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« REGRETS » (LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, 1931-2017).

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Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

 

UN POÈME D’ÉRIC DUBOIS

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Eric Dubois par Jacques Cauda

Où sont les fantômes
des amis disparus ?
Ils traversent la pièce
sans faire de bruits
et longent le miroir
où je regarde mon visage

Octobre 2017

« ORLÉANS », YANN MOIX, Grasset, 2019.

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   J’arrivai à Paris aux alentours de 9 heures. Je me rendis sur la tombe de Raymond Roussel, au Père-Lachaise. Il reposait seul dans un caveau prévu pour toute une famille. Cette incongruité très roussélienne m’enchanta. Sa solitude offrit un écho à la mienne. Je déposai sur sa pierre un tout petit poème, bâclé, puis me rendis au cimetière de Montmartre, où je visitai Stendhal et Sacha Guitry. Je n’eus pas le temps de me recueillir, à Montparnasse, sur la tombe de Poulou. Quant à Gide et Péguy, ils reposeraient respectivement à Cuverville-en-Caux et à Villeroy; du moins fis-je un passage rapide au 1 bis rue Vaneau, où l’auteur de Corydon avait conclu sa vie. J’y rencontrai par hasard un couple de retraités affables qui l’avaient connu et m’en parlèrent comme d’un poseur. « Il lisait en marchant. Ou il faisait semblant. On n’aurait su dire! » (page 124)

 

« LES YEUX D’ELSA », LOUIS ARAGON

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« La mémoire », René Magritte

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L’iris troué de noir plus bleu d’être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L’enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

J’ai retiré ce radium de la pechblende
Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

« VERS LA SOURCE » (SYLVAIN AVIAS)

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Par-
Ces lits embrouillés, de joncs
et buissons et de plantes
branchues-
Tous remontés,
Et à contre-courant
En y suivant
Une voie: ricochets de creux
En ombres et clartés
Où l'on se prend à rêver d'une issue
Extraordinaire de grottes
souterraines ou de sources
irradiantes, et soudain,
Des plateaux de haute vue.
Mais on ne peut avancer que 
plan par plan
Dans l'impasse de tous champs
Le plus souvent
Des heures entières
Perdues. 
A traverser l'énigme
Des plans
En le suivi des pans. 

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Notre-Dame-la-Brune (Drôme)

« BONNE PENSÉE DU MATIN » (ARTHUR RIMBAUD)

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A quatre heures du matin, l’été,

Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.

Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.

Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.

Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.

Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.

Arthur Rimbaud, Derniers vers

« ZOO », à Etienne Ruhaud (un poème de Padrig Grech)

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(à Etienne Ruhaud)

 

On naît, on souffre, on meurt. On tue, on est tué.

Au début, au milieu, à la fin, la souffrance.

On fuit dans le délire où le rire s’élance,

s’effondre en pleurs au pied du mur, pantin fluet.

 

Les superbes lépreux n’ont toujours pas mué :

brandissant leurs moignons, ils louent la providence

au Bal des Culs-de-jatte où l’amour se cadence,

& c’est beau de les voir danser le menuet.

 

Ce spectacle distrait les débiles mentaux,

les CRS trempant un œil dans leur porto

qui lâchent quelques rots en bâfrant leurs lasagnes.

 

Moi mort, tranchez ma viande & jetez-la aux chiens

pour qu’ils la chient joyeux, par la verte campagne,

marquent leur territoire & odorent l’humain.

« HABILLÉ COMME TU ES » (EDOUARDO PISANI)

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   Il y a quelques temps, je changeai ma photo de profil Facebook. S’amusant de ma pose, de mon nœud-papillon, le chanteur franco-napolitain Eduardo Pisani, alias Edouardo, me composa un petit poème, comme un blason. L’homme, dont j’ai déjà parlé sur le blog, a connu la célébrité, notamment grâce à son morceau Je t’aime le lundi. Laissons-lui donc la parole!

pisani

Habillé Comme Tu es…

Habillé
Comme
Tu es,
On dirait
Que tu vas
À l’enterrement
De Prévert
Ou à celui
De Guitry.
N’as-tu
Pas vu
Qu’il y a
Du rose
Dans le ciel
Ce matin ?

Eduardo Pisani

Lien vers le blog d’Edouardo, « Les poèmes tout nus ».

