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Accueil » Arts plastiques » THÉODORE KOENIG (1922-1997), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. SÉRIE: « MÉMOIRE DES POÈTES » (article paru dans « Diérèse » 81, printemps 2021).

THÉODORE KOENIG (1922-1997), CIMETIÈRE DU PÈRE-LACHAISE. SÉRIE: « MÉMOIRE DES POÈTES » (article paru dans « Diérèse » 81, printemps 2021).

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Localisation : Division 87 (columbarium), case 21738, premier sous-sol, allée S.

  Scientifique, éditeur et créateur décalé, l’homme, qui vécut entre Belgique, Canada, États-Unis, France et Italie, repose désormais dans le plus célèbre des cimetières, non loin de son ami Jean Gaudry (1933-1991), et de ses héros intellectuels. Retour sur un parcours atypique.

Une vie de voyage

  D’ascendance allemande, son père (dont le nom signifie « roi » dans la langue de Goethe) lui transmet le goût de la peinture. D’ascendance flamande, sa mère lui transmet, elle, celui de la littérature. Né à Liège le 7 avril 1922, Théodore Koenig, se prend de passion pour Rimbaud dès l’adolescence, mais suit des études scientifiques à l’école polytechnique de sa ville natale, sous l’autorité du biochimiste esthète Marcel Florkin (1900-1979). Réformé, il échappe au service militaire, et publie ses premiers articles autour du cinéma dans une revue issue de la Résistance, après la Libération. En 1947, sa rencontre avec Marcel Lecomte et avec l’ensemble des surréalistes belges comme Paul Colinet, Marcel Mariën et Christian Dotremont demeure déterminante.

   Installé outre-Atlantique au tournant du siècle, comme il l’évoque notamment dans 4 voyages à New-York 1949-1950[1], Théodore Koenig occupe d’abord un poste dans l’industrie, à Boston, puis pose ses valises au Québec, se lie avec Roland Guiguère (1929-2003), fondateur des éditions Erta. Correspondant canadien du mouvement COBRA, il collabore à divers périodiques francophones avant de cofonder Phantomas en 1953, après son retour en Europe. Les Belges Joseph Noiret (1924-2012) et Marcel Havrenne (1912-1957) l’accompagnent dans l’aventure. Théodore Koenig, qui poursuit une activité frénétique, partage son temps entre Paris et sa maison de Calice Ligure, au Nord de l’Italie. Domicilié au 14 rue Morand, dans un vieil immeuble de Ménilmontant, il décède deux semaines après son soixante-quinzième anniversaire, le 26 avril 1997. Ses cendres reposent dans une case en marbre gris, ornée de sa photo, ainsi que de la mention « Grand Poète ». Dans le journal wallon Le Soir, Pierre Maury[2] parle d’un créateur rigoureux.

Un touche-à-tout surréaliste ?

   Théodore Koenig demeure essentiellement célèbre pour avoir fondé et animé Phantômas. Aujourd’hui archivée par la galerie wallonne Daily-Bul, conservée par le centre Pompidou, la revue, qui tire son nom du fameux roman policier[3], constitue d’abord un bel objet esthétique. De 1953 à 1980, soit pendant presque trente ans, les nombreux numéros de Phantomas présentent, tous les deux mois, un visage différent, qu’il s’agisse d’une couverture bleu Klein (numéro 21), ou d’hippopotames rouges (numéro 43). Phantomas, c’est Popocatepl six fois par an : suivant ce slogan volcanique, programmatique, le périodique s’inscrit dans la lignée dadaïste, surréaliste, et devient le parallèle de Cobra, en un joyeux syncrétisme poétique, esthétique. Y publient notamment les belges François Jacqmin, Achille Chavée, ou encore André Blavier, spécialiste des « fous littéraires », mais aussi, par-delà les frontières et les genres, Jorge Luis Borges ou Samuel Beckett.  

