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« SELON SILÈNE », FRÉDÉRIC TISON, L’Harmattan, 2018.

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   J’aime les rois mous, les princes légers, les petits maîtres et les poètes mineurs. J’aime ces silences, ces murmures – j’entends là les silences, les murmures dans les chroniques, dans les livres célèbres ou célébrés, parmi les paroles humaines convoquées au grand banquet des opinions délébiles: n’y décèle-t-on pas cette sorte de paix blanche, de paix secrète et scintillante qui est celle d’après l’orage? Or il est des orages ignorés, au cœur du silence, qui ne font aucun bruit – j’évoque aussi le calme des pensées et des mœurs, l’absence d’ambition vulgaire, les chatoiements discrets, les rêveries précises et délicates, les propositions sans cri, l’ironie simple – mais aussi les ombres étranges et douces, les eaux qui dorment, les choses sombres, toute la menace sourde et perpétuelle de la vie; ces divinités des bois, les elfes furtifs, les fées malicieuses, peut-être dangereuses. M’attirent les coulisses, la porte dérobée, la cave ou le grenier, l’autre chemin, l’impasse apparente qui soudain, ou lentement, se révèle passage ou traversée. (p. 12-13)

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« J’AVAIS BIEN DIT VAN GOGH », CATHERINE ANDRIEU, éditions Rafael de Surtis, 2017.

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   Le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est la peur… Et j’avais tellement peur du Divin Phallus, celui du Maître, à cause du viol! Et tu m’as dit je t’aime avec ma tête, je t’aime avec mon cœur, je t’aime avec mon cul. Et je me soumets. Tu en as fait une berceuse à laquelle je me suis complètement abandonnée. Et tu m’embrasses tendrement sur le front…

   Il nous faut l’invention d’un paysage.

   Et j’invente la forêt, et ses lumières d’écume. Et tu inventes la mer qui se fait verte. Un jour nous nous marierons. Le jour où il n’y aura plus rien dans l’espace. Le jour où… Rien et rien c’est encore autre chose. (p. 19)

« LA MORT VIENDRA ET ELLE AURA TES YEUX », 1936, CESARE PAVESE (1908-1950)

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi-
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola,
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla
Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

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La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets.

Cesare Pavese, Poésies variées : Travailler fatigue. La Mort viendra et elle aura tes yeux, Poésie/Gallimard, 1979.

INÉDITS DE 1963 À 1969 (JACQUES IZOARD, in POÉSIES, I, 1951-1978, éditions de la Différence, Paris, 2006)

LE CRAPAUD

 

Je croise un crapaud que j’écrase
sous mon pied nu
cendre épaisse et chaude et froide
et que ma langue aussi voudrait saisir
Soie qu’on arrache aux plaies de la Terre
pour découvrir le secret d’armoiries
d’une chose innocente offerte au ventre
si blanc dans la pâleur pâle
d’un poisson d’argent glauque
J’écrase un poisson un crapaud sous mon pied nu
et mon corps visqueux déchiré de plaisir
désire vomir la nuit entière Ah ce glacier
que j’endure à l’instant du délire
Ah ces milliers de crapauds à la gorge essoufflée
lumineuse en proie aux tentatives
aiguës de la chair acérée                                                                                                                                                                                                                                                                        (p. 264)

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CONTEMPLATION DU POÈME

 

Deux jours de braise ou deux trous bleus
plus profonds que des puits suédois
Tes yeux ont une haleine de cendre Ah
et péris Et que s’éteignent à jamais ô bête
ces fous brasiers d’aurore
ils ne bougent pas dans ton visage
Les blés font des points d’or sur ta peau
tu gémis tant que la nuit bouge
Miroirs sans soleil Yeux sans tain Sommeil
caillots d’ombre ou cailloux d’or.                                                                               (page 265)

 

 

« LA BONNE VIE » DE ROGER GILBERT-LECOMTE (1907-1944). UNE LECTURE MUSICALE!

   Un lecteur du blog, ami des réseaux sociaux, m’a envoyé il y a quelques semaines sa propre adaptation de « La Bonne vie », poème le plus célèbre de Roger Gilbert-Lecomte, figure emblématique du « Grand Jeu ». Mort prématurément du tétanos en pleine guerre, usé par les drogues, l’homme est enterré à Reims, et nous l’avons déjà cité sur « Page Paysage ».

