PAGE PAYSAGE

Accueil » Histoire littéraire (Page 2)

Archives de Catégorie: Histoire littéraire

BIBLIO-POÉSIE 2

Liebe Freunde und Freundinen,

  … Oui, mes années de pénible apprentissage de l’allemand, sous l’autorité d’un professeur aussi sévère qu’efficace, m’ont laissé quelques séquelles, mais aussi une certaine, et non suspecte, germanophilie, l’amour d’une langue exigeante et carrée, peu appréciée pour des raisons de sonorité, de difficulté et d’Histoire.

  Mais tel n’est pas le propos. J’ai laissé ce blog en friches pendant quinze jours, occupé que j’étais à diverses choses, et surtout à m’éparpiller. Tempus fugit! Dans mon avant-dernier billet, je vous ai sollicités pour établir une bibliographie poétique. Nombre d’entre vous ont répondu à l’appel et je les en remercie. Il va de soi que je leur offre le modeste cadeau promis: un calepin et un bic, objets dont ils feront bon usage, je pense, pour écrire des poèmes, ou établir des listes de courses (cela ne me regarde plus). Pour les gens que je rencontrerai au marché de la poésie, évidemment, ce sera café, et une franche poignée de mains, ou trois bises. Au choix.

  En tout, donc, j’ai reçu seize listes, avec des constantes (l’axe Baudelaire-Apollinaire-Aragon-Rimbaud-Verlaine et parfois Claudel), et parfois de savoureux résultats inattendus. Par où commencer? A raison d’une liste par mois, on se retrouve à planifier les prochaines « Biblio-poésies » jusqu’en 2017. Soyez donc patients, vous qui m’avez écrit. Chaque liste est intéressante. Et chacune sera citée, sachant que j’ai tout prélevé, et copié/collé dans un fichier word.

  En ce beau, mais capricieux, mois de mai, j’ouvre les hostilités, la joute, avec la liste de mon ami Marc-Louis Questin, que plusieurs connaissent, notamment pour sa magnifique Anthologie de la poésie gothique, parue chez Unicité. Auteur, féru d’ésotérisme, d’Histoire, de musique, Marc-Louis, dont vous pouvez trouver une biographie sur Wikipédia (je joins le lien à la fin de l’article) anime depuis plusieurs années le fameux Cénacle du Cygne, où j’interviens fréquemment en compagnie de Jean Hautepierre, un autre ami que j’ai déjà évoqué sur le blog, et dont je reparlerai. Ce Cénacle, qui se tient au bar « La Cantada II », réunit des artistes variés, des plasticiens, des cinéastes, des écrivains, des danseurs. L’esprit gothique, parfois caustique, y est de mise, mais chacun vient comme il veut, comme il est.

hqdefault

  La liste de Marc-Louis, alias Lord Mandrake, est à la fois variée et passionnante. On y retrouve des surréalistes, des classiques (Lautréamont, Baudelaire…), mais aussi des étrangers:

1) Howl (suivi de Kaddish), Allen Ginsberg
2) Les Chants de Maldoror, Lautréamont
3) Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire
4) Trophées, José-Maria de Heredia
5) Poèmes barbares, Leconte de Lisle
6) Poésies, Stéphane Mallarme
7) Sébastien en rêve, Georg Trakl
8) Les Campagnes hallucinées, Emile Verhaeren
9) Le Condamné à mort, Jean Genet
10) Chants d’innocence et d’expérience, William Blake
11) La Victoire à l’ombre des ailes, Stanislas Rodanski
12) Les Contemplations, Victor Hugo
13) Le Contre-Ciel, Rene Daumal
14) Cendres et poussières, Renée Vivien
15) Les Minutes de sable mémorial, Alfred Jarry

Et bien sur Dante, Homère, Shakespeare, Léopardi, Raymond Carver, Dylan Thomas, Gottfried Benn, Jean Lorrain, Claude Pélieu, Jacques Audiberti, Gherasim Luca, William-Butler Yeats, Samuel Taylor Coleridge, Roger Gilbert-Lecomte, Friedrich Hölderlin, Clovis Hesteau de Nuysement… »

  Quel poète choisir parmi tous ceux évoqués ici? La liste est riche, diverse. Ne connaissant pas Renée Vivien, et ayant résolu de citer une poétesse (La femme aussi sera poète! selon Rimbaud), j’opterai donc pour ce court texte sensible, écrit en vers réguliers, mais souples. N’y voyez pas, de grâce, un choix politique, idéologique. Le politiquement correct, cet espèce de stalinisme light, feutré et pervers, étouffe le débat, la littérature. Je me répète, mais ici seul m’importe le style, la sensibilité:

Renée_Vivien_1

Sommeil

Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !
Ton visage s’incline éternellement las,
Et le songe fleurit à l’ombre de tes pas,
Ainsi qu’une nocturne et sombre violette.

Les parfums affaiblis et les astres décrus
Revivent dans tes mains aux pâles transparences
Évocateur d’espoirs et vainqueur de souffrances
Qui nous rends la beauté des êtres disparus.

