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« BAUDELAIRE, CLANDESTIN DE LUI-MÊME », Isabelle Viéville-Degeorges, Léo Scheer, 2011 (note parue dans « Diérèse » numéro 56, au printemps 2012)

    Capture%20d’écran%202012-01-05%20à%2011.21.00   La plupart des amateurs de poésie connaissent dans les grandes lignes la vie de guignon de Baudelaire. Très tôt orphelin de père, l’auteur des Fleurs du mal se caractérise dès l’enfance par de grandes dispositions intellectuelles, un fort appétit de vivre mais aussi par une certaine indiscipline et par de lourdes mélancolies. Appauvri suite à un conseil judiciaire voulu par son beau-père, le commandant Aupick, l’adolescent rebelle puis le dandy provocateur se muent progressivement en authentique créateur, brillant traducteur et critique clairvoyant. Néanmoins ses relations avec sa maîtresse Jeanne Duval se détériorent et ses difficultés matérielles s’accroissent. Miné par la syphilis, condamné pour immoralité et totalement ruiné, il s’éteint en 1867, à quarante-six ans, dans les bras d’une mère à la fois adorée et détestée.

  S’abstenir de tout propos moralisateur, éviter les poncifs et le sensationnel, s’en tenir aux faits pour tenter de comprendre l’homme, tel semble être l’objet de cette nouvelle biographie : Cinquante à soixante mille ouvrages sur Charles Baudelaire ont été écrits de par le monde et il semble que l’on n’en sache pas davantage sur sa personnalité (p. 9). Loin du cliché sulfureux et commode du poète maudit débauché, Baudelaire apparaît ici d’abord comme un immense travailleur, attentif au présent mais acculé à une misère noire, et plus encore clandestin de lui-même, en exil intérieur et incompris des autres. L’image du martyr semble toutefois inappropriée : en rupture avec la bourgeoisie et ne se destinant qu’à la littérature, Baudelaire scrute sans aménité une société rigidifiée par l’Empire, en dénonce les hypocrisies, évoque les névroses individuelles : « L’albatros », ce grand oiseau qui a séduit le poète au point de s’y identifier, est connu et haï des marins pour ouvrir la tête de l’imprudent tombé à l’eau, fût-il encore vivant. De même, Baudelaire, explorateur de l’inconscient, terrifie la société de son temps. La vie toute entière de cet homme a valeur de symbole (p. 193). Le livre rend vivant une existence profondément triste, marquée par une série d’échecs, de frustrations, mais aussi par de grandes passions artistiques et amoureuses. Chroniqueuse à La Revue littéraire, auteur d’une autre biographie, cette fois consacrée à Edgar Poe[1], Isabelle Viéville-Degeorges s’est énormément documentée, puisant dans la correspondance du poète, établissant un intéressant rapport entre l’Histoire et la vie personnelle de Baudelaire. De fait Baudelaire, clandestin de lui-même reste sans doute l’un des livres les plus accessibles sur le poète, à la fois précis, sans jugement de valeur ni diagnostic psychologique hâtif, mais surtout magnifiquement écrit, dans un style à la fois sobre et efficace, sensible. Loin des études universitaires peut être trop spécialisées pour le novice, Baudelaire, clandestin de lui-même rend poignante la tragédie de cette existence, sans nous enfermer dans le pathos ni la déploration.

[1] Edgar Allan Poe, biographie, éditions Léo Scheer, Paris, 2010.

BLOGORAMA 8: « MINOTAUR/A », LE BLOG DE MARYLINE BERTONCINI

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   Originaire des Flandres, enseignante retraitée, traductrice anglophone, spécialiste de Jean Giono et auteure d’une œuvre poétique subtile, publiée en revue, Maryline Bertoncini nous fait le plaisir de répondre à l’annonce passée sur « Page paysage », pour un blogorama littéraire. Citons notamment Labyrinthe de nuits, recueil à paraître chez « Recours au poème » début 2015, et laissons lui la parole:

MINOTAUR/A est un blog personnel de poésie, regroupant mes poèmes, des extraits de travaux en cours, des liens vers mes publications. Il me permet de lier entre elles les différentes formes d’expression qui m’intéressent– photo , audivisuel, collaboration avec des artistes. C’est d’autre part, dans les pages, un lieu où je souhaite poursuivre une réflexion sur la traduction de la poésie, sur la dimension sombre et poétique de cette activité, telle que je la vis. Cette plongée dans le labyrinthe des mots d’un autre, qu’il faut apprivoiser et porter à la lumière de ma langue, m’évoque divers parcours mythiques, dont celui de Minotaur/A(riane) qui a donné son nom au blog.

