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Accueil » critique » « CE VIDE LUI BLESSE LA VUE », DENIS MONTEBELLO, éditions « La Mèche lente », 2018 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018, et dans la revue en ligne « Actualité Nouvelle Aquitaine »)

« CE VIDE LUI BLESSE LA VUE », DENIS MONTEBELLO, éditions « La Mèche lente », 2018 (article paru dans « Diérèse » 74, automne-hiver 2018, et dans la revue en ligne « Actualité Nouvelle Aquitaine »)

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   Le titre surprend, et le sujet aussi. « Archéologue d’autoroute » selon ses propres termes, traducteur de Virgile et Pétrarque, Denis Montebello retrace, en quatre‐vingt pages, l’histoire d’une brique gallo‐romaine, conservée par l’obscur Louis‐Florimond Bonsergent, bibliothécaire et collectionneur pictavien, puis léguée au musée Sainte‐Croix. Le thème semblerait, à première vue, décalé, sinon rébarbatif : le genre de fascicule mal imprimé, édité par une association locale, vendu par l’office du tourisme, à la mairie, ou à la maison de la presse du coin, entre Détective et La Nouvelle République. Sauf que le livre, publié par les soins de Vincent Dutois, est esthétiquement beau, et qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle brique, d’un quelconque parpaing antique. Et d’ailleurs il ne s’agit que d’un fragment, une sorte de tesson recollé, et dont la photo est reproduite en couverture.
Découvert en 1861, lors du percement de la rue de l’Industrie (devenue rue Boncenne en 1900), l’objet évoque davantage un morceau de tuile, un débris. Tracés à la surface, en capitales, ces quelques mots latins ont de quoi surprendre le curieux, et offusquer le puritain : ateuritus heuticae salutem hoc illei in cunno, soit, en français, littéralement, ateuritus à heutica : salut ça pour elle, dans le con. Le tout est accompagné d’un phallus, grossièrement dessiné.
Qui a pu écrire, ou faire graver cela dans l’argile ? Enquêteur littéraire, Denis Montebello, à la suite de Bonsergent, estime qu’il s’agit d’un Gaulois, le nom Ateuritus étant typiquement celtique, et signifiant, par un curieux hasard «retrouvé». Quant à la demoiselle, à laquelle ces termes peu fleuris s’adressent, il s’agirait d’une courtisane, probablement une de ces prostituées exerçant dans les lupanars de Limonum, future ville de Poitiers. L’origine est‐elle orientale, grecque, comme semble le suggérer le patronyme Heutica ? S’agit-il de quelque belle Syrienne ramenée là par un maître romain ? D’une affranchie ? L’énigme demeure entière, mais prête lieu aux beaux développements dont l’auteur a le secret.

Tendu entre passé et présent, le style de Denis Montebello se veut délibérément anachronique et digressif. Composé de briques sans ciment apparent, de chapitres en apparence dépareillés, le récit se développe dans les marges, en suivant plusieurs routes, par détours savants, formant un rêve de charpente, ou, si on préfère, un rêve bien charpenté (p. 66). Fort de son érudition, l’homme mêle ainsi l’histoire vraie, celle des manuels, des chercheurs, à l’actualité, avec un mélange de sérieux et de décontraction, non sans une pointe de grivoiserie. Ainsi, après avoir évoqué le funeste destin de Limonum, pillée par des Maternus et sa troupe au second siècle de notre ère, ou s’être interrogé sur le destin quelque peu bancal de Florimond Bonsergent, l’auteur évoque, avec les termes anglo‐saxons en vigueur, les nouvelles formes de pornographie, quand Internet a pris le pas sur les briques, ou que Facebook construit un mur autrement plus virtuel. Pornhub, YouPorn, les stars du sexe, côtoient ainsi le visage de nos lointains ancêtres, comme si rien n’avait changé, finalement, et que tout pouvait renaître, ou du moins subsister, par l’alchimie du verbe. À la fin, l’enquête n’aura pas trouvé son terme, ne sera pas résolue. Qu’en con‐clure, donc ? Eh bien, laissons la parole à l’intéressé (p. 17) : Évitant un roman historique pour lequel je n’ai ni goût ni compétence, j’ai préféré m’embarquer avec Ateuritus pour une autre aventure. Plus intime et en même temps plus ambitieuse. Je laisse à d’autres le soin de qualifier l’entreprise. Je les écouterai quand ils m’auront lu.


