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« L’HOMME-RAVIN », RAYMOND BOZIER, FAYARD, 2008 (note de lecture parue en 2008 dans « Quai des Lettres »)

         Les romans de Raymond Bozier mettent en scène des marginaux : un paysan muet, mais lettré, dans Lieu-dit, de jeunes SDF dans Rocade, des « soldats somnambules »…

         Publié en même temps que La maison des courants d’air, « construction imaginaire », L’homme-ravin nous plonge cette fois dans l’autisme, la rupture, à travers le monologue d’un homme qui se croit né d’une automobile, et se confond plus ou moins avec le ravin dans lequel il a chuté. Interné suite à un mystérieux incident, totalement hors du monde, Rahling, tel le Poprichtchine de Gogol, tient le journal de sa psychose, évoque son insensibilité aux êtres et aux choses, au passé, obsédé par le besoin de fuir, retourner à la Nature auprès de « Mère-Voiture » :

Ils font comme si j’avais jamais vécu dans un ravin, sous des arbres, au côté d’une mère ravagée (…) Ils ne veulent pas voir que je suis passé de l’autre côté du miroir dans lequel ils ont l’habitude de se reconnaître.

         L’homme-ravin parviendra-t-il à quitter ce monde qui l’indiffère ? Rejoindra-t-il ce gouffre originel ? La trajectoire individuelle de Rahling, personnage allégorique, semble incarner le destin de la population entière, coupée d’elle-même, suite à une catastrophe. L’auteur  évoque ainsi la manière, sans doute, dont l’Humanité finirait un jour par disparaître, soit cet accident provoqué ou involontaire, aux proportions aussi phénoménales qu’immaîtrisables. Tragique, irréversible, cet « éloignement de la nature » dont parle R. Bozier dans  Bords de mer*, et dont souffre notre héros, prend donc valeur de prophétie.

         Superbe, la chute de L’homme-ravin nous rappelle que l’auteur est d’abord  poète, comme l’indique la quatrième de couverture. Loin de la simple description clinique, l’écriture de R. Bozier renoue effectivement avec le style sobre et imagé de son premier recueil, récemment réédité en ligne par François Bon, sur le site Tiers-Livre*.

L’homme ravin : un roman qui interroge…


[*] L’homme-ravin, Raymond Bozier, Fayard, 2008.

* Flammarion , 1998.

* Roseaux, CCL éditions, 1984, réed. sur publie.net : http://www.publie.net/

DIDIER AYRES PARLE D' »ANIMAUX » DANS « LA CAUSE LITTÉRAIRE » (mon propre travail)

Un chaleureux merci à mon ami Didier Ayres et à son épouse Yasmina Mahdi, qui précédemment a chroniqué Disparaître. Quel beau cadeau de Noël! Merci aussi à Léon-Marc Lévy, directeur de La Cause littéraire. Ci-dessous un lien vers l’article en ligne:

https://www.lacauselitteraire.fr/animaux-etienne-ruhaud-par-didier-ayres

Étrangeté

Outre le vif sentiment que j’ai ressenti à la lecture des Animaux d’Étienne Ruhaud, je ne cessais d’inventer des titres à cette chronique. Est-ce la profusion des images – entre doute et effroi –, la qualité de la surprise, la liberté d’invention, l’aspect débridé des descriptions d’animaux imaginaires, est-ce cela qui me poussait dans cette science des titres ? Tel a été en tout cas mon chemin dans le livre. Je consigne ici quelques-unes de ces tentatives : Zoomorphie, Pur animal organique, Les bêtes intérieures, L’en-soi des faunes, Matière des bestioles, L’animal plurivoque, Là où meurent la raison des proies, Bêtes soûles, Rien de naturel. Cette liste veut seulement rendre la complexité et ce qui déréalise en même temps ce bestiaire riche et original.

