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BABYLONE (création personnelle 2)

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Antiquités mésopotamiennes, Musée du Louvre.

 

   J’ai toujours ressenti une énorme mélancolie en songeant aux civilisations mortes. Enfant, en tous cas, j’imaginais que les peuples avaient gardé quelque chose de leurs attributs antiques. Ainsi étais-je surpris, en voyant l’équipe grecque de football, de ne pas croiser des joueurs habillés comme Socrate ou Périclès, avec de longues barbes, des toges, ou des casques à crinière. De même pour les Egyptiens, que j’imaginais accoutrés en pharaons. Dans les années 80, lorsque la république islamique iranienne était considérée comme une menace primordiale, j’étais étonné de voir l’armée de ce vaste et ancien pays avoir des tanks modernes, et de faire le lien entre Khomeyni, personnage menaçant, ennemi déclaré, et l’ancienne Perse. Comme si les ressortissants de cette lointaine contrée devaient habiter de vastes palais parfumés d’encens, avoir d’immenses sérails, et vivre, tel Sardanapale, enturbannés au milieu de félins apprivoisés, avec un mélange de cruauté et de raffinement exotiques, tout une image d’Orient de bazar, confondant Inde, péplums ratés et péninsule arabique. Rien ne m’a plus attristé, au cinéma, que cette scène de Roma, où Fellini met en image la destruction d’une villa étrusque, littéralement bouffée à l’air libre, lors de la construction du métro, dans la capitale italienne. Les fresques, les statues disparaissent. Et les archéologues en demeurent bouleversés, constatant que tout est fini. De même certains touristes japonais doivent-ils se figurer les Français en personnages du XVIIème siècle, portant perruques et bas, très poudrés, ou comme des esthètes XIXème, habitant Montmartre, et ne buvant que du Champagne, de l’absinthe, avec de bonnes manières, des carrosses à chevaux et tous les clichés de l’exécrable Amélie Poulain, qu’on croirait produit par l’Office du tourisme. Ou, pour pousser encore le bouchon plus loin, sous les traits de Gaulois à casque ailé, avant le sacre même de Clovis.

   Hier, alors que j’officiais à mes fonctions de gardien dans le plus grand musée du monde, et que la fatigue me gagnait, une famille d’Orientaux, précisément (sachant que le terme est pesé, car tout est suspect, linguistiquement, dans l’Hexagone), vient me trouver. L’homme doit avoir quarante ans, ou un peu plus, et porte un soupçon de barbe, une négligence ou une flemme. La femme a plutôt un beau visage, avec un nez fort, et elle est habillée comme ses enfants, avec des joggings américains et une paire de Nike flashy. Situé à l’église copte, dans une sorte de réconfortant grenier, ou plutôt cave fraiche, sorte de réserve à sel, je pensais qu’on allait encore me demander où se trouvait le sphinx, la momie.
« Hello, where is Irak, please?
_ Irak?
_ Yes. Oriental antiques. »
Et ma main de saisir le plan en anglais, et non en arabe, pour indiquer les lieux, marqués en jaune foncé.
‘Here. It’s antique Mesopotamia. Bagdad, Babylone. Here is islamic art. It’s différents things.
_ I prefer Babylone. We are not from Bagdad. It’s still Babylone.
_ Ok,, Babylone. When you want. »

« ATTENTION/ACHTUNG » DE MATHIAS RICHARD (création personnelle, 1)

chat de mars

Avec sa couverture toute noire, la revue « Chats de Mars » contient de riches illustrations en noir et blanc. L’objet s’obtient auprès de Julien Boutreux, contre quelques timbres seulement. Ecrire donc à jlboutreux@gmail.com

  Animateur de la revue Chats de Mars, déjà évoquée sur le blog, et poète lui-même, mon ami Julien Boutreux m’a récemment demandé si je pouvais traduire du français vers l’allemand un texte du Marseillais Mathias Richard. Invité à un festival littéraire dans une brasserie berlinoise, ce dernier devait effectivement lire un assez long passage dans la langue de Goethe, et sollicitait notre aide bénévole. Je me suis donc prêté à l’exercice, usant ainsi de mon vieux dictionnaire « Harrap’s », ainsi que de Reverso, qui permet de retrouver certaines expressions. De fait, le poème intitulé « Attention » a été déclamé le samedi 27 octobre, soit il y a quatre jours, outre-Rhin, lors de l’évènement « Ungemuetlich » V, organisé par Frédéric Krauke au 80-82 de la Berliner Strasse, à la Wilner Brauerei. Je l’ai moi-même lu deux jours avant, le jeudi 25, lors du Cénacle du Cygne de l’inoxydable Marc-Louis Questin, en français et en allemand. Voici donc les deux versions.