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Je suis né comme un porc
Je suis né comme un dieu
Je suis né comme un mort
Ou ne valant pas mieux
J’ai joui comme un porc
J’ai joui comme un vieux
J’ai joui comme un mort
J’ai joui comme un dieu
Sans trouver cela mieux
J’ai souffert comme un porc
J’ai souffert comme un vieux
J’ai souffert comme un mort

J’ai souffert comme un dieu
Et je n’en suis pas mieux

Je mourrai comme un vieux
Je mourrai comme un porc
Je mourrai comme un dieu
Je mourrai comme un mort
Et ce sera tant mieux

« CHATS DE MARS », FRANÇOIS RABELAIS, « QUART-LIVRE », 1552 (hommage à Julien Boutreux à sa dive revue)

Continuation des contenences de Quaresmeprenant.

Chapitre XXXII.

 

Cas admirable en nature, dist Xenomanes continuant, est veoir & entendre l’estat de Quaresmeprenant. S’il crachoit, c’estoient panerées de Chardonnette.
S’il mouchoit, c’estoient Anguillettes sallées.
S’il pleuroit, c’estoient Canars à la dodine.
S’il trembloit, c’estoient grands patez de Lièvre.
S’il suoit, c’estoient Moulues au beurre frays.
S’il rottoit, c’estoient huytres en escalle.
S’il esternuoit, c’estoient pleins barilz de Moustarde.
S’il toussoit, c’estoient boytes de Coudignac.
S’il sanglouttoit, c’estoit denrées de Cresson.
S’il baisloit, c’estoient potées de poys pillez.
S’il souspiroit, c’estoient langues de bœuf fumées.
S’il subloit, c’estoient hottes de Cinges verds.
S’il ronfloit, c’estoient iadaulx de febves frèzes.
S’il rechinoit, c’estoient pieds de Porc ausou.
S’il parloit, c’estoit gros bureau d’Auvergne : tant s’en failloit que feust saye cramoisie, de laquelle vouloit Parisatis estre les parolles tissues de ceulx qui parloient à son filz Cyrus roy des Perses.
S’il souffloit, c’estoient troncs pour les Indulgences.
S’il guygnoit des œilz, c’estoient guauffres & Obelies.
S’il grondoit, c’estoient Chats de Mars.
S’il dodelinoit de la teste, c’estoient charrettes ferrées.
S’il faisoit la moue, c’estoient bastons rompuz.
S’il marmonnoit, c’estoient ieuz de la Bazoche.
S’il trepignoit, c’estoient respitz & quinquenelles.
S’il reculloit, c’estoient Coquecigrues de Mer.
S’il bavoit, c’estoient fours à ban.
S’il estoit enroué, c’estoient entrées de Moresques.
S’il petoit, c’estoient houzeaulx de vache brune.
S’il vesnoit, c’estoient botines de cordouan.
S’il se gratoit, c’estoient ordonnances nouvelles.
S’il chantoit, c’estoient poys en guousse.
S’il fiantoit, c’estoient potirons & Morilles.
S’il buffoit, c’estoient choux à l’huille. alias Caules amb’ olif.
S’il discouroit, c’estoient neiges d’Antan.
S’il se soucioit, c’estoit des rez & des tonduz.
Si rien donnoit, autant en avoit le brodeur.
S’il songeoit, c’estoient vitz volans & rampans contre une muraille.
S’il resvoit, c’estoient papiers rantiers.

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« UN RUDE HIVER », RAYMOND QUENEAU, 1939.

   Il ne se passe apparemment pas beaucoup de choses dans Un rude hiver : un réactionnaire plein de rancœurs va déjeuner chez son frère, se promène au bord de la mer avec une Anglaise en uniforme, et emmène au cinéma deux enfants qu’il a rencontrés dans un tramway. (Georges Perec)

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   S’avouant franchement malade à son supérieur hiérarchique, Lehameau obtint une après-midi de repos. Après le déjeuner, il prit le tramway et se rendit au cimetière. Il s’arrêta devant des tombes d’Anglais, regardant le nom des régiments, s’intéressant aux provenances. Plus loin des stèles s’ornaient de caractères arabes. Il marchait lentement, s’instruisant. Le vent, le vent soufflait toujours, c’était un dur hiver, les arbres étaient décapés, seules pendues aux croix se conservaient les fleurs artificielles.

