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(BRÈVE) RÉFLEXION SUR LA QUESTION CÉLINIENNE

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   Autant l’avouer, j’ai toujours aimé Céline. La découverte du Voyage au bout de la nuit, en terminale, fut un véritable coup de foudre. J’ai, depuis, relu l’ouvrage avec la même fièvre, et crois encore lui préférer Mort à crédit, qui exprime une véritable quintessence du style, et me paraît encore plus radical, encore plus noir et abouti. Passons sur les romans suivants, qui m’ont franchement ennuyé, et où Céline, à mon sens, fait du Céline. Ayant perdu sa verve, l’homme se répète. Je n’ai pas lu les pamphlets. Cela fait partie de son oeuvre, évidemment, mais je regrette que l’on ne juge de l’auteur qu’à l’aune du dérapage, de prises de position qu’on connaît. Il en va de même pour Richard Millet, qui va probablement être licencié de son poste, chez Gallimard, suite à un article désobligeant sur Maylis de Kérangal, publié dans Le Point. Sale temps pour la liberté d’expression! La politique nuit à la poésie, au verbe, et on ne peut que le regretter.

  Le film d’Emmanuelle Bourdieu consacré au géant sort mercredi prochain et j’ai un mauvais pressentiment. Denis Lavant, dont on connaît la génialité, incarnera le docteur Destouches. Il est plus petit, certes, mais je compte sur son talent pour incarner avec fougue l’homme de lettres. Ce n’est pas tant cela que le propos même, qui me gêne. La réalisatrice a en effet choisi d’évoquer l’amitié ayant lié Céline à un jeune écrivain juif américain. L’affiche elle-même reproduit l’étoile de David. Je ne nie pas l’antisémitisme de Céline: il est visible dans les trois gros pavés dont j’ai parlé plus haut, et qui resteront à jamais attachés à son nom. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on ne va parler, je le crains, que de cela. On oublie en quelque sorte le prosateur fulgurant, le visionnaire misanthrope, schopenhauerien, pour ne voir que le polémiste. N’ayant cependant pas encore goûté au produit, je me prononcerai ultérieurement. En attendant, deux petites friandises: d’une part la bande-annonce du film, d’autre part un magnifique entretien avec l’intéressé, en 1958:

 

UNE RENCONTRE

   … Adolescent, ou très jeune adulte, on a toujours tendance à idéaliser les enseignants, à les mettre sur une sort de piédestal de savoir, toutes choses qui forcent un salutaire respect. Ainsi de mon professeur de Lettres en Khâgne, Jean Renaud. Normalien, cultivé, éclectique, l’homme m’a fait découvrir entre autres Jean Ristat, Ponge, Artaud, ou encore Balzac, dans ses aspects les plus méconnus. Je ne peux que lui en savoir gré, tant ces auteurs, différents par le style et l’inspiration, ont joué une part déterminante dans la formation de mon goût, à une époque où je lisais essentiellement des classiques, où dévorer Montaigne en deux mois ne me faisait pas peur, où, en mauvais scholiaste, je pouvais encore écrire de médiocres alexandrins, penché sur mon austère table de cours, mentalement enfermé au lycée Camille Guérin, lieu d’un ennui certain, et d’ambitions perdues. Passons sur cette époque morne, et sur un premier amour qu’on regrette parfois éternellement.

   Par respect, je ne donnerai pas de détail intime sur l’homme. Précisons simplement qu’il  a gardé une longue chevelure à la Gautier, ce qui lui confère un aspect singulièrement bohême, contrastant avec ma calvitie et avec mon involontaire tonsure monastique. Précisons également que nous nous sommes retrouvés à Beaubourg, ou à proximité, pour prendre un café, et que nous avons conversé trop brièvement de Rabelais, de Céline ou encore de Guyotat, que j’ai rencontré à plusieurs reprises à Nation, sans que ce dernier ne se rappelle jamais de moi, la chose n’étant ni surprenante, ni décevante. Jean, qui a apprécié ma petite patazoologie poétique, a également aimé Disparaître, récit sur lequel il a formulé diverses appréciations, parfois critiques, mais toujours intéressantes, singulières et savantes. J’espère revoir l’homme, tant il est vrai qu’on discute rarement, trop rarement, de littérature, y compris avec des personnes avisées, aimant les livres, la langue. Et j’en parlerai ici, chers lecteurs. En attendant; signalons ce bref roman érotique signé par l’intéressé, et paru chez l’Act mem, maison dirigée par Henri Poncet, aujourd’hui disparu:

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