Ce qui ressort de cette écriture, c’est le mélange de didactique feinte, qui permet de voir ce qui se déroule dans l’esprit du rédacteur, et cette impression d’insolite constante, qui me ramenait à Lynch ou Cronenberg, pour me référer au seul cinéma. Cependant, il faut dire aussi que cette collection bizarre d’un belluaire littéraire se rapproche plus facilement de Michaux ou encore du Cthulhu de Lovecraft que d’Apollinaire et des gravures de Dufy.

Dans ces descriptions se dessine une inquiétude devant une certaine agitation. Car ces bestioles parfois dangereuses, espèce de silures qui se décomposeraient, qui viendraient du royaume anthropologique des dieux de l’eau, faune remontant du monde aqueux de l’imagination bien souvent, sont ensemble fascinantes et repoussantes, en tout cas propres à une aventure intérieure très imagée, où le monstre est rendu visible. Est-ce du domaine de la tératologie, telle que l’évoque Foucault dans ses cours sur les Anormaux au Collège de France ?

Quoi qu’il en soit on se trouve sans doute dans la comptine enfantine et effrayante ou dans le monde plastique et organique de certains tableaux de Max Ernst. De cette manière on ne sombre pas tout à fait dans l’angoisse, mais on se voit pris au sein d’images ambiguës, comme les représente Jérôme Bosch, homme à tête de chien, créatures à demi-oiseau qui avalent des corps humains, fous à tête de chouette et aux bras multiples… Peut-être aussi on pourrait analyser la libido de ces drôles de chèvre-pied, comme s’il y avait en eux un mélange de désir et de mort. En fait, c’est particulièrement dans l’étrangeté que nous plongeons, dans un état à moitié fasciné par des espèces de freaks et un intérêt presque scientifique pour ces cartels d’un muséum fabuleux.

Donc, rien de mièvre ; pas de tendresse excessive pour des animaux domestiques doux et joueurs, des pets anglais si amusants et un tantinet ridicules. Non, au mieux on serait témoin de guerres de fourmis, de jets d’acide, de crimes étranges des abeilles des sables, ou au moins au-devant de la cruauté, absolument pas gratuite mais facilitant l’imagination et le rêve. Et comme je veux citer un extrait qui me semble parlant, je le ferai avec son entrée Scorpions, qui est mon signe zodiacal – et je précise que je suis la veille de la Toussaint, dans une contiguïté au mortel.

LES SCORPIONS

Myriades de scorpions, comme un mauvais rêve dans la ville en guerre.

Long de plusieurs mètres, leur corps orange et brun se couvre d’une fine fourrure vénéneuse. Leurs yeux violets brillent de cruels éclats, trouent la nuit d’éclairs rouges.

Ils se nourrissent des charognes laissées par les combats, mais aussi d’êtres vivants. Leur dard plonge hommes et animaux en d’atroces convulsions. Leurs pinces déchirent chair et os.

L’État les utilise pour éliminer les gêneurs. Opposants, marginaux et délinquants ont ainsi disparu de la cité, réduits en charpie, enterrée en fosse commune, loin des regards.

« LIENS AVEC LES AUTRES HOMMES TRANCHÉS », JEAN-PIERRE PARRA, éditions Sol’Air, Nantes, 2009 (Note de lecture parue dans « Diérèse » 51 à l’hiver 2010)