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Affiche de l’évènement « UNGEMUETLICH V »

 

ATTENTION

Attention
Attention y a une barrière sur la route
Attention y a de l’eau qui tombe du ciel
Attention une goutte coule de ton nez
Attention y a la lumière qu’est allumée
Attention
Attention, y a la porte du frigo qu’est ouverte
Attention la porte du garage n’est pas fermée à clef
Attention faut pas tâter les fruits
Attention les serviettes sont nominatives / c’est pas ta serviette
Attention tu sais ce que tu quittes mais tu sais pas où tu vas
Attention c’est très dangereux
Attention fait froid dehors
Attention le chat ne doit pas rentrer ou sortir de la maison
Attention la voiture
Attention la maison
Attention les oiseaux
Attention le trottoir
Attention le quartier
Attention les voisins
Attention le bébé
Attention, ça refroidit
Attention pas trop de sel !
Attention tu manges pas dans l’ordre…
Attention c’est pas vrai du tout
Attention à ton futur
Attention à la chaudière
Attention à l’électricité
Attention il y a un risque de gel
Attention il fait nuit
Attention c’est la crise.
Attention on ne peut pas se le permettre.
Attention les camions.
Attention les encens c’est toxique.
Attention bouilloire en plastique ça rend stérile.
Attention l’aspirine donne mal à la tête
Attention ces avocats pourriront si tu les tâtes.
Attention tu fais trop de bruit le plancher grince quand tu marches
Attention cette huile est cancérigène.
Attention doit y avoir une fuite de dioxyde de carbone.
Attention le courrier.
Attention les plantes.
Attention il faut garder la porte fermée.
Attention tu manges trop
Attention tu manges pas assez
Attention comment tu parles
Attention

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Le poète Mathias Richard en pleine action.

 

ACHTUNG!

Achtung!
Achtung! Es gibt eine Schranke am Weg.
Achtung! Es gibt Wasser, das von Himmel fallt.
Achtung!
Achtung! Rotz fliesst von deinem Nase.
Achtung! Das Licht is gemacht.
Achtung!
Achtung! Die Külhschranktür ist geöffnet.
Achtung! Die Garagentür is nicht geschlossen.
Achtung! Du darfst nicht die Obst treffen.
Achtung! Die Handtüche sind nämentlich/ Da ist nicht dein Handtuch.
Achtung! Du weiss was du verlässt, sondern nicht wo du hingehst.
Achtung! Das ist sehr gefährlich.
Achtung! Es ist kalt draussen.
Achtung! Der Katz darft nicht ins Haus einbrechen, und er darft nicht das Haus verlassen.
Achtung! Der Wagen.
Achtung! Das Haus.
Achtung! Die Vögel.
Vorsicht ! Der Gehweg.
Achtung! Das Viertel.
Achtung! Die Nachbarn.
Achtung! Das Baby.
Achtung! Es kühlt.
Achtung! Nicht zu viel Salz.
Achtung! Du isst nicht in Reihenfolge.
Achtung! Das ist absolut nicht wahr.
Achtung vor deiner Zukunft.
Achtung vor Kessel.
Achtung vor Strom.
Achtung! Gefriergefahr.
Achtung! Krise ist da.
Achtung! Wir können nicht es machen.
Achtung! Die Lastautos.
Achtung! Weihrauch ist giftig.
Achtung! Plastischwasserkocher Schwangeren schadet.
Achtung! Aspirin Kopfschmerzen gibt.
Achtung! Diese Avocados werden verwesen wenn du sie triffst.
Achtung! Du machst zu viel Lärm. Der Boden knirscht wenn du läufst.
Achtung! Dieses Öl ist krebserregend.
Achtung! Es muss sein Kohlendioxidleck.
Achtung! Der Kurier.
Achtung! Die Pflanzen.
Achtung! Tür darft geschlossen bleiben.
Achtung! Du isst zu viel.
Achtung! Du isst nicht genug.
Achtung vor deiner Sprechweise.
Achtung!

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Votre serviteur lisant le texte en question à la Cantada II, rue Moret, dans le cadre du « Cénacle du Cygne » organisé par Marc-Louis Questin, le 25 octobre 2017. Photo de Claudine Sigler.

 

 

 

« LES LUNES » PAR MONIQUE MARTA

  La peintre et poétesse niçoise Monique Marta, qui en outre anime la revue Vocatif, a représenté à sa façon mon poème « Les Lunes », disponible en ligne, et que je reproduis ci-dessous. Inspirée par le surréalisme, Monique avait déjà représenté « Les Caloplans », une autre fable de mon cru. Merci à elle pour cette belle toile!

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LES LUNES

   De vastes méduses volantes, descendues des plateaux du ciel.

  La forme est presque ronde. La surface tachée de cratères, de crevasses, de varices, balafres sur une peau grise et rugueuse, éléphantesque.

   Énormes ballons à moitié dégonflés, flottant par-dessus la ville, les champs, apparus après le mois de pluie, comme des saletés à l’horizon, un point noir, une fièvre ou une rancune. Fausses planètes de charbon.

   D’aucun voient bon, ou mauvais présage, dans leurs ondulations, leur mouvement. Les lunes échouent avec un bruit mat, tel bulle qui éclate, eau et boue répandues sur le bitume en une flaque noire, un cloaque. Des gaz s’échappent encore quelques jours, comme après une éruption, feux follets de terre et de cendre, puis tout s’éteint.

