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Archives du 23/11/2020

ON PARLE DE NOUS EN BRETAGNE (mon propre travail)

Le webzine briochin Litzic nous consacre un beau service de presse. Pour le soutenir, vous pouvez faire un don via Tipee, ou acheter un des livres publiés en coopération avec les éditions « Sans crispation ». Un chaleureux merci à Patrice Béguinel, et longue vie à Litzic! (vous trouverez un lien sous l’article).

La baie de Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor.

[ POÉSIE ] ÉTIENNE RUHAUD, Animaux (extraordinaires).

Animaux, recueil de poésies d’Étienne Ruhaud (aux éditions Unicité).

A vrai dire, nous ignorons s’il est possible d’être plus juste et plus parlant que Jean Renaud qui rédige la préface d’Animaux, d’Étienne Ruhaud. En une page et demie, il explique toute la singularité de la plume et du propos qui est celui de l’auteur, avec une acuité et une pertinence irréprochable. Cette préface nous permet d’appréhender Animaux de façon décomplexée, d’y entrevoir la poésie sous un autre angle, plus… bestial ?

Car en fait, la poésie, qu’est-ce que c’est ? S’agit-il simplement de phrases bien léchées qui procurent une sensation, même si nous n’y pigeons pas forcément grand-chose de prime abord (et même au second abord parfois) ? Non. La poésie, c’est l’art de créer des sensations, de faire naître des images, de nourrir un imaginaire. La phrase, bien tournée, bien léchée, n’est qu’un fragment de ce qu’un poète propose.

Animaux inconnus.

Si le regard du poète n’existait pas, comment pourrait-il rendre beau le laid ? Il réussit à montrer les signes de beauté là où d’autres sont incapables de les percevoir. Et de les mettre en forme pour dégager une émotion véritable. C’est ce que fait de façon originale Étienne Ruhaud en nous présentant trente bestioles nées de son imaginaire, des insectes, des hominidés, des champignons, des mammifères, tous étranges et pourtant incroyablement familiers.

En de courts textes, il nous dresse, tel un naturaliste de l’invisible, le portrait de ces bêtes pas forcément très sympathiques. Au rayon de celles-ci, des vampires, des chats sauvages à la peau translucide, des animaux minuscules ou géants, à fourrure vénéneuse ou aux sucs acides. Le bestiaire est impressionnant, emprunte à quelques croyances (Dragons, Centaures, Vampires), à des créatures existantes (les Crabes, les Cèpes, les Limaces…). Mais tous ces êtres bizarroïdes sont revus, corrigés ou imaginés par la plume du poète.

Il n’y a rien là qui soit faux, même si tout, potentiellement (rationnellement), l’est. L’auteur se réapproprie, par les noms des bestioles, une identité, pour la malaxer, la transformer à sa guise. L’effet est immédiat. Nous nous trouvons « vraiment » à côté de ces animaux, souvent repoussants, toujours effrayants, parfois sympathiques (bien que cela soit minoritaire) mais aussi terriblement vivants.

Le pouvoir des mots.

Ici, chaque mot à son importance. Il nous place dans un contexte, dans un lieu (forêt, montagne, mer), même vague, dans un milieu (liquide, végétal, minéral) qui favorise l’immersion dans un univers insoupçonné. La poésie se dégage par la beauté des animaux (quand bien même ils sont répugnants) car ils prennent forme et vie devant nous, alors qu’ils sont le pur fruit de l’imagination d’Étienne Ruhaud.

Mais justement, c’est là la force du poète : magnifier ce qui est, et même ce qui n’est pas. Si, le plus souvent, le travail du poète s’effectue sur l’expression d’un sentiment, en prenant le contrepoint de l’animal, Étienne Ruhaud permet une assimilation forte d’espèces nouvelles, déformées, menaçantes ou nourricières. Tout, ici, nous paraît palpable, tangible, plus que probable, ou complètement fou.

Si les mots ont toute leur importance, la façon de les enchaîner l’est toute autant. Étrangement sans affect, elle est purement descriptive. Il s’agit d’une énumération d’où toute chaleur est absente. Naturaliste disions-nous plus haut, ce qui s’avère très juste dans le cas présent. Ce côté détaché impose presque un environnement fantastique (mais, finalement, notre monde, qui regorge encore d’espèces inconnues, ne l’est-il pas lui aussi?).

Concret.

Le caractère concret de chacune des trente apparitions ne fait aucun doute. D’ailleurs, celles-ci sont mêmes illustrées par les soins de Jacques Cauda, ce qui ne les rend pas forcément plus sympathiques, mais leur donne un visage (là aussi poétique puisque de la 2D du dessin nous les extrapolons en trois dimensions). Ils confortent ainsi les idées de l’auteur, leur donne, si besoin était, un deuxième corps, visible cette fois-ci.

