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MÉMOIRE DES POÈTES: MAURICE RAPIN (1924-2000) ET MIRABELLE DORS (1913?-1991), CIMETIÈRE DE BERCY (329 rue de Charenton, 75012 Paris, métro Porte de Charenton, ligne 8). Article publié dans « Diérèse » numéro 78, printemps 2020.

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Le petit cimetière de Bercy, au Sud de Paris.

   Quittons momentanément le Père-Lachaise pour nous déplacer au sud de la capitale, dans le XIIème arrondissement, en un lieu plus confidentiel, moins couru, pour évoquer deux surréalistes quelques peu oubliés : Maurice Rapin et Mirabelle Dors, sa femme.

 Un tout petit cimetière

   Situé à l’extrémité Sud-Est de Paris, à quelques mètres seulement de Charenton et du bois de Vincennes, ce petit cimetière (61 ares pour 1161 tombes) ouvre en 1816 pour enterrer les défunts de Bercy, riche village, alors célèbre pour ses entrepôts de vin. En 1860, Bercy est administrativement rattaché à la ville de Paris, et le lieu devient un cimetière de quartier parmi d’autres, accueillant essentiellement la bourgeoisie locale, les négociants en spiritueux. On ne trouvera pas de célébrités ici, mais saluons la mémoire d’Henry Céard (1851-1924), naturaliste proche de Zola, et auteur de l’étonnant roman-fleuve Terrains à vendre au bord de la mer, en 1906. Signalons également ces belles sculptures de sabliers volants sur les murs de l’enceinte, rappelant notre condition mortelle (Tempus fugit ! en latin), ainsi que cette étrange tombe en forme de dolmen, évoquant la dernière demeure du spirite Allan Kardec, au Père-Lachaise. Admirons enfin la grande croix gallicane qui orne la sépulture du pasteur écossais Charles Greig (1853-1922) : gravée en lettres énormes sur un écriteau, la maxime « CHRIST EST MA VIE ».

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Mirabelle Dors et Maurice Rapin

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Maurice Rapin (1924-2000) et Mirabelle Dors (1913 ?- 1999)

Rapin, scientifique et artiste…

  Né le 30 juin 1924 au 110 rue de Reuilly dans un milieu de garagistes (son père théorise le principe de « machine-outil »), ayant une sœur, Maurice Rapin s’intéresse très jeune à la peinture et à la musique, mais étudie d’abord les sciences. Il soutient ainsi une thèse autour du « métabolisme des porphyrines observés au moyen du microscope à fluorescence », et entre au laboratoire d’anatomie et d’histologie comparées de la Sorbonne, tout en apprenant les rigoureux principes du dessin botanique au Muséum d’Histoire Naturelle. Ayant accompli son service militaire dans les transmissions, été garçon dans un café parisien, il devient finalement un professeur apprécié au lycée Carnot, puis au lycée Jules Ferry de Versailles. Très actif, il suit des cours de mathématiques modernes à la faculté, et mène parallèlement ses activités créatrices. En 1954, il épouse l’artiste moldave Mirabelle Dors, contre l’avis de sa famille. Extrêmement proche des surréalistes, exposé « À l’Étoile scellée », il publie différents textes théoriques dans Médium, informations surréalistes, le journal de Jean Schuster (inhumé au cimetière de Pantin), et développe une œuvre singulière, basée sur certains systèmes scientifiques stricts.

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« Course en bleu », Maurice Rapin, 1983.

   Maurice Rapin, qui a rompu avec Breton ce personnage atroce (sic) converti au tachisme de Charles Estienne (1908-1966), se rapproche notamment de Clovis Trouille (1889-1975) et de René Magritte, avec lequel il entretiendra jusqu’au bout une abondante correspondance. À travers plusieurs écrits, il définit ainsi ce que doit être le surréalisme populaire, en réaction directe contre l’abstrait, pour reprendre les termes de Jeanine Rivais. L’association « Figuration critique » voit ainsi le jour en 1978. Il s’agit de faire connaître divers artistes, à travers un salon qui se tient à Mons, en Belgique. Décédé le 10 octobre 2000, Maurice Rapin, est incinéré. Ses cendres reposent désormais auprès des siens, dans le caveau familial, sous une lourde pierre tombale en granit ornée d’un crucifix.