 

 

PANTIN

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   Et toujours la même émotion, mêlée de délectation morose et d’obscénité, en franchissant les portes du cimetière de Pantin, refuge des renards franciliens, le plus grand de France (107 hectares). Un endroit hors de tout, cerné d’immeubles et de restaurants portugais quasi déserts, à la recherche d’on ne sait quoi, de cette mélancolie peut être aux abords de la ville. A retrouver tel clown oublié dont le sourire illumina les grands de la planète, tel réalisateur de séries B, telle actrice comique au hasard des allées, ou ce poète surréaliste dont la sépulture se couvre d’orties, et qu’on ne lira plus, ente Pierrot Pipo; Fréhel et Reinette l’Oranaise. Tout un monde enfoui, et dont on aimerait refuser l’effacement. Comme si tout cela n’était qu’une parenthèse, et que les défunts de toutes époques devaient ressurgir, parler, réinventer quelque chose, se croiser une fois la nuit tombée.

UNE LECTURE DU « BESTIAIRE »

  Blogueur, animateur de la revue lyonnaise Traction-Brabant, auteur, et éditeur, Patrice Maltaverne, dont j’ai déjà parlé ici, me fait l’honneur d’un article, le deuxième consacré à mon petite Bestiaire. Laissons lui donc la parole!

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« Bestiaire », d’Etienne Ruhaud

Édité par « La Porte », ce « Bestiaire » d’Étienne Ruhaud présente à travers des textes en prose, dix animaux fantasmagoriques ou existants, dont la description fait la poésie, mais qui sont loin d’être des animaux attirants.

Ici d’ailleurs, la poésie peut très bien venir de la science, tellement cette dernière dépasse la fiction. Et le lecteur a parfois du mal à distinguer ce qui pourrait être possible et ce qui ne l’est pas.

Extrait de ce « Bestiaire » : « Les dorses » :

« Une excroissance au loin, telle une barrière de corail, sortie de l’océan.

Ils ont poussé là comme un mauvais sort, encerclant une île oubliée des atlas, pour former un atoll empli d’algues violettes.

La partie immergée est couverte d’une large couche de granit noir, armure posée sur un corps spongieux et fragile, de couleur marron. La partie émergée, elle, est garnie de peignes triangulaires en métal bleu, flexibles mais plus tranchants que des rasoirs, et dressés à la verticale, hauts vers le ciel.

Le vent qui souffle dedans produit des ultrasons, audibles au large. »

Pour en savoir plus sur « Bestiaire », d’Etienne Ruhaud, qui est vendu au prix de 4 €, vous pouvez écrire à son éditeur, Yves Perrine, à l’adresse suivante : 215 rue Moïse Bodhuin 02000 LAON.

Pour consulter l’article en ligne (sur le blog de Patrice Maltaverne)

ÉVÈNEMENTIEL DU MOIS D’OCTOBRE

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Au « Cénacle du Cygne », à la Cantada II, le 22 septembre. Merci à Cassandra Hans.

 

Chers amis, chers lecteurs,

  Je reviens vers vous après une interruption d’environ quinze jours. Certains m’ont demandé pourquoi j’avais posté la célébrissime pensée de Blaise Pascal autour du « Divertissement ». Pascal, qui apparut longtemps sur les billets de 500 francs, avant le passage à l’euro, m’a énormément marqué lorsque j’étais en première. Ayant résolu de poster ce qui me plaisait sur « Page paysage », et de citer des textes m’ayant bouleversé, j’ai donc tout naturellement décidé de reproduire le passage évoqué plus haut. Cette assez brève considération décrit assez bien la finalité tragique de l’existence, ou plutôt son absence de finalité, pour qui n’adhère à aucune religion, pour qui la vie s’arrête avec la mort, sans espoir d’au-delà, d’illusoire arrière-monde.

   Mais revenons-en à des sujets plus légers, ou, disons, plus concrets, je déroule ci-dessous, avec un peu de retard, l’évènementiel du mois d’octobre.

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   Vendredi 6 octobre, à partir de 19h30, mon ami Pascal Mora présentera son recueil Paroles des forêts, à la librairie « La Lucarne des écrivains », dont j’ai déjà parlé (115 rue de l’Ourcq, 75019 PARIS, métro Crimée). Seront également présents Georges Friedenkraft et Jacqueline Persini. Si vous suivez bien, j’ai parlé du livre de Pascal dans la revue Diérèse.

 

laure-missir   Le 8 octobre, de 19 heures à 22 heures, se déroulera le vernissage de l’exposition « L’échappée belle », à la galerie l’Usine (102 boulevard de la Villette, métro Colonel Fabien). Sous la patronage de Claude Brabant, créatrice et animatrice de la revue « Empreintes », vous pourrez admirer les collages de Laure Missir et Pierre Rojanski. La clôture de l’exposition aura lieu le samedi 22 octobre à 20 heures. A cette occasion, la compagnie médiévale « Ficta musica » viendra lire des fabliaux grivois, sur fond de musique d’époque. L’entrée est libre (téléphone 01 42 00 40 48).

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   Le 15 et 16 octobre 2016 se déroulera le 26ème salon de la revue, espace des Blancs Manteaux, au 46 rue Vieille du Temple, 75004 Paris (métro Saint-Paul). Sera présente une nouvelle fois « Empreintes », la revue de Claude Brabant, ainsi que de nombreux périodiques littéraires. J’y serai normalement vers 18 h 30, samedi soir. N’hésitez pas à me contacter si vous y aller (er10@hotmail.fr, 07 50 89 83 24).