Ce recueil nous place ainsi dans un ailleurs fantasmé mais pas si éloigné de ça que nous. Parce que toutes ces bêtes existent. Forcément qu’elles existent puisque Étienne Ruhaud en parle. C’est là tout le pouvoir de l’écriture, de la poésie : rendre vivant ce qui ne l’est pas, qui ne l’est plus, qui ne sera peut-être jamais. Et c’est ici tellement saisissant qu’avant d’aller nous coucher, nous vérifions que des muskels ne se soient pas introduits dans notre chambre par inadvertance. On ne sait jamais.etienne ruhaud animaux

illustration couverture par Jacques Cauda

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FRANÇOIS BON PARLE D' »ANIMAUX » SUR YOUTUBE (mon propre travail)

Nous avons plusieurs fois évoqué François Bon et « Le Tiers-Livre » sur le blog. Travailleur infatigable, François met chaque jour en ligne une nouvelle vidéo YouTube. Il y a quelques jours, l’homme nous fait l’honneur d’évoquer Animaux. Je suis naturellement touché, dans la mesure où je lis et apprécie François Bon depuis des années. J’ai par ailleurs eu l’occasion, récemment, de le recroiser non loin du Louvre, et nous avons pris un café ensemble (du temps de la vie normale, avant le confinement). J’en reparlerai prochainement. En attendant, je partage un lien vers le site éditorial de François (il est bon de le soutenir en s’abonnant, si possible). Grande fierté, également, d’apparaître aux côtés des mes amis Julien Boutreux et Christophe Esnault, également cités dans la vidéo.

https://www.tierslivre.net/

« LA GLOIRE EST UNE PLAGE PRIVÉE », THIERRY THÉOLIER (série « citations »)

Notre ami Thierry Théolier nous offre la primeur d’une nouvelle inédite, préfacée et présentée par Germinal Pinalie, à laquelle nous laissons la parole…

Dude novice

Novice. No vice. Nos vices. Jeune et déjà dude, en devenir, pas encore déjà-blasé, mais lucide et acéré, acide. Thierry Théolier n’est pas encore ThTh, mais l’attitude vitale est là. En être sans se faire avoir. Apparaître, discrètement ou non et surtout sans paraître. Voir sans être vu comme un idiot, ou bien passer pour un idiot pour échapper à la connerie ambiante.

À la fin des années quatre-vingt, un gamin s’invente un style de vie qui n’est pas un lifestyle, mais plutôt ce que l’on nomme le style d’une vie, comme la manière d’un peintre. Un geste, des gestes au service d’un désir, d’une expression. Un gamin s’invente dude en refusant de se laisser avoir par la mania qui entoure la star, alors même qu’il admire l’acteur, et aussi un peu sa vie à lui. Être là, au bon moment, présent, pouvoir le raconter, être lucide sur ses propres fascinations, mais jamais dupe de la machination commerciale, voilà comment on s’invente une vie de dude. Ce n’est peut-être pas le vrai début, on s’en moque, c’est une histoire, une fable, un début de roman qui se transforme en toute une existence. Une nouvelle de précaire dans le genre des Petites natures mortes au travail d’Yves Pagès, mais à la première personne parce qu’il s’agit d’en prendre son parti, de cette condition temporaire de serveur de palace, d’en faire une panoplie, un déguisement, pour toujours, de la retourner contre elle-même pour essayer de se faire une place au soleil de la plage privée, mais sans marcher sur la tête des autres. Pas simple d’être un dude, un vrai travail, mais pas un « emploi2merde ». 

Germinal PINALIE (octobre 2020)

LA GLOIRE EST UNE PLAGE PRIVÉE

Juillet 1989. Cannes. Hôtel Martinez. Dernier étage. Chambre 18. Sur un carnet à Spirale…

L’estomac rassasié, je me sens mieux. Après une bonne bouffe, la vie parait plus douce. Forcément, le corps morfle avec tous ces plats graisseux qui constituent l’éventail alimentaire de l’Occidental moyen, avec l’inévitable viande en sauce. Un jour, je serais végétarien. Ce genre de promesse est pénible à tenir. J’ai été conditionné à dévorer de la chair animale depuis mes premières dents. J’ai envie de gerber en imaginant les créatures affolées aux abattoirs. Je quitte la cantine, l’odeur de la graille empeste toute la pièce. Le bruit est devenu insupportable. J’ai besoin d’air pur, sur la Croisette par exemple, même si là encore, une autre odeur risque de m’envahir, celle du fric et de la connerie humaine.