            Fidèle à l’éditeur nantais Sol’air, Jean-Pierre Parra donne à son vingt-septième recueil un titre programmatique, ou, si l’on préfère, révélateur. Liens avec les autres hommes tranchés aborde effectivement la question de l’incommunicabilité et de son corollaire, la solitude. Dans un style sobre, retenu, l’auteur évoque un douloureux sentiment de rupture : tu cries à la terre / fils qui relient aux proches coupés / ta solitude (p. 59). À distance des autres hommes, le poète semble également séparé de son propre idéal, d’une sorte d’ailleurs paradisiaque, édénique, ou, tout simplement meilleur. Coeur étouffé, ne pouvant accéder au rêve, à la « vraie vie » rimbaldienne, l’homme paraît dès lors condamné à sa prison terrestre, une sorte d’incarcération mentale, dans une existence quotidienne morne et souffrance, une détention acceptée (p. 67), et qui conduit irrémédiablement au spleen. Les textes sont autant de variations sur le mal-être, sans possibilité d’évasion, et donc sans espoir. Face à l’appel de la vie, Jean-Pierre Parra déclare écrasé de fatigue / tu te détournes / emporté par la tristesse (p.74). Dès lors ne reste que l’amertume, une insondable mélancolie. Profondément pessimiste, le poète sait, mieux que quiconque, dire le désespoir, dans une classique pure et dépouillée, aujourd’hui bien rare.

ON PARLE DE NOUS EN BRETAGNE (mon propre travail)

Le webzine briochin Litzic nous consacre un beau service de presse. Pour le soutenir, vous pouvez faire un don via Tipee, ou acheter un des livres publiés en coopération avec les éditions « Sans crispation ». Un chaleureux merci à Patrice Béguinel, et longue vie à Litzic! (vous trouverez un lien sous l’article).

La baie de Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor.

[ POÉSIE ] ÉTIENNE RUHAUD, Animaux (extraordinaires).

Animaux, recueil de poésies d’Étienne Ruhaud (aux éditions Unicité).

A vrai dire, nous ignorons s’il est possible d’être plus juste et plus parlant que Jean Renaud qui rédige la préface d’Animaux, d’Étienne Ruhaud. En une page et demie, il explique toute la singularité de la plume et du propos qui est celui de l’auteur, avec une acuité et une pertinence irréprochable. Cette préface nous permet d’appréhender Animaux de façon décomplexée, d’y entrevoir la poésie sous un autre angle, plus… bestial ?

Car en fait, la poésie, qu’est-ce que c’est ? S’agit-il simplement de phrases bien léchées qui procurent une sensation, même si nous n’y pigeons pas forcément grand-chose de prime abord (et même au second abord parfois) ? Non. La poésie, c’est l’art de créer des sensations, de faire naître des images, de nourrir un imaginaire. La phrase, bien tournée, bien léchée, n’est qu’un fragment de ce qu’un poète propose.

Animaux inconnus.

Si le regard du poète n’existait pas, comment pourrait-il rendre beau le laid ? Il réussit à montrer les signes de beauté là où d’autres sont incapables de les percevoir. Et de les mettre en forme pour dégager une émotion véritable. C’est ce que fait de façon originale Étienne Ruhaud en nous présentant trente bestioles nées de son imaginaire, des insectes, des hominidés, des champignons, des mammifères, tous étranges et pourtant incroyablement familiers.

En de courts textes, il nous dresse, tel un naturaliste de l’invisible, le portrait de ces bêtes pas forcément très sympathiques. Au rayon de celles-ci, des vampires, des chats sauvages à la peau translucide, des animaux minuscules ou géants, à fourrure vénéneuse ou aux sucs acides. Le bestiaire est impressionnant, emprunte à quelques croyances (Dragons, Centaures, Vampires), à des créatures existantes (les Crabes, les Cèpes, les Limaces…). Mais tous ces êtres bizarroïdes sont revus, corrigés ou imaginés par la plume du poète.

Il n’y a rien là qui soit faux, même si tout, potentiellement (rationnellement), l’est. L’auteur se réapproprie, par les noms des bestioles, une identité, pour la malaxer, la transformer à sa guise. L’effet est immédiat. Nous nous trouvons « vraiment » à côté de ces animaux, souvent repoussants, toujours effrayants, parfois sympathiques (bien que cela soit minoritaire) mais aussi terriblement vivants.

Le pouvoir des mots.