Le blog de Maryline Bertoncini: http://minotaura.unblog.fr

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« L’ÊTRE URBAIN » DE RAYMOND BOZIER, publie.net, http://www.publie.net/, (critique initialement parue dans « Diérèse 56 », au printemps 2012.)

 

      Écrivain reconnu, récompensé par le prix Poitou-Charentes et le Prix du Premier roman en 1997 pour Lieu-dit (éditions Calman-Lévy), Raymond Bozier s’est d’abord consacré à la poésie, développant une esthétique rare et exigeante à travers trois recueils : Roseaux (CCL éditions, 1986, réed. publie.net 2008), Bords de mer (Flammarion, 1998) et Abattoirs 26 (Pauvert, 1999, rééd. publie.net 2010). Acceptant volontiers l’expression de « poésie matérialiste » dans un entretien accordé à Diérèse n°35 (automne 2006), R. Bozier déclare également ne pas en avoir fini de penser la question de l’urbain, de l’urbanité, de l’abord des villes. C’est dire si les textes de ce nouveau livre restent résolument orientés sur le présent, vers les espaces contemporains, évoquant cet éloignement de la Nature dont parlait l’auteur dans Bords de mer : des mots entortillés/entre les façades/de l’espace urbain/hors les fenêtres/les planchers et les plafonds/agrippés à leur coin de bitume (« fouille 3 – variation 1 »). Édité par les soins de François Bon sur le site publie.net, L’être urbain se différencie ainsi résolument du lyrisme traditionnel, et procède d’une démarche profondément novatrice, originale, proche de l’esthétique objectiviste et loin de tout conformisme. « Fragments de l’ère industrielle » pour reprendre ses propres termes, les poèmes de Raymond Bozier s’écartent effectivement de l’intériorité quelque peu narcissique d’une certaine production actuelle, ou de l’abstraction, pour se tourner vers l’extériorité. Loin de toute boursouflure, la plume acérée du poète saisit le réel avec une saisissante netteté, fixe des instantanés en termes brefs et concis, ce qu’Yves di Manno appelle une objectivité sans froideur : les parterres de fleurs/la sonnerie d’un téléphone/le repos des choses. Il ne s’agit pas pour autant d’un simple relevé, d’une pure succession d’objets. Mue par un rythme puissant, la parole se déploie par blocs typographiques séparés, ce qui ouvre la voie à plusieurs lectures, à une lecture à plusieurs voix, comme on peut le voir dans le documentaire réalisé par le Conseil Régional : appuie pose ils diront appuie ils diront pose j’appuierai je poserai une nouvelle fois mon front mes mains Recevant des ordres, des injonctions émanant d’une mystérieuse autorité, une sorte de Big Brother immanent, le narrateur non identifié obéit docilement, travaille, produit, mange, dort, tremble. La Société de consommation se cache ainsi derrière des slogans, les marques de cosmétiques énumérées dans « fouille 23-Galerie marchande » : Rouge à lèvres fard mascara cils fonds de teint. N’éprouvant aucune fascination pour le décor, la réalité qu’il décrit, Raymond Bozier condamne avec subtilité un système froid, dépersonnalisé et dépersonnalisant, incarné par des logos, un espace mental et géographique appauvri, générant injustices, frustrations et violence : je dégagerai les mots/je frapperai/à grands coups de hache/contre le mur de la réalité/ils diront hurle/ils diront meurs/je hurlerai/je mourrai/sans que nul ne s’en inquiète (« fouille 18 – lit »). Raymond Bozier souhaite dire quelque chose du Monde sans qu’on puisse pour autant parler d’écriture engagée au sens sartrien.

       Dénonçant la solitude, l’exclusion (L’être urbain est dédié « aux dormeurs de plein ciel de l’avenue Suffren »), le poète n’apporte pas de solutions toutes faites, de programme idéologique, mais se contente en quelque sorte de dépeindre, de constater, comme si la poésie sauvait, quelque peu, du désespoir : Ce qui rend serein, c’est la certitude que son poème ne peut plus être touché, qu’il est tel qu’on l’attendait, posé là, comme un roc, et prêt à affronter son lecteur.

