PAGE PAYSAGE

Accueil » 2016 » mars » 14

Archives du 14/03/2016

AUTOUR DU FILM D’EMMANUEL BOURDIEU (« Louis-Ferdinand Céline », suite et fin)

  CELINE-affiche-DEF-120x1604.png

   Autant le dire, comme je le prévoyais, le film d’Emmanuel Bourdieu m’a fortement déçu. Outre l’absence de ressemblance physique réelle entre Denis Lavant et Louis-Ferdinand Destouches, homme de haute stature, l’acteur, qui joue remarquablement, en fait parfois un peu trop. Disons: un peu trop pour Céline. Réputé méchant, dur, l’écrivain, qui faisait preuve d’une gouaille incroyable dans ses livres, n’était pas homme à crier, à vociférer, à parler franchement tel un Apache, un marlou, comme en témoignent les différentes vidéos filmées peu avant sa mort, dans son pavillon de Meudon (pavillon encore occupé par sa veuve, Lucette Almanzor, âgée de cent trois ans!). En outre, le film reste centré sur l’antisémitisme fanatique de l’écrivain, auteur de quatre gros pamphlets pour le moins haineux, disons-le net. Peu de considérations, donc, sur le style, sur l’oeuvre, qui seule m’intéresse. Célinien américain, lui-même israélite, professeur de littérature outre-Atlantique, les jeune Milton Hindus vient rendre visite au Maître, qui, pourchassé en France du fait de ses activités collaboratrices, s’est réfugié à Copenhague avec sa femme, et continue d’écrire tout en organisant sa défense. Naturellement, la rencontre n’a pas lieu, ou alors sur un mode désastreux: paranoïaque, aigri, Céline multiplie les provocations judéophobes à l’égard du malheureux lettré, qu’il soupçonne de vouloir le tuer pour le compte du Mossad, ou quelque chose d’équivalent. Tel est le pitch. Le résultat n’est pas franchement mauvais. On rit jaune, parfois. Simplement le rendez-vous est raté. On ne retient finalement du génial écrivain que les aspects les plus déplaisants, cette mentalité d’épicier de banlieue rapace et fort peu humaniste.

  C’est dommage car les acteurs sont bons, et que Denis Lavant est éblouissant. A ce détail près qu’il ne ressemble pas réellement au modèle, comme si la banalité même de Céline, son langage faubourien terne comme une rue de Bécon, gardaient quelque chose d’inimitable. L’acteur est flamboyant, Destouches ne l’était probablement pas. Ou alors l’était dans ses livres. Fâcheux, fort fâcheux.

   Je publie ci-dessous la réaction d’un ami de longue date, cinéphile invétéré, qui se reconnaîtra, et qui bien souvent me laisse de fort judicieux commentaires. Merci à lui, évidemment, et place au courrier des lecteurs:

boite-aux-lettres

   Difficile de ne pas être au moins curieux de l’interprétation de Denis Lavant qui avoue lui-même: « Je ne suis vraiment pas un inconditionnel de Céline. Je n’ai pas réussi à lire les pamphlets en entier, je l’ai même mis un peu de côté, parce que je voyais bien que des gens étaient gênés, ce que je comprends très bien. Un de mes amis proches, comédien lui-même, dont je ne dirai pas le nom mais dont je précise qu’il n’est pas juif, a même refusé de voir mon spectacle… Mais c’est vrai que Céline me poursuit.

   Au Conservatoire, déjà, Jacques Lassalle m’avait demandé de travailler “Mort à crédit”. Et puis il y a Leos Carax, qui y revient sans cesse: dans “Boy Meets Girl”, un petit garçon dans le métro dit des passages de “Mort à crédit” avec un fort accent arménien. Dans “Mauvais Sang”, je vole chez un bouquiniste sur les quais un exemplaire de “Bagatelles pour un massacre” et dans “Les Amants du Pont-Neuf ”, il y a un certain Dr Destouches… Comme s’il était dit que je n’en aurai jamais fini avec Céline.»

   Sans doute, le parti pris de situer l’action du film dans ce cadre (en 1948, Céline a fui la justice française. Il vient de passer près d’un an et demi dans une prison danoise. Il se terre dans une maison isolée, avec Lucette, sa femme, et le chat Bébert. C’est là, au Danemark, qu’il accepte de recevoir un jeune admirateur américain, qui souhaite s’entretenir avec lui et lui consacrer un livre: Milton Hindus.), de choisir ce moment précis de la vie de Céline, ces quelques jours seulement et de mettre en scène précisément ceci: « Ainsi dans une scène aussi dure que celle de la danse, lorsque Céline reprend à son compte la caricature du juif dans ce qu’elle peut avoir de plus insupportable, il exprime la banalité du cliché antisémite » a de quoi alimenter le dossier concernant l’antisémitisme de Louis-Ferdinand Céline, mais en posant plus de questions que de réponses peut-être, à travers ce personnage « saisi dans un moment d’absolue perturbation, en pleine crise,en pleine paranoïa ».

