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AUTOUR DU FILM D’EMMANUEL BOURDIEU (« Louis-Ferdinand Céline », suite et fin)

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   Autant le dire, comme je le prévoyais, le film d’Emmanuel Bourdieu m’a fortement déçu. Outre l’absence de ressemblance physique réelle entre Denis Lavant et Louis-Ferdinand Destouches, homme de haute stature, l’acteur, qui joue remarquablement, en fait parfois un peu trop. Disons: un peu trop pour Céline. Réputé méchant, dur, l’écrivain, qui faisait preuve d’une gouaille incroyable dans ses livres, n’était pas homme à crier, à vociférer, à parler franchement tel un Apache, un marlou, comme en témoignent les différentes vidéos filmées peu avant sa mort, dans son pavillon de Meudon (pavillon encore occupé par sa veuve, Lucette Almanzor, âgée de cent trois ans!). En outre, le film reste centré sur l’antisémitisme fanatique de l’écrivain, auteur de quatre gros pamphlets pour le moins haineux, disons-le net. Peu de considérations, donc, sur le style, sur l’oeuvre, qui seule m’intéresse. Célinien américain, lui-même israélite, professeur de littérature outre-Atlantique, les jeune Milton Hindus vient rendre visite au Maître, qui, pourchassé en France du fait de ses activités collaboratrices, s’est réfugié à Copenhague avec sa femme, et continue d’écrire tout en organisant sa défense. Naturellement, la rencontre n’a pas lieu, ou alors sur un mode désastreux: paranoïaque, aigri, Céline multiplie les provocations judéophobes à l’égard du malheureux lettré, qu’il soupçonne de vouloir le tuer pour le compte du Mossad, ou quelque chose d’équivalent. Tel est le pitch. Le résultat n’est pas franchement mauvais. On rit jaune, parfois. Simplement le rendez-vous est raté. On ne retient finalement du génial écrivain que les aspects les plus déplaisants, cette mentalité d’épicier de banlieue rapace et fort peu humaniste.

  C’est dommage car les acteurs sont bons, et que Denis Lavant est éblouissant. A ce détail près qu’il ne ressemble pas réellement au modèle, comme si la banalité même de Céline, son langage faubourien terne comme une rue de Bécon, gardaient quelque chose d’inimitable. L’acteur est flamboyant, Destouches ne l’était probablement pas. Ou alors l’était dans ses livres. Fâcheux, fort fâcheux.

   Je publie ci-dessous la réaction d’un ami de longue date, cinéphile invétéré, qui se reconnaîtra, et qui bien souvent me laisse de fort judicieux commentaires. Merci à lui, évidemment, et place au courrier des lecteurs:

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   Difficile de ne pas être au moins curieux de l’interprétation de Denis Lavant qui avoue lui-même: « Je ne suis vraiment pas un inconditionnel de Céline. Je n’ai pas réussi à lire les pamphlets en entier, je l’ai même mis un peu de côté, parce que je voyais bien que des gens étaient gênés, ce que je comprends très bien. Un de mes amis proches, comédien lui-même, dont je ne dirai pas le nom mais dont je précise qu’il n’est pas juif, a même refusé de voir mon spectacle… Mais c’est vrai que Céline me poursuit.

   Au Conservatoire, déjà, Jacques Lassalle m’avait demandé de travailler “Mort à crédit”. Et puis il y a Leos Carax, qui y revient sans cesse: dans “Boy Meets Girl”, un petit garçon dans le métro dit des passages de “Mort à crédit” avec un fort accent arménien. Dans “Mauvais Sang”, je vole chez un bouquiniste sur les quais un exemplaire de “Bagatelles pour un massacre” et dans “Les Amants du Pont-Neuf ”, il y a un certain Dr Destouches… Comme s’il était dit que je n’en aurai jamais fini avec Céline.»