  Poétesse torturée, anorexique, toxicomane, lesbienne, voyageuse, la belle Renée Vivien (1877-1909), qui mourut prématurément et dont la tombe se trouve au cimetière de Passy, ouvre donc le bal, sachant que chaque nouvelle biblio-poésie sera publiée au milieu du mois. Merci encore à toutes et tous!

Biographie de Marc-Louis Questin sur Wikipédia (cliquer sur le lien)

Biographie de Renée Vivien sur Wikipédia (cliquer sur le lien)

 

« LA COMPAGNIE DES AUTEURS », émission radiophonique de Matthieu Garrigou-Lagrange

 18  Auteur, journaliste, mon ami Matthieu Garrigou-Lagrange présente, depuis quelques semaines, une intéressante émission consacrée à l’histoire littéraire, intitulée « La compagnie des auteurs ». Au programme: Georges Perec, Louis Aragon, mais aussi Balzac, ou Virginia Woolf. Diffusée du lundi au vendredi de 15 heures à 16 heures, « La compagnie des auteurs » tous les amateurs de Belles-Lettres, débutants ou confirmés, en notant que chaque épisode est ensuite disponible en podcast sur le site même de la radio:

« La compagnie des auteurs » consacrée à Louis Aragon

« La compagnie des auteurs consacrée à Georges Perec ».

LE (VIEUX) PÈRE-LACHAISE

  J’ai beaucoup parlé de cimetières, de tombes d’auteurs, sur le blog et à travers plusieurs publications imprimées. Adhérent de l’APPL (Association des Amis et Passionnés du Père-Lachaise), habitant le XXème arrondissement, je me balade souvent dans les allées du célèbre lieu, à la recherche d’écrivains oubliés, de personnages singuliers. Dans la prochaine livraison de Diérèse, j’évoquerai directement l’histoire de la nécropole (l’article sera reproduit ici même en avril), du Mont-Louis à l’actuel lieu touristique. En attendant je partage avec vous quelques magnifiques lithographies signées Pierre Rousseau et Émile Lassalle, tirées du livre de Joseph Marty, Les principaux monuments funéraires de Père-Lachaise, de Montmartre, du Mont-Parnasse et autres cimetières de Paris, publié à Paris en 1839, chez Amédé Bedelet, imprimeur. Je reproduis également les légendes de l’ouvrage sous les images.

père lachaise vue générale

« Vue de la porte d’entrée du Père Lachaise ». Le cimetière était encore situé dans le village de Charonne, aujourd’hui « intégré » à Paris.

père lachaise

LE BARON DE BEAUJOUR.


Beaujour (Louis-Félix de), pair de France, naquit à Callas, en Provence, le 28 décembre 1765.

Entré fort jeune dans la diplomatie, il fut, pendant plusieurs années, consul-général en Suède et en Grèce. Après le 18 brumaire (9 novembre 1799), il fut appelé au Tribunat et s’y distingua constamment par la sagesse de ses principes.

En 1804, nommé consul-général et chargé d’affaires aux États-Unis, il y composa, dans ses moments de loisir, un excellent ouvrage publié en 1814 sous le modeste titre de : Aperçu des États-Unis au commencement du dix-neuvième siècle, in-8°. Ce livre donne les notions les plus exactes sur ce pays et sur ses habitants.

Rentré dans sa patrie, Beaujour fut nommé, en 1816, consul-général à Smyrne, et, en 1817, inspecteur-général de tous les établissements français dans le Levant.

En 1818, le titre de baron lui fut accordé en récompense de trente années toutes dévouées au bien public.

Il a en outre publié, en 1801 et 1802, deux opuscules politiques in-8°, le Traité de Lunéville et le Traité d’Amiens ; Tableau du commerce de la Grèce, formé d’après une année moyenne, depuis 1787 jusqu’en 1797, Paris, 1800, deux vol. in-8°. Cet ouvrage a été traduit en anglais, ainsi que son Aperçu des États-Unis.

M. de Beaujour s’est occupé, depuis plusieurs années, d’un travail très-important sur la géographie de la partie de l’Asie que ses missions diplomatiques l’ont mis à même de parcourir et d’étudier avec soin.

Il est décédé le 1er juillet 1836 et a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

Le monument de M. Beaujour, qui est un des plus élevés du cimetière, offre par sa solidité un grand luxe de construction : sa forme est pyramidale, élevée en cône et couronnée d’une coupole à jour qui est dorée. L’intérieur du monument n’est pas moins remarquable : il est décoré d’une Peinture dont le fond est ponceau ; des filets jaunes d’or figurent des panneaux dans lesquels sont inscrits les différents voyages de M. Beaujour et les diverses missions diplomatiques qu’il a remplies. Vis-à-vis la porte d’entrée est le portrait du défunt peint à fresque.

À l’extérieur du monument, on lit sur la façade principale :

Félix BEAUJOUR
Né à Callas, en Provence, le 28 décembre 1765,
Mort à Paris, le 1er juillet 1836.

Ce monument a été construit sur les dessins et sous la direction de M. Cendrier, architecte.

Père Lachaise Denon

Le baron Denon (Dominique-Vivant) naquit à Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire), en 1747, d’une famille noble.

