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MÉMOIRE DES POÈTES XX: NUSCH ÉLUARD (1906-1946), Cimetière du Père-Lachaise, division 84. (Article paru dans Diérèse 71, automne 2017) 

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DIVISION 84

   Née le 21 juin 1906 à Mulhouse, alors ville allemande, fille d’un couple de forains, Maria Benz est très vite surnommée « Nusch » par un père aimant, qui l’initie à l’acrobatie et aux arts du cirque. Engagée par un théâtre berlinois à quatorze ans seulement, la jeune fille revient ensuite en Alsace, avant de travailler comme hypnotiseuse au Théâtre du Grand Guignol, rue Chaptal à Paris, tout en se livrant occasionnellement à la prostitution. Nusch, qui habite alors une misérable chambre de bonne près de Saint-Lazare depuis 1928, se fait aborder boulevard Haussmann par René Char et Paul Éluard, le 31 mai 1930, non loin des Galeries-Lafayette. Les deux amis emmènent Nusch dans un café, et lui offrent à manger. Charmée par la culture et par la personnalité d’Éluard, la comédienne vient habiter chez lui, rue Becquerel, puis rue de la Fontaine, dans le même immeuble que Breton, en union libre (pour reprendre l’expression de Clair de terre). Le poète, qui vit douloureusement son divorce avec Gala (1894-1982), mère de sa fille Cécile et future épouse de Dali, et qui trompe ouvertement Nusch, se marie néanmoins avec cette dernière le 21 août 1934. Physiquement affaibli, en proie à de graves difficultés financières, Éluard, qui a dédié La Vie immédiate à Nusch, vit en sa compagnie une aventure amoureuse et érotique intense, déclarant notamment, Je vis dans une lumière exclusive, la tienne, ou encore, Même quand nous sommes loin de l’autre, tout nous unit . Parallèlement, Nusch devient modèle pour Man Ray, entretenant une liaison avec lui, ainsi qu’une relation saphique avec Ady Fidelin, jeune Guadeloupéenne, maîtresse du photographe. En 1935, le recueil Facile est ainsi orné des images de Nusch, que Man Ray filme, en 1937, dans La Garoupe, court-métrage aujourd’hui perdu, et où figure également Pablo Picasso. Devenu intime du couple, le peintre, qui aurait eu des rapports particuliers avec Nusch, dîne fréquemment dans leur appartement, boulevard des Grands-Augustins, et les accompagne, l’été, à Mougins, en Provence. De magnifiques portraits, signés de la main du génie espagnol, nous sont ainsi parvenus. Fascinés par Nusch, Dora Maar (1907-1997), Joan Miró (1893-1983) ou encore René Magritte (1898-1967) immortalisent également la muse, égérie du groupe surréaliste.
En septembre 1939, P. Éluard, alors âgé de quarante-trois ans, est mobilisé au sein de l’administration militaire à Mignières dans le Loiret. Nusch le rejoint, avant de le suivre dans le Tarn, en juillet 1940, où l’armée l’a envoyé. Le 19 juillet 1940, le couple file à Carcassonne, où les attend leur ami Joë Bousquet (1897-1950), poète paralysé suite à une blessure, reçue au cours de la Grande Guerre. Revenu à Paris, ils habitent un petit logement au 35 rue de la Chapelle (rebaptisée Marx-Dormoy en 1945). En 1942, Éluard, qui a redemandé son adhésion au parti communiste français, entre en clandestinité, et publie de nombreux tracts et textes subversifs, que Nusch transporte dans des boîtes à bonbons. Tous deux sont successivement cachés chez Michel Leiris (inhumé dans la division 97), et Georges Hugnet (1906-1974), rue du Long, dans le XVIIème arrondissement. Réfugié à Vézelay chez les éditeurs Christian et Yvonne Zervos jusqu’à la Libération, l’auteur, tête de proue, avec Aragon, de la Résistance, donne de nombreuses conférences en Europe, toujours accompagné de sa muse. Le 28 novembre 1946, alors en Suisse, il apprend le décès brutal de Nusch, victime d’une hémorragie cérébrale au domicile de sa belle-mère, Suzanne Grindel, et en compagnie de sa belle-fille, Cécile. Terrassé, le poète, qui devait mourir six ans plus tard, et qui est inhumé dans la 97ème division, nous laisse ces quelques vers bouleversants :

Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six
Nous ne vieillirons pas ensemble.
Voici le jour
En trop : le temps déborde.
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice.