Je sors du palace par l’entrée de service. J’ai dégoté un job de serveur au room service pour la saison. 6h-15 h, c’est mon horaire. Comme d’habitude, quelques serveurs du restaurant m’envoient des regards froids en guise de salut. Je m’en tape. Avec leur gueule de constipé, ils peuvent bien se les garder. Je me marre en silence rien qu’en imaginant ces connards bosser jusqu’à deux ou trois heures du mat’, se taper la fermeture. Moi je suis libéré dès 15 h. Et même si je suis dans la merde, comme eux, je me sens libre, juste une faible illusion  à 15 h. Je pousse la lourde porte métallique et une rafale de vent frais m’oxygène drôlement de la tête aux pieds. À cette heure, il fait encore bon.  Il y a du plomb dans l’air à défaut d’amour. Normal, je me trouve à Cannes, sur la côte d’Azur. La rue est blindée de touristes de toutes nationalités et on y croise beaucoup de juifs pieds-noirs qui braillent. Il faut se les coltiner ces mecs avec les poches remplies de billets de cinquante sacs. Moi et ma paye semblent ridicules face au luxe ambiant. C’est sûr, je n’ai pas des masses de tunes, mais cette liberté en milieu d’après-midi est jouissive. Et tout l’or du monde, ils peuvent se le carrer dans le cul. Je passe rapidement devant les terrasses des restaurants, là où la racaille s’empiffre de succulents plats. A chaque soirée, la mafia locale est accompagnée de nanas prodigieuses. Ainsi, les plus véreux de cette planète détiennent les princesses. Elles sont magnifiques avec leur robe de rêve. Leurs bijoux illuminent leur cou d’antilope. Je sais pertinemment qu’elles se foutent de ces types comme de leurs dernières culottes. Qu’elles fassent gaffe à leurs corps fabuleux, le temps le ronge comme de l’acide. Ces nanas ne traînent jamais avec des losers ou des dingues comme moi, pas folles les guêpes. Tous les paumés et les malades de l’âme doivent se contenter de plaisirs solitaires ou d’une passe misérable.

Je continue à marcher et à fouler ces trottoirs de malheur. Nulle part où aller. S’installer à une terrasse m’est impossible. Je ne peux pas rester immobile. Je cherche une lueur d’espoir sur chaque visage, mais partout les yeux rayonnent d’égoïsme et de plaisirs dérisoires. C’est la fête pour les vacanciers, le temps des congés payés leur permet de claquer tout le peu de fric qu’ils ont entassé au fil des mois des travaux forcés. Et même si le manège métro-dodo-boulot va reprendre dans peu de temps, ils s’éclatent, en boîte, se grillent sur les plages. Quel spectacle de merde. Ailleurs, des enfants crèvent le ventre gonflé de vide mais il y a une justice. Tous finiront par crever de maladies cardiovasculaires, pourris de l’intérieur. Terrible sera la sentence.

Mickey Rourke et Christopher Walken dans « Homeboy »

Après m’être enfoui dans les quartiers les plus gerbants, je décide de rejoindre la Croisette, retrouver la mer pour essayer d’oublier les mauvaises pensées dans cette station balnéaire. Je ne demande pas grand-chose, juste de la tranquillité pour apaiser l’orage de dégoût qui me tourmente. C’est raté, dès les premiers pas sur le bitume, un amas de touristes est planté devant un restaurant qui donne sur la plage. Qu’y a-t-il pour amasser autant de badauds ? Pourquoi cette frénésie ? Je déteste ce genre d’attroupement mais quelque chose me pousse quand même à les rejoindre. À entendre les cris de certaines pisseuses, une personnalité doit se restaurer. Compte tenu de la foule, je stoppe finalement au restaurant suivant. Il est fermé mais donne accès à la plage, donc à la terrasse du précédent. Je descends les marches et saute une barrière verte. Je retire mes pompes. Mes pieds s’enfoncent dans le sable. Putain, je déteste le contact des mégots. J’approche progressivement de cette plage privée en pleine ébullition. Le mistral s’est levé et emmène les nuages au fin fond de l’arrière-pays. Le coucher de soleil nous prépare un feu d’artifice d’émotions et déjà quelques couleurs fabuleuses déchirent ma rétine. Le clou du spectacle promet. A Cannes, il n’y a que les fins de journée qui me font vibrer. Le ciel est égal à lui-même, étincelant. Au niveau du restaurant, je plaque le nez contre la baie vitrée de la terrasse. Une vingtaine de personnes est avec moi. Mais en haut sur la Croisette, une centaine d’hystériques gueulent. J’ai vraiment envie de savoir l’origine de tout ça, malgré moi. Derrière la vitre, aucune star au tableau. Par contre, une dizaine de journalistes aux tronches pas possibles, des cameramen, des maquilleuses et toutes sortes de parasites.