Il était destiné à la magistrature, et ses parens l’avaient envoyé à Paris pour faire son droit. L’étude des lois lui parut trop sérieuse. Les arts le réclamaient ; il s’y livra tout entier : la littérature légère, qu’il cultiva en même temps, lui procura de nombreux succès dans la société ; une conversation qu’il eut avec Louis XV, lui valut la place de conservateur d’un musée particulier de pierres gravées et de médailles que le Roi s’était formé.

Quelque temps après, Denon demanda au Roi d’être employé dans la diplomatie, et fut nommé gentilhomme d’ambassade à Saint-Pétersbourg. Paul Ier, alors grand-duc, affectionnait les Français, mais principalement ceux qui possédaient quelque talent ; il s’établit une espèce d’intimité entre le grand-duc et Denon, dont l’impératrice Catherine II conçut quelqu’ombrage ; des tracasseries en furent la suite. Alors Denon demanda et obtint de se rendre avec le même titre qu’il avait en Russie, auprès du comte de Vergennes, ambassadeur en Suède ; il l’accompagna quand celui-ci fut nommé à l’ambassade de Danemarck.

Lorsque M. de Vergennes revint en France prendre le portefeuille des affaires étrangères, il ramena le jeune Denon, il lui confia une mission importante en Suisse. De là, il passa à Naples avec le baron de Talleyrand, y resta sept ans, et, après le rappel de l’ambassadeur, y demeura comme chargé d’affaires.

La révolution commençait à s’annoncer : déjà des idées de liberté fermentaient dans plus d’une tête. Denon ne sut pas en garantir la sienne ; il encourut la disgrâce de la reine Marie-Caroline, qui demanda son rappel ; et la carrière diplomatique fut fermée pour lui.

Mais il avait mis à profit son séjour en Italie : il s’y était perfectionné dans le dessin ; il s’y était formé un tact sûr, un goût exquis. On peut dire que c’est à lui que le Voyage pittoresque de Naples et de Sicile dut la plus grande partie de son succès, puisque c’est lui qui dirigea dans le choix des matériaux les dessinateurs que l’auteur (l’abbé de Saint-Non) employait pour ce travail important.

De retour en France, Denon fut reçu à l’Académie de Peinture, section de la Gravure ; il passa encore quelque temps à Paris, puis se rendit à Venise, où, pendant cinq ans, il étudia avec la plus grande assiduité les chefs-d’œuvre de l’école vénitienne. Forcé comme Français de quitter le territoire de cette république, il se rend à Florence ; mais la même proscription le contraint d’en sortir. Il se réfugie en Suisse, où il ne peut rester, la république française ayant défendu au gouvernement helvétique de donner asile aux émigrés. Pendant son séjour à Venise, il avait été porté sur la liste, et ses biens avaient été confisqués.

Proscrit en France, proscrit chez l’étranger, Denon, au péril de sa vie, se hasarde à revenir à Paris ; il est accueilli par David, dont la puissante égide le protège comme membre de l’Académie de Peinture.

Des jours plus sereins commencent à luire ; la société se reconstitue sur de nouvelles bases. Denon y reparaît avec tous les avantages qui l’avaient fait distinguer plusieurs années avant ; il est accueilli, et cette bienveillance, si justement acquise, devient pour lui la source d’une nouvelle fortune. Il accompagna Bonaparte en Égypte ; embarqué comme artiste, il se battit comme soldat dans le voyage de la Haute-Égypte qu’il fit avec le général Desaix. C’est dans cette expédition qu’il dessina ces monumens qui, depuis quatre mille ans, défient les ravages du temps, Riche de toutes ces vues, à son retour en France, il publia son Voyage dans la Basse et Haute-Égypte, pendant la campagne du général Bonaparte.

Napoléon, devenu consul, le nomma directeur-général des Musées et de la monnaie des Médailles ; c’est sous sa direction que fut érigée la colonne triomphale de la place Vendôme. Il fut conservé dans ces deux places en i8i4 ; niais il les perdit en i8i5.

Denon avait été nommé par l’Empereur membre de l’Institut, baron de l’empire et officier de la Légion-d’Honneur ; en 1816, il fut nommé membre de l’Académie des Beaux-Arts, première section (peinture).

Le monument de Denon est du nombre de ceux qui n’ont aucun aspect funèbre ; il n’a de remarquable que sa statue en bronze, qui est d’une parfaite ressemblance, placée sur un piédestal en pierre de Volvic. Il est représenté assis sur un socle, tenant de la main droite un crayon, et de la gauche des tablettes. Sur le piédestal sont gravés ces mots :

VIVANT DENON,
n. en 1747 — m. en l825.
N.B.: Notons que Vivant Denon est également l’auteur d’une unique longue nouvelle, Point de lendemain, évoquée par Milan Kundera dans La lenteur.