 

« ÉTHER », DANIEL DEBSKI (in « Chats de mars », numéro 8)

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ÉTHER

Des Avions flambants neufs
En rafale émanaient de l’azur nouveau
Dans le ciel égaré on plantait des drapeaux
Et l’altimètre avait l’œil qui brille
J’ai eu un vague coma à G je ne sais plus

Suis remonté très haut là où Garros
Saint-Ex et autres opiomanes nuageux
Ont exprimé le désir de se moucher dans l’Éther
Éternuant dans l’éternité
Coupant les vannes
Piquant du nez

Ils avaient depuis longtemps franchi le mur du songe

Un lien vers la revue « Chats de mars » (animée par Julien Boutreux)

« TANT À L’ÉTOILE QU’AU COMPAS » (Hommage à Claude Courtot), par Jean-Claude Silbermann.

   Nous reproduisons ci-dessous un texte de Jean-Claude Silbermann, qui fut l’ami de Claude Courtot, récemment disparu, et inhumé au Père-Lachaise, comme nous l’avons signalé dans un précédent billet. L’hommage à d’abord été publié sur le blog de Daniel Martinez, créateur et rédacteur en chef de la revue Diérèse, dans laquelle nous intervenons régulièrement:

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Illustration de couverture: Jean-Claude Silbermann.

   Le Claude Courtot vient d’appareiller. Il s’éloigne de la côte toutes voiles déployées. Il mouillera au large, car il est aujourd’hui interdit d’accoster à la voile dans les ports — et l’élégance de sa coque et de ses œuvres vives exclut qu’il puisse être doté d’un de ces moteurs auxiliaires qui carburent à l’au-delà. C’est un trois-mâts : sur le mât de misaine est gravé au couteau le mot « liberté », sur le grand mât amour, et sur le mât d’artimon « poésie ». Ce n’est pas un corsaire accrédité par le roi, ni un pirate exclusivement préoccupé de rapines, — et ce n’est pas davantage un yacht de milliardaire. Il navigue de lui-même le Claude Courtot : ordres et injonctions lui viennent de la vague profonde de la mer. Il aime le vent et du vent se moque et le défie. Il lui est arrivé d’aborder aussi bien dans une baie introuvable du fleuve Amazone que sur les quais de Rome où, comme chacun sait, les bars à matelots autour de la fontaine de Trévise précipitent le jour dans la nuit et la nuit dans le jour.
Des hommes de pont aux maîtres voiliers et aux timoniers qui maintiennent le cap et se relaient, il est servi par un équipage nombreux mais sans commandant ni capitaine. André B. est préposé au traçage des routes de navigation, Alphonse de C., Jean-Jacques R., Robert S., ou encore Victor S. et Hubert R… sont maîtres de voiles (un grand bâtiment comme celui-ci demande un équipage choisi et compétent) ; Jean S. en est le bosco (ou maître de manœuvre) ; Benjamin Perret est à la barre, il assure presque toujours le quart de nuit, relayé parfois par Arthur Rimbaud et par Gérard de Nerval ; Jean B., Jorge C., Jean-Marc D., Jérôme D., Gilles G., Gérard R., moi-même et bien d’autres sans doute, en sont les gabiers préposés aux manœuvres de la toile et des ancres et à l’entretien des gréements.
Les ordres et messages venus du fond imposent des parcours inavouables et des chemins impratiqués. Ce qui motive ces directives est obscur et ne se réduit pas au goût de l’aventure, ni même à la simple fonction navigatrice propre à ce type de bâtiment. On pourrait croire que seul le caprice des profondeurs dirige ses appareillages. Mais qu‘elle est l’origine ou la raison d’être d’un tel caprice ? Cette très ancienne vague est issue, il me semble, du grand désir : celui qui conduit la nature, qui jaillit de la mort, qui émerge du néant originel. Ainsi, les bouleversantes demoiselles de hasard gouvernent, pour une part, le Claude Courtot. Elles nagent nues devant sa proue et basculent derrière l’horizon, ou bien elles grimpent dans ses vergues, se faufilent sans pudeur dans son gréement et sont saisies par les nuages au sommet de ses mâts. Pour le reste, pour tout le reste, n’oublions pas que lorsque le caprice se fait nécessité le Claude Courtot est aussi un navire de bataille. Soutenue par son équipage, sa manœuvre, tant à l’étoile qu’au compas, sa manœuvre violente, est dictée par le combat qu’il mène contre tout ce qui, au nom du profit, au nom des honneurs, au nom de Dieu et de l’ordre, ou simplement par résignation, domine les mers presque sans partage aujourd’hui pour faire échec à la liberté, à l’amour, à la poésie.

Le texte de Jean-Claude Silbermann sur le blog de Daniel Martinez

Notre notice nécrologique autour de Claude Courtot.

 

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