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  Ce même samedi 15 octobre, cette fois à Nice, la plasticienne et poétesse Monique Marta présentera le numéro 28 de la revue Vocatif, autour du symbolisme, à partir de 19 heures, à l’Atelier 17 (au 17 rue des Ponchettes). Lecture de textes, exposition des peintures de Thérèse Cigna et des collages de Monique. Musique de Cyril Cianciolo. Présence du philosophe Marc Herceg et du poète Michel Capmal. Je ne pourrai en être, hélas, mais si vous habitez le Var… Par ailleurs, vous pouvez évidemment commander Vocatif. Je joins le lien vers le site ci-dessous (cliquer dessus).

Site de la revue « Vocatif »

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  Le samedi 22 octobre se tiendra, sous les auspices de Pascal Mora (évoqué plus haut), le fameux Café/poésie, à la bibliothèque municipale de Meaux, en Seine-et-Marne. Je joins donc l’affiche, où vous trouverez tous les éléments nécessaires. Je pense moi-même y aller. Une nouvelle fois, si vous voulez me faire signe… (er10@hotmail.fr, 07 50 89 83 24, bis repetita placent).

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  Le jeudi 27 octobre, vers vingt heures, je viendrai également lire mes poèmes au traditionnel « Cénacle du Cygne » organisé par mon ami le poète Marc-Louis Questin, alias Lord Mandrake, fréquemment évoqué sur le blog. L’adresse est toujours la même (bar « La Cantada II », 13 rue Moret, 75011 PARIS, métro Ménilmontant ou Parmentier). Je reprends ici la présentation de la page Facebook:

   Cette soirée ludique, magique, sensuelle et décadente présentée par Lord Mandrake rend hommage au monde magique de Walt Disney et aux comics. Avec la participation de Juan Ramon Alarcon, Etienne Ruhaud, Zoro Astre, Carmilla Faith aka Carmilla Bathory, Aurélien Bédeneau, Celine Bédeneau, Julie Chaux, Dolly Creepyy, Alexis Denuy, Daisy Deparys, Electric Press Kit (session acoustique), The Freaks, Yves Gaudin aka Y.G., Alain Gilot, Jean Hautepierre, Allan Mac Horn, David Krampz, Didier Malherbe, Pascal Perrot, Jean Peyrelade, Marc-louis Questin, Rhinoceros, Marie-Jose Salas de Ballesteros, Translucid Souls (Bruno Gaia & Juana Le Piranha), Richard Wahnfried aka Richard Turek, AnnSo Unter, Nina Zivancevic + invites-surprise. Entrée et participation libres.

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    Pour terminer, évoquons la parution prochaine (fin octobre), aux éditions 11-13, de Lalita, le dernier roman de Marie-Thérèse Schmitz, épouse de mon ami le musicien québécois Michel Guay. Une grande fresque pleine d’humanité au coeur de l’art Indien, de la peinture au cinéma. À découvrir!

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RETOUR SUR « DISPARAÎTRE » (réflexion sommaire)

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   Parfois on se demande si on a fait quelque chose d’abouti. Je ne dis pas ça pour qu’on me rassure mais c’est une vraie question. Orné d’une photo de la gare du Nord, prise depuis la ligne 2 par mon amie Marianne Vinégla Camara, Disparaître est sorti il y a trois ans, grâce à François Mocaër et aux éditions Unicité (Gallimard avait aimé l’idée, et puis c’est tout). Dans sa préface, Dominique Noguez parlait d’un « roman de la crise ». Je demeure très touché que l’écrivain ayant fait connaître Houellebecq, grand romantique libéral de ce nouveau siècle, (et qui m’a écrit par mail après avoir reçu le livre), ait parlé en termes élogieux de ce qui se voulait d’abord un récit poétique. De fait, j’y évoquais le parcours catastrophique d’un étudiant apathique devenu précaire, à la Poste de Nanterre, de ceux qu’Aymeric Patricot appelle les « petits blancs » dans son essai éponyme, sachant que le terme est polémique (comme tout ce qui est vrai aujourd’hui). L’absence de perspective et de foi propre au personnage, l’absence de cause religieuse ou politique, constituaient le fil directeur d’un parcours tristement banal, de la banlieue Ouest jusqu’au cimetière de Thiais. Au moment de l’écriture je voulais surtout évoquer les SDF et les paysages urbains, ces paysages fer, les ensembles multiculturels de la petite ceinture. L’introduction assez rapide d’un personnage ressemblant fort au dynamique François Bon, et animant un atelier d’écriture à la fac de Limoges, ne devait rien au hasard, évidemment. Désormais certains éléments me paraissent datés.D’une part, Paris s’est encore dégradé, évidemment, et la donne terroriste a laissé son empreinte de sang. D’autre part les lieux eux-mêmes ont changé. Mon propre quartier a muté, puisque les squats y ont laissé la place aux bâtiments du Ministère, et que le tramway s’est installé, le long de Montreuil. Chinagora même, qui était alors abandonnée, et où plusieurs affaires sordides s’étaient déroulées, a été réhabilité. Les chiffres de vente du bouquin sont par contre toujours aussi faibles, mais ça c’est encore autre chose. Le prochain roman sera plus saignant, plus direct peut être plus long et plus construit aussi car certains éléments me semblent trop brefs et sommaires. Dépasser le politiquement correct ne serait pas une mince affaire. Pourtant tout est là. Parler de l’époque en vrai, sans provocation ni idée préconçue. Juste dire les choses.

