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Archives de Catégorie: Actualité littéraire

PARUTIONS (mon propre travail)

Chers amis, chers lecteurs,

  Mon article consacré à Néant de Didier Ayres, a été repris dans la revue en ligne « Le littéraire ». Par ailleurs, plusieurs notes de lecture ainsi qu’un « tombeau des poètes » consacré à Maurice Rapin et Mirabelle Dors ont été publiés dans « Diérèse » numéro 78 (envoyer un chèque de 18 euros, FDP compris à l’ordre de Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77380 Ozoir-la-Ferrière).

Ma note de lecture en ligne (cliquer sur le lien)

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« PLUTÔT LA VIE » (A.B.)

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Le poète belge Paul Dermée (1885-1951) et sa femme, Céline Arnauld née Carolina Goldstein, (1886-1952), qui se suicida un an après sa mort.

  Je racle les archives de Paris sur internet. Retrouve des gens par mail, par coups de fil aux ayant-droits. De sympathiques vieillards, généralement, compréhensifs, résilients, égrainant les souvenirs d’une voix chevrotante, avec des éclats, parfois, des sursauts d’émotion, récitant des vers, des extraits totalement oubliés, profondément confinés dans les réserves de la BNF. Et ce même si souvent on n’a pas envie de réveiller des deuils, de révéler des conflits familiaux, qu’on se fait l’effet d’être un fouille-merde. J’aime ce travail d’enquête autour du mouvement volatil que fut le surréalisme. Le travail historique, technique, auquel je n’étais pas préparé. J’aime le surréalisme en tant que fuite vers le rêve, refus du réel brut et immédiat permettant de supporter le quotidien. Cette évasion vers un passé futuriste, onirique, comme une façon de survivre dans la cité. Cette façon de se tourner délibérément vers le songe.

19 FÉVRIER 1896, NAISSANCE D’ANDRÉ BRETON À TINCHEBRAY (ORNE)

Union libre

 

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.

                                                                                                                             Clair de terre,  (1931)

PIERRE GUYOTAT (1940-2020), mémoire des poètes XXXVI.

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   Pierre Guyotat nous a donc quittés la semaine dernière, à quatre-vingts ans, âge vénérable. En 2006, Coma, récit d’une errance, d’une dépression, m’a bouleversé, et m’a donné envie d’écrire. Autant que Sombre printemps, ou Mygale (Thierry Jonquet). Autant que Voyage au bout de la nuit… J’ai croisé l’homme deux ou trois fois dans mon quartier, non loin du Monoprix au-dessus duquel Bellmer vivait, et mourut, cinq ans après le suicide d’Unica. Guyotat était courtois, mais généralement affairé. Je n’ai donc jamais eu de rapports profonds avec lui, et il m’intimidait un peu. L’aura sulfureuse d’Eden, Eden, Eden et de Tombeau pour cinq-cent mille soldats, découverts en khâgne, puis à la faculté de Lettres de Poitiers, où j’étudias avec passion (le plus belles années de ma vie), n’y était pas pour rien. Je n’ai pas vécu la guerre d’Algérie, et ne veux rien savoir de l’Histoire, étant né en 1980 et n’éprouvant aucun hypocrite remord post-colonial. Demeurent, pour moi, ces images de carnage, de violence extrême, commise à Ecbatane, ancienne capitale de l’Empire perse, devenue, par la magie de la fiction, Oran, ou Alger. À l’époque, la censure a frappé. On comprend mieux pourquoi en parcourant ces deux volumes, terribles et cruels.

  Donc, voilà. Pierre Guyotat n’est plus. Il était récemment aux Cahiers de Colette, station Rambuteau, et je l’avais raté. Son oeuvre, immense, restera, à la Pléiade ou pas, l’avenir le dira. Quant à moi je republie ici un article, précédemment paru dans Diérèse, et repris sur le blog.