   La même dalle de granit portait gravés les noms dorés de Zéphyrine Lehameau, d’Evodie Lehameau et d’Émilie Lehameau, sa mère, sa belle-sœur, sa première belle-sœur, et sa femme. Il s’immobilisa tête nue devant la pierre, les mains croisées, mais il ne priait pas. Il savait bien d’une part que les défunts sont respectables, mais de l’autre il croyait que quand on est mort c’est pour longtemps. Alors il se découvrait se signait croisait les mains, mais il ne priait pas. Il ne priait pas mais ça ne l’empêchait pas de pleurer. Il pleurait le corps immobile, sans hoquets, ni sanglots, comme il en avait l’habitude. Il pleurait ainsi pendant une dizaine de minutes.

   C’était très long, dans le froid.

   Il était tout seul, dans le froid.

   Il pleura donc ainsi pendant une dizaine de minutes, puis il s’essuya le visage, se signa, se recouvrit, s’éloigna. Il poursuivit, sa promenade, lisant les inscriptions, critiquant les épitaphes, étudiant des dates et des parentés. Il musait. Au bout d’une allée il aperçut les derniers restes d’un cortège qui se dispersait.

 

NONANTZIN/PETITE MÈRE (Itzpapalotl, 3)

  Comme chaque mois, désormais, retrouvons notre rubrique mexicaine, sous les auspices de Claudine Sigler, traductrice et auteur. Précisons également, pour les retardataires, que le terme « Itzpapalotl » signifie « Papillon d’obsidienne » en langue nahuatl Cela fait donc référence au sinistre couteau manié par les sacrificateurs aztèques servant à arracher les cœurs des suppliciés. Mes connaissances s’arrêtant là, je laisse la parole à l’anonyme qui a composé ce très beau petit poème.
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NONANTZIN
Nonantzin ihcuac nimiquiz
motlecuilpan xinechtoca,
huan cuac tiaz titlaxcalchihuaz,
ompa nopampa xichoca.
Huan tla acah miztlahtlaniz :
– Zoapille, ¿tleca tichoca?
Xiquilhui xoxouhqui in cuahuitl,
Techochcti ica popoca.
Anonyme (langue nahuatl)

 

 

 

nahuatl

 

PETITE MÈRE
Petite mère, quand je mourrai
Enterre-moi près du foyer
Et en faisant tes tortillas
Pleure-moi,
Et si quelqu’un te demande
“Mère, pourquoi pleures-tu ?”
Dis-lui que le petit bois est vert
Et que sa fumée te pique les yeux.
(extrait de l’Anthologie nahuatl, dirigée par M. Leon-Portilla et B. Leander, Ed. UNESCO/ l’Harmattan. Le dernier vers a été « réadapté » par nos soins).

« LANGAGE(S) », ÉRIC DUBOIS, éditions Unicité, octobre 2017.

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Les bruits du monde sont le paravent des habitudes
Comme un bruit respire par le sésame
porte porte porte nombre de pensées
nombre établir le plan
Joinville le pont litanie tremper ses pieds dans l’eau bruissante
d’une rivière monotone
dans le soleil miroir de face hiver grinçant
saison des revenants des morts mis en abyme

 

Pour commander « Langage(s) »

Notre présentation du blog d’Eric Dubois

 

« JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE », EMILY BRONTË (1818-1848)

 

 

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Emily Brontë (1818-1848)

 

 

« I’LL COME WHEN THOU ART SADDEST »
I’ll come when thou art saddest
Laid alone in the darkened room
When the mad day’s mirth has vanished
And the smile of joy is banished
From evening’s chilly gloom
I’ll come when the heart’s [real] feeling
Has entire unbiased sway
And my influence o’er thee stealing
Grief deepening joy congealing
Shall bear thy soul away
Listen ’tis just the hour
The awful time for thee
Dost thou not feel upon thy soul
A flood of strange sensations roll
Forerunners of a sterner power
Heralds of me

 

JE VIENDRAI PRÈS DE TOI QUAND TON COEUR SERA TRISTE

Je viendrai près de toi quand ton cœur sera triste.
J’emplirai de clarté ta chambre emplie de nuit
Quand s’estompent le jour et sa rumeur bruyante
Quand s’étend l’ombre désolée
Où frissonne le soir.

Je viendrai quand l’ennui de ton cœur excédé
Te tiendra dans ses chaînes ;
Alors, ma volonté s’emparant de la tienne,
Tandis que mon chagrin se fera plus profond
Que ta joie ne sera plus qu’une cendre froide
Emportera ton âme au loin.

Ecoute ! voici l’heure
Le moment suprême pour toi :
Ne sens-tu pas s’abattre sur ton âme
Un flot de sensations étranges,
Signes avant-coureurs d’une force plus rude,
Hérauts de l’esprit que je suis ?

 

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