C’est le choc. Là, devant moi, à quelques mètres, je comprends la raison de tout ce bordel. Mickey Rourke est assis à une table. Il gît là entouré de journalistes avides de paroles rentables. Il sirote un alcool fort et sourit à la foule retenue par les forces de l’ordre. Il est là pour son dernier film, Homeboy. Je suis retourné de voir ce type en face de moi parce qu’il faut bien le dire, cet acteur, je l’admire. Son ascension lente vers la gloire, son talent d’écorché vif, ces paroles pleines de cette lucidité d’ancien paumé, tout ça m’a pris aux tripes. Il est parti de rien et maintenant il se trouve sur la Croisette, violé par les regards des minettes en chaleur et des mecs qui imitent le moindre de ses gestes. C’est la nouvelle star, une gueule toute fraîche prête à être vendue aux magazines, avec en prime quelques cicatrices. Je trouve toutefois sa popularité bien méritée, une revanche sur cette société qui l’a depuis le début rejeté, laissé pour mort parce qu’il a refusé ses règles débiles. Il m’apparait en pleine forme, caché derrière des lunettes noires. Ses cheveux décolorés tombent sur ces larges épaules, recouvertes d’un pull violet. Il porte aussi un jean délavé et des santiags bien entamées. Il a des mains de boxeur, ses doigts portent maintes bagues et des bracelets emprisonnent ses poignets. Une barbe de trois jours achève de lui donner l’air miné. Il sourit gentiment aux journalistes qui doivent lui poser des questions lamentables sur son dernier film. Rien, ni personne ne lui résiste, il est le roi. Alors voilà, j’ai devant moi, le poète poivrot de Barfly, le motorcycle boy de Rusty James, le détective destroy d’Angel Heart et rien qu’une baie vitrée nous sépare. Je peux même lui cracher à la gueule. Étonnant et déconcertant. Bizarrement, je ressens de l’empathie pour cet acteur comme pour un vieil ami que j’ai perdu depuis des lustres et que je retrouve.

Je me sens comme ces jeunes fans en quête de sensations fortes, avec l’appareil de photo braqué comme une arme en direction du regard de Rourke. Ils frétillent de toute leur connerie, ils sont près, tout près de la star. Alors je suis comme eux ? Cela me dégoûte vraiment de me sentir aussi bas et je décide au plus vite de me casser. Une dernière fois, j’aperçois le reflet noir des lunettes de l’acteur et même avec ce camouflage, je devine son regard lunatique d’un mec qui en a trop vu. Je dépasse la horde de petits cons et me retrouve sur la plage de l’autre restaurant fermé ce jour-là. Je suis seul, assis en lotus sur le sable, les yeux en direction plein sud, vers l’Afrique, le continent de mes parents, de mes ancêtres. La mer est houleuse, un peu plus que d’habitude et elle prend de l’ampleur, magnifique élément. Le ciel et l’onde ne font plus qu’un, là-bas au fin fond de l’horizon. Les vagues s’échouent dans un doux fracas d’écume comme du champagne divin. Les algues et diverses merdes se retrouvent échouées sur le rivage, comme moi. Des mouettes fouillent de leur bec crochu quelques saloperies à grailler, d’autres planent au-dessus de ma tête. Elles se fondent dans le ciel et semblent rigoler de surplomber autant d’imbéciles attroupés pour un oiseau comme Rourke. J’enlève mon tee-shirt, histoire de faire passer mon malaise qui m’est tombé dessus en réalisant mon anonymat complet sur cette plage, perdu et aussi fragile qu’un château de sable abandonné aux vagues. Personne ne fait attention à ma petite gueule et je pourrais crever la bouche ouverte, personne ne viendrait à mon secours. Non, il y a une star ricaine sur la terrasse, quel ange tombé du ciel n’ont-ils pas agrippé de justesse dans cette fin d’après-midi. Je ne sais pas si un jour, j’aurais la même place que lui, pour je ne sais quelle forme d’art. J’envie ce type et même si la gloire ne suffit aucunement à un homme pour trouver le repos, ce désir me hante depuis que j’écoute du rock, ces rockstars avaient laissé des traces. Ouais, je veux gloire, fric et femmes à en crever et même si encore une fois, je n’y crois pas une seule seconde, je veux sortir du troupeau, être reconnu dans ce monde de numéros et de muselières. Espoir vain car la solution se terre autre part, mais où ? Je me dégoûte, je veux effacer ces idées absurdes de mon esprit. Je suis drôlement lucide et cela ne m’aide pas, ça en rajoute à vrai dire. Je ne vaux pas un clou avec cette mégalomanie de pacotille. Mon passage sur cette terre doit se concrétiser de manière plus noble. Sauver mon âme, venir en aide aux enfants crevant de faim mais non, je glande misérablement sur cette plage à mijoter sans cesse mes espoirs d’adolescent en mal d’amour mais merde ! Marre de me faire enculer à longueur d’année, moi aussi j’ai des trucs à clamer sur des milliers de choses. C’est peine perdue, je me retrouve comme ces gusses en vacances, mariés, flanqués de deux morpions et emprisonnés les onze mois dans un costard étriqué. Pitié… pas ça. Épargnez-moi ce cauchemar vivant, prenez quelqu’un d’autre ! Je vais me battre pour être reconnu avant de crever, mon nom doit apparaître en lettres capitales sur la couverture des journaux. Anonyme, je me sens mal. Acclamez-moi ! Embrassez-moi ! Rien qu’un peu de reconnaissance méritée pour un génie comme moi.

