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« CHATS DE MARS », FRANÇOIS RABELAIS, « QUART-LIVRE », 1552 (hommage à Julien Boutreux à sa dive revue)

Continuation des contenences de Quaresmeprenant.

Chapitre XXXII.

 

Cas admirable en nature, dist Xenomanes continuant, est veoir & entendre l’estat de Quaresmeprenant. S’il crachoit, c’estoient panerées de Chardonnette.
S’il mouchoit, c’estoient Anguillettes sallées.
S’il pleuroit, c’estoient Canars à la dodine.
S’il trembloit, c’estoient grands patez de Lièvre.
S’il suoit, c’estoient Moulues au beurre frays.
S’il rottoit, c’estoient huytres en escalle.
S’il esternuoit, c’estoient pleins barilz de Moustarde.
S’il toussoit, c’estoient boytes de Coudignac.
S’il sanglouttoit, c’estoit denrées de Cresson.
S’il baisloit, c’estoient potées de poys pillez.
S’il souspiroit, c’estoient langues de bœuf fumées.
S’il subloit, c’estoient hottes de Cinges verds.
S’il ronfloit, c’estoient iadaulx de febves frèzes.
S’il rechinoit, c’estoient pieds de Porc ausou.
S’il parloit, c’estoit gros bureau d’Auvergne : tant s’en failloit que feust saye cramoisie, de laquelle vouloit Parisatis estre les parolles tissues de ceulx qui parloient à son filz Cyrus roy des Perses.
S’il souffloit, c’estoient troncs pour les Indulgences.
S’il guygnoit des œilz, c’estoient guauffres & Obelies.
S’il grondoit, c’estoient Chats de Mars.
S’il dodelinoit de la teste, c’estoient charrettes ferrées.
S’il faisoit la moue, c’estoient bastons rompuz.
S’il marmonnoit, c’estoient ieuz de la Bazoche.
S’il trepignoit, c’estoient respitz & quinquenelles.
S’il reculloit, c’estoient Coquecigrues de Mer.
S’il bavoit, c’estoient fours à ban.
S’il estoit enroué, c’estoient entrées de Moresques.
S’il petoit, c’estoient houzeaulx de vache brune.
S’il vesnoit, c’estoient botines de cordouan.
S’il se gratoit, c’estoient ordonnances nouvelles.
S’il chantoit, c’estoient poys en guousse.
S’il fiantoit, c’estoient potirons & Morilles.
S’il buffoit, c’estoient choux à l’huille. alias Caules amb’ olif.
S’il discouroit, c’estoient neiges d’Antan.
S’il se soucioit, c’estoit des rez & des tonduz.
Si rien donnoit, autant en avoit le brodeur.
S’il songeoit, c’estoient vitz volans & rampans contre une muraille.
S’il resvoit, c’estoient papiers rantiers.

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« UN RUDE HIVER », RAYMOND QUENEAU, 1939.

   Il ne se passe apparemment pas beaucoup de choses dans Un rude hiver : un réactionnaire plein de rancœurs va déjeuner chez son frère, se promène au bord de la mer avec une Anglaise en uniforme, et emmène au cinéma deux enfants qu’il a rencontrés dans un tramway. (Georges Perec)

queneau

   S’avouant franchement malade à son supérieur hiérarchique, Lehameau obtint une après-midi de repos. Après le déjeuner, il prit le tramway et se rendit au cimetière. Il s’arrêta devant des tombes d’Anglais, regardant le nom des régiments, s’intéressant aux provenances. Plus loin des stèles s’ornaient de caractères arabes. Il marchait lentement, s’instruisant. Le vent, le vent soufflait toujours, c’était un dur hiver, les arbres étaient décapés, seules pendues aux croix se conservaient les fleurs artificielles.

   La même dalle de granit portait gravés les noms dorés de Zéphyrine Lehameau, d’Evodie Lehameau et d’Émilie Lehameau, sa mère, sa belle-sœur, sa première belle-sœur, et sa femme. Il s’immobilisa tête nue devant la pierre, les mains croisées, mais il ne priait pas. Il savait bien d’une part que les défunts sont respectables, mais de l’autre il croyait que quand on est mort c’est pour longtemps. Alors il se découvrait se signait croisait les mains, mais il ne priait pas. Il ne priait pas mais ça ne l’empêchait pas de pleurer. Il pleurait le corps immobile, sans hoquets, ni sanglots, comme il en avait l’habitude. Il pleurait ainsi pendant une dizaine de minutes.