Ici, chaque mot à son importance. Il nous place dans un contexte, dans un lieu (forêt, montagne, mer), même vague, dans un milieu (liquide, végétal, minéral) qui favorise l’immersion dans un univers insoupçonné. La poésie se dégage par la beauté des animaux (quand bien même ils sont répugnants) car ils prennent forme et vie devant nous, alors qu’ils sont le pur fruit de l’imagination d’Étienne Ruhaud.

Mais justement, c’est là la force du poète : magnifier ce qui est, et même ce qui n’est pas. Si, le plus souvent, le travail du poète s’effectue sur l’expression d’un sentiment, en prenant le contrepoint de l’animal, Étienne Ruhaud permet une assimilation forte d’espèces nouvelles, déformées, menaçantes ou nourricières. Tout, ici, nous paraît palpable, tangible, plus que probable, ou complètement fou.

Si les mots ont toute leur importance, la façon de les enchaîner l’est toute autant. Étrangement sans affect, elle est purement descriptive. Il s’agit d’une énumération d’où toute chaleur est absente. Naturaliste disions-nous plus haut, ce qui s’avère très juste dans le cas présent. Ce côté détaché impose presque un environnement fantastique (mais, finalement, notre monde, qui regorge encore d’espèces inconnues, ne l’est-il pas lui aussi?).

Concret.

Le caractère concret de chacune des trente apparitions ne fait aucun doute. D’ailleurs, celles-ci sont mêmes illustrées par les soins de Jacques Cauda, ce qui ne les rend pas forcément plus sympathiques, mais leur donne un visage (là aussi poétique puisque de la 2D du dessin nous les extrapolons en trois dimensions). Ils confortent ainsi les idées de l’auteur, leur donne, si besoin était, un deuxième corps, visible cette fois-ci.

Ce recueil nous place ainsi dans un ailleurs fantasmé mais pas si éloigné de ça que nous. Parce que toutes ces bêtes existent. Forcément qu’elles existent puisque Étienne Ruhaud en parle. C’est là tout le pouvoir de l’écriture, de la poésie : rendre vivant ce qui ne l’est pas, qui ne l’est plus, qui ne sera peut-être jamais. Et c’est ici tellement saisissant qu’avant d’aller nous coucher, nous vérifions que des muskels ne se soient pas introduits dans notre chambre par inadvertance. On ne sait jamais.etienne ruhaud animaux

illustration couverture par Jacques Cauda

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« Le bal des vampires », ETIENNE RUHAUD, ANIMAUX (un article de Jean-Claude Gavard-Perret. Série « mon propre travail)

Universitaire spécialiste de Beckett, poète, critique chez Diérèse, Jean-Paul Gavard-Perret, que j’ai croisé à Chambéry il y a plus de dix ans, me fait l’honneur d’une recension. Merci à lui, donc, pour ce bel article!

https://cafe-valpins.blogspot.com/2020/11/le-bal-des-vampires-etienne-ruhaud.html?fbclid=IwAR0K4xrT5RLWadFCd9PAj7DFjfeN-AzIi241ItcHpuDlC_QYLnWXkeYoPxA

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Gavard-Perret

L’écriture de Ruhaud s’inscrit dans un courant tragico-jubilatoire. Soudain notre savoir du monde semble venir de l’immonde et de la « monstration ». L’auteur offre un bestiaire et une flore qui dépassent tout ce que nous connaissons.Par exemple, les « disques – grandes huîtres de vase extraplates, impeccablement rondes » sont immenses et les indigènes qui les côtoient en ont moins peur que nous : après avoir peints leur coquille – ils les placent sur un pick-up où ils produisent des grondements sourds. Quant aux cèpes ils prennent la dimension gigantesque de « vastes galettes spongieuses » de plusieurs mètres de circonférence.Tout cela dans l’objectif marqué  de tirer la langue à la dévotion qu’on porte à ce que nous connaissons. Autant au sujet des règnes animaux et végétaux que des hommes réduits à des groupes anonymes.  L’art poétique fait donc remonter des abîmes ce qui pourrait causer notre perte avec autant d’intelligence, de finesse que de drôlerie. 
Mettant la main à la pâte gluante des marais et la papatte de monstres repoussants, l’auteur propose une écriture des miasmes. Mais elle n’a rien de boueuse là où tout finit bien sûr par un bal des vampires selon la danse fantaisiste et ténébrante propre à l’auteur. 
Sa langue mêle dynamisme physique, tripotage jubilatoire et scansion allègre. Se trouve assumé et retourné par l’écriture tout ce qui est contre la matière-mère qu’on nomme nature.