Pendant cette confusion, j’ai fermé les yeux pour mieux me perdre. En les ouvrant, le spectacle merveilleux de cette mer et de ce coucher de soleil me rappelle à la réalité, les pieds de nouveau sur terre, je me réveille d’un profond sommeil ridicule. J’entends les cris des minettes : – « Mickey, autographe please, please !!! ». Allez vas-y, chiale ! Il n’en a rien à cirer de tes petits cris plaintifs. Tout le monde est là, figé d’admiration, derrière la baie vitrée pendant que l’acteur continue l’interview avec ces journalistes véreux, ces rapaces. Rourke sirote pendant ce temps-là quelques cocktails, je devine ses pensées. Et toujours là-haut, des dizaines de personnes essayent de reconnaître la star échouée ici mais ils ne distingueraient Brando de Pierre Richard. Bon, il faut garder la place, ce n’est pas tous les jours qu’une star daigne sortir le bout de son nez dans notre monde, vous savez, celui que l’on supporte à longueur de journée.

Je suis resté un bon quart d’heure, assis, torse nu face au vent, les pieds enfouis dans le sable. Avec mon doigt, j’écris mon nom dans cette poussière de coquillages. Ce nom, allait-il un jour être prononcé par des milliers de gens ou alors s’éteindre à la manière d’une fébrile allumette ? Pas question, je veux qu’il éclaire la nuit des temps, une torche… Allez comme un lance-flammes ! Tu dérailles mec, tu n’es qu’un grain de sable dans cette galaxie. Alors, inlassablement j’envisage mille destins à ma vie et je retombe sur cette fichue plage, à quelques mètres d’une personne qui a réussi tout ce que je désire à cet instant précis. Je suis mégalo OK. Mais qui ne l’est pas ici ? Mère Teresa ou frère Luther King, peut être bien… Mais moi, je ne ressemble en rien à un saint et j’ai mes moments de détresse. Je prends une poignée de sable dirige la main juste, au-dessus de l’inscription éphémère et ouvre les doigts. Une cascade de sable efface ce nom ridicule à tout jamais. Il est inutile dans cet univers absurde, peut être que cette portion de plage a supporté des milliers de culs d’êtres civilisés, du Romain au PDG de Xerox. Mais combien ont inscrit leur nom en espérant qu’il devienne célèbre ? Peu. Je tombe à la renverse, me sentant lourd, j’essaie d’échapper à l’apesanteur et me retrouve allongé, les yeux rivés vers les étoiles, vers ailleurs, il suffit d’oublier le bleu du ciel, pas évident d’oublier. Le mistral envoie les derniers nuages vers le nord et les dernières mouettes sont suspendues comme de précieux cerfs-volants. Je me retourne, la gueule dans le sable, je pourrais m’enterrer vivant, personne ne l’apercevrait et d’un seul coup, cette remarque insignifiante ricoche dans mon esprit et fait le vide, me libère de toutes ces envies inaccessibles. Tout cela me plait, l’anonymat ne me fait plus peur, au contraire… Je suis libre. Je peux réaliser n’importe quelle exubérance incontrôlée, quelle chance ! Je change aussitôt d’humeur, je suis fou de joie d’être inconnu sur cette plage, loin de tout ce tapage publicitaire sur ce film à gros sous. J’ai en face un magnifique élément, la mer à moi seul. Personne ne remarque sa beauté, sa grandeur. Le désir de plonger dans cette masse grandiose me prend comme d’une envie inconnue, un appel à la raison, au nirvana. Je jette mes fringues et laisse mes précieuses lunettes près des godasses et cours de toutes mes forces vers les vagues.

