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« LES MOULES » (ETIENNE RUHAUD)

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LES MOULES

   Au fond des abysses, les scientifiques ont découvert des moules centenaires, de près d’un kilomètre de long.

   Recouverte de vase et de sable, leur coquille n’est visible qu’au moment où elles baillent, formant d’énormes remous, filtrant l’eau pour en absorber des tonnes de plancton. Dans le corps des mollusques vit tout un monde clos. Les poissons-ampoules au corps translucide s’allument dans la nuit océane, les petits crabes-triangles poursuivent leur ballet silencieux, les crinolines violettes balancent leur corolle, les raies toc-toc sondent le limon bleuté.

   De l’univers enfoui les savants n’ont que bribes, images furtives, volées à l’aide de micro-caméras, vite brouillées. Comme les calamars, les moules envoient des giclées d’encre acide aux sous-marins, se referment impitoyablement sur les imprudents voyageurs, tel un cercueil.

« REGRETS » (LOUIS-FRANÇOIS DELISSE, 1931-2017).

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Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut

Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère

Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes

ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…

29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)

 

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