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COURIR PLUSIEURS LIÈVRES, 1 (réflexion personnelle)

Edition de poche, traduction par Francis de Miomandre, illustration de Bernard Buffet.

  Dans le Quichotte, Cervantès moque la tendance excessive de Sancho Pança à deviser sans cesse. Utilisés à tout bout de champ, jusqu’à la corde, les proverbes -cette fameuse sagesse populaire- ne produisent plus de son, plus de sens. Il est pourtant des vérités universelles. Quand j’étais en terminale, notre professeur de philosophie évoquait souvent ce texte où Descartes parle d’un homme, qui, perdu dans la forêt, finit par en sortir en suivant une route droite, sans prendre de raccourcis. On pourrait également citer l’expression « courir plusieurs lièvres à la fois ». Car c’est bien ma tendance, et, je crois, la tendance de nombre d’auteurs, que de courir plusieurs gibiers. Recherchant en permanence la stimulation intellectuelle, attiré par des créateurs fort différents, par divers arts, j’ai cette fâcheuse tendance à commencer plusieurs livres, sans en finir aucun. Car terminer quelque chose pose un problème psychologique, que je ne saurais expliquer. Je finis malgré moi, de guerre lasse, en mettant une sorte d’ultime coup de collier, qui me permet malgré tout d’achever le travail, non sans cette tendance parfois agaçante à l’obsessionnelle perfectionnite.

  Très concrètement, je poursuis depuis plusieurs années la rédaction de deux opuscules. L’un, assez long, est consacré au Père-Lachaise dans sa dimension surréaliste, et exige une cuisson longue, une lente maturation, tant il faut parcourir les archives, retrouver des personnes, mener un travail d’enquête quasi titanesque. L’autre consiste en une étude finalement assez brève consacrée à Thierry Jonquet. Entre temps, j’ai réussi à publier, quand même, un recueil poétique assez bref. Grande est la tentation de débuter d’autres choses. Alors je note, ou plutôt j’ouvre des fichiers word, car je perds vite les papiers, et donc les projets en question, finissent dans un fatras d’autres paperasses, sous le bureau. Que terminer en premier? Le confinement a changé la donne, puisque nous n’avons pas eu accès, pendant longtemps, à la bibliothèque nationale, où on trouve tout (et là encore il faut sélectionner). De fait je n’ai pu avancer sur mon projet « surréaliste ». Quid de Jonquet? Eh bien bêtement j’ai rouvert de nouveaux fronts, quand j’aurais dû achever, quitte à travailler des heures d’affilée, avec la ferme volonté de mettre un point final.

  Les réseaux sociaux, les blogs, ne constituent-ils pas autre chose qu’une bonne excuse? Car somme toute, on procrastine. En débattant par exemple gravement d’élections américaines sur lesquelles nous n’avons absolument aucune prise, en se chamaillant avec Tartempion qu’on n’a jamais rencontré, dans tel fil de discussion à propos du COVID, en trollant… Les heures s’accumulent, se perdent. J’évite un débat. Si débat il y a encore. S’il y eut jamais débat réel.

  Au fond, l’imprimé domine tout. Qu’il s’agisse du livre papier ou du livre numérique (j’utilise une Kindle), le livre restera, bien solidement ancré, dans les caves de la BNF. Quand le reste s’envolera: qu’il s’agisse de « like », de commentaires désobligeants, etc. Alors certes, le blog a une valeur intrinsèque. On communique, on est lu, on échange, ce qui stimule (comme la plante a besoin de soleil pour croître, l’auteur a besoin de retours, non seulement pour flatter son narcissisme, fondamental moteur, mais aussi pour avoir une contrainte, être attendu, et donc devenir exigeant avec lui-même, se fixer des contraintes temporelles, des deadlines). Mais rien ne remplacera jamais, à mon sens, l’écrit. Et terminer l’écrit demande un véritable effort. Surmonter beaucoup d’obstacles psychologiques, accepter une part d’imperfection. 

  De même que je me perds souvent en ayant du mal à terminer, je suis souvent tenté d’ouvrir d’autres blogs consacrés à d’autres sujets. Ainsi, je voulais ouvrir un autre portail consacré au Père-Lachaise exclusivement, un autre consacré à Michel Houellebecq, encore un autre consacré spécifiquement à Jean Rollin… Un ami me l’a déconseillé, et même le stakhanoviste surdoué François Bon le déconseille. Mieux vaut en rester à une page, quitte à aborder des choses disparates, avec dans l’idée de se cantonner malgré tout au champ littéraire, ou artistique (ce qui est déjà, en soi, considérable). D’après une étude américaine, l’immense majorité des blogs sont abandonnés au bout de quelques semaines, voire de quelques jours. Alors comment ai-je pu, avec cette tendance à la dispersion, rester ici plus de six ans? Peut-être justement en m’imposant des règles, et en m’interdisant formellement de commencer autre chose, qui serait rapidement demeuré lettre morte. Poursuivre un chemin pour sortir de la clairière, avec Descartes.

 

« Le Lièvre », Albrecht Dürer, 1502.

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