BIBLIOPHILIE HUGOLIENNE

IMG_1861

   … Certains me trouveront peut être devenu excessivement hugolien, après avoir été excessivement houellebecquien. L’auteur des Misérables fait généralement davantage l’unanimité que celui de Plateforme. Bref. Il se trouve qu’en flânant le long du cours de Vincennes, un dimanche, jour des biffins, je suis tombé sur plusieurs volumes anciens, vendus deux euros seulement. Parmi eux se trouvaient Le Rhin et Les Orientales. L’appartement étant petit, je dispose de peu de place pour entreposer des imprimés, et dois donc limiter mes achats, ou télécharger sur la liseuse. Je ne suis pas non plus particulièrement bibliophile. Reste que je ne pouvais qu’acheter, à un prix aussi bas, ce petit volume publié en 1859 par Hetzel, maison historique du Maître, avec Calmann-Lévy. Il ne s’agit pas d’une première édition, mais on a quand même plaisir à parcourir ces magnifiques poèmes sur vieux papier, avec une si belle couverture, semblable à un cahier ancien, oublié sous quelque pupitre.

IMG_1863

Les Djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

« LA LÉGENDE DES SIÈCLES » AU MUSÉE D’ORSAY

prostitution orsay… Vu, hier, en compagnie d’un ami, la magnifique et luxuriante exposition consacrée à la prostitution, au musée d’Orsay (qui s’achèvera le 17 janvier). Qu’en dire, sinon que je recommande chaudement la manifestation à tous les amateurs de peinture, et/ou à tous ceux qui éprouvent peut être une passion secrète pour le monde des bordels, si présent dans les Lettres comme dans les Arts? Au menu, évidemment, les toiles de Toulouse-Lautrec, mais aussi celles de Van Gogh, Degas, Félicien Rops, Mucha, et bien d’autres, accompagnées de citations de Baudelaire ou Maupassant, reproduites aux murs. Notons également la présence d’objets aux fins non-avouables, ainsi que l’incroyable muséographie, le décor choisi, tout de tentures rouges, de fauteuils moelleux, dans un style volontairement tape-à-l’oeil… Les conservateurs semblent vouloir nous rappeler l’atmosphère du claque.

apollonide

« L’Apollonide, souvenirs de la maison des morts », film de Bertrand Bonello, 2011.

   Ayant résolu de revoir les collections permanentes après cette visite de l’exposition temporaire, nous avons brièvement parcouru les autres salles. Outre les toiles impressionnistes habituelles, les meubles « Art nouveau », le tableau de Fernand Cormon reproduit ci-dessous a fortement retenu notre attention. Après bien des atermoiements, je me suis effectivement décidé à lire La légende des siècles, longue suite poétique de Victor Hugo, projet mégalomaniaque, génial, qui constitue probablement la seule épopée moderne française. Le livre d’Hugo, qui forme une sorte de conte historique, et qui contient plusieurs vers fort célèbres, s’ouvre sur une description des débuts de l’Humanité, et donc sur Adam et Ève au Paradis, puis sur Caïn, leur fils maudit, fratricide. Intitulé « La conscience », le texte évoque ainsi cette figure biblique. Le tableau de Cormon, qu’on rangerait volontiers dans le style « Pompier », reproduit directement la scène mythique de Caïn fuyant au désert, tel que l’évoque l’écrivain:

Cormon,_Fernand_-_Cain_flying_before_Jehovah's_Curse

« Caïn » de Fernand Cormon, d’après « La Légende des siècles » (1880)

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

31 AOÛT 1867

   2840529-baudelaire-le-grand-charlesLe 31 août 1867, il y a très exactement cent quarante huit ans, Charles Baudelaire mourait dans un modeste apparemment de la rue Beautreillis, près de la maison de Victor Hugo, là où devait décéder Jim Morrison un siècle plus tard, en 1971. Âgé de quarante six ans, épuisé par l’abus de drogue, la misère et la syphilis, l’homme commençait à être connu. Comment lui rendre hommage sinon en citant un poème moins célèbre, le seul versifié du Spleen de Paris, évoquant justement la capitale?

  Le coeur content, je suis monté sur la montagne
D’où l’on peut contempler la ville en son ampleur,
Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,
Où toute énormité fleurit comme une fleur.
Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse,
Que je n’allais pas là pour répandre un vain pleur;
Mais comme un vieux paillard d’une vieille maîtresse,
Je voulais m’enivrer de l’énorme catin
Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.
Que tu dormes encor dans les draps du matin,
Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes
Dans les voiles du soir passementés d’or fin,
Je t’aime, ô capitale infâme! Courtisanes
Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs
Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

"Le pont au change", Charles Méryon, 1854.

« Le pont au change », Charles Méryon, 1854.

… Citons également cet incroyable « Rêve parisien », cette fois extrait des Fleurs du mal:

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n’en vit,
Ce matin encore l’image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J’avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L’enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l’eau.

Babel d’escaliers et d’arcades,
C’était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l’or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d’arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d’eau s’épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l’univers ;

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d’ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d’un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l’oeil, rien pour les oreilles !)
Un silence d’éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J’ai vu l’horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur "Le Tiers livre", blog de François Bon.

Tombe de Charles Baudelaire au cimetière Montparnasse. Photo trouvé sur « Le Tiers livre », blog de François Bon.