APPEL D’OFFRE

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Je souhaite toujours recevoir un descriptif court et concis de tous les blogs et sites littéraires qu’ont créés mes chers lecteurs, afin de poursuivre la rubrique BLOGORAMA et de vous faire un peu de publicité, dans un esprit de partage. Vous pouvez également m’envoyer les dates de vos expositions, lectures, performances, etc. J’en parlerai ici. Enfin, si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à vous inscrire à la newsletter (dans la colonne de droite), afin de recevoir directement les messages postés ici sur votre boîte mail.

etienne.ferdinand@yahoo.fr

BLOGORAMA 7: « LA LITTERATURE SOUS CAFEINE », LE BLOG LITTERAIRE D’AYMERIC PATRICOT

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   Jeune écrivain né en 1975, Aymeric Patricot aborde volontiers les sujets d’actualité à travers plusieurs romans au titre évocateur: Suicide girls (Léo Scheer, 2010), L’homme qui frappait les femmes (Léo Scheer, 2013). Egalement enseignant en banlieue, l’auteur a récemment créé un début de polémique en abordant la délicate thématique du white trash en France, donnant la parole aux oubliés, à divers toubabs des cités ou des champs, prenant conscience de leur différence dans un contexte de métissage. Remarqué, décrié (la bien-pensance se répand comme le virus Ebola, pour reprendre les termes de Richard Millet), Les Petits blancs (éditions Plein Jour, 2013) reste surtout un livre vrai, parfois choquant, mais toujours émouvant. L’homme ayant répondu à ma demande (puisque chaque animateur du blogroll est invité à se présenter, dans le cadre de la série « Blogorama »), laissons lui la parole: ce blog compile articles et réflexions sur quelques thèmes privilégiés – les petits Blancs, par exemple, sujet d’un récent livre – mais aussi plus généralement sur la littérature et les arts, qu’ils soient classiques ou contemporains.

« La littérature sous caféine », blog littéraire d’Aymeric Patricot

UNE BELLE PRESENTATION DE « PAGE PAYSAGE » PAR PATRICE MALTAVERNE, SUR LE BLOG DE « TRACTION-BRABANT »

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Merci à Patrice Maltaverne, auteur, éditeur (« Le Citron-gare »), animateur de revue (« Traction-Brabant »), et blogueur (voir notre « Blogorama n°5 »: https://pagepaysage.wordpress.com/2014/10/12/blogorama-5-traction-brabant-de-patrice-maltaverne/), pour cette belle présentation de « Page paysage »:

Le nouveau blog d’Etienne Ruhaud est intéressant en ce sens qu’il est de type généraliste. Souvent, il est de bon ton de ne chroniquer (du moins apparemment, puisque dans les trois quarts des cas c’est ainsi) que tel ou tel style de littérature, voire un seul type de poésie…

Eh bien là, pas du tout. Car Etienne Ruhaud ne se contente pas de parler de Traction-brabant ! Il se livre à un vrai vagabondage à travers les lectures qui l’ont marqué (« La conjuration des imbéciles » de John Kennedy Toole), ou évoque des expositions, des auteurs professionnels connus (Pierre Guyotat).

En même temps, vive le journalisme littéraire s’il ne se limite pas à parler que des auteurs ou initiatives archi reconnues !

Pour entrer dans le paysage, c’est ici.

SOURCE: http://www.traction-brabant.blogspot.fr/2014/10/page-paysage-detienne-ruhaud.html

UN ENTRETIEN AVEC DENIS MONTEBELLO, AUTOUR DE PETRARQUE (entretien paru dans « Diérèse » 57, à l’automne 2012)

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PÉTRARQUE LU ET COMMENTÉ : UNE PRÉSENTATION DU SECRETUM MEUM PAR DENIS MONTEBELLO

QUELQUES MOTS SUR PÉTRARQUE…

Né à Arezzo en 1304, Pétrarque occupera différentes fonctions officielles et connaîtra l’errance toute sa vie. Chantre de l’amour galant et adorateur de Laure, il reste avant tout pour ses contemporains un érudit découvrant des manuscrits, auteur de plusieurs études historiques (Rerum memorandum, 1344) et philosophiques (De vita solitaria, 1346-1356 ; De dio religiosorum). Adulé de son vivant[1], il fera l’objet d’un véritable culte après sa mort, en 1374 à Padoue, et particulièrement en France, puisque Maurice Scève et la Pléiade (Ronsard, Du Bellay…) le considéreront comme un maître incontesté. Aujourd’hui le pétrarquisme ne fait plus à proprement parler école. Néanmoins la beauté des Canzoniere et la richesse de réflexion du génie italien ont traversé les siècles : nombre de lecteurs continuent à apprécier une œuvre constamment retraduite et re-commentée, comme en témoigne l’essai de Denis Montebello, consacré au fameux Secretum.