  André Breton est mort. Aragon est vivant. C’est un double malheur pour la pensée honnête, déclare étrangement Rapin, qui aurait manqué trois jours de travail après la disparition du pape du surréalisme, en 1966. Entretenant des relations mitigées, voire houleuses, avec l’intéressé, Maurice Rapin, s’est toujours identifié comme naturaliste[1], Légèrement sceptique à propos de mai 68, il n’en demeure pas moins communiste, disciple de Lénine, et décide de rendre l’art accessible en renouant avec la figuration, à l’instar de Magritte cité plus haut.

   Mirabelle, la mystérieuse Moldave

  Née, selon toute vraisemblance, en 1913 dans une famille francophone, Mirabelle Dors, qui est entrée très jeune dans l’atelier du sculpteur Ludo, tente d’animer des groupes surréalistes à l’Est, puis émigre en France avec son compagnon Ghérasim Luca (1913-1994), en 1952[2]. Accueillie par André Breton, elle réside d’abord rue Joseph de Maistre, à Montmartre. D’après la légende, son nom français viendrait de sa peau couleur mirabelle, et du goût pour l’hypnose propre au poète, qui lui ordonne fréquemment de dormir (d’où l’injonction « dors »). Ayant rencontré Maurice Rapin au début des années 50, et devenue sa femme, Mirabelle ; qui a vécu dans une chambre du Smoking Palace, emménage 1 rue Louis Gaubert, à Vélizy-Villacoublay, dans une maison peinte en vert, couleur mousse, sommairement meublée, orné d’un buste de son mari, planté dans le jardin. En compagnie de celui-ci, elle poursuit une activité plastique intense, créant d’étranges masques totémiques, tout un foisonnement de créatures chimériques, parfois inquiétantes. Personnalité forte, féministe, elle incarne la tendance surréaliste populaire, puis anime l’association « Jeune Peinture », et enfin « Figuration critique », mouvement résolument cosmopolite, né d’une prise de conscience d’un groupe qui se respecte et ne doit pas chercher à s’intégrer là où s’exerce le pouvoir officiel.

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   Parallèlement, elle co-signe de nombreux tracts. Malade, hospitalisée à plusieurs reprises, elle meurt le 12 novembre 1999, quelques mois avant son époux. Selon nos informations, elle ne reposerait pas à ses côtés. Laissons-lui la parole à travers ce bref poème, glané sur le riche site de la critique Jeanine Rivais, et daté du 27 mai 1971 :

AU SOMMEIL D’AUJOURD’HUI

Dans ce palais taillé dans une seule perle, des ombres chinoises labourent les champs avec les doigts de la main. Ailleurs, on a découvert des visages qui se sont imprimés dans des bijoux vivants. Mais un jour reviendra avec des fleurs et des fantaisies musculaires.

  Signalons également l’hommage rendu à Maurice Rapin et Mirabelle Dors en juillet 2001 dans le numéro 33/34 du Cri d’Os, et l’exposition qui s’est tenue en octobre 2017 à la galerie parisienne Détais, donnant lieu à un intéressant catalogue.

N.B. : La tombe de Maurice Rapin se trouve dans la sixième division, le long de l’allée. Un plan est d’ailleurs accroché au mur d’enceinte. Par ailleurs le petit cimetière de Bercy ne doit pas être confondu avec le cimetière de Valmy, situé quelques mètres plus loin, le long du périphérique, et dépendant de la commune de Charenton, et où repose Willy Anthoons (1911-1982). Opposé à la figuration, mais non lié au mouvement qui nous intéresse, ce sculpteur belge nous a néanmoins laissé un dessin à l’encre de chine intitulé Composition surréaliste.

[1] Mirabelle et Rapin, API, Vélizy-Villacoublay, 1990.

[2] Nous avons évoqué Ghérasim Luca dans Diérèse 73.

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Composition de Mirabelle Dors.

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