Une rencontre avec Pierre Guyotat (cliquer sur le lien)

« BAUDELAIRE ET APOLLONIE », CÉLINE DEBAYLE, ARLÉA, 2019 (note parue dans « Diérèse » 77, automne-hiver 2019)

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   Née en 1822, peintre, demi-mondaine, Apollonie Sabatier, dite « la Présidente », tient salon rue Frochot, à Paris, et sert accessoirement de modèle, Sa première rencontre avec Baudelaire date de 1851. Amante de nombreux artistes et hommes de Lettres, la belle Apollonie ne laisse pas indifférent le jeune dandy, qui lui voue alors une passion idéalisée, et lui dédie plusieurs des Fleurs du mal. Baudelaire, qui vit alors avec Jeanne Duval, la « belle mulâtresse », ne possèdera la Présidente qu’une fois, en 1857, soit dix ans avant sa mort. Les amants d’une nuit ne se reverront d’ailleurs plus, à partir des années 1862. Restent évidemment les magistraux vers d’«À celle qui est trop gaie », notamment, mais aussi l’impudique Lettre à la Présidente signée par Théophile Gautier en 1850, et la magnifique Femme piquée par un serpent, sculpture d’Auguste Clésinger, datée de 1847, aujourd’hui exposée au musée d’Orsay.

   Journaliste, grand reporter, mais aussi essayiste spécialiste du monde méditerranéen, Céline Debayle nous offre une belle promenade à travers une ville disparue, en suivant scrupuleusement les pas du poète, sa biographie. Divers extraits des lettres adressées à Apollonie ponctuent ainsi l’ouvrage. Chaque lieu de l’intrigue se trouve également minutieusement décrit, avec précision, exactitude : depuis l’appartement de la Présidente jusqu’aux rues adjacentes, où se perd Baudelaire après la rencontre charnelle. Nous avons ainsi l’impression de voyager à travers le temps et l’espace, comme au milieu du Spleen de Paris: Près du pont des Arts, le soleil tombant assombrit la Seine, chasse les pêcheurs poisseux de sueurs (…) La chaleur est encore là, août meurt dans l’étuve, avant l’automne, puis le plongeon dans les froides ténèbres. Roman historique consacré à un poète, Baudelaire et Apollonie est peut-être d’abord, un roman poétique, servi par une langue élégante et riche. Chacun des courts chapitres ressemble ainsi à un poème en prose, où les couleurs, les parfums et les sons se répondent, pour reprendre les termes de « Correspondances ». Lyrique, imagée, l’écriture de Céline Debayle a quelque chose de terriblement sensuel, sans jamais sombrer dans la pornographie. Car c’est bien à un ébat amoureux, a priori raté, que nous assistons. Les termes peuvent ainsi paraître crus, mais non obscènes, notamment lorsque se trouve évoquée la touffe (…) luisante de la Présidente, ou encore ce qu’il faut bien appeler l’impuissance de Baudelaire, homme raffiné, fragile, et non Hercule de foire (p. 126).

   Bref, délicat, ce premier roman apporte un éclairage nouveau, tant sur les Fleurs du mal que sur la vie même de Baudelaire. Souvent accusé de machisme, l’écrivain apparaît ici dans sa fragilité, dans son humanité. Nous découvrons aussi le portrait d’une égérie, d’une femme libre dont le souvenir s’est effacé avec les ans.

 

SA GUEULE

  Salon-du-livre-de-Paris-2014-vue-d-ensembleJe réalise, non sans un peu d’amertume, que bien des poètes ne me contactent que dans l’espoir d’un service (une note critique, l’achat de leur propre livre…), sans jamais offrir le moindre espoir de retour. Je veux dire; sans réciprocité. Sans s’abonner à un blog pourtant gratuit, sans demander ce que je fais. J’en viens à adopter la même démarche solipsiste, pour ne pas dire égocentrique. Désormais, je ne consacre d’efforts qu’à ceux qui me lisent un minimum, ou qui peuvent m’aider. Rares sont les écrivains réellement attentifs à l’autre, qui s’intéressent, même superficiellement, à ton travail. Même pour sauver les apparences. Récemment, un jeune homme me demande si j’ai déjà publié des livres. Je lui réponds par l’affirmative. Sans même se soucier de ce que je produis, il embraye directement en me demandant à quel éditeur il doit s’adresser. Et d’insister, comme si c’était un dû. Passons également sur les gens pressants qui exigent qu’on leur achète leur volume, sans même jeter un œil sur vos propres opuscules, qui vous gavent pour tel ou tel article. De même qu’il ne peut y avoir d’amitié avec un avare, il ne peut y avoir de curiosité littéraire envers un auteur totalement autocentré. Ce pourquoi je mets de moins en moins les pieds dans les salons.