ÉVÈNEMENTIEL DU MOIS DE JUIN

Chères lectrices, chers lecteurs,

  Je suis moins intervenu sur le blog en juin. Outre ma recherche inlassable autour du surréalisme, j’ai énormément lu, à la fois une monumentale biographie de Staline, par Simon Sebag Montefiore, et plusieurs romans proposés par des camarades d’écriture, et, disons-le, des amis.

  Je reviens donc, en ce 2 juin pour le moins pluvieux, en espérant que la Seine ne déborde pas, pour vous signaler divers évènements à Paris et en proche banlieue:

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  Tout d’abord, je participerai, en tant que spectateur et amateur, au 34ème marché de la poésie, qui se tiendra comme indiqué ci-dessus place Saint-Sulpice, dans le sixième arrondissement de Paris. Vous pouvez me retrouver si vous le souhaiter, pour prendre un verre, ou dialoguer, le 12 juin dans l’après-midi. Mon mail: er10@hotmail.fr, 07 50 89 83 24. Cette année, le Mexique est à l’honneur.

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    Je relaie également l’information donnée par ma collègue danseuse et auteure Marie-Dominique Xerri, fondatrice et présidente de l’association montreuilloise « Les Kryptonniques ». Comme indiqué ci-dessus, un spectacle sera représenté les 11 et 18 juin dans le vingtième arrondissement de Paris.

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  Le jeudi 23 juin, à la Cantada II (11 rue Moret, Paris 10, métro Ménilmontant), à partir de 20h30, se tiendra le traditionnel et mensuel « Cénacle du Cygne », scène libre où interviendront poètes, musiciens, danseurs, chanteurs, acteurs et artistes en tous genre. L’entrée est libre, et l’animateur n’est autre que Marc-Louis Questin, auteur d’une biographie du groupe de musique progressiste « Urban Sax » (cf. en bas de l’article).

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   Le dimanche 26 juin, à midi, Cantate/Macabre, le court-métrage de mon ex-collègue et ami Stéphane Rizzi, sera projeté au « Trianon » de Romainville, l’un des plus vieux cinémas du Monde, où fut tournée la célèbre présentation de la « Dernière séance, avec Eddy Mitchell. Je suis crédité au générique, en tant que dialoguiste, ce qui évidemment me ravit. Figurent également parmi les actrices les comédiennes Agnès Berthon et Élise Lhomeau, qui joue également dans le magnifique Holy motors de Léos Carax. Sera également projeté Astres errants de Valérie Bert.

  Cinéma « Le Trianon », place Carnot, 93230 ROMAINVILLE (depuis Paris, prendre la ligne 11 du métro, ou la ligne de tramway 3b direction « Porte de la Chapelle » et s’arrêter à la station « Mairie des Lilas ». Prendre ensuite le bus 105 direction « Mairie des Pavillons-sous-Bois » et s’arrêter à la station « Carnot »).

Site internet du cinéma « Le Trianon » (cliquer sur le lien)

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  Signalons également la dédicace du livre Urban sax, les musiciens de l’Infini (éditions Unicité), au Centre culturel Christiane Peugeot (62 Avenue De La Grande Armee 75017 Paris, métro Porte Maillot), le mercredi 29 juin de 18 heures à 21 heures.

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  … Enfin, dans un autre style, le prix « Les Incorruptibles », décerné par de jeunes lecteurs, a été attribué au roman historique 14-14, qui évoque la Grande Guerre, et qui est co-écrit par Silène Edgar et Paul Béorn. Bravo à eux pour le prix, et plus encore pour ce récit de qualité, dont les plus motivés retrouveront la présentation ici.

Présentation du roman « 14-14 » sur le site des éditions Castelmore (cliquer sur le lien)

  Voilà. On se quitte en musique:

SAINT-VALENTIN

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SAINT-VALENTIN

  Le 14 février 2008, le ciel était clair et absolument beau, versant un jour cristallin et froid sur le Causse de Limogne, au Sud du Lot. Revenu de son jogging matinal, Tristan Abélard appela son épouse à plusieurs reprises, et, n’obtenant pas de réponse, entreprit de fouiller chaque pièce du mas. Enveloppée d’un vilain peignoir violet, linceul improvisé, Aimée gisait dans la salle de bain, sur le carrelage bleu, au pied du lavabo, une brosse à la main. Le vieil homme resta pétrifié plusieurs minutes, puis appela les secours, qui ne purent que constater le décès.