    Disparue à quarante ans seulement, sans enfants, Nusch, qui nous a laissé quelques collages, longtemps attribués par erreur à son mari, n’a pas écrit, mais aura beaucoup inspiré. Dotée d’une beauté trouble, et d’un accent germanique qui prêtait à plaisanteries, l’ancienne fille de rue prend toute sa place dans le mouvement, aux côtés de Kiki de Montparnasse (dont la tombe, auparavant au cimetière de Thiais, a disparu), ou de Nadja (de son vrai nom Léonie Delcourt, morte folle pendant l’Occupation, et inhumée au cimetière de Bailleul dans le Nord). Selon Chantal Vieuville : Silhouette fine et délicate, elle [Nusch] impose son image au Panthéon des grandes figures féministes des Surréalistes, telle une muse au service d’une révolution artistique. Elle repose aujourd’hui sous une tombe blanche fort sobre, indiquant uniquement son nom et son prénom, et régulièrement fleurie.

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11 commentaires

  1. Fabrice dit :

    Ces femmes sont comme des passages entre rêve et réalité, peut-être qu’elles en sont la clé aussi….

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    • Tu as toujours de beaux commentaires, Fabrice. En réalité, Nusch fait partie de ces personnes « en marge », quelque peu oubliées car supplantées par des figures plus importantes.

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      • Fabrice dit :

        Chez les surréalistes, il y a les muses, mais il y a surtout Paris. Ces poètes, je crois, ont contribué à renforcer l’âme de cette ville qui, à un moment donné de son histoire a été plus qu’une ville, et chaque muse pouvait l’incarner. Qui, après avoir lu Nadja, n’a pas essayé de suivre les pas du poète à travers les rues, chercher le fameux hôtel du Sphinx par exemple? Cela montre aussi combien les poètes influençaient leur époque, l’importance de leur rôle dans la société. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, le poète passe à la trappe vite fait, c’est une postérité Bic qu’il trimballe et les villes se dessinent sans lui et sans âme….Quant aux muses, elles sont supplantées par des figures pas forcément plus importantes mais certainement des considérations beaucoup plus sonnantes! Heureusement, le reste la nostalgie qui nous conduit à ressusciter un peu le passé à travers les cimetières.

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      • Toujours de beaux commentaires poétiques, cher Fabrice. Malgré tout:
        1) Il y a et il y aura, je l’espère, toujours des poètes en France.
        2) C’est à nous de créer les mythes modernes, de les ressusciter, dans un pays désenchanté, je te l’accorde.
        3) La mélancolie, et donc la nostalgie, sont inhérentes à la poésie.

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  2. Claudine dit :

    3 vers d’Eluard, écrits après la mort de Nusch:

    (…) Notre vie disais-tu si contente de vivre
    Et de donner la vie à ce que nous aimions
    Mais la mort a rompu l’équilibre du temps (..)

    Aimé par 1 personne

  3. Claudine dit :

    « coureur » n’est pas le mot que j’emploierais, Etienne…:-)

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  4. Claudine dit :

    Je dirais plutôt « polyamoureux »

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  5. Sylvain dit :

    La relation entre Paul Éluard et Nusch me laisse perplexe (était-elle réellement harmonieuse et heureuse ?). Quoi qu’il en soit la mort de Nusch a inspiré à Eluard ses deux derniers recueils intéressants (à une époque où son génie créatif était très affaibli) : « Le Temps déborde » et surtout « Corps mémorable », où figurent plusieurs poèmes remarquables, émouvants et intenses quoique très éloignés du surréalisme des années 1920.

    « Et la porte du temps ouverte entre tes jambes
    La fleur des nuits d’été aux lèvres de la foudre »

    « Parfois je prends tes sandales
    Et je marche vers toi
    Parfois je revêts ta robe
    Et j’ai tes seins et j’ai ton ventre
    Alors je me vois sous ton masque
    Et je me reconnais »

    Sylvain Foulquier

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Sylvain, Nusch se prostituait quand Paul Eluard l’a rencontrée. Est-ce à dire qu’il la traitait un peu comme une machine sexuelle, un fantasme? Rien ne permet de l’affirmer. En tous cas il fut sincèrement bouleversé par sa mort.

      Aimé par 1 personne

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