« ORLÉANS », YANN MOIX, Grasset, 2019.

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   J’arrivai à Paris aux alentours de 9 heures. Je me rendis sur la tombe de Raymond Roussel, au Père-Lachaise. Il reposait seul dans un caveau prévu pour toute une famille. Cette incongruité très roussélienne m’enchanta. Sa solitude offrit un écho à la mienne. Je déposai sur sa pierre un tout petit poème, bâclé, puis me rendis au cimetière de Montmartre, où je visitai Stendhal et Sacha Guitry. Je n’eus pas le temps de me recueillir, à Montparnasse, sur la tombe de Poulou. Quant à Gide et Péguy, ils reposeraient respectivement à Cuverville-en-Caux et à Villeroy; du moins fis-je un passage rapide au 1 bis rue Vaneau, où l’auteur de Corydon avait conclu sa vie. J’y rencontrai par hasard un couple de retraités affables qui l’avaient connu et m’en parlèrent comme d’un poseur. « Il lisait en marchant. Ou il faisait semblant. On n’aurait su dire! » (page 124)

 

JOYEUSE ANNÉE 147!

1_TAXfZ9ki1RZFTHSBL2b3ZgChers amis, chers lecteurs pataphysiciens!

 

  Bonne année 147! Samedi, votre serviteur a croisé la route de son ami Maximilian Gilessen, traducteur de Raymond Roussel en allemand, ainsi que de Fernando Arrabal, grand Satrape, rue du Volga.

 

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Fernando Arrabal, photo d’Etienne Ruhaud.

Mon article sur la rue du Volga

FATWA

   En 1988, la parution des Versets sataniques a généré des manifestations monstres et la mort de plusieurs centaines de personnes. L’ayatollah Khomeini estimait que la peine capitale devait être appliquée à quiconque diffuserait le livre, ou même le lirait. Il est vrai que Salman Rushdie y dresse un portrait peu flatteur du religieux… Qui a lu le roman de bout en bout? Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé mais c’est doublement long et difficile. De surcroît il faut maîtriser la culture orientale, à la fois l’histoire du Pakistan, la vie du Prophète Mahomet, et les Mille et une nuits. Je doute que bien des manifestants, dont beaucoup étaient quasi illettrés (je le dis sans mépris), l’aient réellement parcouru de part en part.

« SEROTONINE », MICHEL HOUELLEBECQ, SUITE ET FIN (courrier des lecteurs)

   Le livre est attendu depuis quatre ans, depuis Soumission, sorti le 13 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo. Déjà tiré à 320 000 exemplaires, ce septième roman de Michel Houellebecq jouit, comme toujours, d’une couverture médiatique inouïe. Détesté par les uns, adulé à l’excès par les autres, l’auteur semble ne laisser personne indifférent, comme en témoignent les multiples unes qui lui sont consacrées, de Valeurs actuelles aux Inrockuptibles.

 Les amateurs de polémiques et de dérapages seront malgré tout déçus par Sérotonine. Loin de la controverse provoquée par Soumission, qui annonçait une islamisation complète de l’Hexagone, le livre est en effet bien sage, ou, disons-le, plus littéraire, moins trash. Hormis quelques minces saillies homophobes, une rapide scène de zoophilie, Houellebecq ne paraît pas vouloir choquer le bourgeois. Haut-fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, Florent, quarante-six ans, abandonne sa jeune compagne japonaise pour végéter dans un hôtel Mercure du XIIIème arrondissement, avant de partir sur les routes, sur les traces du passé. Traversant une France rurale abandonnée, l’homme renoue avec son seul ami, gentleman-farmer ruiné par la crise du lait, mais échoue à reconquérir la douce Camille, devenue vétérinaire en Normandie. Telle est l’intrigue d’un épais volume écrit dans une langue harmonieuse, mélancolique, procédant d’une sorte de lyrisme asséché typiquement houellebecquien. Récit de l’errance, récit du deuil, Sérotonine est aussi un long morceau de poésie. Derrière le cynisme, le nihilisme apparent se cache un profond amour de la terre, de cette France rurale désertifiée, des paysages intimes, de l’enfance perdue : Le lendemain je me rendis à Coutances noyée dans la brume, c’est à peine si l’on apercevait les flèches de la cathédrale, qui paraissait ceci dit d’une grande élégance, la ville dans son ensemble était paisible, arborée et belle (p. 270).