Au premier contact de l’eau, tout mon être frémit, une montée d’un bien-être inexprimable m’envahit et noie mes angoisses. Ne pouvant plus supporter cette sensation incroyable, je m’écroule dans le creux d’une vague. Pendant quelques secondes, je reste ainsi à récupérer ce que j’ai oublié depuis trop longtemps. Puis je me relève, secoue la tête. Je reprends mes esprits, libéré du mauvais rêve, désormais, l’idée d’être célèbre est insignifiante. Tiens, regarde ce pauvre mec assailli de morts-vivants alors que toi tu flirtes avec la grâce, hein, qu’est-ce que tu en dis ? Rien, évidemment. Allez au diable, tous. Laissez-moi seul, loin de toutes vos saloperies… Je suis libre, vous pigez le truc ? Libre. Je peux sauter dans l’eau comme un taré ou un môme. Sensation folle de se sentir vivant et anonyme dans ce monde de folie. Je commence un crawl puissant afin de me trouver vers le large. Prendre le large comme on dit. Rapidement, vers les trois mètres de profondeur, je nage jusqu’à la hauteur du restaurant, pour prendre ce beau monde de loin, de très loin. Tiens, Rourke a l’air d’en avoir vraiment marre de toutes ces simagrées et décide de prendre un bol d’air iodé au bord de d’eau. Il ne me voit sûrement pas, tant pis, je suis trop éloigné mais je sens la présence de la star si fortement que je suis privilégié par rapport aux autres badauds. Mais quelques parasites, des journalistes plus malins, reviennent à la charge avec leurs histoires de cinéma, de rendez-vous arrosés de vodka et ils font chier l’acteur, sujet de tant de convoitises. Je veux m’approcher de ces ombres du show-business. Lentement mon corps glisse avec les vagues qui m’aident progressivement à rejoindre le rivage. J’ai de l’eau salée plein la bouche mais j’adore ce goût plein de vie et le sable s’incruste dans ma chevelure. J’ai pied et j’enlève le slip afin d’évacuer le sable de mon cul. L’acteur regarde dans ma direction, me voit-il ? Je suis en face de lui, à quinze mètres, l’eau aux hanches et la main tendue avec le slip. Je reste ainsi jusqu’à que l’acteur me fait signe furtivement, se demandant sûrement la raison de ma présence. Quand je veux lui répondre d’un geste de la main, un connard de journaliste se met entre nous. Je comprends qu’il veut, ce con, photographier Rourke sur l’embarcadère en bois du resto, pauvre type, il faut qu’il ramène des photos un peu plus originales que la moyenne prises cette journée-là. Docilement, l’acteur marche vers les planches en bois et tente d’esquisser un sourire. Clic clac. Je décide de monter sur le machin pour me reposer. Il faut dire que je n’ai pas la grande forme et lorsque l’acteur décampe des lieux, je souffle un peu. Je les vois repartir en direction de la terrasse.  Mais subitement Rourke fait demi-tour, il veut une dernière fois, respirer bon coup avant la suite de la soirée, ça ne fait que commencer. Il se fige dans le sable mouillé comme une statue. Il reprend ses esprits lorsqu’une vague vicieuse vient lui lécher ses santiags. Les pieds dans l’eau, il se contente de sourire, aucun geste stressé, non il reste calme et savoure l’instant, tout simplement. Puis, il rejoint les festivités données en son honneur. Je me caille sérieusement, je plonge et j’évite de justesse de me casser quelque chose, ce n’est pas aussi profond que je l’ai prévu, dure réalité. Arrivé au bord, l’eau est plus chaude. Je barbote comme un chien. Je fais quelques pompes, c’est plus facile avec l’eau. Les gens, s’ils détournaient le regard ne serait-ce une seconde, ils m’apercevraient et se fendraient la poire en matant un type faire des pompes à cette heure l’eau aux chevilles, bah, ils manquent pleins de trucs en portant ces maudites œillères.