4 commentaires

  1. Claudine Sigler dit :

    Ce livre a l’air vraiment intriguant, tout au moins son point de départ.
    Car ensuite, l’interrogation sur les différentes formes de pornographie et ses avatars sur laquelle il débouche me rebute un peu… En effet, je n’ai jamais été sensible à ce qu’écrivent les hommes sur le sujet, si talentueux soient-ils (Sade, Bataille, etc.) : cela m’a toujours semblé très sommaire, et réducteur…Contrairement à certains écrits de femmes (Pauline Réage en tête, bien sûr, ou Alina Reyes), beaucoup plus troublants.

    Qu’en est-il ici?

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    • Le livre de Denis Montebello est en soi troublant, mais non pornographique. Il s’agit plutôt d’une errance archéologique dans l’actuel Poitiers. J’ai peut-être trop insisté sur l’érotisme.

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      • Claudine Sigler dit :

        Ce qui retient l’attention, dans ton analyse, c’est en fait l’écart très large entre Poitiers et la pornographie, le fragment de brique assurant la jointure (sans jeu de mots)… Très difficile, du coup, de s’en faire une idée précise. Je vais essayer de le trouver en bibliothèque et de le lire, et nous en reparlerons.

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  2. Claudine Sigler dit :

    J’ai enfin lu “Sérotonine”, et reviens ici pour réagir à ton article, Etienne.

    …D’abord, mon commentaire précédent était une considération subjective d’ordre général, mais dont je ne savais pas encore à quel point elle allait se révéler exacte tout au long de ma lecture. En effet, je crois que les deux mots significatifs qui reviennent le plus souvent dans “Sérotonine” sont “chatte” et “bite”, récurrents tout du long, sans doute une centaine de fois… Bon, je sais bien qu’il y a chez Houellebecq une intention manifeste de choquer, sous le prétexte de “parler vrai”; je sais aussi que la littérature ne supporte pas la censure, et qu’elle s’est toujours nourrie aussi d’évocations et de mots crus, comme chez Bataille, par exemple, ou chez Apollinaire… Mais là, dans la façon dont l’auteur parle du désir et des femmes (et c’est pire encore quand il évoque l’homosexualité masculine, ou ses vrais souvenirs d’amour), il n’y a nulle empathie, nulle imagination, et surtout nulle transcendance. C’est simplement lassant, d’une grande vulgarité de pensée et d’une tristesse à mourir. Est-ce que beaucoup d’hommes s’y sont reconnus? Sans doute… Et voilà bien qui me consterne, car je doute qu’aucune femme, fût elle la plus aimée, ait envie d’être évoquée sous ce prisme, et je serais curieuse de savoir combien de lectrices ont lu avec plaisir “Sérotonine”, et l’apprécient sincèrement ?

    Au delà de ce commentaire d’humeur, me dira-t-on, qu’en est-il du livre dans son ensemble? Il est vrai que l’écriture en est aisée, fluide, avec des traits d’observation et d’humour qui font parfois mouche (même si chaque chapitre se conclut sur un mot d’esprit ou de connivence désolée, ce qui sent vite le procédé). Mais le contenu rebute par sa complaisance, sa noirceur et son criant manque de générosité envers les autres : il se concentre sur une errance confortable mais sinistre dans des lieux sans intérêt, quelques personnages emblématiques (comme Aymeric, alter ego du narrateur), et quelques évènements “prémonitoires”, eux -même condamnés à l’échec comme l’est le monde d’aujourd’hui, selon Houellebecq. Monde français qu’il trouve tout du long irrémédiablement laid, jalonné de disparitions successives, bref, voué à s’autodétruire de plus en plus, jusqu’à sa disparition programmée… Où vois-tu de la poésie là-dedans, Etienne? Et surtout de la créativité ? Ses évocations sont tellement attendues, et conventionnelles ! (paysages noyés d’une brume trouée par la flèche des clochers, etc.)

    On aura compris que j’ai détesté ce livre, dont la lecture m’a accompagnée durant trois jours, nimbés d’un cafard opiniâtre. Car je ressens profondément que la fonction de la littérature, c’est justement de communiquer, de faire jaillir “quelque chose de plus” dans chaque lieu, chaque situation, une minute de joie ressentie, même au sein des pires horreurs, comme l’a dit Imre Kertèsz… Et pas l’inverse. C’est pourquoi, malgré l’emballement médiatique, “Serotonine”, pour moi, non, ce n’est PAS de la littérature.

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