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Archives Mensuelles: décembre 2015

NO FUTURE

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« Christ mort », Antonello da Messina

    J’évoquais hier la figure tragique de David Douche, alias Freddy, dans La vie de Jésus de Bruno Dumont. Il se trouve que j’ai revu le film, disponible en streaming, dans la nuit. Les impressions que j’en avais retirées une première fois sont à peu près les mêmes: une grande tristesse, une description minutieuse, ultra-réaliste, d’un Nord de moi inconnu. Je n’y ai vu, à l’époque, aucun mysticisme. Ma formation intellectuelle d’alors? Je pourrais évidemment développer, à ce propos. Simplement, outre le fait que je n’ai aucune capacité théologique, et que cela paraîtrait déplacé, j’ai pris le parti de ne jamais évoquer ici même le moindre sujet d’ordre politique ou religieux. Je m’adresse en effet à un public divers, ai des lecteurs de gauche comme de droite (les seconds étant plus rares dans le monde de la culture, et ne pouvant assumer publiquement leurs idées), et n’ai pas la formation spirituelle pour m’y livrer. Reste que le titre même de l’oeuvre (La vie de Jésus), n’a évidemment rien d’innocent, surtout sous la plume et dans la bouche d’un professeur de philosophie passé à la réalisation. On pourrait évoquer notamment les plans fixes du ciel, la présence d’une icône accrochée non loin du corps martyrisé par le sarcome de Kaposi d’un jeune sidéen… Je laisse cela aux spécialistes.

 

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   Le destin bref et tragique de David Douche n’est pas sans me rappeler celui de Pierre Blaise, bûcheron de son état, et acteur dans l’incroyable Lacombe Lucien de Louis Malle, film sur la collaboration que beaucoup connaissent, et dont, une nouvelle fois, je ne livrerai ni résumé, ni analyse approfondie. Comme David Douche, Pierre Blaise n’était pas un acteur professionnel. Comme David Douche, il reste l’homme d’un seul film. Comme David Douche, il est mort tragiquement à vingt ans seulement, suite à un accident de voiture absurde, dans la Renault 17 Gordini qu’il s’était offerte grâce au tournage. Comme David Douche, enfin, Pierre Blaise, avec son accent du Midi, dégage une force brute, primale, une sincérité totale. Son jeu prend encore une résonance particulière en moi: brièvement professeur de français en lycée, j’ai voulu partager ma passion pour ce film avec des élèves de quinze ans, et n’ai essuyé que de prévisibles lazzi. Plus encore, Lacombe Lucien me rappelle évidemment le Lot, d’où reste originaire ma famille, et où elle vit encore. Je connais évidemment mal ce Nord qu’évoque Dumont dans La vie de Jésus, et qui reste actuellement sous les feux de l’actualité pour des raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. En revanche, les chemins bordés de pierres et de chênes parcourus par Lucien dans le film de Louis Malle me sont évidemment familiers, de même que cette façon de parler et d’être, cette bonhommie dégagée par l’acteur, comme pour conjurer la cruauté de l’Histoire, sa définitive violence. La brièveté du parcours terrestre de Blaise comme de Douche ajoutent-elles au charme du film, à sa réputation? On aimerait ne pas le souhaiter, et pourtant c’est un fait. Il y a là quelque chose de terriblement tragique, dans la continuité même de l’œuvre. Ni Douche, ni Blaise n’ont joué ailleurs, n’ont fait souche. Leur présence brûlante, torturée, n’aura habité qu’un seul film. Aucun prolongement, mais aucune déperdition.

DAVID DOUCHE, « LA VIE DE JESUS »

2015429-le-film-la-vie-de-jesus-637x0-1… Cela fait déjà un bon moment que je n’ai pas produit d’article nécrologique, chers lecteurs. D’autres textes suivront pourtant, notamment, si tout va bien, dans le mensuel local L’ami du vingtième, où j’ai déjà fait paraître mon travail autour d’Hans Bellmer et Unika Zürn, comme signalé précédemment.