MEMOIRE DES POETES IX: JACQUES-HENRI BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (1737-1814) AU PÈRE-LACHAISE

STATUE DE BERNARDIN DE SAINT PIERRE AU JARDIN DES PLANTES DE PARIS

STATUE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE AU JARDIN DES PLANTES DE PARIS

 

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

DIVISION 11

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)

  Né le 17 janvier 1737 au Havre, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre s’enthousiasme dès l’enfance pour Robinson Crusoé, et voyage avec son oncle, capitaine de navire, jusqu’en Martinique. Revenu en Normandie, et écœuré par la vie maritime, il étudie chez les Jésuites, à Caen, à Rouen, et enfin à Versailles, à l’École Royale des Ponts et Chaussées, où il obtient le grade d’ingénieur militaire. Il intègre l’armée à Düsseldorf, mais son insubordination lui vaut d’être révoqué, et de rentrer en France dès 1760. Sans ressources, il retourne brièvement sous les drapeaux l’année suivante, pour se rendre à Malte, alors menacée par une invasion turque, et survit péniblement en donnant des cours de mathématiques à Paris. On le retrouve ensuite intriguant en Hollande, en Russie, à la cour de l’impératrice Catherine, puis en Pologne, où il tombe fou amoureux de la belle-princesse Marie-Caroline Radziwiłł, et enfin en Prusse, à Dresde et à Berlin. En 1766, complètement ruiné, l’homme loue une chambre chez un curé, à Ville-d’Avray, et commence à rédiger ses Mémoires. Ses projets littéraires sont néanmoins interrompus par un nouveau départ, cette fois en Île de France (actuelle île Maurice), en 1768. Bernardin de Saint-Pierre, qui a obtenu un nouveau grade de capitaine-ingénieur, découvre avec tristesse un pays ravagé par la déforestation massive et la spéculation féroce. Ce faisant, il convainc le gouverneur de l’île de protéger les forêts primaires, et lance ainsi l’un des premiers programmes de sauvegarde écologique. Revenu, cette fois définitivement, à Paris en 1771, le botaniste-aventurier fréquente assidûment la Société des gens de Lettres ainsi que le salon de Madame de Lespinasse, où il rencontre d’Alembert, et également Jean-Jacques Rousseau, avec qui il se lie d’une profonde amitié, non sans partager sa mélancolie. En 1773 paraît son Voyage à l’Île de France, à l’île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance, par un officier du Roi (Amsterdam et Paris, 2 volumes, in octavo), épais récit sous forme de lettres à un ami. Longuement méditées, et longuement préparées, ses célèbres Études sur la nature sont publiées onze ans plus tard. Bernardin de Saint-Pierre y développe sa théorie du finalisme anthropocentrique, doctrine selon laquelle tout, dans le monde, serait fait pour l’homme, pour son confort. Citons ainsi le chapitre XI de la section Harmonies végétales des plantes avec l’homme :

Il n’y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l’homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous, la citrouille qu’on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l’homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau.

1312452-Bernardin_de_Saint-Pierre_Paul_et_Virginie

  Aujourd’hui quelques peu oubliées, et jugées fantaisistes, ces Études connaissent à l’époque un succès immédiat. Brusquement sorti de l’ombre, Bernardin de Saint-Pierre va alors habiter un luxueux appartement, au 21 quai des Grands-Augustins (dans l’actuel sixième arrondissement). L’expérience vécue sur l’île Maurice, et ses peines de cœur, lui inspirent l’écriture de ce qui reste son chef d’œuvre, et aussi le seul de ses livres à être passé à la postérité. Sorti en 1787, ce court roman décrit les malheurs de deux enfants innocents, issus de familles différentes et élevés en tant que frère et sœur, tels Adam et Ève, dans un jardin virgilien, édénique au bord de l’Océan Indien. Amoureuse de Paul, la chaste Virginie est brusquement arrachée à sa terre natale, et envoyée en métropole, pour hériter d’une tante qu’elle ne connaît pas, et recevoir une éducation digne de son rang. Profondément malheureuse loin de son amant, Virginie revient quelques années plus tard, mais, pris dans la tourmente, le vaisseau qui la ramène échoue sur les rochers, sous les yeux de Paul, qui meurt de chagrin. Le pessimisme de l’auteur, qui, dans une vision rousseauiste et préromantique, oppose la civilisation corrompue à une nature idyllique, séduit rapidement ses contemporains. Les adaptations artistiques, gravures et peintures, fleurissent jusqu’au XIXème siècle. En 1841, dans Le curé du village, Honoré de Balzac[1] (1799-1850) parlera d’un des plus touchants livres de la langue française […] par la main du Génie. En 1857, dans Un cœur simple, Gustave Flaubert (1821-1880) prénommera Paul et Virginie les deux enfants de Madame Aubain, et Paul et Virginie fera partie des lectures d’Emma, dans Madame Bovary. Disciple de Flaubert, Guy de Maupassant (1850-1893), évoquera lui aussi Paul et Virginie dans Bel-Ami, en 1885, et, plus récemment, certains ont vu dans Le Chercheur d’or de J.M.G. Le Clézio, une réécriture du fameux récit. Enfin, Jean-Luc Godard rendra un discret hommage à Bernardin de Saint-Pierre dans Pierrot le fou; en 1965, un feuilleton reprenant l’intrigue sera diffusé à la télévision en 1974; en 1992, une comédie musicale sera montée par le metteur en scène Jean-Jacques Debout… C’est dire si Paul et Virginie, composé dans un style ample et poétique, mêlant, selon Sainte-Beuve (1804-1869), la suavité et la lumière, demeure actuel.