   C’était très long, dans le froid.

   Il était tout seul, dans le froid.

   Il pleura donc ainsi pendant une dizaine de minutes, puis il s’essuya le visage, se signa, se recouvrit, s’éloigna. Il poursuivit, sa promenade, lisant les inscriptions, critiquant les épitaphes, étudiant des dates et des parentés. Il musait. Au bout d’une allée il aperçut les derniers restes d’un cortège qui se dispersait.

 

NONANTZIN/PETITE MÈRE (Itzpapalotl, 3)

  Comme chaque mois, désormais, retrouvons notre rubrique mexicaine, sous les auspices de Claudine Sigler, traductrice et auteur. Précisons également, pour les retardataires, que le terme « Itzpapalotl » signifie « Papillon d’obsidienne » en langue nahuatl Cela fait donc référence au sinistre couteau manié par les sacrificateurs aztèques servant à arracher les cœurs des suppliciés. Mes connaissances s’arrêtant là, je laisse la parole à l’anonyme qui a composé ce très beau petit poème.
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itzpapalotl 3

NONANTZIN
Nonantzin ihcuac nimiquiz
motlecuilpan xinechtoca,
huan cuac tiaz titlaxcalchihuaz,
ompa nopampa xichoca.
Huan tla acah miztlahtlaniz :
– Zoapille, ¿tleca tichoca?
Xiquilhui xoxouhqui in cuahuitl,
Techochcti ica popoca.
Anonyme (langue nahuatl)

 

 

 

nahuatl

 

PETITE MÈRE
Petite mère, quand je mourrai
Enterre-moi près du foyer
Et en faisant tes tortillas
Pleure-moi,
Et si quelqu’un te demande
“Mère, pourquoi pleures-tu ?”
Dis-lui que le petit bois est vert
Et que sa fumée te pique les yeux.
(extrait de l’Anthologie nahuatl, dirigée par M. Leon-Portilla et B. Leander, Ed. UNESCO/ l’Harmattan. Le dernier vers a été « réadapté » par nos soins).

« LANGAGE(S) », ÉRIC DUBOIS, éditions Unicité, octobre 2017.

langages dubois

Les bruits du monde sont le paravent des habitudes
Comme un bruit respire par le sésame
porte porte porte nombre de pensées
nombre établir le plan
Joinville le pont litanie tremper ses pieds dans l’eau bruissante
d’une rivière monotone
dans le soleil miroir de face hiver grinçant
saison des revenants des morts mis en abyme

 

Pour commander « Langage(s) »

Notre présentation du blog d’Eric Dubois

 

« JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE », EMILY BRONTË (1818-1848)

 

 

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Emily Brontë (1818-1848)

 

 

« I’LL COME WHEN THOU ART SADDEST »
I’ll come when thou art saddest
Laid alone in the darkened room
When the mad day’s mirth has vanished
And the smile of joy is banished
From evening’s chilly gloom
I’ll come when the heart’s [real] feeling
Has entire unbiased sway
And my influence o’er thee stealing
Grief deepening joy congealing
Shall bear thy soul away
Listen ’tis just the hour
The awful time for thee
Dost thou not feel upon thy soul
A flood of strange sensations roll
Forerunners of a sterner power
Heralds of me

 

JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE

Je viendrai près de toi quand ton cœur sera triste.
J’emplirai de clarté ta chambre emplie de nuit
Quand s’estompent le jour et sa rumeur bruyante
Quand s’étend l’ombre désolée
Où frissonne le soir.

Je viendrai quand l’ennui de ton cœur excédé
Te tiendra dans ses chaînes ;
Alors, ma volonté s’emparant de la tienne,
Tandis que mon chagrin se fera plus profond
Que ta joie ne sera plus qu’une cendre froide
Emportera ton âme au loin.

Ecoute ! voici l’heure
Le moment suprême pour toi :
Ne sens-tu pas s’abattre sur ton âme
Un flot de sensations étranges,
Signes avant-coureurs d’une force plus rude,
Hérauts de l’esprit que je suis ?

 

Ô VOUS QUI DORMEZ DANS LES ÉTOILES ENCHAÎNÉS (JEAN RISTAT), éditions Gallimard, Paris, 2017.