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LE LIVRE

(Francois Pétrarque, « Mon secret », lu par Denis Montebello, Cerf, collection de l’Abeille, Paris, 2011)

En 1351, Pétrarque se trouve dans le Vaucluse. Éprouvé par les tourments de l’exil, par la mort de Laure, sa Muse, l’homme achève la rédaction de Secretum meum, conversation imaginaire entre Saint Augustin et le poète lui-même, à l’instar de La Consolation de la philosophie de Boèce ou du Banquet de Dante, autre Florentin banni. Écrit en latin, riche d’une vaste culture antique, Mon Secret évoque à la fois le deuil amoureux, la révélation mystique et les doutes de l’humaniste, qui considère sa propre douleur comme une source d’enrichissement intérieur, en opposition à toute la tradition médiévale.

Commenter pareil livre constitue une fameuse gageure. Denis Montebello s’y est attelé, a révélé les mécanismes propres à un texte souvent obscur pour le non-initié, entre conversation philosophico-théologique et autobiographie dialoguée. Traducteur de l’Ascension du Mont Ventoux, et la Lettre à la postérité, l’auteur du Sentiment océanique se livre là à une belle exégèse, nous prend par la main pour s’aventurer dans la forêt du sens, débroussailler l’obscur maquis du texte, procédant d’une démarche rigoureuse, sans pour autant céder à la pesanteur ou au ton péremptoire de certains érudits. « Détective littéraire » pour reprendre l’expression d’Alberto Manguel[2], l’écrivain éclaire, ou tente d’éclairer les références historiques et/ou spirituelles, mais n’émet que des hypothèses, balise un chemin éventuel, non définitif ou figé. Reconstituant patiemment le parcours de Pétrarque à partir d’allusions, de non-dits, de clins d’œil, il justifie d’ailleurs son activité dans l’essai, et revendique la notion de jeu, soit la possibilité d’aborder la prose de Pétrarque de façon à la fois sérieuse et humoristique, dans une sorte de complicité bienveillante avec le lecteur, un rapport d’égal à égal : « Le poète est inspiré. Sa parole est oracle. Il faut un prêtre pour l’interpréter. Un truchement. Qui soit guide autant qu’interprète » (p. 23). La drôlerie, le parti pris ludique rendent ainsi Mon secret accessible, notamment lorsque D. Montebello évoque les « fils de pub » ou autres éléments contemporains, à côté de Cicéron ou de Virgile. Souple et imagée, parfois audacieuse, la langue du guide en question épouse les courbes de cet émouvant Secret, écrit au XIVème siècle, et pourtant si actuel.

L’AUTEUR

         Né en 1951 à Épinal, Denis Montebello interroge le lien entre passé à présent à travers de nombreux livres, parmi lesquels Le sentiment océanique (Rumeur des âges, 1988), Archéologue d’autoroute (Fayard, 1999), ou encore Couteau suisse (Le temps qu’il fait, 2005) ou encore Tous les deux comme trois frères (Le temps qu’il fait, 2012).

         Poète, romancier, conteur, essayiste, il a également traduit plusieurs ouvrages de Virgile et Pétrarque.

         Evoquons enfin son blog, « Cotojest », ici chroniquée dans la série « Blogorama »: http://cotojest.over-blog.com/

ENTRETIEN AVEC DENIS MONTEBELLO

  • Peux-tu nous parler brièvement du contenu de Mon secret ? A quel moment de sa vie Pétrarque l’a-t-il écrit ? Pourquoi est-ce rédigé en latin ?