   En 1792, Bernardin de Saint-Pierre épouse Félicitée Didot, de trente ans sa cadette, et devient intendant du Jardin des Plantes, où sa statue, accompagnée de celle de Paul et Virginie, se dresse toujours. Sa place est supprimée l’année suivante, et, fin 1794, il est appelé à enseigner la morale à l’École normale de l’an III, créée par la Convention. Piètre orateur, il n’y fera que trois apparitions, et se trouve finalement nommé membre de l’Institut de France en 1795, dans la classe de langue et de littérature, où il se brouille avec ses collègues, notamment Cabanis (1757-1808). Pestant contre l’athéisme, Bernardin de Saint-Pierre soutient à partir de 1797 le culte révolutionnaire de la théophilantropie, qui vise à renforcer la république en donnant une nouvelle foi aux Français, en remplacement du catholicisme, lié au pouvoir royal. Il entre à l’Académie française en 1803.

   Sa première femme qui lui a laissé un fils, Paul, disparu très tôt, et… Virginie, (qui, elle, épousera le général Marie Joseph Gazan), décède en 1800. Bernardin de Saint-Pierre se remarie avec une des filles du libelliste Anne-Gédéon de la Fitte de Pelleport, Désirée, qui elle-même se remariera avec l’homme de lettres Louis-Aimé Martin. Le 21 janvier 1814, l’écrivain-scientifique, s’éteint paisiblement dans sa campagne d’Éragny, au bord de l’Oise, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Hormis Paul et Virginie, ses livres ne sont plus guère lus. Évoquons malgré tout La chaumière indienne et Le Café de Surate, deux petits contes satiriques publiés en 1790 et magnifiquement écrits, mais peut être aussi l’étonnante Arcadie, publiée cette fois neuf ans plus tôt, long poème en prose et description utopique d’une république idéale, débarrassée de toute violence. L’homme repose désormais sous une dalle toute simple au pied d’un mur, émouvante de sobriété, et indiquée sur le plan fourni à l’entrée.

IMG_1497

TOMBE DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (division 11), photographie personnelle.

[1] Enterré dans la 48ème division.

MEMOIRE DES POETES V: SADEGH HEDAYAT (1903-1951), AU CIMETIERE DU PERE-LACHAISE. Lettres persanes, 1.

CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE, (16 rue du Repos, 75020 PARIS métro Père-Lachaise, ligne 2)

Sadegh_hedayat

   Le 9 avril 1951, au début du Norouz, fête du printemps perse, l’écrivain iranien Sadegh Hedayat  se suicide au gaz dans son appartement parisien de la rue Championnet, dans le XVIIIème arrondissement. Opiomane, alcoolique mais végétarien, le poète achève ainsi, à quarante-huit ans, une vie d’errance. Né le 17 février 1903 à Téhéran dans une grande famille, Hedayat (en persan : صادق هدایت)  vient une première fois à Paris en 1926, afin d’y poursuivre, mollement, des études à l’école des Travaux Publics. Il y restera cinq ans, avant de revenir en Iran, et d’y occuper de médiocres postes administratifs. Grand voyageur, il se consacre alors à la traduction de textes anciens (parmi lesquels les poèmes d’Omar Khayyam), et à l’écriture de pièces de théâtre, d’essais, de nouvelles et de récits. Son célèbre roman La chouette aveugle ( بوف کور, Bouf-e Kour) paraît une première fois en 1936, à Bombay, avant d’être édité en 1941 à Téhéran, où il fait immédiatement scandale. Fortement influencé par Kafka, Hedayat, qui décrit les errances hallucinées d’un toxicomane, y exprime un profond sentiment de solitude existentielle. Moins connus, ses contes et fantaisies évoquent eux le folklore local, la vie paysanne, et témoignent d’un esprit à la fois caustique et plein d’humour.

   En 1950, Hedayat, écoeuré par le climat politique de son pays, et notamment par le pouvoir des mollahs, qualifiés de têtes de choux, retourne à Paris. Il n’y restera que cinq mois, et choisira donc de mettre fin à ses jours. Traduite par son ami Roger Lescot, et parue en 1953 aux éditions José Corti, La chouette aveugle enthousiasmera les Surréalistes, et sera adaptée en 1987, avec le même titre, par Raoul Ruiz. Aujourd’hui considéré comme un précurseur, mais mort misérablement, Hedayat, qui se serait converti au bouddhisme, est pourtant enterré dans le petit carré musulman de la division 85. De forme triangulaire, sa belle tombe de marbre noir est ornée d’une chouette. La communauté iranienne de Paris vient régulièrement rendre hommage à l’écrivain.

La tombe de Sadegh Hedayat (1903-1951), 85ème division, photo de Nansour Masiri

La tombe de Sadegh Hedayat (1903-1951), 85ème division, photo de Nansour Masiri

Citons ces quelques lignes bouleversantes, extraites de La Chouette aveugle, donc:

Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu’un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu’ils partagent d’ailleurs eux-mêmes, s’efforcent d’accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau.