   Alors, certes, on pourra s’indigner, avec les députés poitevins, des paroles peu amènes prononcées sur Niort (l’une des villes les plus laides), on pourra disserter sur la pensée souverainiste d’un ex-chevènementiste opposé au libre-échange, on pourra évoquer cette surprenante anticipation du phénomène « gilets jaunes », mais le propos n’est fondamentalement pas idéologique. Homme cultivé, riche, mais somme toute moyen, noyé de médicaments, Florent, tel le narrateur d’Extension du domaine de la lutte, incarne une sorte de désarroi très actuel, d’absence de sens, par-delà les considérations économiques ou politiques. Ne parvenant pas, comme Huysmans, à se réfugier dans la religion, Florent n’arrive pas non plus à aimer ses contemporains. La figure nervalienne de Camille, fil rouge de Sérotonine, femme idéale, maternelle, perdue, demeure inaccessible, car il est trop tard. Ne restent que le doute, la solitude, les antidépresseurs. Et, en guise d’ultime consolation, l’humour grinçant, noir, propre à Houellebecq, qui jaillit parfois, de façon diffuse, au détour d’une phrase, comme pour atténuer la tristesse.

                                                                                                                ÉTIENNE RUHAUD

 

 

PARIS : Michel Houellebecq au Prix 30 millions d'amis

   (COMMENTAIRE DE CLAUDINE SIGLER)

   J’ai enfin lu Sérotonine, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

   …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans Sérotonine sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

   Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques événements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

   On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

 

 

RÉPONSE D’ÉTIENNE RUHAUD

Intéressant point de vue, comme souvent.
Plusieurs choses:

1) Je déteste Yann Moix à la télévision. Je déteste ses prises de position hypocrites. Je déteste son arrogance. Je déteste son gauchisme, son conformisme frelaté et son inconséquence. Pourtant j’ai envie de le lire, afin de juger sur pièce. Il me semble que ta démarche procède du même élan. Corrige moi si je me trompe. Par ailleurs je m’interdis toute prise de position politique sur ce blog. On y parle d’Aragon comme on y parlerait de Céline ou de Richard Millet. Toute liberté en prose!
2) Je vais reproduire sur le blog, très rapidement, ton commentaire, que je considère comme étant un droit de réponse. Houellebecqophile et houellebecqologue amateur, j’aime ce genre de challenge, pour reprendre un anglicisme. C’est original et argumenté.
3) Touchant le fond lui-même: je trouve étonnamment ce nouveau roman moins vulgaire, moins provocateur, que les précédents. Quelques scènes choquantes le ponctuent, notamment cette vidéo zoophile découverte par Florent dans l’ordinateur de Yuzu, sa copine japonaise. Il est vrai que l’amour est un peu triste, même si on ressent un attachement sincère à une ex, que le narrateur ne parvient pas à reconquérir par faiblesse, mollesse, lâcheté. Le personnage étant un double de Houellebecq lui-même, je suppose. Un homme qui ne brille pas par son énergie, c’est le moins qu’on puisse dire!
Touchant les descriptions, tu as peut-être raison de souligner l’aspect quelque peu plat de l’évocation. J’y ai vu quand même une forme de poésie, aimé ce lyrisme asséché propre à l’auteur. Somme toute, il est un peu le fruit de son époque journalistique. On est en droit de regretter cela étant l’abandon de la belle phrase. Cette phrase à la Pierre Michon, à la Pierre Bergounioux. C’est un peu plat, serait-on tenter de dire.