En 1346, Pétrarque retrouve les « refuges secrets » de son cher Vaucluse, cette petite vallée close où il se retire régulièrement et où il écrit, à partir de 1347, le Secretum. Un texte qui sera largement remanié en 1352-1353 et dont l’action se déroule en 1342. En 1342, Pétrarque était déjà revenu à la Sorgue et à sa « solitude transalpine », et il avait entrepris la première rédaction d’ensemble du Canzoniere (on relèvera jusqu’à neuf phases dans la constitution de ce cycle de trois cent soixante-six poèmes en langue vulgaire). La même année, son frère Gherardo entrait à la chartreuse de Montrieux. La décision de celui en qui Christophe Carraud voit « un autre versant de Pétrarque » (c’est avec lui qu’il entame, en 1336, l’ascension du mont Ventoux, et avec les Confessions de saint Augustin, livre qu’il lit une fois parvenu au sommet) et le bref séjour que lui-même y fait ravivent son intérêt pour la vie solitaire. Ces deux événements, la rédaction du Canzoniere (qui le ramène à Laure et aux lauriers) et la retraite de son frère (qui lui montre le cammino, le « chemin »), expliquent le conflit qui agite Pétrarque, et la forme de dialogue qu’il donnera à son texte. Car Mon secret est d’abord un dialogue -un dialogue qui se déroule sous le regard de la Vérité!- entre François et Augustin. Mais c’est avant tout un dialogue avec lui-même. Avec celui qu’il était avant. Avant la conversion. Celui qu’il appelle François, c’est son moi d’avant, celui qui était prisonnier de ses chaînes. Et Augustin est celui qui, comme Gherardo (on se rappelle que l’un et autre accompagnaient François dans son Ascension), l’aide à sortir de ce « sentier oblique et sordide », à abandonner « les chemins de traverse pour suivre la route droite du soleil ». Ce dialogue vient de loin, de Platon certainement, et l’on reconnaîtrait sans peine Socrate sous cet Augustin, son ironie dans le rôle qu’il joue de « noble inquisiteur ». Ce dialogue est une de ces « luttes intérieures » comme dit Augustin: « Je t’ai vu tomber et te relever. Maintenant que tu es à terre, j’ai décidé de te porter secours. » C’est un combat, comme il l’écrit dans ses Confessions: « une partie qui s’élève vers le ciel, combat contre l’autre qui retombe vers la terre ». Disons ici, pour répondre à la question du latin et pour faire bref, que le latin est la langue d’Augustin, et de Pétrarque quand il s’élève vers le ciel. Avec la langue vulgaire, il retombe vers la terre.

  • À quoi correspond ce « secret » dont parle Pétrarque ?

Mon secret, c’est d’abord, suivant l’étymologie, le choix d’un lieu écarté, loin du monde et de ses tentations, une façon pour Pétrarque de renoncer -un temps, le temps d’un livre – à s’asseoir à la table des puissants. Ou, pour parler comme lui, d’oublier l’amour et la gloire, Laure et les lauriers poétiques, de se délivrer de ces « deux chaînes adamantines » dont certains prétendent qu’elles n’en font qu’une. Pétrarque n’est ni Antoine, ni Radegonde, il n’a pas élu le désert, il ne vit pas retranché dans sa thébaïde, il entend toujours « l’odeur du siècle ». Et peut-être plus qu’un autre. C’est un homme de son temps, qui fréquente les grands, ce qui ne l’empêche pas de cultiver, comme cette Antiquité qu’il affectionne, la poésie et l’amitié, de rechercher un lieu qui convienne à sa nature, une solitude où il puisse renouer avec la tradition de l’otium, du loisir studieux.

 

  • Pétrarque aurait découvert Les Confessions en 1333, grâce au théologien Dionigi da Borgo San Sepolcro. Comment interpréter le principe du dialogue fictif entre Augustin et Pétrarque ? En quoi peut-on rapprocher ces deux auteurs ?