Ci-dessous, un hommage de la communauté iranienne à Sadegh Hedayat:

MEMOIRE DES POETES III: PHILIPPE DESPORTES (1546-1606), CIMETIERE LAPIDAIRE DU LOUVRE

La cour Marly , au musée du Louvre (photographie de Jean-Christophe Benoist)

La cour Marly , au musée du Louvre (photographie de Jean-Christophe Benoist)

CIMETIÈRE LAPIDAIRE DU LOUVRE (Pyramide du Louvre, 75001 PARIS, station Palais Royal-Musée du Louvre, lignes 1 et 7)

   Généralement, les visiteurs du Louvre vont directement voir Monna Lisa, la Victoire de Samothrace, ou la Vénus de Milo. Peu s’attardent dans la néanmoins superbe cour Marly, immense espace clair et blanc, réparti sur plusieurs niveaux, au rez-de-chaussée du pavillon Richelieu, le long de la rue de Rivoli. Outre les impressionnants chevaux de Coustou, ultimes vestiges du château disparu[1], de nombreuses sculptures médiévales ou Renaissance ornent les pièces. Au milieu des gisants, des figures mythologiques et des Christs en pierre, le curieux remarquera peut être un médaillon en bronze noirci, représentant un buste d’homme d’âge mûr, barbu, légèrement de profil, portant une chemise au col largement échancré. Réalisée par Matthieu Jacquet (1545 ?-1611 ?), l’œuvre ornait, à l’origine, la colonne funéraire de Philippe Desportes (1546-1606), inhumé à l’église de l’abbaye de Bonport, dans l’Eure, lieu largement détruit après la Révolution.

Philippe Desportes (1546-1606)

Philippe Desportes (1546-1606)

  Né à Chartres dans une famille de négociants, Philippe Desportes rentre dans les ordres et suit l’évêque du Puy à Rome, où il découvre Pétrarque. Revenu en France en 1567, habile courtisan, il suit le duc d’Anjou, futur Henri III (1551-1589), en Pologne, qui en fera une sorte d’homme de Lettres officiel et mondain, après sa montée sur le trône de France en 1575. Admis dans les conseils du souverain, Desportes jouit alors de biens considérables, et dirige plusieurs abbayes, ce qui lui procure la somme de 10 000 écus. Il se rallie à la Ligue, parti de catholiques opposés au protestantisme, après l’assassinat d’Henri III, et défend la ville de Rouen qui, assiégée, résiste au pouvoir d’Henri IV, roi huguenot, en 1591. Ayant négocié la reddition de plusieurs autres places normandes réfractaires, il retrouve la grâce d’Henri IV, et finit par se retirer dans l’abbaye où il sera inhumé, travaillant jusqu’à sa mort à traduire les Psaumes. Devenu à son tour poète officiel, l’austère François de Malherbe (1555-1628) critique sévèrement le maniérisme baroque de son « prédécesseur », en annotant directement toutes ses oeuvres dans ses Commentaires sur Desportes, parus en 1600, manifestes d’une nouvelle conception de la langue.

"Commentaires sur Desportes", François de Malherbe, 1600.

« Commentaires sur Desportes », François de Malherbe, 1600.

   Au contraire de Malherbe, Desportes est effectivement un poète léger. Pourvu d’une solide culture classique, mais moins profond et moins inspiré que Ronsard ou Du Bellay, celui qu’on surnomma le « Tibulle français » partage avec son illustre ancêtre de plume un certain sens de l’élégie. Nourri d’Homère et de Virgile, inspiré par Clément Marot (1496 ?-1544) ou par les néo-pétrarquistes italiens tels l’Arioste (1474-1533), Desportes chante les amours des puissants puis le sentiment religieux dans un style riche en images, élégant, favorisant la clarté, la grâce. Les inversions, enjambements, rejets ou contre-rejets sont ainsi relativement rares, chez lui, à la différence de Ronsard. Dévots ou galants, ses vers ont exercé une influence importante sur les auteurs de son temps, mais aussi sur La Fontaine, et ont souvent été mis en musique. On lui doit notamment des Stances (1567), Les amours de Diane (1573), ou, dans un genre différent, les 150 psaumes de David (1603-1605). En 1989, Jean-Yves Masson lui rend hommage, le sortant quelque peu de l’oubli, en présentant Contre une nuit trop claire, excellente anthologie publiée dans la fameuse collection « Orphée » de La Différence, au prix d’un livre de poche. Laissons donc la parole à Desportes lui-même:

Nuict, mere des soucis, cruelle aux affligez,

Qui fait que la douleur plus poignante est sentie,

Pource que l’ame alors n’estant point divertie,

Se donne toute en proie aux pensers enragez.

 

Autre-fois mes travaux tu rendois soulagez,

Et ma jeune fureur sous ton ombre amortie ;

Mais, hélas ! ta faveur s’est de moy departie,

Je sens tous tes pavots en espines changez.

