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CATHARSIS DALINIENNE (réflexion personnelle)

Salvador Dali considérait la gare de Perpignan comme étant le centre du Monde. Reconnaissante, la municipalité lui a dédié une statue, bien visible à l’arrivée.

Au milieu des années 90, le lieu devint pourtant le théâtre d’une série de meurtres atroces. Plusieurs étudiantes de type méditerranéen furent en effet enlevées dans le quartier, violées, assassinées, puis horriblement mutilées au niveau des parties génitales, de la poitrine. Mise en difficulté, la police nationale mit en place des moyens considérables, sans pour autant capturer le monstre. Divers suspects furent interpellés, dont un faux-médecin péruvien, escroc récidiviste. Les meurtres se poursuivirent, jusqu’à ce que l’ADN retrouvé sur une chaussure de victime parle, en 2014. Il s’agissait non d’un docteur, ou d’un boucher, mais d’un certain Jacques Rançon, cas social d’origine picarde, magasinier de son état, illettré et alcoolique. Lors du procès, les journalistes furent frappés par le contraste existant entre cette brute aux mains épaisses, aux moyens limités, et la délicatesse des jeunes filles qu’il avait massacrées.

Les enquêteurs furent, eux, doublement soulagés et surpris. Beaucoup s’étaient en effet imaginé un tueur méthodique, surdoué, jusqu’à dresser le portrait d’un anatomiste passionné par Dali, une sorte de fétichiste surréaliste. La précision des découpes macabres (pratiquées, Dieu merci, post mortem), laissait effectivement penser à un docteur, un chirurgien. Plus encore, Dali a fréquemment représenté des femmes décapitées, ou éventrées.

L’affaire, à laquelle vient d’être consacré un numéro de Faîtes entrer l’accusé (sans Christophe Hondelatte désormais), illustre assez la notion de catharsis ( κάθαρσις). Jacques Rançon a prétendu découper le sexe des jeunes femmes afin de faire disparaître toute trace de sperme. La juge d’instruction, elle, pense qu’il lui fallait, en réalité, emporter un trophée symbolique, posséder à jamais ces malheureuses en les dépouillant de tout attribut féminin. En cela, partageait-il les mêmes fantasmes que le Maître catalan? Dali n’a évidemment jamais tué personne. A la différence du pervers Rançon, il a peint, et donc s’est déchargé, par le pinceau, de certaines pulsions sadiques, tandis que Rançon, lui, usait du couteau. Dans la Poétique, Aristote estime que la tragédie doit purger l’âme de ses mauvais penchants: en voyant le meurtre sur scène, on s’en décharge. La chose était évidemment impossible au frustre Rançon, mais demeurait permise à Salvador Dali, par le truchement de l’art, précisément. Un esprit sceptique estimera que pareilles oeuvres engendrent de nouvelles horreurs, en donnant des idées au quidam. Nous lui rétorquerons que les malades n’ont pas besoin de Dali pour assouvir leur bas instincts, et plus encore que la représentation peut atténuer le désir de passer à l’acte. Ce pourquoi la création demeure exutoire, et qu’elle doit tout pouvoir dire, sans mesure de censure, sans contrôle moral. Même le plus abject. Surtout le plus abject.

Gradiva, Salvador Dali, 1931.
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