C’est en effet en 1333 que le théologien augustinien Dionigi da Borgo San Sepolcro lui offre les Confessions. Et c’est le livre qu’il prend, en 1336, et qu’il lit une fois parvenu au sommet du Ventoux. Il l’ouvre pour lire ce qui lui tombera sous les yeux: la page qu’il rencontrera ne peut être que « pieuse et dévote ». Et c’est le livre X. Ce passage: « Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan et le mouvement des astres et ils s’oublient eux-mêmes ». Un passage que l’on retrouve dans Mon secret: « D’ailleurs, à quoi bon toutes ces connaissances si, après avoir étudié la configuration du ciel et de la terre, l’étendue de la mer, le cours des astres, les propriétés des plantes et des pierres, tous les secrets de la nature enfin, vous continuez à vous ignorer vous-mêmes? » C’est le passage que lit Pétrarque au sommet du Ventoux, mais qu’il lit ici autrement, car j’y vois le refus d’arracher à la nature ses secrets, par la violence ou par la ruse, le refus de la voie prométhéenne, celle de la science et de la technique (on devine aisément l’allusion à l’histoire naturelle, celle de Pline par exemple). L’autre voie, on la connaît grâce au beau livre de Pierre Hadot Le voile d’Isis, c’est celle, poétique, d’Orphée. Je ne dis pas que c’est celle que choisit dans Mon secret Pétrarque, mais il y a quand même dans ce livre une sorte de catabase, de descente aux enfers, de mort symbolique suivie d’une renaissance. Une initiation. La nature ne lui a pas livré tous ses secrets, mais il a eu accès aux mystères de l’être. Il a vu sa « dissemblance intérieure ». Affronté le monstre. Et dans ce voyage Augustin joue le rôle de truchement. Celui que joue Virgile pour Dante. Pétrarque met ses pas dans les pas d’Augustin, ses mots. En 386, Augustin se retire dans un jardin avec Alypius. Ils choisissent le lieu le plus éloigné de la maison. Le plus écarté. En un mot le secret. Pétrarque lui aussi fait le choix du secret. Quand il se retire dans son Hélicon transalpin. Il rejoue la scène du jardin à Milan, de la conversion; il aimerait bien oublier « le laurier que l’on dit cher à Apollon et dont lui seul a mérité de porter une couronne tressée de son feuillage, pour revenir à ce figuier qui est espoir de correction et de pardon. ». Augustin, dans Mon secret, c’est le procureur, le « noble inquisiteur », celui qui montre la voie du ciel. Mais si l’on est réfractaire à cette lecture religieuse, on peut retenir l’intertextualité, le dialogue entre les textes, les époques, ainsi que l’innutrition (comme dit Pierre Laurens): une rumination qui n’aurait rien de mélancolique car elle nourrit votre texte. Ce que fait ici Pétrarque, Montaigne le fera dans sa Librairie. N’oublions pas que si Pétrarque regarde vers l’Antiquité, il est aussi un homme de son temps, un humaniste. Qui ne choisit pas par hasard le dialogue et la lettre qui est, Eugenio Garin nous le rappelle, « dialogue avec l’absent ». Pétrarque, c’est encore le Moyen-âge, et c’est déjà la Renaissance.

  • Autre intercesseur de Pétrarque, Cicéron est fréquemment cité. En quoi influence-t-il l’auteur ? Quels autres écrivains antiques ont marqué Pétrarque ?

Cicéron, c’est une longue histoire qui commence selon moi et suivant la légende (dorée?) en 1333. Cette année-là, désireux de tout voir et de tout connaître, il visite Paris, Gand, Liège (il y retrouve un discours de Cicéron, le Pro Archia), Aix-la-Chapelle et Cologne. La même année, on s’en souvient, il rencontre, en Avignon, le théologien Dionigi da Borgo San Sepolcro et ce dernier donne au jeune Francesco son exemplaire des Confessions. La découverte de ces deux auteurs éveille son amour de la littérature et aiguise sa curiosité. En 1345, à Vérone, il découvre les seize livres de lettres de Cicéron Ad Atticum, ce qui lui donne l’idée de composer, avec ses propres lettres, son autobiographie idéale. Il réunira, dans cet esprit et en vingt-quatre livres, les Rerum familiarium libri, trois cent cinquante lettres en prose sur des « sujets familiers »; puis, à partir de 1361, cent vingt-sept lettres « de vieillesse », les Rerum senilium libri, dix-huit livres dont le dernier sera la Lettre à la postérité. Mais Cicéron, c’est surtout le passeur. Pétrarque connaît Platon essentiellement par des traductions latines, ou à travers l’oeuvre philosophique de Cicéron. Il en connaît la doctrine (il sait « qu’il faut éloigner l’âme des passions du corps, et en éliminer jusqu’aux images pour la laisser s’élever, pure et libre de contempler les mystères de la divinité ») et la forme, celle du dialogue (« Cette manière d’écrire, je l’ai empruntée à Cicéron qui la tenait lui-même de Platon»).

  • L’amour terrestre et le désir de gloire semblent avoir nui au parcours spirituel de Pétrarque, du moins si on suit les paroles d’Augustin : « Tu n’as aimé le laurier impérial et poétique que parce qu’elle s’appelait Laure » (p. 101). Le poète renie-t-il complètement sa passion pour Laure ? Renie-t-il également les Canzoniere ainsi que sa gloire passée ? Amour courtois et amour de Dieu sont-ils incompatibles ?