 

Je ne sçay plus que c’est du repos que tu donnes ;

La douleur et l’ennuy de cent pointes felonnes

M’ouvrent l’ame et les yeux, en ruisseaux transformez.

 

Apporte, ô douce nuict ! un sommeil à ma vie,

Qui de fers si pesans pour jamais la deslie

Et d’un voile éternel mes yeux tienne fermez.

(Les amours de Cléonice, 1583)

[1] Construit par Jules-Hardouin Mansart sur ordre de Louis XIV, conçu comme une résidence secondaire et situé dans les Yvelines, le superbe château de Marly fut pillé sous la Révolution française, racheté par un négociant en tissus, puis définitivement rasé sous le Premier Empire. Outre ceux qui sont conservés au Louvre, deux des chevaux sculptés par Coustou ornent désormais la place de la Concorde, à l’entrée des Tuileries.

MEMOIRE DES POETES II, Cimetière de Saint-Mandé Nord, Juliette Drouet (1806-1873) et Jacques Grandville (1803-1846)

CIMETIÈRE COMMUNAL DE SAINT-MANDÉ NORD (24 avenue Joffre, 94160 SAINT-MANDÉ, Station Saint-Mandé, ligne 1)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

Juliette Drouet, par Alphonse-Léon Noël (1832)

   Créé en 1823, le cimetière communal de Saint-Mandé Nord est bien situé dans le département du Val de Marne (à la différence du cimetière de Saint-Mandé Sud). Parfaitement entretenu, ce petit enclos charmant cerné de hautes résidences, est surtout connu pour abriter la dernière demeure de Juliette Drouet (1806-1873), ce que signale une plaque informative sur le mur d’enceinte. Modèle de la statue représentant Strasbourg place de la Concorde, mais surtout maîtresse de Victor Hugo pendant près de cinquante ans, l’actrice à la troublante beauté renonce à sa carrière dès 1833, pour mener une vie cloîtrée, sous la pression d’un grand homme auquel elle enverra plus de 20000 lettres. Déjà marié, l’écrivain, qui a rencontré son amante lors d’une représentation de Lucrèce Borgia, n’hésite pourtant pas à la tromper, notamment avec la romancière Léonie d’Aunet (1820-1879) puis avec la comédienne Alice Ozy (1820-1893). Fidèle malgré tout, Juliette, qui suit Hugo dans son exil à Bruxelles, puis à Jersey et Guernesey après le coup d’Etat de Napoléon III de 1851, s’éteint à Paris le 11 mai 1873. Elle est enterrée auprès de son unique enfant, Claire (1826-1846), née d’une première relation avec le sculpteur James Pradier, et d’abord inhumée à Auteuil. Mère et fille reposent ainsi l’une à côté de l’autre, dans l’allée du fond, chacune sous une dalle sobre, sans statue ni crucifix. Hugo, qui considère Claire, prématurément emportée par la phtisie, comme sa propre fille, lui dédicace quatre poèmes des Contemplations, parues en 1856. Citons ainsi ces vers superbes, gravés dans la roche :

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise,

Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !

L’Astre attire le lys et te voilà reprise,

Ô vierge par l’azur cette virginité !

L’épitaphe dédié à Juliette a lui aussi quelque chose de sublime :

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,

Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,

Dis-toi si dans ton cœur ma mémoire est fixée,

Le monde a sa pensée,

Moi j’avais son amour !

IMG_1347

   Non loin des deux Muses, en tournant la tête vers la gauche, on remarque la sépulture du fameux Jacques Grandville (1803-1847), qui, s’il ne fut auteur, illustra bien des livres, en particulier les Fables de La Fontaine, mais aussi Don Quichotte, Les voyages de Gulliver, ou Robinson Crusoé. Né à Nancy dans une famille de comédiens pauvres, et surnommé « Adolphe » par ses proches (du nom de son jeune frère mort deux mois avant sa naissance), Jean Ignace Isidore Gérard choisira « Grandville » comme nom d’artiste. Anticlérical, libéral, Grandville s’affirme précocement comme caricaturiste de presse, notamment dans Le nain jaune, journal satirique, puis, vers 1820, dessine d’étranges créatures hybrides, mi-hommes, mi-animaux. Il s’initie ensuite à la lithographie, alors en vogue, puis monte à Paris en 1833. Le malheur le frappe alors cruellement, puisqu’il perd sa femme, ainsi que trois enfants, disparus tragiquement (âgé de trois ans, le petit Henri s’étouffe avec un morceau de pain en présence de ses parents). Brisé physiquement et mentalement, Grandville, qui s’est remarié, fait une crise de folie lors d’un séjour à Saint-Mandé, en 1847, et décède peu après, à quarante-trois ans seulement, dans une clinique de Vanves. Surprenante, parfois déconcertante, son œuvre, cet appartement où le désordre serait systématiquement organisé, selon Baudelaire, inspirera fortement les Surréalistes. Conformément à ses vœux, il est enterré à côté de sa première épouse, Henriette, et de leurs trois fils, là aussi sous  une dalle toute simple, indiquée par un plan, à l’entrée du cimetière.

« Fables » de La Fontaine, par Grandville.

%d blogueurs aiment cette page :