O-vous-qui-dormez-dans-les-etoiles-enchaines

Sonnent les sept heures au petit matin gris et

Bas de janvier lorsqu’endormi il repose dans

Une débauche de lumière sur la table

Déjà comme un gisant nu offert aux couteaux

Et aux ciseaux à découdre ce que nature

Soigneusement au fil des saisons avait cousu

À découper les chairs et scier la cage où

Le cœur se cache comme un oiseau affolé

Les bras grands ouverts le voici offert viande

De boucherie et dans l’écartement des membres

Disjoints le vent bleu et âpre de l’hiver souffle

Dans la tête vif et mort tout à la fois

Lorsque s’ouvre la fenêtre du thorax l’ar

Tère se rompt comme un cordage usé et le

Sang en flammes tourbillonnantes s’épand sur ce

Confus carnage ah effacez les images et

Retournez le malheur comme un gant dites-moi

Que le printemps toujours revient

(« Éloge funèbre de Monsieur Martinoty », p. 20-21)

 

 

 

 

 

 

 

UN CALLIGRAMME DE JUAN JOSÉ TABLADA, TRADUIT PAR CLAUDINE SIGLER (ITZPAPALOTL, série mexicaine 1)

  Parce que le blog vit d’abord de ses lecteurs, nous sommes aujourd’hui heureux de présenter ce beau calligramme du poète mexicain Juan José Tablada (1871-1945), traduit par notre fidèle amie Claudine Sigler.

sigler

« ENFANCE », ARTHUR RIMBAUD

BON ANNIVERSAIRE, ARTHUR RIMBAUD!

rimbaud

I

     Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.
À la lisière de la forêt — les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, — la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.
Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés — jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques, petites étrangères et personnes doucement malheureuses.
Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher cœur ».

II

     C’est elle, la petite morte, derrière les rosiers. — La jeune maman trépassée descend le perron. — La calèche du cousin crie sur le sable. — Le petit frère — (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le pré d’œillets. — Les vieux qu’on a enterrés tout droits dans le rempart aux giroflées.
L’essaim des feuilles d’or entoure la maison du général. Ils sont dans le midi. — On suit la route rouge pour arriver à l’auberge vide. Le château est à vendre ; les persiennes sont détachées. — Le curé aura emporté la clef de l’église. — Autour du parc, les loges des gardes sont inhabitées. Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. D’ailleurs il n’y a rien à voir là-dedans.
Les prés remontent aux hameaux sans coqs, sans enclumes. L’écluse est levée. Ô les calvaires et les moulins du désert, les îles et les meules.
Des fleurs magiques bourdonnaient. Les talus le berçaient. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. Les nuées s’amassaient sur la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes.
III

     Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
Il y a une horloge qui ne sonne pas.
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

 

IV

     Je suis le saint, en prière sur la terrasse, — comme les bêtes pacifiques paissent jusqu’à la mer de Palestine.
Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.
Je suis le piéton de la grand’route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.
Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel.
Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant.

 

V

     Qu’on me loue enfin ce tombeau, blanchi à la chaux avec les lignes du ciment en relief — très loin sous terre.
Je m’accoude à la table, la lampe éclaire très vivement ces journaux que je suis idiot de relire, ces livres sans intérêt.
À une distance énorme au-dessus de mon salon souterrain, les maisons s’implantent, les brumes s’assemblent. La boue est rouge ou noire. Ville monstrueuse, nuit sans fin !
Moins haut, sont des égouts. Aux côtés, rien que l’épaisseur du globe. Peut-être les gouffres d’azur, des puits de feu. C’est peut-être sur ces plans que se rencontrent lunes et comètes, mers et fables.
Aux heures d’amertume je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?

« STATIONS AVANT L’OUBLI », DOMINIQUE LABARRIÈRE (1948-1991), Mai hors saison, 1996.

labarrière 1

STATION AVANT L’OUBLI VII

s’arrête se tait s’écoule

 

écume des vagues sur les

rochers revient aussi

un reflet du soleil

mouvement qui déjà

recommence

se tait

la voix

 

la voix monotone

 

l’œil perd tout pouvoir

oublie

s’arrête le grand flux

des images

 

une mouette s’abandonne

au vent puis une autre

et une autre encore

et celle-ci

immobile

au-dessus des remparts

ou presque

 

s’arrête se tait s’écoule

cela

que nulle trace n’enserre

toujours ici et

jamais ici

 

claquement de cordages

contre un mât

une cloche sonne

 

voici

 

c’est

 

 

labarrière 2

Dominique Labarrière (1948-1991)

 

« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

biography-Arthur-Rimbaud

 

À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets, l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.
Ah ! pour ces ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants
Dont l’âme est en couronne
Ô Reine des Bergers!
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie.
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

1872

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