J’ai le sentiment qu’il a beaucoup de mal à se défaire de ses chaînes, et surtout de celle-là. J’ai même cru, en lisant le Prologue, en voyant la Vérité apparaître, que c’était le fantôme de Laure. J’ai cru que c’était une revenante, celle qu’Augustin évoque au livre III et qu’il compare à Eurydice. J’ai cru au retour des « passions anciennes »…

  • Augustin estime que l’acédie du poète demeure liée à ses passions terrestres. Ayant vécu en exil presque toute sa vie, Pétrarque évoque à plusieurs reprises sa tristesse, son incapacité à trouver un lieu qui lui convienne. Humeur dominante des grands hommes selon Aristote, la mélancolie est perçue comme un péché, et les mélancoliques vont au Purgatoire, chez Dante. Ce vague à l’âme est il créatif dans le cas de Pétrarque ?

Oui, il est question ici d’acédie. Ou, quand elle est contaminée par acide ou accident, d’acidia ou accidia. Et c’est vrai que l’acédie se nourrit du sentiment de notre contingence (que nous sommes là par accident, que l’existence terrestre est une suite de chutes qui répètent la Chute), qu’elle rend tout acide, le vin de La Rochelle comme les vers du poète. Ici et maintenant, je veux dire en 1347, l’acédie qui est une maladie de l’âme, l’oeuvre du diable (le démon de midi!) se confond avec la mélancolie qui vient d’un excès de bile noire. Pétrarque parle d’ailleurs de tristesse. Comment en guérir? C’est la question que pose se livre. La question qu’il nous pose, quel que soit le nom que nous donnions à cette tristesse. Spleen, Nausée, les mots ne manquent pas pour dire la dépression: la « fatigue d’être soi ».  Faire de son acédie une grâce, c’est peut-être l’enjeu de ce livre, ce qui le rend moderne. On songe en effet à la vie et à l’oeuvre de Michel-Ange, au mythe romantique de l’artiste mélancolique, d’un artiste péchant par excès de conscience, et en même temps doué d’un sublime pouvoir d’invention.

  • Pétrarque reste l’un des initiateurs de l’humanisme. François Dupuigrenet Desrousille[3] pense lui que le Secretum aurait inspiré les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Pouvons-nous ici parler de texte fondateur ?

Pétrarque, c’est le chaînon manquant entre les Confessions de saint Augustin et celles de Jean-Jacques Rousseau. C’est plus sensible encore dans L’Ascension du mont Ventoux ou dans la Lettre à la postérité. S’il manque, ce chaînon, c’est que Rousseau masque les emprunts à Pétrarque, alors qu’il ne cache pas sa dette envers saint Augustin. Pétrarque reste pour nous un Italien, et l’auteur du Canzoniere: deux raisons de voir en lui un écrivain mineur. Que l’on peut piller allègrement et sans jamais le dire. Ou réduire, ce qui est une autre manière de le tuer, au pétrarquisme. Or, que serait le genre autobiographique sans Pétrarque? Parlerait-on de la même façon de ces sous-genres de l’autobiographie que sont le récit autobiographique ou l’autofiction? Je me contenterai ici de poser la question.

  • « Le poète est inspiré. Sa parole est oracle. Il faut un prêtre pour l’interpréter. Un prêtre, un professeur. Un truchement. » déclares-tu page 23. En quoi juges-tu l’exégèse nécessaire ? À quelle limite se heurte t-elle ? Rapproches tu ton activité de traducteur de ton travail critique et pourquoi ?

Je ne me suis pas livré à une exégèse, je n’ai pas l’autorité ni l’envie. Je n’ai pas fait un travail universitaire. Il y a des spécialistes de Pétrarque, et je n’ai fait que deux traductions. Et cette lecture. Car c’est ce que je pratique ici. « Une lecture personnelle, re-créative, interprétative et comparative », comme l’écrit justement Alberto Manguel dans Une histoire de la lecture. Et c’est l’esprit de la Collection de l’abeille que dirige Annie Wellens. De proposer une familiarisation, une initiation et des portes d’entrée. Je fais ici oeuvre de truchement. De guide, après avoir traduit. D’interprète, mais je ne donne pas dans la virgilomancie. Même si le livre que j’ouvre, le passage sur lequel je tombe semble à moi adressé. Je n’y lis pas mon destin. Cela ne va pas jusqu’à la conversion. Pourtant, c’est une expérience de lecteur. La preuve que la lecture peut me changer. Quand elle est, comme ici, dialogue. Un dialogue avec l’oeuvre que je lis, mais aussi, et c’est ce que j’observe dans cette oeuvre qui a pour titre Mon secret (on l’observe dans les Essais de Montaigne comme dans sa Librairie), une façon de faire dialoguer les oeuvres. Les lieux, les époques. L’oeuvre se nourrit de ces dialogues. Celle que je lis: que j’écris.