Je me trouve près du bord, descendant et remontant le sable, une mitraillette en plastoc qu’un gosse a dû oublier cet après-midi. J’ai aperçu des petits mômes près de la terrasse à déconner comme on sait le faire à cet âge. Ils sont encore là, à courir dans tous les sens, on dirait des chiots. Je les appelle et tends l’arme absolue en leur racontant que Rambo s’est arrêté pour faire un brin de bronzette avant de nouveaux massacres. Les gosses ne comprennent rien à mon charabia et font de gros yeux interrogateurs. Je n’ai jamais su parler aux enfants et encore une fois, l’échec est cuisant. Mais la mitraillette leur plait, pas de problèmes, c’est tout bon.  Je les vois s’enfuir avec, comme des voleurs en gueulant leur bonheur. Ils vont sûrement retrouver leurs parents à la terrasse, en train de s’emmerder. Dommage que ce soit un jouet, un vulgaire bout de plastoc, autrement ça pourrait faire un peu de ménage. Argh ! Je les déteste tous. Je retrouve mes fringues assez difficilement, le soleil s’est volatilisé. J’ai sacrément froid avec ce vent, je m’habille en un éclair. Je me souviens de ma confusion, il n’y a pas si longtemps mais c’est une histoire classée pour au moins la fin de cette journée, enfin je l’espère vivement. Pendant que je me fringue, deux nanas passent et font mine de ne pas me voir, merde alors un beau mec comme moi… Et elles préfèrent s’agglutiner avec les autres pour apercevoir leur chouchou, moi je n’existe pas : qu’elles aillent se faire traire par la star. C’est leur droit d’être aussi intéressées mais bon, je suis bien frustré. Avec le sel de la mer, la peau me démange et les cheveux, en séchant, sont devenus raides et poisseux. J’oublie la pollution, en prime, gratos. Une rumeur tenace vient de la terrasse et je décide d’y faire un petit tour, histoire de jauger encore ce gâchis organisé, d’épier le cirque et sa parade de monstres. Enfin prêt, je me dirige vers l’entrée où deux videurs, les pauvres, se contentent de jouer les chiens de garde. Je profite de l’arrivée d’une nouvelle fournée de journalistes et me faufile de justesse à l’intérieur, le cœur à deux cent.

J’ai réussi à m’infiltrer dans ce beau monde mais n’importe quel con aurait pu franchir la barrière de la terrasse qui sépare le troupeau et les autres tordus. Il faut simplement avoir un peu de culot, un zeste d’inconscience aussi. Tout le tremblement a été commandé pour l’arrivée de la star, un buffet grandiose avec derrière les cuistots bien gras comme leur bouffe, les serveurs sont prêts à donner le signal tant attendu de tous : « Allez à la graille mesdames et messieurs ! Foutez-vous en vous plein la gueule, jusqu’à ce que vos dents du fond baignent ! ». Petits fours et canapés à la pelle pour commencer, ensuite on nous promet des cailles gelées avec de la garniture fondante. J’entends déjà les ventres gémir. Pas de problème, je suis l’intrus, des femmes vêtues d’une manière intolérable me font de grands sourires complices, rien que pour le principe de faire bander l’autre sexe. Pourtant tout le monde semble se faire suer et discutaille plus au moins du film en question, vague histoire d’un boxeur en fin de course. Blablabla. J’entrevois la silhouette de Mickey, encore un verre à la main. Il est toujours questionné par d’innombrables parasites et pique-assiettes, surexcités par les réponses sûrement grinçantes envoyées par l’animal. Je vois aussi les gosses avec la mitraillette braquée, j’imagine les balles filer et les corps s’écrouler dans un fracas de verre pulvérisé. Ils se fendent drôlement la tronche comme des petits diables. Ils évoluent librement dans tout ce bordel que les parents prennent au sérieux. Ils se faufilent entre les jambes interminables et magnifiques des femmes aux sourires malsains. Tiens, j’aurais bien voulu être à leur place, pour mater les dessous de ces salopes, vicelard que je suis. La chair est faible. Mieux vaut ne pas parler de l’esprit. Soudain, le maître d’hôtel s’amène en belle tenue, c’est à dire en somptueux loufiat, pour nous donner le signal de la grande bouffe qui nous attend sagement. Les canapés et autres amuse-gueules vont se dissoudre dans notre estomac. Personne ne perd une seconde pour tout bouffer. Bande de morfals puants. Le spectacle de tous ces abrutis se ruant au buffet me laisse pantois et me coupe littéralement la faim. Par contre, j’ai soif. Je demande au barman une flûte de champagne. Je pourrai prendre autre chose vu que tout l’arsenal éthylique est déballé, les foies vont morfler mais vu l’état de déchéance qu’ils ont déjà atteint, rien n’aurait pu bousiller les organes de ces chacals assoiffés.