   Sans doute, le parti pris de situer l’action du film dans ce cadre (en 1948, Céline a fui la justice française. Il vient de passer près d’un an et demi dans une prison danoise. Il se terre dans une maison isolée, avec Lucette, sa femme, et le chat Bébert. C’est là, au Danemark, qu’il accepte de recevoir un jeune admirateur américain, qui souhaite s’entretenir avec lui et lui consacrer un livre: Milton Hindus.), de choisir ce moment précis de la vie de Céline, ces quelques jours seulement et de mettre en scène précisément ceci: « Ainsi dans une scène aussi dure que celle de la danse, lorsque Céline reprend à son compte la caricature du juif dans ce qu’elle peut avoir de plus insupportable, il exprime la banalité du cliché antisémite » a de quoi alimenter le dossier concernant l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline, mais en posant plus de questions que de réponses peut-être, à travers ce personnage « saisi dans un moment d’absolue perturbation, en pleine crise,en pleine paranoïa ».

   Tes inquiétudes qu’« On oublie en quelque sorte le prosateur fulgurant, le visionnaire misanthrope, schopenhauerien » à la vision de ce film me paraissent plutôt teintées d’une crainte tout à fait subjective et revendiquée « pour la liberté d’expression » – il est vrai menacée aujourd’hui de tous côtés: les nombreux films censurés en France dernièrement pour des raisons de bonnes moeurs ou de politique liée au contexte géopolitique… Ton texte tendrait un peu vers cela, si je ne m’abuse: Richard Millet/ Céline, même combat au nom de la sacro-sainte liberté d’expression? [lci le lecteur évoque mon précédent article, E.R.]

Un amateur aimant aussi la liberté…


3 commentaires

  1. Marzuolo dit :

    Je n’ai pas vu ce film, je n’irai pas le voir. Ras le bol de cet antisémitisme mis en avant chaque fois qu’il s’agit de Céline. D’accord, il a commis l’erreur de parler du juif, alors qu’il aurait dû causer de l’homme en général, parce que le juif de Céline c’est 99% de l’humanité ! Le salaud, le pourri, ce n’est pas le juif, c’est l’être humain, dans toutes les religions, et même en athée de foi. Le dégueulasse, le verdâtre, l’indigeste, c’est l’homme, Céline l’avait bien cerné, pourquoi qui lui a collé l’étiquette de juif, je n’en sais rien, peut-être parce qu’à l’époque ça lui assurait le beurre dans les épinards, va savoir ! Alors moi, quand je lis Céline, il y a longtemps que j’ai laissé tomber cette histoire de juif, c’est l’homme que je vois dans son juif, pas une étoile jaune, un beau crachat d’humain, de la pituite universelle. Mais regardez-les donc avec leur nez dans la merde à vouloir faire croire que ça sent la rose ! Des hypocrites sans limite, des dahlias bleus du fion, ils ne pètent pas, ils composent ! Je les entends japper sur Céline, ils découpent le bonhomme, extirpent le bon, jettent aux chiens le mauvais, incapables qu’ils sont d’aimer un homme pour ce qu’il est, dans son entièreté, au moins Céline, lui, savait le dégueuler dans son intégralité !

    Fabrice Marzuolo

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    • Fabrice, je déplore comme vous que les pamphlets de Céline le disqualifient, en grande partie, au regard de la postérité. Vous n’êtes pas sans savoir par ailleurs que sa veuve, Lucette Destouches, née Almanzor, ancienne danseuse aujourd’hui âgée de 103 ans, s’oppose à la réédition de ces mêmes ouvrages, au nombre de quatre. Cela étant, l’antisémitisme de l’auteur est réel et indéniable. La lecture de quelques pages de Bagatelles pour un massacre est à ce titre assez éclairante. Je pense qu’il y avait effectivement une part de misanthropie généralisée chez le Docteur Destouches, mais sa haine se dirigeait malgré tout vers un groupe religieux particulier. Je préfère, pour ma part, je le répète, évoquer ses romans, et en particulier les deux premiers, particulièrement brillants.

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      • Marzuolo dit :

        Céline est un pamphlétaire, plus généralement un écrivain, en cette qualité, il ne peut pas être comme vous l’écrivez « indéniablement antisémite », pas plus qu’un auteur de polar qui se met dans la peau d’un tueur ne peut être indéniablement un tueur. Toute l’affaire Céline n’est qu’une affabulation médiatique, qui découle du sinistre principe que quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage. D’autre part, une œuvre, peut être appréciée pour sa qualité pure sans partager les idées qui ne sont souvent, que le coffrage, l’étayage de la composition. Rejeter Céline à cause de l’antisémitisme n’a pas plus de sens que rejeter Sade pour obscénité.

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