  J’aimerais, aujourd’hui, brièvement parler de David Douche, qui vient de nous quitter à quarante trois ans seulement, dans des conditions assez tristes, et après une vie d’errance. Le papier de La voix du Nord reproduit ci-dessous évoque assez bien son parcours pour le moins chaotique. Contrairement à l’écrivain Jean-François Jacq, qui a brillamment évoqué Disparaître, je n’ai pas connu l’homme. Pas plus que je ne voue un culte inconditionnel à Bruno Dumont, qui souvent m’ennuie, notamment dans Flandres ou dans 29 palms. Nonobstant, La vie de Jésus, au titre trompeur, reste un incroyable film des années 90, un film sur le Nord, sur la misère et la racisme, sans aucun propos moralisateur ni manichéisme. Un film teinté d’un ultraréalisme sombre, total, et où il n’y a ni bons, ni méchants. Ancien professeur de philosophie, Dumont a su donner corps à cette jeunesse perdue, à ces « petits blancs » oubliés dont parle Aymeric Patricot, marginaux qu’incarne à lui seul David Douche, homme d’un seul film; acteur non professionnel. Je ne me livrerai pas ici à un résumé, ni même à une analyse complète. Voyez ce film plus que jamais d’actualité, ou revoyez le.

(ARTICLE TIRÉ DE « LA VOIX DU NORD ». Tous droits réservés)

Hazebrouck : de « La Vie de Jésus » à la rue, le tragique destin de David Douche

Publié le 09/12/2015

PAR SIMON CAENEN

Il était le héros du film « La Vie de Jésus », le premier film de Bruno Dumont. David Douche, qui a grandi dans une famille d’accueil à Bailleul, est décédé avec son épouse dans la nuit de lundi à mardi, dans un feu d’appartement. Son passage au cinéma aura été la courte parenthèse d’une vie cabossée

L’image qu’on a de David Douche est celle de Freddy, ce chômeur touchant du premier film de Bruno Dumont : La Vie de Jésus. Nous sommes en 1997, le jeune homme alors âgé d’une vingtaine d’années a été repéré par le réalisateur bailleulois qui cherche des acteurs amateurs, authentiques, instinctifs. Il reçoit un prix d’interprétation en Sicile. Ce sont ses premiers pas au cinéma, et ses derniers.

David Douche est cabossé par la vie. Cet enfant de la DDASS n’a presque pas connu ses parents. Il grandit avec ses deux petits frères dans une famille d’accueil, à Bailleul. François Lesage s’occupe de lui, avec son épouse, aujourd’hui décédée. En regardant les photos, le retraité de 86 ans se souvient : « On avait nos cinq enfants et les trois qu’on accueillait. Mais on les considérait tous comme nos enfants. David était calme. Mais il aimait trop la liberté. »

Une fois adulte, il prend vite son indépendance, stoppe les contacts avec sa famille et mène une vie de vagabond. « Il a été soldat et a déserté », se souvient François Lesage. « C’est lui qui avait le plus de chance, ajoute Jean-François Douche, son plus petit frère. Il était doué, c’était celui qui suivait bien à l’école. »

Après le cinéma, il n’accepte pas le retour à une vie banale et arrête de travailler comme couvreur. Dans un portrait que lui consacre Libération, en 2004, on peut lire : « « Après le tournage, le retour au quotidien est difficile. David Douche peine à se lever le matin, picole trop et manque d’assiduité. Son employeur finit par le licencier. » On apprend dans le même article qu’il aurait pu avoir une deuxième chance. « Après La Vie de Jésus, Téchiné s’est intéressé à lui. Mais au même moment, David entrait en prison pour s’être battu avec des flics. Neuf mois ferme à Loos. »

L’homme avait retrouvé une certaine stabilité depuis quelques années. Il vivait avec Françoise Lefebvre, son épouse, dans un appartement qu’il louait à la commune. Il avait repris contact avec Lionel Douche, son autre frère. « C’était un couple très gentil, souligne ce dernier. Il venait tous les jours car il ne s’en sortait pas. »

David Douche aimait jouer à la belote et pêcher la carpe avec ses amis. « C’était un bon gars, témoigne l’un d’eux. Il me disait qu’il touchait 620 € par mois et que c’était difficile. »

Quel souvenir gardait-il de La Vie de Jésus ? « Ah bon, il a joué dans un film ?, répondent-ils. Il n’en a jamais parlé. » Dans Libération, David Douche a une phrase très forte. On peut lire : « David Douche, lui, se demande encore si tourner avec Dumont a finalement été une chance : Je me pose souvent la question. Je n’ai toujours pas la réponse. »

PAR-DELÀ BIEN ET MAL

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« Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, dass er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein. »

 

Jenseits von Gut und Böse, 1886. Viertes Hauptstück. Sprüche und Zwischenspiele

« Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

Par-delà le bien et le mal, Une philosophie de l’avenir, Nietzsche, 1886

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