  L’ambition de Théodore Koenig fut toujours de créer un périodique mêlant arts plastiques et littérature au sens strict, comme en témoigne l’essai Histoire de la peinture chez « Phantomas » des années 50/80[4]. Graveur et céramiste autodidacte, Théodore Koenig a toujours voulu peindre. Outre les livres, vingt-huit œuvres iconographiques sont ainsi conservées à la Bibliothèque Nationale de France. De fait ses créations, représentant des chimères, des bêtes étranges, évoquent immanquablement le surréalisme. Peut-on pour autant ranger Théodore Koenig dans une case? Farouchement individualiste, l’homme s’est toujours défendu d’appartenir au mouvement, de même qu’il s’est toujours défendu d’être dadaïste: Théodore Koenig n’a jamais cessé de proclamer qu’il n’était ni dadaïste ni surréaliste, ni dans la mouvance ou l’héritage de ces deux mouvements. On ne saurait le rapprocher du dadaïsme que par sa volonté de détruire le langage, mais il ne fait pas table rase et reconstruit à la fois son dire et son moi. On ne saurait le rapprocher du surréalisme que par son goût d’une certaine peinture exactement contemporaine, des recueils enrichis d’illustrations, souvent minces cahiers, opuscules, mais il s’attache à de vastes domaines antérieurs et il est, par essence, rebelle à tout dogmatisme, à tout papisme littéraire, à toute bulle excommunicatoire, à toute hiérarchie. Il n’affecte pas d’être pris au sérieux, s’avoue « férocement individualiste » et « collégialiste » comme (ses) fonctions d’ami des poètes le lui dictent[5].

   Ce désir d’indépendance se retrouve au sein même de sa poésie. On ne peut, là encore, parler de surréalisme au sens strict. Dans la lignée de Roussel, ou d’Henri Michaux, le mince Jardin zoologique écrit en mer, publié à Montréal[6], procède bien de l’esprit surréaliste car on y retrouve les chimères évoquées plus haut, les jeux sémantiques, à travers une traversée fantastique du Saint-Laurent où naissent diverses créatures uniques tirées du rêve. Koenig compose un bestiaire — le titre et les dessins de Tremblay nous aident à le comprendre — qui donne dans le merveilleux. Rien d’agressif dans le ton, on est plutôt dans la fantaisie et l’humour, comme l’indique la préface. De même, on peut parler de surréalisme à travers Mirabilia, long récit en prose poétique (le seul écrit comme tel par Koenig), dont le style rappelle Les chants de Maldoror, puisqu’il s’agit d’explorer une géographie onirique, décrite dans un style classique et précis. Publié à Bruxelles, l’ouvrage, accompagné d’une dédicace, fut d’ailleurs envoyé à André Breton.

Sur les trente volumes publiés, on trouve toutefois essentiellement des aphorismes. Certains, par leur absurdité, évoquent l’humour noir, mais ne sont pas à proprement parler surréalistes. On y côtoie toutefois la verve fantaisiste de Koenig, ses inventions langagières et sa drôlerie : Les œuvres sémantiques de T.K. sont un « javanais » de grand enfant, d’un faux écolier « limosin » pas si difficile à entendre et qui ne parle pas dans le vide et ni par prétérition, bien au contraire une approche (où s’entremêlent l’inspiré et le délibéré), une autre façon de dire les choses, de se faire mieux entendre de quelques-uns, poèmes et proses qu’on ne saurait lire sans complicité[7].

   Acteur, auteur, plasticien, surréaliste sans l’être complètement, Théodore Koenig est d’abord un esprit libre original, venu de la science, de la technique pour explorer divers domaines. Laissons-lui donc la parole :

Anatomie de l’Hyperbasilic

De sa veine basilique

Ligament roturier

Il est sous scapulaire.

Animal astragale et du lobe cristallin

Quelle ligne âpre de fémurs

Triangulaire lèvre et premier abducteur

Petit zygomatique

ou bien encore ma foi

aurait dit Juste Lipse

Les apophyses transverses traversent l’apocalypse.  [8]


[1] Editions Lanaudières, Laurentides, Québec, 1988.

[2] Édition du 28 avril 1997.

[3] En précisant que Marcel Allain, co-auteur de Fantômas, repose lui aussi au Père-Lachaise.

[4] Éditions Lebeer-Hossmann, Bruxelles, 1990.

[5] Bernard Jourdan, préface au recueil Analectes, éditions Rara international, Italie, 1990.

[6] Éditions Erta, 1954.

[7] Bernard Jourdan, ibidem.

[8] Le jardin zoologique, Ibidem.

Photographie de Tony Shaw (tous droits réservés).
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(Photographie de Tony Shaw).


2 commentaires

  1. mahdiayres dit :

    J’avais oublié ces vers, et en les relisant, je me remémore les difficiles leçons d’anatomie, l’examen final aux Beaux-Arts de Paris, avec modèle vivant (un garçon suédois, Sven), l’obligation de reconstituer muscles, os, veines, etc. d’une partie du corps humain; et cette prose savante, bien écrite, accompagnant nos efforts, de Théodore Koenig; bien à toi; Yasmina Mahdi

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Yasmina,
    Je ne savais pas que tu avais étudié les arts plastiques!

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