Jean-Paul Gavard-Perret

Etienne Ruhaud, Animaux, Editions Unicité, Saint-Chéron, 50 p., 12 E.

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« MAUVAISE HERBE », PATRICIA SUESCUM, éditions Rafaël de Surtis, 2018 (note de lecture parue dans « Diérèse » 79, été-automne 2020.

Le présent recueil est tout entier placé sous le sceau de la radicalité. Pessimiste, la jeune Patricia Suescum paraît n’accorder que peu de valeur à un monde extérieur vain, évoquant notamment l’abandon, du bout des lèvres (p. 16), l’absence et la perte (p. 15), ou encore cette nausée des fuites impossibles (p. 14). L’être humain, lui-même, ne semble guère porteur de promesses, mais bien plutôt hypocrite, porté par la bien-pensance, et donc l’imposture (p. 24). Son amour ne constitue pas une ligne continue (p.21). Comme chez Gilbert-Lecomte, les images sont parfois violentes, en particulier lorsque P. Suescum parle de la carcasse gisante (p. 22) de l’agneau consommé lors du repas. Ne croyant pas en l’ordre social, creuse construction consensuelle, l’auteure se fait mauvaise herbe (p. 48), et entend nous mettre à nu, toucher le vrai, et ainsi dénoncer. Comment, dès lors, trouver le sens ? Si le rêve, cher aux surréalistes, broie (p. 44), comment échapper à la lanterne du cauchemar/et sa blancheur fantomatique (p. 18) ?  La solution se trouve certainement dans l’écriture. Il s’agit de faire un pas vers la lucidité, et donc vers la saisie de soi. Car si la société n’est qu’illusion, si l’homme n’est pas digne de foi, alors la plume doit se tourner vers l’intériorité. Dès lors, détaché des oripeaux du spectacle, il nous faut explorer la pensée comme matière première (p. 27). Face au désespoir, au gouffre, au néant, la poésie offre une porte de sortie. Mauvaise herbe procède ainsi de l’existentialisme. Notons aussi que la Nature, loin d’être horrible, demeure apaisante, contrairement aux grands boulevards (p. 26).

   Cette exigence de vérité se traduit, dans la forme, par une série de vers libres brefs et dépouillés, exempts d’images convenues. J’ai fait taire la parole de trop (p. 13) déclare P. Suescum. Parlons ainsi d’un lyrisme volontairement asséché, d’un lyrisme du désespoir, de métaphores qui claquent, au détour de la phrase. Publié, une nouvelle fois, par les magnifiques éditions Rafaël de Surtis (cf. précédemment sur le blog), aussi bref que vif, le volume est sans concession, à l’instar du tableau d’Egon Schiele reproduit sur la couverture.       