  Tristan Abélard fut entendu par la police de Cahors, et rapidement disculpé. Il n’avait aucun mobile, et rien ne permettait de l’accuser. L’autopsie révéla qu’Aimée avait succombé à une rupture d’anévrisme, et qu’elle était partie d’un coup, sans souffrir. La mort avait cruellement choisi de frapper à la Saint-Valentin. La veille, Tristan avait réservé une table dans une auberge des environs, s’apprêtant à célébrer plusieurs décennies d’une vie commune simple et stable, confortablement banale. Tous deux s’étaient connus, jeunes, dans les locaux de l’INRA, non loin de Versailles, s’étaient mariés civilement dans la ville bourgeoise des Yvelines où ils résidaient, avaient conçu deux grands et athlétiques garçons, désormais quadragénaires. La retraite venue, le couple d’ingénieurs avait acquis un corps de ferme en calcaire blanc à l’écart d’un minuscule village quercynois épargné par l’autoroute, comme pour retrouver un contact avec une nature qu’ils avaient, pendant des années, disséquée en laboratoire. Les gens du coin, eux-mêmes âgés, les appelaient sobrement « Les Parisiens », ou, plus sobrement encore, « Les Abélard ». On les croisait lors des fêtes communales. Lui était fort et massif, rasé de près, vêtu avec une certaine élégance surannée, elle petite et fluette, ses cheveux gris coupés courts, d’épaisses lunettes d’écaille sur le nez.

  Tristan, qui aimait sa femme, passa rapidement des pleurs à l’hébétude, ne se nourrissant presque plus, restant cloîtré dans une maison devenue brutalement vide, étrangère. C’étaient, parfois, de longues stations devant la télévision éteinte, ou d’interminables soliloques nocturnes, d’infinies errances dans la nuit, autour du mas. N’ayant jamais envisagé de vieillir seul, le veuf se laissait dépérir. Alerté par un voisin, l’un des fils, qui habitait Toulouse avec sa famille, vint dans le Lot tous les week-ends, nettoya la maison, arracha les mauvaises herbes, força son père à manger et à sortir, jusqu’à le traîner dans les lotos chasseurs, ou dans les vide-greniers. Docile, cassé et voûté, Tristan accepta le traitement, et, au fil des semaines, refit surface. Bientôt les villageois le virent reprendre le jogging, faire le marché, échanger quelques propos d’usage, et autres considérations météorologiques. Les visites du fils s’espacèrent.

  Aimée, farouchement athée, souhaitait être incinérée, laissant à ses proches le soin de disposer de ses restes comme bon leur semblait. Tristan fit donc le nécessaire, et garda l’urne funéraire enfouie sous un étrange petit autel en forme de dolmen, caché dans un recoin du jardin. Une fois guéri de sa dépression, le veuf prit l’habitude de se recueillir, chaque matin, devant l’autel, comme d’autres, armés d’un bouquet, d’un arrosoir en plastique, vont au cimetière tous les dimanches.

  Sans préciser l’intérêt d’une telle acquisition, Tristan acheta un jour une parcelle de bois, baptisée les Rozières, à un agriculteur du coin. Un tiède après-midi d’automne, des chercheurs de champignons surprirent le retraité en train de couper des arbres à la tronçonneuse, avant de les empiler soigneusement en stères, à l’aide d’un énorme scarabée métallique aux pinces démesurées, pourvu d’épaisses chenilles. Intrigués, ils lui posèrent quelques questions, sans obtenir de réponse nette. Bientôt, le bruit se répandit dans le canton que Tristan s’était improvisé bûcheron, sans qu’on sache pourquoi. Quand on l’interrogeait, l’homme, qui avait dépensé presque tout son argent en matériel agricole, restait évasif, parlait mystérieusement de retailler la forêt. Des paysans se mêlèrent de la chose, l’espionnèrent vaguement, et son fils s’inquiéta, jusqu’à engager, quelques mois durant, un détective privé. Son père avait-il perdu la raison ? Été comme hiver, malgré la chaleur, le froid, et surtout l’âge, Tristan poursuivait opiniâtrement sa tâche, occupant ses soirées solitaires à lire des ouvrages d’arboriculture, consultant des sites spécialisés. Le fils finit par croire qu’il s’agissait là d’une thérapie, d’une façon de faire son deuil, de s’abrutir afin d’oublier, de s’occuper. Progressivement, les gens cessèrent de surveiller les allées et venues du « Parisien », ne prêtèrent plus attention à ses énigmatiques, et herculéens, travaux.

  Le samedi 14 février 2015, sept ans jour pour jour après la mort d’Aimée, un pâle soleil éclairait doucement les collines endormies, les immenses étendues couvertes de chênes, les étangs pareils aux taches d’argent, le village caché, au bout d’une étroite départementale. Tristan se leva aux aurores, puis enfila un magnifique costume noir, et, laissant la porte grande ouverte, saisit l’urne funéraire sous l’autel. Son fusil de chasse en bandoulière, il se rendit ensuite au bois des Rozières, au milieu de la vaste clairière qu’il avait lui-même créée, avant de répandre les cendres de sa femme au sol, et de se tirer une balle en pleine tête.

   Un couple de jeunes randonneurs anglais paniqués découvrit le cadavre le lendemain. Tristan, qui avait laissé une courte lettre bien en évidence sur la table du salon, voulait lui aussi être incinéré, et reposer dans la clairière, auprès d’Aimée. Son fils respecta sa volonté, et ses cendres se mêlèrent à la terre, non loin des restes de son épouse.