  • Non sans humour, tu fais souvent des liens entre l’écriture de Pétrarque et le monde contemporain, notamment lorsque tu évoques les « fils de pub ». En quoi ce texte reste-t-il actuel ?

C’est la contingence qui est notre condition. Cet être-pour-la-mort que nous sommes, si nous voulons bien regarder. Mais voulons-nous regarder? Osons-nous? Oserons-nous soutenir le regard de celle qui se dévoile en se voilant? Affronter l’énigme que Pétrarque nomme Vérité et qu’il aurait pu tout aussi bien appeler Nature? Celle qui « aime à se cacher »? Oserons-nous affronter le secret? Le mystère. Celui de notre être. Heidegger dirait de l’Être. Ou bien ferons-nous comme François dans ce livre, comme Pétrarque dans sa vie, préférerons-nous errer? Fuir dans l’agitation ce mystère, abandonner le secret pour nous réfugier dans la réalité courante. Dans ce qui nous pousse à courir. À courir d’un objet à l’autre. Autrement dit à nous fuir.

[1] Il se fait couronner poète à Rome en 1341

[2] « Pétrarque lu par Denis Montebello », L’actualité Poitou-Charentes n°92.

[3] Mon Secret, Rivages Poches, coll. « Petite bibliothèque », 1991.

Le mont Ventoux, cher à Pétrarque...

Le mont Ventoux, cher à Pétrarque…

BLOGORAMA 6: « LE TIERS-LIVRE », BLOG LITTERAIRE DE FRANCOIS BON

bon

   Romancier, dramaturge, et amateur de rock’n roll né en 1953, François Bon attache également une grande importance à la diffusion sur le net, et s’affirme comme un défenseur, ou plutôt comme un précurseur, de la dématérialisation littéraire, qu’il s’agisse de publier en ligne (via la maison d’édition publie.net), ou de théoriser (Après le livre, Seuil 2011). Créé en 1997, et grande référence pour la plupart des écrivains, ou des lecteurs éclairés, letierslivre regroupe, sous le patronage de Rabelais, des textes issus d’ateliers d’écriture, parfois en milieu défavorisé, de la photographie, des récits intimes, fictionnels, des hommages aux Anciens et aux Modernes.

letierslivre de François Bon

UN PLUG ANAL PLACE VENDÔME? (lu dans « 20 minutes »)

«Sapin», «Plug», «Toupie»… L’œuvre de Paul McCarthy exposée Place Vendôme anime Twitter

L’œuvre de Paul Mac Carthy

Qu’est-ce qui est vert, grand et plutôt mou? Chacun son style, chacun sa réponse.

A partir de ce mercredi, à l’occasion de l’ouverture prochaine de l’espace culturel de la Monnaie de Paris et dans le cadre de la FIAC 2014, l’œuvre de Paul McCarthy, «Tree», est exposée Place Vendôme en collaboration avec le Comité Vendôme et la FIAC.

«Emblématique arbre de Noël de la culture occidentale»

«S’élevant à 24,4 mètres de hauteur place Vendôme, Tree de Paul McCarthy est une sculpture pensée spécifiquement pour ce lieu en relation avec l’exposition Chocolate Factory présentée à la Monnaie de Paris, première grande exposition personnelle de l’artiste dans la ville», mentionne le site Artistik Rézo

«Référence à la fois à la sculpture moderniste et à l’emblématique arbre de Noël de la culture occidentale, la sculpture de McCarthy s’élève dans toute sa grandeur pour annoncer la présence de l’artiste à Paris et dans le même temps renvoyer aux figurines en chocolat que son usine ne cesse de produire», poursuit la description du site Internet. Mais pour certains, aucun doute, l’œuvre se situe dans un autre registre.

«Un plug anal géant de 24 mètres»

Le Printemps Français, mouvement catholique traditionaliste, y a tout de suite vu 24 mètres de plaisir solitaire et l’a déploré sur-le-champ, décrivant pour l’occasion une place Vendôme «défigurée» et un Paris «humilié».

APOCALYPSE

 Sur cette vidéo prise le 11 mars 2011, on peut voit le tsunami engloutir la ville de Kesennuma, au Japon. Les inondations ont toujours constitué un spectacle angoissant, et la simple vue de champs immergés, en campagne, a quelque chose de terriblement anxiogène. Pourtant je ne connais pas de grand texte littéraire, français ou étranger, évoquant ce phénomène de destruction totale.

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