AUBERGE DE LA TÊTE NOIRE, PAUL SANDA, éditions Rafaël de Surtis, 2019 (note parue dans « Diérèse » 79, été-automne 2020)

   Le titre évoque plutôt un polar. Il s’agit pourtant bien d’une autobiographie poétique d’enfance, tel qu’indiqué sur la couverture. Cinq ans après Célébrations des nuées, récit en prose entrecoupé de vers, Paul Sanda décide de revenir sur sa propre existence, en parlant cette fois de son jeune âge. Le résultat est surprenant, et bien éloigné des précédents livres, qu’il s’agisse du fond ou de la forme. Sur la forme, nous sommes loin des images flamboyantes, parfois surréalistes, propres aux précédents opuscules. Le ton est ici beaucoup plus mesuré, non pas terne, mais tout simplement vrai. En vers narratifs libres parfaitement limpides, P. Sanda narre son enfance à Saint-Georges-sur-Loire, dans la campagne angevine, au bord du célèbre fleuve cher à Julien Gracq. Logé, avec sa famille, dans une maison au confort spartiate, le jeune Paul explore le bourg ainsi que les environs, créant ainsi son propre paysage mental. Croisée quatre fois par jour dans l’aller jusqu’à l’école, une étrange tête noire, sculptée au fronton d’une auberge, fait office de Minotaure dans le labyrinthe de la mémoire. Marqué par le mystère chrétien (p. 22) lors de la messe dominicale, Paul nourrit également sa mythologie personnelle de nombreuses lectures, comme Tom Sawyer, ou de films classiques, comme Alexandre Nevski, ou tout simplement de visions, fragments devenus images, réminiscences d’un rêve éveillé. Ainsi se dessine l’itinéraire d’un futur écrivain, amoureux du livre, seul outil de tempérance (p. 17), à jamais marqué par la fiction, les contes populaires, et qui aime à s’inventer une seconde vie, tournée vers le passé, un Moyen Âge fantasmé, nervalien : Grand-mère fut chambrière à Serrant (Château),/elle en rapporta, avant-guerre, une tapisserie,/faite d’une légende brodée à la main. Une/scène de chasse qui hanta mes nuits &/occupa mes jours, inventant mon admiration (p. 23). Magnifiée à chaque page, la Nature occupe également une place centrale dans le méandre des souvenirs, pour se transformer en personnage à part entière. Mystique, mais aussi panthéiste, P. Sanda sait à merveille chanter les saisons, les senteurs et les couleurs, soit la docilité de la terre/aspirant la pluie, les animaux du sol, les roses/mauves & le si beau carré de cyclamens. (p. 29).

   Récit initiatique orné de photographies rétro, récit de formation, ce nouveau livre, publié par l’intéressé aux très belles éditions Rafaël de Surtis, surprendra probablement certains lecteurs, habitués aux essais théologiques ou ésotériques. Ici, il s’agit essentiellement de se raconter, de raconter son parcours personnel, mais aussi celui de la famille, de ce père étudiant à la Catho, de l’arrière-grand-mère Berthe, du sol ancestral (p. 33). Si l’enfance est parfois morose, bonnet d’âne (p. 28) ou frustration (p. 25), les vingt-trois poèmes de ce magnifique volume en restituent la subtile essence, à l’imparfait, non sans une pointe de douce mélancolie.

« LA PREMIÈRE PIERRE », PIERRE JOURDE, GALLIMARD, PARIS, 2013 (article paru dans « Diérèse » 65, en 2015)

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   Le 31 juillet 2004, de retour dans le hameau familial, en plein Massif Central, Pierre Jourde, son épouse et ses enfants, sont verbalement et physiquement pris à partie par des agriculteurs. Au tribunal d’Aurillac, les accusés, qui se considèrent victimes, déclarent avoir été salis par le poète à travers un bref récit au titre évocateur, publié un an plus tôt chez un petit éditeur, l’Esprit des Péninsules. Hommage au territoire et à ses habitants, Pays perdu a t’il été lu de travers ? Très vite, la presse s’empare de l’affaire, s’enflamme, sort malgré lui P. Jourde, essayiste méconnu et auteur exigeant, d’une certaine confidentialité.