   Un mois après les faits, un pilote d’ULM, survolant par hasard les lieux du drame, remarqua quelque chose d’étrange au sol, et réprima un cri de surprise.

   Quelqu’un avait taillé une clairière dans la forêt, en forme de cœur.

NOUNOURS

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NOUNOURS

   Fines aiguilles, arêtes ébréchées couvertes de minuscules névés, les Pyrénées découpaient géométriquement l’horizon parsemé de légères touches de brume. Il était midi trente, et le soleil de juillet tapait fort. Chauffé à blanc, un lac scintillait là-haut, tel un mirage, un morceau d’azur tombé du ciel.

   « Putain de sa race ! », lâcha rageusement Kévin Lalouze, surnommé Nounours du fait de sa forte carrure, de son allure pataude et de son embonpoint. Transpirant dans son survêtement beige, sous sa casquette Adidas, il demeurait insensible à la beauté du paysage. Le jeune métis était en fâcheuse posture. Dans la merde, pour le dire crûment. Qui, de Jordan ou d’Azouz, avait eu la brillante idée de braquer le PMU de Régis ? Figure d’autorité du quartier de Laubadère, le coriace cafetier, qui connaissait bien les trois voyous encagoulés, n’avait eu aucune peine à faire voltiger leur arme factice, avant de maîtriser Azouz et de prévenir la police. Les deux pieds-nickelés restants, bredouilles, avaient fui Tarbes à bord d’une Golf volée, et se dirigeaient vers le Sud, l’Espagne. Pensant semer les keufs, ils s’étaient engagés sur une série de lacets escarpés, en pleine montagne, sans plan défini, sans savoir où ils iraient. La suite tenait du vaudeville : Nounours, ne pouvant plus retenir sa vessie, avait demandé à Jordan de s’arrêter sur une aire de repos. Une voiture de gendarmerie, qui devait les suivre depuis longtemps, fit alors son apparition, et Jordan fila à toute vitesse, lâchant son comparse en train d’uriner contre un sapin. Caché par la végétation, Nounours était libre, mais complètement perdu, dans un endroit dont il ignorait tout, au milieu de nulle part. Et son portable ne captait pas, faute de réseau.

   Jordan l’avait abandonné. Il jura de se venger. Pour l’instant, craignant que les militaires ne reviennent le cueillir, Nounours se mit en marche le long d’un étroit sentier caillouteux, bordé de cairns, ces petits tas de pierres servant de bornes, le long des GR[1]. C’était dur, il faisait chaud, mais il n’avait pas le choix. Bientôt la forêt fit place à de verts alpages sur lesquels paissaient des moutons fraichement tondus, armés de clochettes, marqués d’une tache rouge, symbole de propriété. Cela puait le crottin et le suint.

   Vers quatorze heures, il croisa un homme d’âge mûr, petit et sec, vêtu d’une chemisette à carreaux et d’un bermuda kaki, affublé d’un bob écarlate, et d’épais godillots usés. L’homme -qui avait l’air gentil derrière d’épaisses lunettes de la Sécu- lui sourit largement. Nounours -qui n’était pas le mauvais bougre, mais qui, une fois de plus, n’avait pas le choix-, lui enjoignit de lui donner son sac sans faire d’histoire, tout en le menaçant avec le cran d’arrêt qui ne le quittait jamais. Surpris, l’homme s’exécuta et déguerpit sans demander son reste, abandonnant un bâton de berger métallique que Nounours, peu soucieux de l’environnement, jeta dans les fourrés.

   Celui-ci marcha encore une demi-heure, puis s’accorda une pause. Assis à l’ombre de grands arbres dont il ignorait le nom, il dominait une large vallée, partagée en deux par un torrent, semée de quelques maisons ocres. Le sac, sur lequel était accrochée une coquille Saint-Jacques, symbole des pèlerins, contenait une Bible protégée par un étui en cuir marron, ainsi qu’un recueil d’invocations orné d’un Christ en croix naïvement peint. Nounours songea brièvement à sa mère, une Guadeloupéenne très croyante qui, l’ayant élevé seule, le traînait à l’église le dimanche matin. Elle devait pleurer en ce moment, s’inquiéter, prier. Nounours n’en était pas à sa première incartade, et sa famille, ou ce qu’il en restait, pensait l’envoyer à l’armée, le remettre dans le droit chemin. Outre les livres pieux, Nounours trouva un précieux duvet, une carte au 25/1000ème, un portefeuille avec cinquante euros, un pique-nique, un couteau-suisse, de l’aspirine, une gourde isotherme, du papier hygiénique, quelques habits et une lampe-torche. La victime s’appelait Christophe Delicy, avait cinquante-trois ans, était célibataire, et vivait elle aussi à Tarbes, comme le signalaient des papiers d’identité que Nounours laissa au bord du sentier, avec les vêtements. Ayant consommé le pique-nique (du taboulé Fleury Michon, un club au thon et une compote), fumé un joint, il tenta de se repérer sur la carte, sans succès, et lâcha à nouveau quelques jurons. Devait-il revenir sur ses pas ? Les forces de l’ordre l’attendaient sans doute. Mieux valait continuer encore un peu, afin de les semer, quitte à retrouver la route plus tard, une fois le danger écarté.

