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Archives de l'année 2015

2015 en révision

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2015 de ce blog.

En voici un extrait :

Un métro New-Yorkais contient 1.200 personnes. Ce blog a été visité 6 300 fois en 2015. S’il était un métro New-Yorkais, il faudrait faire 5 voyages pour les déplacer tous.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

UNE PREMIÈRE SOIRÉE AU CÉNACLE

cénacle du cygne

… Une belle première soirée au Cénacle du Cygne hier, en compagnie de mon éditeur François Mocaër, et de mon amie Prisca Poiraudeau, qui a lu son dernier recueil, Le miroir des chiens fantômes. J’ai, pour ma part, lu mon petit bestiaire, qui paraîtra normalement l’an prochain chez La Porte.

  Organisé par l’écrivain Marc-Louis Questin chaque mois dans la cave de la Cantada II (13 rue Moret, Paris 11, station Ménilmontant), l’évènement rassemble des plasticiens, des danseurs, des acteurs et des auteurs, dans une grande liberté de ton mais avec malgré tout une certaine préférence pour le monde gothique. Le prochain rendez-vous aura lieu le 26 janvier à 20 heures. Je ne monterai pas sur scène pour l’occasion, mais serai présent pour applaudir mon ami Jean Hautepierre.

JOYEUX NOËL À TOUS! BON NADAL!

« LES SAPINS », Guillaume Apollinaire

apollinaire

Les sapins

Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes

À briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne

Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles

Sapins médecins divaguants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche

Guillaume Apollinaire (Alcools, 1903)

LECTURE AU CÉNACLE DU CYGNE (le 29 décembre)

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  Chers amis, chers lecteurs,

  Je lirai quelques uns de mes poèmes mardi prochain, le 29 décembre, au « Cénacle du cygne », soirée polyvalente mêlant littérature, cinéma, musique, danse et lectures, organisée par Lord Mandrake, alias Marc-Louis Questin, dans le bar gothique « La Cantada II », à partir de 20 heures. Pour des raisons familiales, je ne pourrai hélas pas rester longtemps, et serai là plutôt au début (vers 20 heures, donc). Serons aussi présents mes amis Prisca Poiraudeau et Jean Hautepierre. Entrée et participation libres.

Adresse: La Cantada II, 13 rue Moret, 75011 PARIS, métro Parmentier ou Ménilmontant.

HIVER

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Jean Richepin (1849-1926)

 

Première gelée

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents,
Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues
La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues.
On entend haleter le souffle des gamins
Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains,
Et tapent fortement du pied la terre sèche.
Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu’une flèche.
Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés,
Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez.
Les femmes, comme des coureurs dans la carrière,
Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,
Les reins cambrés. Leur pas, d’un mouvement coquin,
Fait onduler sur leur croupe leur troussequin.

Oh ! comme c’est joli, la première gelée !
La vitre, par le froid du dehors flagellée,
Étincelle, au dedans, de cristaux délicats,
Et papillotte sous la nacre des micas
Dont le dessin fleurit en volutes d’acanthe.
Les arbres sont vêtus d’une faille craquante.
Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

Voici venir l’Hiver dans son manteau de glace.
Place au Roi qui s’avance en grondant, place, place !
Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets,
Fait courir le gamin. Le vent dans les collets
Des messieurs boutonnés fourre des cents d’épingles.
Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles.
Et les femmes, sentant des petits doigts fripons
Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons,
Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses.
Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses.
Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau
Vont s’asseoir ; la chaleur leur détendra la peau.
Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe,
Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe
Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés,
Qu’un tendre amant fera mollir sous les baisers.
Heureux ceux-là qu’attend la bonne chambre chaude !
Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,
Mais les gueux, les petits, le tas des indigents…

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

(La chanson des gueux, 1881)

 »PAROLES DES FORÊTS », Pascal Mora, éditions Unicité, 2015 (article paru dans « Diérèse » 66, hiver 2015)