   Dix ans plus tard, ce dernier tente de comprendre, et, pour ce faire, revient sur les faits, en suivant l’ordre chronologique, à partir du moment de l’agression jusqu’à aujourd’hui. Analysant avec justesse le contraste existant entre un monde parisien, bobo, déconnecté, et l’univers rural (le décalage des journalistes prête à sourire), Pierre Jourde montre comment un simple tableau, par ailleurs magnifique, de la campagne, peut être mal reçu et générer un conflit, puis une relégation, un bannissement, une disparition, soit la pire des violences. Diverses pistes sont envisagées. Les agresseurs ont-ils été choqués de voir certains secrets révélés ? Se sont-ils sentis insultés, humiliés, ou ont-ils saisi un prétexte pour régler de vieux comptes, liés à d’antiques querelles de voisinage ? Aucune hypothèse n’est écartée, dans ce livre brillant et émouvant, si loin de la simplification, du manichéisme médiatique. Au-delà du simple événement, régal des feuilles de chou, La première pierre demeure en effet un objet littéraire, une réflexion autour de l’écriture perçue comme témoignage : Est-ce qu’il peut y avoir une intention autre que maligne ? Est-ce qu’on peut imaginer parler de la maison des autres et de ce qui s’y passe pour une autre raison que le plaisir du viol de l’intimité ? (p. 98). Refusant toute présomption d’innocence pour ce qui le concerne, P. Jourde veut simplement remonter à l’origine, avec lucidité, pour aboutir à une absence de réponse, ou, plutôt, à l’existence de plusieurs réponses, et donc au doute. Restent, face à la souffrance, à la brutalité des rapports humains, la beauté du verbe, la description passionnée des paysages et des êtres, dans une langue pure, ample, riche d’images et de sensations : La topographie de la région se résume en gros à ce vaste dôme volcanique, affalé comme une énorme méduse sur une plage, déployant autour de lui ses tentacules, qui sont d’étroits plateaux séparés par des gorges profondes envahies de forêts. C’est là qu’il y a quelques hommes, encore. Le village est collé au bord de l’un des tentacules. Et l’on dirait vraiment, lorsqu’on l’aperçoit de loin, un de ces coquillages marins parasitant le corps monstrueux d’un Léviathan (p. 137-138).

 

 

« À FLEUR DE PEAU », CATHERINE ANDRIEU, éditions Vincent Rougier, collection « Ficelle », 2020 (CRITIQUE)

   Ces jours-ci sort le nouveau recueil de Catherine Andrieu, aux éditions Vincent Rougier. Comme annoncé sur les réseaux sociaux, votre serviteur en a écrit la préface (reproduite ci-dessous).

Site de l’éditeur Vincent Rougier

Site de Catherine Andrieu

andrieu

 

  Une poésie de la mémoire…  Ainsi pourrions-nous qualifier ce nouveau recueil. Dans la lignée du premier opuscule publié[1], Catherine Andrieu se livre à une forme de confession en vers libres, évoquant les différents âges de sa vie, et plus particulièrement l’enfance, qu’il s’agisse de chimères griffonnées, portes vers l’imaginaire, ou de souvenirs plus réels, souvent plus douloureux : À l’école le Monsieur/N’a pas le droit de te toucher/Là, tu sais, entre les jambes. On ne saurait, pour autant, parler d’autobiographie au sens strict, soit d’un récit ordonné et exact, avec un début et une fin. Sous la lumière tout est flou, et, de fait, la chronologie semble totalement bouleversée, comme si l’auteur nous livrait un flux de conscience d’où la notion de temporalité, d’exactitude, semblait bannie. Les souvenirs se télescopent, se confondent, s’entremêlent en un subtil maelstrom brassant époques, figures, et lieux. Tantôt, nous voici dans la chambre de la maison familiale, tantôt nous sniffons de la poudre blanche, au milieu du rêve. Ut pictura poesis, le tout s’incarne en une série de tableaux plus ou moins précis, parfois de simples croquis littéraires. Peinture et écriture demeurent indissociables chez Catherine, poète ET plasticienne.