   Il faisait moins chaud, à présent, mais le sentier était toujours aussi raide, aussi rude. Nounours, dont les tennis n’étaient pas adaptés à la randonnée, avait mal aux pieds. Pour autant, cette balade improvisée ne lui déplaisait pas : cela lui permettait d’oublier l’échec du casse, et lui rappelait ses premières vacances en colonie, avec les autres garnements de la cité, du côté du Canigou, majestueux sommet au nom de pâtée pour chiens. Il n’avait presque plus envie de s’arrêter, maintenant. Il était gagné par l’ivresse des cimes, et, retrouvant ses proches souvenirs d’enfance, éprouvait le besoin de monter, encore et encore. Ayant grandi dans une tour, il avait peu vu la nature, et pourtant s’y sentait bien, enfin chez lui. L’effet du joint n’y était probablement pas étranger.

   Le décor devenait de plus en plus minéral, au fur et à mesure qu’il avançait. L’herbe se concentrait maintenant en maigres touffes, au milieu de pierriers géants, de blocs granitiques. Des résurgences d’eau, des flaques moussues, étincelaient çà et là, répliques miniatures du lac qu’il avait vu en bas, et qui désormais s’étalait à cinquante mètres. Et derrière l’étendue bleutée, légèrement caché par un rocher qui ne paraissait tenir à rien, se dressait un modeste chalet gris. Méfiant, Nounours hésita longuement avant d’en pousser la porte, qui s’ouvrit dans un long, et plaintif, grincement, découvrant un intérieur pauvre. Posées sur le sol en terre battue, deux chaises en paille conversaient tristement avec une table, et une cheminée noire. Cela sentait le bois vermoulu et la boue, l’humidité. Nounours résolut de passer la nuit ici. Le lendemain matin, il se lèverait tôt, redescendrait vers la route, partirait en stop ou volerait une voiture. Ensuite ? Eh bien, il irait voir son cousin à Toulouse, ferait le mort.

   Il en était là de ses pensées, et s’apprêtait à déplier le duvet de sa victime, quand soudain il entendit des voix qui résonnaient en écho. Sorti du chalet, il aperçut deux gendarmes, qui montaient et s’approchaient dangereusement. Il eut juste le temps de courir se cacher derrière un promontoire, puis de redescendre légèrement en contrebas, au milieu d’un bosquet de sapins, d’où il pouvait observer les fonctionnaires sans se faire repérer. Ces derniers avaient la trentaine, et paraissaient rigoureusement identiques, tels des clones, ou des jumeaux parfaits. De taille moyenne, très minces, ils avaient l’air buté, avec leur képi profondément enfoncé sur la tête. La distance était trop importante, et Nounours ne pouvait saisir que des bribes de leur conversation, des mots comme « loin », « filer », « vide », ou encore « partir ».

   À leur tour, les gendarmes pénétrèrent dans le chalet, et n’en ressortirent plus, pour rester en planque, attendre puis arrêter le suspect. Le sac, objet du larcin, était évidemment resté à l’intérieur, et tout accablait Nounours. Une mauvaise sueur d’angoisse lui coulait le long de la nuque, inondait ses aisselles. Que faire ? Partir ? Descendre encore sans faire trop de bruit ? Il craignait qu’on le voie. Les gendarmes connaissaient sans doute mieux que lui la montagne, et sauraient lui mettre la main dessus. Dix minutes passèrent. Les deux hommes ne ressortaient toujours pas : cela faisait partie de la stratégie.

Tout à coup un craquement de branches lui fit tourner la tête.

« Oh… »

   L’animal, qui se tenait à plusieurs mètres, pesait facilement cent kilos, soit le poids de Nounours. À la différence du jeune délinquant, son corps était couvert d’un épais poil brun, et il marchait à quatre pattes, avait des oreilles rondes, un museau pointu, dont les narines vibraient. Ses yeux noirs fixaient intensément, mais sans agressivité, cet étrange frère humain hébété, tremblant de tout son corps. Aussi impressionnés l’un que l’autre, l’homme et l’animal s’observèrent quelques secondes, paralysés, avant de fuir à toutes jambes, à toutes pattes, vers des directions opposées.

« UN OURS ! UN OURS ! »

… s’étranglait Nounours, se réfugiant auprès des militaires, qui, peu empathiques, le ceinturèrent, avant de le menotter. Racontée en bafouillant tandis qu’ils redescendaient, à pied, vers la vallée, l’histoire de cette rencontre fortuite avec un plantigrade les amusa beaucoup, de même qu’elle amusa beaucoup le commissaire divisionnaire qui interrogea le coupable en garde à vue, le juge bedonnant qui lui administra un an ferme, et enfin toute la prison de Tarbes. Rentré penaud chez sa mère, le pauvre garçon ne se vengea pas de Jordan, le comparse qui l’avait abandonné, mais devint la risée du quartier, où il était désormais considéré comme un minable, doublé d’un fieffé menteur, un mytho.

Nul n’a jamais revu l’ours –le vrai–. Sans doute court-il encore, quelque part, dans la montagne.

[1] Circuit de Grande Randonnée (note de l’auteur)

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