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   Illustré par de beaux clichés végétaux, ce troisième recueil de Pascal Moral s’inscrit dans la lignée d’Étoile nomade (L’Harmattan, 2011). Évoqué par nos soins dans Diérèse n°58 (hiver 2012, p. 314-315), le précédent livre ressemblait à une série d’instantanés sensibles, de paysages, de «poésimages » pour reprendre les termes de l’auteur, également photographe. Pareillement, ce nouvel opus, publié par les soins d’Unicité, évoque la nature, mais aussi la ville, en une série de vers libres, tantôt longs, tantôt plus courts, toujours riches en sensations, en visions, pour former une longue ode, en quatre grandes parties, quatre grands textes. Constitué d’une seule et vaste pièce, emportée par l’enthousiasme, le souffle poétique, « Chênes » explore les sous-bois, nous parle de nos racines, en termes métaphoriques dans une union heureuse, cosmique, avec la Nature : Sur la face du tronc,/Filaments de sentiers brisés sur terres tremblantes,/Isthmes et presqu’îles formant écailles de tortue,/L’arbre se raconte (p.13). Sans perdre ce lien primal avec la Terre, « Voyage dans le grand temps » s’aventure cette fois aux confins de la mémoire, mêlant endroits, anecdotes, souvenirs proches et lointains, à la manière des fameux Cantos de Pound : Montvernot, diapason de brume/Vitraux harmoniques aux couleurs d’aube/Communiant sur les chemins qui respirent/Avec la lenteur des pierres (p. 35). Troisième pan, troisième tableau du quadriptyque, « La clairière centre du monde », qui rappelle le nom du site animé par le poète (clairiere.net), porte un titre programmatique : lieu primordial, essentiel, lieu où, comme le dit fort bien Irène Duboeuf dans sa préface, « se dévoilent les secrets » la clairière permet de se retrouver, de se recentrer sur soi-même, tout en rétablissant un lien premier avec l’univers. Loin d’être de simples aquarelles un peu mièvres, ou un peu superficielles, les poèmes de Pascal Mora procèdent en effet d’une approche mystique qu’on ne saurait réduire à une pratique un peu figée, ritualisée, à une sorte de délire illuminé ou à un paganisme panthéiste quelque peu naïf. Évoquant tout à la fois les figures prophétiques de Jésus ou de Bouda, le poète use aussi du verbe pour accéder à une forme de sagesse, un rapport heureux avec le Tout ; et cette fusion se produit précisément dans la clairière, au milieu, là où se font entendre les « paroles des forêts ».
Quatrième et dernière partie du recueil, « Retour au temps » colle au réel pour nous parler de voyages lointains, sur l’esplanade du Temple notamment (p. 87), sans pour autant négliger, oublier, le milieu urbain longuement dépeint à travers Étoile nomade : Le mouvement permanent des chantiers/Qui précipite la prospérité des ruines. Les corneilles portent leurs gouffres qui bougent/Vers les fabriques (p. 73). Poésie jeune, poésie neuve, poésie lyrique, en tous points éloignée de l’abstraction ou du jeu linguistique, l’écriture de Pascal Mora ré-enchante le Monde.

ADDENDUM

  Pour compléter brièvement mon article autour du musée d’Orsay, une reproduction d’un très beau tableau de Toulouse-Lautrec, représentant deux prostituées dormant ensemble, à l’exposition temporaire « Splendeurs et misères », au musée d’Orsay (cf. précédent billet « La légende des siècles »).

lautrec

« DANS LE LIT », 1892

POUR ASHRAF FAYAD

il-faut-sauver-le-poete-ashraf-fayad-condamne-a-la-decapitation-en-arabie-saoudite,M284088   Des proches me signalent la condamnation à mort du poète palestinien Ashraf Fayad, accusé d’apostasie par le régime saoudien. Plusieurs pétitions de soutien ont été publiées par « Change.org », comme on peut le voir dans l’article de Télérama ci-dessous (cliquer sur le lien).

Article de « Télérama »

« LA LÉGENDE DES SIÈCLES » AU MUSÉE D’ORSAY

prostitution orsay… Vu, hier, en compagnie d’un ami, la magnifique et luxuriante exposition consacrée à la prostitution, au musée d’Orsay (qui s’achèvera le 17 janvier). Qu’en dire, sinon que je recommande chaudement la manifestation à tous les amateurs de peinture, et/ou à tous ceux qui éprouvent peut être une passion secrète pour le monde des bordels, si présent dans les Lettres comme dans les Arts? Au menu, évidemment, les toiles de Toulouse-Lautrec, mais aussi celles de Van Gogh, Degas, Félicien Rops, Mucha, et bien d’autres, accompagnées de citations de Baudelaire ou Maupassant, reproduites aux murs. Notons également la présence d’objets aux fins non-avouables, ainsi que l’incroyable muséographie, le décor choisi, tout de tentures rouges, de fauteuils moelleux, dans un style volontairement tape-à-l’oeil… Les conservateurs semblent vouloir nous rappeler l’atmosphère du claque.

apollonide

« L’Apollonide, souvenirs de la maison des morts », film de Bertrand Bonello, 2011.

   Ayant résolu de revoir les collections permanentes après cette visite de l’exposition temporaire, nous avons brièvement parcouru les autres salles. Outre les toiles impressionnistes habituelles, les meubles « Art nouveau », le tableau de Fernand Cormon reproduit ci-dessous a fortement retenu notre attention. Après bien des atermoiements, je me suis effectivement décidé à lire La légende des siècles, longue suite poétique de Victor Hugo, projet mégalomaniaque, génial, qui constitue probablement la seule épopée moderne française. Le livre d’Hugo, qui forme une sorte de conte historique, et qui contient plusieurs vers fort célèbres, s’ouvre sur une description des débuts de l’Humanité, et donc sur Adam et Ève au Paradis, puis sur Caïn, leur fils maudit, fratricide. Intitulé « La conscience », le texte évoque ainsi cette figure biblique. Le tableau de Cormon, qu’on rangerait volontiers dans le style « Pompier », reproduit directement la scène mythique de Caïn fuyant au désert, tel que l’évoque l’écrivain:

Cormon,_Fernand_-_Cain_flying_before_Jehovah's_Curse

« Caïn » de Fernand Cormon, d’après « La Légende des siècles » (1880)

La conscience

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit :  » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

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