Ensuite, je me planque derrière une immense plante verte en plastique et à travers les feuilles j’observe les gens dans leur sale manège. Personne n’a vraiment faim, c’est seulement pour remplir leur gueule entrouverte la plupart du temps. Je sens d’ici leur haleine fétide, chargée d’odeurs de saumon, de caviar mal digéré, mêlé aux effluves de Champagne éventé. Beurk. Très vite, cet immense gâchis me retourne le cœur et le reste, je décide de me casser, de me retrouver une fois de plus dans ma chambre d’hôtel, là-haut au sixième étage du palace où je bosse. J’ai l’habitude de ces réceptions où le mot de passe pourrait être : Moi, moi et le reste peut crever. J’ai presque oublié mon acteur fétiche et j’essaie d’apercevoir sa chevelure décolorée mais rien, trop de peuple, j’abandonne très vite toute recherche quand soudain, un caniche gueule de toutes ses forces parce que je lui écrabouille la patte. Ça fout un froid, ce hurlement dans l’assemblée et je me sens immédiatement de trop. Je fais mille excuses à la maîtresse du clébard. Elle a bien de la chanceque je reste poli. Je jouis de pouvoir apprécier pleinement mon anonymat complet au sein de cette réunion de demeurés, ces handicapés du cortex. Je m’abaisse à la hauteur du caniche, c’est à dire très bas, au niveau d’un clébard nain, fruit de manipulations génétiques. Je me demande quel âge il a et depuis combien de temps, il renifle les semelles de tous ces ingrats bipèdes. Ses petits yeux mouillés de la récente douleur me donnent un léger espoir qu’il subsiste de cette journée quelque chose de vivant et un peu d’émotions intactes. Je l’aime, ce clebs.

Je quitte cette réunion et il ne me faut pas plus de cinq minutes pour être de nouveau sur le béton de la Croisette. J’ai ma dose et ça m’a donné une leçon. Je n’ai pas revu la star à mon départ. Tant pis. Je marche et j’évite les regards idiots des touristes en tenue de soirée. Enfin arrivé en face du palace qui me loge, la tête encore toute retournée de cette expérience au pays des gens qui ont du temps à perdre et surtout de la tune, je contemple la façade immaculée de blanc, couleur de pureté du palace cannois… pureté mon cul oui ! Je prends l’ascenseur de service tout déglingué. Je tiens la plaquette publicitaire du film de Rourke : « C’est l’histoire d’un homme qui monte sur le ring parce que c’est la seule chose positive qu’il sache faire, aux côtés de cette fille farouche précocement endurcie, il se surprend à espérer de nouveau en la vie, il remonte lentement la pente. ». Le synopsis est tout empreint de cette gentille désespérance qu’attend le public pour chialer un bon coup. Je vais aimer ce film, c’est sûr, comme tout le monde.

J’ouvris la porte de la chambre 18 en ayant pris soin de ne croiser quiconque dans le couloir. Je m’assis sur le lit, retirai mes fringues et pris une douche dans les toilettes au fond du couloir. J’avais la peau sèche, des picotements tout le long du corps. Ensuite, je m’allongeai sur le lit, les yeux rivés sur les fissures du plafond. Quelques minutes passèrent et doucement j’avais l’impression d’avoir rêvé toute cette histoire de star, de mitraillette. Bref je m’assoupis lentement et d’un seul coup je sautai du plumard. Je ne voulais pas dormir et me réveiller le lendemain en étant persuadé que ce n’était qu’un rêve, alors je pris une feuille, un stylo et commençai à écrire des fragments de phrases, des idées avortées ou quelques mots, n’importe quoi, du moment que cela m’aiderait à garder en tête les moindres détails de cette journée particulière. Je relus en ajoutant ici et là quelques notes… Relu, c’était bon à garder pour en sortir une nouvelle potable. Cette nuit-là, je rêvai de gloire et de plages privées.  

ADDENDUM

Toujours se méfier de ce que l’on écrit à vingt ans.(Thierry Théolier à Denise Labouche, en 2017)…

Le dandy cyperpunk Thierry Théolier (TH TH) compte deux livres à son actif: le Dude Manifesto (2015) et le bien nommé CREVARD [baise-sollers], publié en 2005. Le 31 décembre 1999, dernier jour du siècle, il est invité chez Ardisson pour présenter une performance, orgie sexuelle réalisée dans le Paris branché. Créateur, animateur du SDH (Syndicat du Hype, réseau de 3000 gatecrashers, sorte de pique-assiettes assumés), il fait également la couverture de Technikart en 2003. Aujourd’hui, Thierry travaille comme gardien de nuit aux Petites-Ecuries de Versailles.

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