   L’intérêt du personnage? Précisément, c’est peut-être son manque de consistance, cette incarnation de l’homo occidentalis veule que décrit Philippe Muray, grand réac devant l’Eternel, mais qui a bien cerné certains travers propres à notre temps, tout en en faisant beaucoup beaucoup beaucoup. Muray a profondément inspiré Houellebecq. Il y a dans tout cela un fond de vérité, non?

 

Beaucoup de grain à moudre, Etienne !.. Bon, je vais sérier aussi pour répondre à tous tes commentaires, dans le même ordre :

1) Curieusement, j’ai une certaine sympathie pour Yann Moix, devant sa maladresse même et son côté toujours excessif. Son commentaire plutôt naïf sur les femmes de 50 ans (il devait bien s’attendre à une volée de bois vert de leur part, à juste titre : tant de femmes de 50 ans sont aujourd’hui somptueuses, et Yann Moix est lui-même doté d’un sex appeal très moyen !) montre justement son manque de calcul. Le cas de Houellebecq me semble différent, car là, il s’agit d’une écriture raisonnée, volontariste, et puis, on retrouve cette vision récurrente dans tous ses livres. C’est pourquoi je parle là de sa « vulgarité de pensée » (je ne fustige pas le mots employés eux-mêmes, bien sûr: nous en avons lu d’autres, mais son regard sur les femmes et sur le sexe réduit aux organes 😉 ). Mais là où tu n’as pas tort, c’est que cet arbre piteux ne doit pas nous cacher la foret étendue bien au-delà, quand on parle de son livre. Prenons donc un peu de distance :

2) Oui, reproduis ce que tu veux de notre débat : moi aussi j’aime les échanges argumentés et contradictoires sur la toile, ils font souvent avancer le schmilblick 

3) Sur le fond lui-même, c’est vrai, pour la première fois on trouve chez lui une histoire d’amour sincère, et même un rien fleur bleue ;-). C’est pourquoi, en ce qui concerne Camille, je ne suis pas choquée par ses évocations sexuelles, notamment la description d’une fellation qu’elle lui a faite (ces évocations sont d’ailleurs bien plus soft que pour les autres femmes qui apparaissent dans la livre, comme s’il sentait là tout de même une limite, quand on parle d’un être aimé). Non, ce qui me gêne plutôt là, c’est ce qui N’Y EST PAS : Houellebecq échoue complètement à incarner Camille: il ne la considère pas autrement que par rapport à lui, il ne la « calcule  » jamais, comme on dit. Dans son récit, toi, tu vois de la faiblesse, de la lâcheté et un manque d’énergie, et tu as raison, mais moi j’y vois surtout une forme d’indifférence, paradoxalement : Camille est un personnage sans consistance intrinsèque : ce n’est pas une personne….

4) Certes, le style de Houellebecq est un peu plat, beaucoup plus, par exemple, que celui de Philippe Lançon dans Le Lambeau, autre livre noir sur l’époque (vue sous un autre angle, évidemment) paru il y a quelques mois, et qui pour moi lui est très supérieur. Mais là n’est pas vraiment la question : Houellebecq écrit bien, tout de même, d’une façon déliée, et sa phrase est toujours assez fluide et agréable à lire. Son projet littéraire, ce n’est donc pas celui des auteurs que tu cites (bon, je ne connais pas Philippe Muray), ni même de Richard Millet, que nous avons déjà évoqué et qui se lit d’une façon beaucoup plus laborieuse.

   Le souci, c’est plutôt son PROJET, une fois de plus : oui, ses descriptions sont assez justes, mais justement, je n’y vois aucun lyrisme, car il ne va jamais au delà de ce qu’il pointe, il n’y met pas ce « quelque chose de plus » dont je parlais plus haut et qui pour moi est justement le rôle de l’auteur/passeur (sujet vaste dont nous reparlerons). Ce que, oui, on peut appeler « poésie » (ou « transcendance »). Et ainsi, ce monde, et cet horizon qu’il décrit s’arrêtent court, alors que moi, je vois encore tellement de choses au-delà…!

Bon, là, Etienne, j’ai besoin que tu me répondes pour continuer le débat, car je sens que je m’éparpille 🙂

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