   Tes inquiétudes qu’« On oublie en quelque sorte le prosateur fulgurant, le visionnaire misanthrope, schopenhauerien » à la vision de ce film me paraissent plutôt teintées d’une crainte tout à fait subjective et revendiquée « pour la liberté d’expression » – il est vrai menacée aujourd’hui de tous côtés: les nombreux films censurés en France dernièrement pour des raisons de bonnes moeurs ou de politique liée au contexte géopolitique… Ton texte tendrait un peu vers cela, si je ne m’abuse: Richard Millet/ Céline, même combat au nom de la sacro-sainte liberté d’expression? [lci le lecteur évoque mon précédent article, E.R.]

Un amateur aimant aussi la liberté…

« LA NOUVELLE AUSTRASIE » (Cotojest)

  Carte_Austrasie

   C’est donc ce matin, cet après-midi ou demain, que plusieurs régions vont changer de nom, en France. Le Nord-Pas-de-Calais, terre de mines à l’image souvent pauvre, devient ainsi « Hauts-du-Nord », comme pour en redorer définitivement le blason, lui donner un petit côté Rueil-Malmaison, lui conférer un peu du chic de Sceaux. Pareillement, on aura droit à la Grande Aquitaine. Bref, tout un bouleversement géographico-linguistique, pour une nouvelle donne territoriale qui, certes, ne modifie probablement pas le cours du naufrage.

  Lecteur assidu de Denis Montebello, professeur, traducteur et écrivain, j’ai évoqué à plusieurs reprises le blog « Cotojest » en ces pages (notamment dans ma rubrique « Blogorama »). Aujourd’hui, j’ai donc soumis à l’intéressé une suggestion: évoquer le nouveau nom de sa région d’origine du Grand-Est, qui pourrait s’appeler 1) L’Acalie 2) Rhin Champagne (je pense que cette suggestion, assez neutre, sera retenue), ou 3) La Nouvelle Austrasie. Je pensais en effet que Denis parlerait avec talent et humour de la proposition numéro 3), qui rappelle la période mérovingienne, celle au cours de laquelle, il y a fort longtemps, la région de Strasbourg, et même au-delà, s’appelait donc l’Austrasie, Australie bis, comme si des kangourous ou des koalas pouvaient se balader au milieu des Vosges, ou dans la forêt de Forbach, attaquer les rois francs casqués et bottés aux noms oubliés, grimper sur la blonde chevelure de Brunehilde… N’ayant que de vagues souvenirs de mes cours de troisième, à l’époque où on étudiait encore le passé de l’Hexagone, ainsi que de L’histoire de France pour les nuls, je ne me sentais pas de me lancer en pareille aventure littéraire. Je fis bien. Le texte de Denis, paru ce matin sur « Cotojest », est très bon, et je le cite, avec le plaisir d’avoir généré, plus ou moins directement, un nouveau fragment poétique:

   ob_46e317_dscn1442

   Entre deux mots je ne choisirai pas le moindre. Ni même le troisième qui évoque un canal, le canal de la Marne au Rhin, ses modernisations successives, une mise au grand gabarit européen qui laisserait la Lorraine à ses sabots.

   Mon coeur ne balance donc pas. Entre version latine et version novlangue, entre une momie qu’on prétend ressusciter, et un monstre (l’acronyme qu’on veut nous vendre) qui n’aurait rien à envier à Frankenstein. Et, je le répète, la troisième option n’est pas meilleure, qui ne passe même plus par la Lorraine.

   Commençons par l’Austrasie, par éviter la confusion (avec l’Australie voire l’Autriche) et les méchants jeux de mots (ils pullulent sur Twitter). Limoges pourrait enfin respirer, laisser la place à Toul ou à Forbach où une mutation, forcément disciplinaire, vous enverrait croupir. Vous pourriez ainsi revivre ce qu’a connu Venance Fortunat quand il fut invité à Metz, au mariage de Sigebert et de Brunehilde, et qu’avec son épithalame de goût antique il réjouit les oreilles des barbares, vous sentir à votre tour terriblement poète et terriblement Italien. Inventer, au sens archéologique du terme, l’austracisme. C’est ce que l’identité fabrique: de l’autre, de l’étranger. C’est à cela que je pense. À Georges Frêche aussi et à sa Septimanie. Quand le latin n’aide pas à penser l’époque, quand le passé ne vient pas informer le présent mais au contraire le figer, le vider de son sens, cela donne ces architectures néoclassiques qu’on vit fleurir à Montpellier sous le consulat de Georges Frêche. Si le passé est vivant (survivant), c’est chez Walter Benjamin, et pas dans cette Nouvelle Austrasie.

Commençons donc par l’Austrasie, et terminons avec elle.

   Mais je parle comme si j’étais concerné. Alors que je vis à La Rochelle, dans la future Grande Aquitaine, une Aquitaine excédant ses frontières ou qui les retrouverait…

« Cotojest », blog de Denis Montebello

%d blogueurs aiment cette page :