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Accueil » Alexandrian Sarane » LES FOSSES CÉLESTES Odile Cohen-Abbas, éditions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel, 2008 (note parue dans « Diérèse » n° 48/49, automne 2010)

LES FOSSES CÉLESTES Odile Cohen-Abbas, éditions Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel, 2008 (note parue dans « Diérèse » n° 48/49, automne 2010)

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Odile Cohen-Abbas, par Jacques Basse.

   Sous titrées « roman », Les fosses célestes apparaissent d’abord comme une sorte de récit initiatique, plus proche du conte allégorique, du poème en prose, que d’une narration à proprement parler. La trame, si tant est qu’elle existe, n’a effectivement rien de linéaire. À mi-chemin entre Lautréamont et Michaux, Odile Cohen-Abbas, qui signe là son septième ouvrage, a su construire, au fil des livres, un univers fantasmatique, fantasmagorique, tout-à-fait personnel. En tous cas le lecteur se trouve averti d’emblée, dès la page de garde : Ici, dans la commune de Petits-Puys-en-Labelle, la mort est absente. S’ensuit un enchaînement de chapitres singuliers, comme une série de songes tantôt merveilleux, tantôt cruels. Plusieurs Immortels se croisent au milieu d’une zone portuaire énigmatique : Irée et Paluel, Nostra et Pierre, Marcel et Pietra, sont apparemment condamnés à un amour malheureux. Accompagnée par un mystérieux gnome, Manah la harengère veille sur cet univers surprenant, organise les jeux, en quelque sorte, notamment lorsque Prim’horror, une jeune prostituée, voit sa croupe dévorée par les marins du bar, ou lorsque Manon la sourcière ressuscite un pendu par ses caresses… Les fosses célestes s’achèvent par la description d’un singulier cortège, mené par le sinistre Jean Atème, seule évocation du trépas, au milieu d’une mer apaisée.
Dans un style imagé, flamboyant, Odile Cohen-Abbas décrit par éclats l’odyssée du rêve, tantôt avec violence, tantôt avec tendresse : C’est un port dont une gloire ombrageuse dirait qu’il est l’entaille nimbée, inabritée, ouverte aux sangsues et aux polichinelles de l’azur, aux crânes chauves de roses et d’églantines célestes, aux chalutiers convexes, creusée de chatouillements, d’agacements d’un bleu de lavande de mer tels des selles de déesses ou des pots de chambre (p.11). Publié par Rafael de Surtis dans le Tarn, cet étrange opuscule évoque naturellement certaines fulgurances surréalistes, certaines figures chères à André Breton… Dans la postface, Sarane Alexandrian (1927-2009) parle d’une œuvre unique au sein de la littérature française actuelle, bien loin des complaisances de l’autofiction, des pièges d’un réalisme plat, aujourd’hui largement pratiqué. Par-delà les modes, les orientations du moment, Odile Cohen-Abbas suit en effet une voie solitaire, originale et fascinante.

 


4 commentaires

  1. Un amateur. dit :

    Sarane Alexandrian n’a pas écrit en vain (sa postface aux Fosses célestes) : « Comme Odile Cohen-Abbas prononce deux fois le mot « surréel », je confirme, au nom de mon livre Le Surréalisme et le rêve, qu’elle crée bien une surréalité intégrale, se situant entre Le Pèse-nerfs d’Antonin Artaud et Aurora de Michel Leiris. Avec une obstination inébranlable, elle poursuit une œuvre sans équivalent dans la littérature française d’aujourd’hui, préférant aux vanités de l’autofiction et aux banalités du réalisme l’invention audacieuse d’un univers fantasmagorique. » Cela donne envie en effet et cela nous change d’une littérature dont la prétention serait de coller au plus près du réel…

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    • Cher Pierre-Antoine, Je réponds tardivement à cet intéressant commentaire, sachant que je te téléphone dans la semaine (désolé de t’identifier ainsi, mais j’ai reconnu ta plume). Touchant le livre d’Odile Cohen-Abbas, deux choses:
      – Le surréalisme est un champ de l’activité artistique et littéraire bien particulier. Il n’est pas exclusif, quoi qu’en ait pensé André Breton. Il s’agit, comme tu sais, d’explorer le rêve, la surréalité.
      – Par conséquent, cela n’exclue nullement le réalisme. A une même époque peuvent coexister des romanciers réalistes comme Michel Houell…. oups, comme Régis Jauffret ou Thierry Jonquet je veux dire, et des surréalistes. Il en va de même au cinéma. Le travail onirique de Guy Maddin n’exclue nullement l’oeuvre « terre à terre » des frères Dardenne. Ce n’est tout simplement pas le même champ.

