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LOUISE GLÜCK, née en 1943, USA (citation)

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Je ne connais pas le prix Nobel 2020, mais me réjouis qu’il soit attribué à une poétesse, américaine de surcroît. Née à New-York en 1943, Louise Glück, (dont le nom de famille signifie « chance », en yiddish), appartient au mouvement objectiviste que j’ai découvert à la faculté, au moment où je m’ouvrais à la poésie d’outre-Atlantique, après avoir lu notamment Bords de mer de Raymond Bozier, auteur rochelais et ami, très influencé par l’approche matérialiste de Zukofsky, d’Oppen, de Basil Bunting, de Rakosi ou de Reznikoff. Je pourrais donner une définition succincte, mais je crains que cela sente le copié/collé Wikipédia. Je renvoie donc nos aimables lecteurs au grand livre de Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine, publié par Minuit, et qui permet de s’immerger dans les différents courants (Black Mountain College, beatniks, Pound, à lui seul tout un chapitre, etc.). Je reproduis également un texte de Louise Glück traduit par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban:

Louise Glück


PAYSAGE ABORIGÈNE

Tu marches sur ton père, me dit ma mère,

et de fait, je me trouvais exactement au centre
d’un tapis d’herbe, si bien tondue que cela aurait pu être
la tombe de mon père, bien qu’aucune stèle ne vienne le confirmer.
Tu marches sur ton père, répéta-t-elle,
plus fort cette fois, ce qui commençait d’être étrange pour moi,
car c’était elle qui était sourde ; même le médecin l’avait admis.
Je fis un petit pas sur le côté, à l’endroit
où s’arrêtait mon père et commençait ma mère.
Le cimetière était silencieux. Le vent soufflait dans les arbres ;
je pouvais entendre, très faiblement, à quelques rangées de là, des bruits de larmes,
et plus loin, un chien gémissait.
Ces bruits finirent par s’estomper. Il me traversa l’esprit
que je n’avais pas le souvenir d’avoir été amenée ici,
à ce qui ressemblait désormais à un cimetière, bien que cela puisse n’être
un cimetière que dans ma tête ; c’était peut-être un parc, ou bien, si ce n’était pas un parc,
un jardin ou une tonnelle, exhalant, réalisai-je à présent, l’arôme des roses –
la douceur de vivre* remplissant l’air, la douceur de vivre,
comme on dit. À un moment,
je me suis aperçue que j’étais seule.
Où étaient partis les autres,
mes cousins et ma sœur, Caitlin et Abigail ?

À présent, la lumière déclinait. Où était la voiture
qui attendait de nous ramener chez nous ?
Je commençai alors à chercher une solution. Je sentais
l’impatience me gagner, confinant, je dirais, à l’angoisse.
Finalement, au loin, j’aperçus un petit train,
à l’arrêt, semblait-il, derrière le feuillage, le conducteur
appuyé, oisif, contre le chambranle d’une porte, fumant une cigarette.
Ne m’oubliez pas, criai-je, courant à présent
à travers tous ces carrés d’herbe, tous ces pères et ces mères…
Ne m’oubliez pas, criai-je, quand j’arrivai près de lui.
Madame, me dit-il, en montrant les rails,
vous voyez bien que c’est la fin, que les rails ne vont pas plus loin.
Ses paroles étaient dures, mais ses yeux étaient bons :
cela m’encouragea à défendre mon cas becs et ongles.
Mais ils vont dans l’autre sens, dis-je, et je remarquai
qu’ils étaient solides, comme s’ils avaient beaucoup de retour derrière eux.
Vous savez, dit-il, notre travail est difficile : nous sommes confrontés
à tant de chagrin et de désillusion.
Il me regarda avec de plus en plus de franchise.
J’étais comme vous autrefois, ajouta-t-il, j’aimais l’agitation.
Désormais, je parlais à un vieil ami :
Et toi, dis-je, car il était libre de partir,
tu ne souhaites pas rentrer chez toi,
revoir la ville ?
C’est chez moi, dit-il.
La ville – la ville c’est là où je disparais.

(traduction par Thierry Gillyboeuf et Cécile A. Holdban)


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