  Les allusions, les histoires, semblent nimbées de mystère, et demanderaient une initiation. Parfois un étrange mysticisme affleure, notamment à travers cette singulière prêtresse africaine, prêchant dans le désert…Que signifie ? S’il nous est interdit de tout comprendre, il reste permis de se laisser porter par les mots, la métaphore. Car le ton, lui, demeure simple. La plume procède de la pure figuration, refuse l’abstraction, la complication. Limpide, le style de Catherine tend parfois vers la naïveté, sinon le prosaïsme. Mais ni cette douce musicalité, ni le lyrisme, ni la construction d’un monde, ni les réminiscences heureuses, ne semblent prémunir du désespoir. Les jouets sont partis, les chats, chers compagnons, sont emportés, la cocaïne n’est que vaine pharmacopée, l’amour échoue, et, dès l’enfance, la magie s’est envolée : À dix ans, je ne crois pas en toi ! Si, pour reprendre Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible est rassasier, comment survivre ? La culture, les rêveries de monsieur Hugo, les œuvres de Dali, ou la mythologie antique, très présente chez Catherine, apportent un baume. Et plus encore la poésie, si elle ne guérit complètement, demeure un compromis, une voie lucide, l’unique exutoire : Je ne suis pas belle ma jeunesse se fane/Mais j’ai le secret du cœur et de l’Univers/Gravé sur le visage et les mains/Et les bêtes m’écoutent aussi/À  fleur de peau.

[1] Poèmes de la mémoire oraculaire, éditions du Petit Pavé, 2010.

« FURFUR », PATRICK BOUTIN, éditions LAMIROY, WOLUWE-SAINT-LAMBERT, BELGIQUE, 2019. (note de lecture parue dans « Diérèse » 78).

furfur

   De Balzac à Marguerite Yourcenar, en passant par Oscar Wilde, nombre de romanciers ont abordé la peinture sous l’angle fantastique. Plasticien de formation, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Patrick Boutin s’inscrit dans cette filiation à travers un conte bref et profond. Nous y suivons la mésaventure d’un artiste figuratif d’âge mur, pourvu d’un don indiscutable, mais [vendant] peu (p. 8). Réalisant un autoportrait extrêmement ressemblant, l’homme voit le tableau prendre vie, et progressivement prendre sa place. Soucieux de ménager le suspense, nous ne livrerons évidemment pas la fin au lecteur. Ce dernier devra débourser la modeste somme de quatre euros pour acquérir ce mince et élégant volume tout blanc, publié par Lamiroy, maison belge spécialisée dans l’édition d’opuscules, soit de petite(s) nouvelle(s) de 5000 mots paraissant tous les vendredis. Servie par un indéniable talent narratif, l’intrigue est à la fois efficace et simple, prenante. En conteur accompli, P. Boutin mène rondement le récit à son terme, jusqu’à sa chute fatale. Mais c’est surtout le style qui surprend : cette plume extrêmement maîtrisée, comme décalée à l’époque du SMS et de l’écriture parlée. Dans une prose impeccable, savamment rythmée, P. Boutin nous emmène loin du quotidien, employant des termes délicieusement désuets, comme tirés du Littré, d’une ère révolue, riche et distinguée. Avec son exergue emprunté aux Contes humoristiques de Théophile Gautier, cette singulière histoire semble datée du XIXe siècle, ou plutôt fait revivre le XIXe siècle, soit l’esprit précieux, décadent, propre à Barbey d’Aurevilly. Délibérément classique, loin des expérimentations contemporaines, P. Boutin n’a pour autant rien d’un passéiste, d’un homme de Lettres réactionnaire copiant un énième palimpseste, puisque son histoire traite avec originalité du double, thème intemporel. S’y ajoute l’humour subtil d’un narrateur désabusé, qui s’effacera littéralement, ou plutôt se verra effacer par son besson (p.26).

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