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  2. Un amateur qui persiste et signe. dit :

    La volonté mimétique est une exigence que connaît la littérature occidentale depuis au moins… Homère, elle serait du reste présente selon certains théoriciens chez des écrivains aussi divers que Villon, Rabelais, Diderot, Balzac, Flaubert, Dickens, Tolstoï… Loin de moi l’idée d’écarter d’un revers de la main cette prétention au réalisme, ce qui reviendrait à écarter une catégorie universelle de la littérature, un mode fondamental de son rapport au monde…
    Mais pour Barthes, Ph. Hamon et Bourdieu (pour citer d’illustres noms), le réalisme n’entretient pas moins une illusion, il la donne comme objet de croyance; autrement dit, la littérature génère un simulacre de réalité… quand bien même elle serait motivée par un un idéal d’écriture qui cherche à représenter la vie de l’homme dans son contexte socio-économique. La mimésis apparaît ainsi, selon des auteurs comme Ricœur, non comme une représentation du réel, comme la production d’un texte référentiel plus ou moins bien assuré et plus ou moins bien agencé, mais comme l’exploration des espaces dont un état de culture peut et désire se donner la représentation, donc de ses univers de « crédibilité ».
    C’est pourquoi cette prétention au réalisme doit en effet être mise en relation avec le registre du Fantastique pour contrebalancer la « doxa rationaliste occidentale », faire chavirer la raison, afin de symboliser au moins les limites de l’identité et la fragilité de l’autonomie du sujet pensant.
    Ne pas exclure le réalisme donc mais accueillir avec force non seulement les Dante, Cervantes, Shakespeare, Goethe, Hugo et même Balzac – « Louis Lambert »!!! – ou Dickens qui ont tous naturellement sacrifié au genre… mais aussi -« petite » liste pour le plaisir!: Hoffman, Mary Shelley, Potocki, les mille et une nuits, Calderon, Melville, Hawthorne, Poe, Lovecraft,Wilde, Andersen, Barbey d’Aurevilly, Mérimée, Maupassant bien sûr, Villiers de L’Isle-Adam, Meyrink, H. James, L. Carroll, Stevenson, Machen, Bierce, Borges, Casares, Rulfo, Gogol, Andreïev, Biely, Mandiargues, Aymé, Hardellet, Béalu, Nabokov, Buzzati, Calvino, Jean Ray, Garcia Marquez, Gracq… J’allais oublier Huysmans!… sans oublier Nerval et Dostoïevski, Bernanos et bien sûr Kafka… Je n’ai cité que les plus réputés principalement, mais je ne peux décemment pas oublier de citer Michel Tournier, qui vient de nous quitter… c’est-à-dire tout ce qui échappe en gros au réalisme flaubertien et à la psychologie classique!
    Je m’emballe mais je souhaite très fortement célébrer ce moyen poétique de connaissance qui permet « de susciter un ordre nouveau (…) et d’annoncer des vérités existentielles de première nécessité » selon Jean-Baptiste Baronian, lequel m’a fait (re)découvrir tant d’auteurs – injustement méconnus voire inconnus – de la littérature fantastique de langue française et pour qui « le fantastique est une des démarches les plus riches et exaltantes de la création littéraire »: ainsi notamment Marcel Schwob, Claude Farrère, Marcel Brion, André de Richaud et le mystérieux Noël Devaulx dont les contes fantastiques à caractère initiatique ne parlent fondamentalement que de « la désacralisation du quotidien ». Accueillons, comme nous l’invite le spécialiste de la littérature fantastique, « l’obsédante recherche de cet ordre, la quête somptueuse d’un essentiel perdu, oublié, sans cesse occulté par la monotonie du quotidien », car « le Fantastique devient une séduisante école du regard, une manière différente de voir le monde, de l’explorer au plus loin, de donner à l’inadmissible ou à ce qui semble l’être un rang, une ordonnance. »
    Le Fantastique ou l' »art de la vigilance et du profond désir de plénitude »?
    Je ne peux m’empêcher de conclure momentanément par ces propos tirés d' »Aurélia »: »Je crois que l’imagination humaine n’a rien inventé qui ne soit vrai dans ce monde ou dans les autres. »
    Je crois que c’est le « champ » que j’aime labourer… de même que Dreyer, Murnau, Bergman, Kurosawa, Tarkovski… un champ pas vraiment « terre à terre » je n’en disconviens pas! Je n’exclue pas pour autant le réalisme poétique français, le néoréalisme italien, le réalisme documentaire…

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