-ci finit évidemment par comprendre, et sombre dans la folie, jusqu’à se prendre lui-même pour une vache, et de mourir. De mystérieux personnages, semblables à des démons, apparaissent à la fin. Inspiré par le néoréalisme italien, le film emprunte aussi aux histoires anciennes : selon la légende, au Xème siècle de notre ère, le prince samanide Nooh Ibn Mansur se croyait réincarné dans la peau d’une vache, et aurait été guéri de ses hallucinations par le grand médecin iranien Avicenne. Évoquons également le film Le Cycle, réalisé là encore par Dariush Mehrjui, sorti en 1978 après une longue censure, et qui décrit les mésaventures d’un vieil homme pauvre et malade et de son fils, victimes d’un escroc qui organise la vente clandestine de sang humain pour les hôpitaux de Téhéran.

Ibn Sina, dit Avicenne (980-1037), miniature persane.

Ibn Sina, dit Avicenne (980-1037), miniature persane.

NB : La tombe de Gholam Hossein Sa’edi n’est pas indiquée sur le plan. Située, comme nous l’avons dit plus haut, à côté de la sépulture d’Hedayat, dans le division 85, elle longe l’avenue transversale n°2. Par ailleurs, pour les plus motivés, une version sous-titrée de La vache est disponible sur le site YouTube, avec les sous-titres anglais (la version complète française ne figure plus, sans doute pour des raisons de droits, puisque le film a été restauré, et qu’il est ressorti sur les écrans français en 2014, soit l’an dernier).

MEMOIRE DES POETES V: SADEGH HEDAYAT (1903-1951), AU CIMETIERE DU PERE-LACHAISE. Lettres persanes, 1.

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

Sadegh_hedayat

   Le 9 avril 1951, au début du Norouz, fête du printemps perse, l’écrivain iranien Sadegh Hedayat  se suicide au gaz dans son appartement parisien de la rue Championnet, dans le XVIIIème arrondissement. Opiomane, alcoolique mais végétarien, le poète achève ainsi, à quarante-huit ans, une vie d’errance. Né le 17 février 1903 à Téhéran dans une grande famille, Hedayat (en persan : صادق هدایت)  vient une première fois à Paris en 1926, afin d’y poursuivre, mollement, des études à l’école des Travaux Publics. Il y restera cinq ans, avant de revenir en Iran, et d’y occuper de médiocres postes administratifs. Grand voyageur, il se consacre alors à la traduction de textes anciens (parmi lesquels les poèmes d’Omar Khayyam), et à l’écriture de pièces de théâtre, d’essais, de nouvelles et de récits. Son célèbre roman La chouette aveugle ( بوف کور, Bouf-e Kour) paraît une première fois en 1936, à Bombay, avant d’être édité en 1941 à Téhéran, où il fait immédiatement scandale. Fortement influencé par Kafka, Hedayat, qui décrit les errances hallucinées d’un toxicomane, y exprime un profond sentiment de solitude existentielle. Moins connus, ses contes et fantaisies évoquent eux le folklore local, la vie paysanne, et témoignent d’un esprit à la fois caustique et plein d’humour.

   En 1950, Hedayat, écoeuré par le climat politique de son pays, et notamment par le pouvoir des mollahs, qualifiés de têtes de choux, retourne à Paris. Il n’y restera que cinq mois, et choisira donc de mettre fin à ses jours. Traduite par son ami Roger Lescot, et parue en 1953 aux éditions José Corti, La chouette aveugle enthousiasmera les Surréalistes, et sera adaptée en 1987, avec le même titre, par Raoul Ruiz. Aujourd’hui considéré comme un précurseur, mais mort misérablement, Hedayat, qui se serait converti au bouddhisme, est pourtant enterré dans le petit carré musulman de la division 85. De forme triangulaire, sa belle tombe de marbre noir est ornée d’une chouette. La communauté iranienne de Paris vient régulièrement rendre hommage à l’écrivain.

La tombe de Sadegh Hedayat (1903-1951), 85ème division, photo de Nansour Masiri

La tombe de Sadegh Hedayat (1903-1951), 85ème division, photo de Nansour Masiri

Citons ces quelques lignes bouleversantes, extraites de La Chouette aveugle, donc:

Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu’un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu’ils partagent d’ailleurs eux-mêmes, s’efforcent d’accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau.

Ci-dessous, un hommage de la communauté iranienne à Sadegh Hedayat:

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